SCÈNE PREMIÈRE.

PHINÉE, AMMON.

AMMON.

Vos amis assemblés brûlent tous de vous suivre,

Et Junon dans son temple entre vos mains le livre.

Ce rival, presque seul au pied de son autel,

Semble attendre à genoux l'honneur du coup mortel.

Là, comme la Déesse agréera la victime,

Plus les lieux seront saints, moindre en sera le crime;

Et son aveu changeant de nom à l'attentat,

Ce sera sacrifice au lieu d'assassinat.

PHINÉE.

Que me sert que Junon, que Neptune propice, 1415

Que tous les Dieux ensemble aiment ce sacrifice,

Si la seule déesse à qui je fais des vœux

Ne m'en voit que d'un œil d'autant plus rigoureux,

Et si ce coup, sensible au cœur de l'inhumaine,

D'un injuste mépris fait une juste haine? 1420

Ami, quelque fureur qui puisse m'agiter,

Je cherche à l'acquérir, et non à l'irriter;

Et m'immoler l'objet de sa nouvelle flamme,

Ce n'est pas le chemin de rentrer dans son âme[ [655].

AMMON.

Mais, Seigneur, vous touchez à ce moment fatal 1425

Qui pour jamais la donne à cet heureux rival.

En cette extrémité que prétendez-vous faire?

PHINÉE.

Tout, hormis l'irriter; tout, hormis lui déplaire:

Soupirer à ses pieds, pleurer à ses genoux,

Trembler devant sa haine, adorer son courroux. 1430

AMMON.

Quittez, quittez, Seigneur, un respect si funeste;

Otez-vous ce rival, et hasardez le reste:

En dût-elle à jamais dédaigner vos soupirs,

La vengeance elle seule a de si doux plaisirs....

PHINÉE.

N'en cherchons les douceurs, ami, que les dernières.

Rarement un amant les peut goûter entières;

Et quand de sa vengeance elles sont tout le fruit,

Ce sont fausses douceurs que l'amertume suit.

La mort de son rival, les pleurs de son ingrate,

Ont bien je ne sais quoi qui dans l'abord le flatte; 1440

Mais de ce cher objet s'en voyant plus haï,

Plus il s'en est flatté, plus il s'en croit trahi.

Sous d'éternels regrets son âme est abattue,

Et sa propre vengeance incessamment le tue.

Ce n'est pas que je veuille enfin la négliger: 1445

Si je ne puis fléchir, je cours à me venger;

Mais souffre à mon amour, mais souffre à ma foiblesse

Encore un peu d'effort auprès de ma princesse.

Un amant véritable espère jusqu'au bout,

Tant qu'il voit un moment qui peut lui rendre tout.

L'inconstante, peut-être encor toute étonnée,

N'étoit pas bien à soi quand elle s'est donnée;

Et la reconnoissance a fait plus que l'amour

En faveur d'une main qui lui rendoit le jour.

Au sortir du péril, pâle encore et tremblante, 1455

L'image de la mort devant les yeux[ [656] errante,

Elle a cru tout devoir à son libérateur;

Mais souvent le devoir ne donne pas le cœur;

Il agit rarement sans un peu d'imposture,

Et fait peu de présents dont ce cœur ne murmure. 1460

Peut-être, ami, peut-être après ce grand effroi

Son amour en secret aura parlé pour moi:

Les traits mal effacés de tant d'heureux services,

Les douceurs d'un beau feu qui furent ses délices,

D'un regret amoureux touchant son souvenir, 1465

Auront en ma faveur surpris quelque soupir,

Qui s'échappant d'un cœur qu'elle force à ma perte,

M'en aura pu laisser la porte encore ouverte.

Ah! si ce triste hymen se pouvoit éloigner!

AMMON.

Quoi? vous voulez encor vous faire dédaigner? 1470

Sous ce honteux espoir votre fureur se dompte?

PHINÉE.

Que veux-tu? ne sois point le témoin de ma honte:

Andromède revient; va trouver nos amis,

Va préparer leurs bras à ce qu'ils m'ont promis.

Ou mes nouveaux respects fléchiront l'inhumaine, 1475

Ou ses nouveaux mépris animeront ma haine;

Et tu verras mes feux, changés en juste horreur,

Armer mes désespoirs, et hâter ma fureur.

AMMON.

Je vous plains; mais enfin j'obéis, et vous laisse.