SCÈNE PREMIÈRE.
D. ELVIRE, D. ALVAR.
D. ELVIRE.
Vous pouvez donc m'aimer, et d'une âme bien saine
Entreprendre un combat pour acquérir la Reine!
Quel astre agit sur vous avec tant de rigueur, 735
Qu'il force votre bras à trahir votre cœur?
L'honneur, me dites-vous, vers l'amour vous excuse.
Ou cet honneur se trompe, ou cet amour s'abuse;
Et je ne comprends point, dans un si mauvais tour,
Ni quel est cet honneur, ni quel est cet amour. 740
Tout l'honneur d'un amant, c'est d'être amant fidèle:
Si vous m'aimez encor, que prétendez-vous d'elle?
Et si vous l'acquérez, que voulez-vous de moi?
Aurez-vous droit alors de lui manquer de foi?
La mépriserez-vous quand vous l'aurez acquise? 745
D. ALVAR.
Qu'étant né son sujet jamais je la méprise!
D. ELVIRE.
Que me voulez-vous donc? Vaincu par don Carlos,
Aurez-vous quelque grâce à troubler mon repos?
En serez-vous plus digne? et par cette victoire,
Répandra-t-il sur vous un rayon de sa gloire? 750
D. ALVAR.
Que j'ose présenter ma défaite à vos yeux!
D. ELVIRE.
Que me veut donc enfin ce cœur ambitieux?
D. ALVAR.
Que vous preniez pitié de l'état déplorable
Où votre long refus réduit un misérable.
Mes vœux mieux écoutés, par un heureux effet, 755
M'auroient su garantir de l'honneur qu'on m'a fait;
Et l'État par son choix ne m'eût pas mis en peine
De manquer à ma gloire, ou d'acquérir ma reine.
Votre refus m'expose à cette dure loi
D'entreprendre un combat qui n'est que contre moi:
J'en crains également l'une et l'autre fortune.
Et le moyen aussi que j'en souhaite aucune?
Ni vaincu, ni vainqueur, je ne puis être à vous:
Vaincu, j'en suis indigne, et vainqueur, son époux;
Et le destin m'y traite avec tant d'injustice, 765
Que son plus beau succès me tient lieu de supplice.
Aussi, quand mon devoir ose la disputer,
Je ne veux l'acquérir que pour vous mériter,
Que pour montrer qu'en vous j'adorois la personne,
Et me pouvois ailleurs promettre une couronne. 770
Fasse le juste ciel que j'y puisse, ou mourir[ [781],
Ou ne la mériter que pour vous acquérir!
D. ELVIRE.
Ce sont vœux superflus de vouloir un miracle
Où votre gloire oppose un invincible obstacle;
Et la Reine pour moi vous saura bien payer 775
Du temps qu'un peu d'amour vous fit mal employer.
Ma couronne est douteuse, et la sienne affermie;
L'avantage du change en ôte l'infamie.
Allez; n'en perdez pas la digne occasion,
Poursuivez-la sans honte et sans confusion. 780
La légèreté même où tant d'honneur engage
Est moins légèreté que grandeur de courage;
Mais gardez que Carlos ne me venge de vous.
D. ALVAR.
Ah! laissez-moi, Madame, adorer ce courroux.
J'avois cru jusqu'ici mon combat magnanime; 785
Mais je suis trop heureux s'il passe pour un crime,
Et si, quand de vos lois l'honneur me fait sortir,
Vous m'estimez assez pour vous en ressentir.
De ce crime vers vous quels que soient les supplices,
Du moins il m'a valu plus que tous mes services, 790
Puisqu'il me fait connoître, alors qu'il vous déplaît,
Que vous daignez en moi prendre quelque intérêt.
D. ELVIRE.
Le crime, don Alvar, dont je semble irritée,
C'est qu'on me persécute après m'avoir quittée;
Et pour vous dire encor quelque chose de plus[ [782], 795
Je me fâche d'entendre accuser mes refus.
Je suis reine sans sceptre, et n'en ai que le titre;
Le pouvoir m'en est dû, le temps en est l'arbitre.
Si vous m'avez servie en généreux amant
Quand j'ai reçu du ciel le plus dur traitement, 800
J'ai tâché d'y répondre avec toute l'estime
Que pouvoit en attendre un cœur si magnanime.
Pouvois-je en cet exil davantage sur moi?
Je ne veux point d'époux que je n'en fasse un roi;
Et je n'ai pas une âme assez basse et commune 805
Pour en faire un appui de ma triste fortune.
C'est chez moi, don Alvar, dans la pompe et l'éclat,
Que me le doit choisir le bien de mon État.
Il falloit arracher mon sceptre à mon rebelle,
Le remettre en ma main pour le recevoir d'elle: 810
Je vous aurois peut-être alors considéré
Plus que ne m'a permis un sort si déploré;
Mais une occasion plus prompte et plus brillante
A surpris cependant votre amour chancelante;
Et soit que votre cœur s'y trouvât disposé, 815
Soit qu'un si long refus l'y laissât exposé,
Je ne vous blâme point de l'avoir acceptée:
De plus constants que vous l'auroient bien écoutée.
Quelle qu'en soit pourtant la cause ou la couleur[ [783],
Vous pouviez[ [784] l'embrasser avec moins de chaleur, 820
Combattre le dernier, et par quelque apparence,
Témoigner que l'honneur vous faisoit violence:
De cette illusion l'artifice secret
M'eût forcée à vous plaindre et vous perdre à regret;
Mais courir au-devant, et vouloir bien qu'on voie 825
Que vos vœux mal reçus m'échappent avec joie!
D. ALVAR.
Vous auriez donc voulu que l'honneur d'un tel choix
Eût montré votre amant le plus lâche des trois?
Que pour lui cette gloire eût eu trop peu d'amorces,
Jusqu'à ce qu'un rival eût épuisé ses forces? 830
Que....
D. ELVIRE.
Vous achèverez au sortir du combat,
Si toutefois Carlos vous en laisse en état.
Voilà vos deux rivaux avec qui je vous laisse,
Et vous dirai demain pour qui je m'intéresse.
D. ALVAR.
Hélas! pour le bien voir je n'ai que trop de jour. 835