SCÈNE PREMIÈRE.

HÉRACLIUS.

Quelle confusion étrange[ [390]

De deux princes fait un mélange

Qui met en discord deux amis!

Un père ne sait où se prendre;

Et plus tous deux s'osent défendre 1515

Du titre infâme de son fils,

Plus eux-mêmes cessent d'entendre

Les secrets qu'on leur a commis.

Léontine avec tant de ruse

Ou me favorise ou m'abuse, 1520

Qu'elle brouille tout notre sort:

Ce que j'en eus de connoissance

Brave une orgueilleuse puissance

Qui n'en croit pas mon vain effort;

Et je doute de ma naissance 1525

Quand on me refuse la mort.

Ce fier tyran qui me caresse

Montre pour moi tant de tendresse

Que mon cœur s'en laisse alarmer:

Lorsqu'il me prie et me conjure, 1530

Son amitié paroît si pure,

Que je ne saurois présumer

Si c'est par instinct de nature,

Ou par coutume de m'aimer.

Dans cette croyance incertaine, 1535

J'ai pour lui des transports de haine

Que je ne conserve pas bien:

Cette grâce qu'il veut me faire[ [391]

Étonne et trouble ma colère;

Et je n'ose résoudre rien[ [392], 1540

Quand je trouve un amour de père

En celui qui m'ôta le mien.

Retiens, grande ombre de Maurice,

Mon âme au bord du précipice

Que cette obscurité lui fait, 1545

Et m'aide à faire mieux connoître

Qu'en ton fils Dieu n'a pas fait naître

Un prince à ce point imparfait,

Ou que je méritois de l'être,

Si je ne le suis en effet. 1550

Soutiens ma haine qui chancelle,

Et redoublant pour ta querelle

Cette noble ardeur de mourir,

Fais voir.... Mais il m'exauce; on vient me secourir.