SCÈNE PREMIÈRE.

D. LÉONOR, D. MANRIQUE, D. LOPE.

D. MANRIQUE.

Quoique l'espoir d'un trône et l'amour d'une reine

Soient des biens que jamais on ne céda sans peine,

Quoiqu'à l'un de nous deux elle ait promis sa foi,

Nous cessons de prétendre où nous voyons un roi.

Dans notre ambition nous savons nous connoître; 1105

Et bénissant le ciel qui nous donne un tel maître,

Ce prince qu'il vous rend après tant de travaux[ [799]

Trouve en nous des sujets et non pas des rivaux:

Heureux si l'Aragon, joint avec la Castille,

Du sang de deux grands rois ne fait qu'une famille!

Nous vous en conjurons, loin d'en être jaloux,

Comme étant l'un et l'autre à l'État plus qu'à nous;

Et tous impatients d'en voir la force unie

Des Mores, nos voisins, dompter la tyrannie,

Nous renonçons sans honte à ce choix glorieux, 1115

Qui d'une grande reine abaissoit trop les yeux.

D. LÉONOR.

La générosité de votre déférence,

Comtes, flatte trop tôt ma nouvelle espérance:

D'un avis si douteux j'attends fort peu de fruit;

Et ce grand bruit enfin peut-être n'est qu'un bruit. 1120

Mais jugez-en tous deux et me daignez apprendre[ [800]

Ce qu'avecque raison mon cœur en doit attendre.

Les troubles d'Aragon vous sont assez connus;

Je vous en ai souvent tous deux entretenus,

Et ne vous redis point quelles longues misères 1125

Chassèrent don Fernand du trône de ses pères.

Il y voyoit déjà monter ses ennemis,

Ce prince malheureux, quand j'accouchai d'un fils:

On le nomma don Sanche; et pour cacher sa vie

Aux barbares fureurs du traître don Garcie, 1130

A peine eus-je loisir de lui dire un adieu,

Qu'il le fit enlever sans me dire en quel lieu;

Et je n'en pus jamais savoir que quelques marques,

Pour reconnoître un jour le sang de nos monarques.

Trop inutiles soins contre un si mauvais sort! 1135

Lui-même au bout d'un an m'apprit qu'il étoit mort.

Quatre ans après il meurt et me laisse une fille

Dont je vins par son ordre accoucher en Castille.

Il me souvient toujours de ses derniers propos;

Il mourut dans mes bras avec ces tristes mots: 1140

«Je meurs, et je vous laisse en un sort déplorable:

Le ciel vous puisse un jour être plus favorable!

Don Raymond a pour vous des secrets importants,

Et vous les apprendra quand il en sera temps:

Fuyez dans la Castille.» A ces mots il expire, 1145

Et jamais don Raymond ne me voulut rien dire.

Je partis sans lumière en ces obscurités:

Mais le voyant venir avec ces députés,

Et que c'est par leurs gens que ce grand bruit éclate

(Voyez qu'en sa faveur aisément on se flatte!), 1150

J'ai cru que du secret le temps étoit venu,

Et que don Sanche étoit ce mystère inconnu;

Qu'il l'amenoit ici reconnoître sa mère[ [801].

Hélas! que c'est en vain que mon amour l'espère!

A ma confusion ce bruit s'est éclairci; 1155

Bien loin de l'amener, ils le cherchent ici:

Voyez quelle apparence, et si cette province

A jamais su le nom de ce malheureux prince.

D. LOPE.

Si vous croyez au nom, vous croirez son trépas,

Et qu'on cherche don Sanche où don Sanche n'est pas;

Mais si vous en voulez croire la voix publique,

Et que notre pensée avec elle s'explique,

Ou le ciel pour jamais a repris ce héros,

Ou cet illustre prince est le vaillant Carlos.

Nous le dirons tous deux, quoique suspects d'envie,

C'est un miracle pur que le cours de sa vie.

Cette haute vertu qui charme tant d'esprits,

Cette fière valeur qui brave nos mépris,

Ce port majestueux, qui tout inconnu même,

A plus d'accès que nous auprès du diadème; 1170

Deux reines qu'à l'envi nous voyons l'estimer,

Et qui peut-être ont peine à ne le pas aimer;

Ce prompt consentement d'un peuple qui l'adore:

Madame, après cela j'ose le dire encore[ [802],

Ou le ciel pour jamais a repris ce héros, 1175

Ou cet illustre prince est le vaillant Carlos.

Nous avons méprisé sa naissance inconnue;

Mais à ce peu de jour nous recouvrons la vue,

Et verrions à regret qu'il fallût aujourd'hui

Céder notre espérance à tout autre qu'à lui. 1180

D. LÉONOR.

Il en a le mérite et non pas la naissance;

Et lui-même il en donne assez de connoissance,

Abandonnant la Reine à choisir parmi vous

Un roi pour la Castille, et pour elle un époux.

D. MANRIQUE.

Et ne voyez-vous pas que sa valeur s'apprête 1185

A faire sur tous trois cette illustre conquête?

Oubliez-vous déjà qu'il a dit à vos yeux

Qu'il ne veut rien devoir au nom de ses aïeux?

Son grand cœur se dérobe à ce haut avantage,

Pour devoir sa grandeur entière à son courage; 1190

Dans une cour si belle et si pleine d'appas,

Avez-vous remarqué qu'il aime en lieu plus bas?

D. LÉONOR.

Le voici: nous saurons ce que lui-même en pense.