SCÈNE II.
HÉRACLIUS, PULCHÉRIE.
HÉRACLIUS.
O ciel! quel bon démon devers moi vous envoie, 1555
Madame?
PULCHÉRIE.
Le tyran, qui veut que je vous voie,
Et met tout en usage afin de s'éclaircir.
HÉRACLIUS.
Par vous-même en ce trouble il pense réussir!
PULCHÉRIE.
Il le pense, Seigneur, et ce brutal espère[ [393]
Mieux qu'il ne trouve un fils que je découvre un frère:
Comme si j'étois fille à ne lui rien celer
De tout ce que le sang pourroit me révéler!
HÉRACLIUS.
Puisse-t-il par un trait de lumière fidèle[ [394]
Vous le mieux révéler qu'il ne me le révèle!
Aidez-moi cependant, Madame, à repousser 1565
Les indignes frayeurs dont je me sens presser....
PULCHÉRIE.
Ah! Prince, il ne faut point d'assurance plus claire[ [395];
Si vous craignez la mort, vous n'êtes point mon frère:
Ces indignes frayeurs vous ont trop découvert.
HÉRACLIUS.
Moi la craindre, Madame! Ah! je m'y suis offert. 1570
Qu'il me traite en tyran, qu'il m'envoie au supplice,
Je suis Héraclius, je suis fils de Maurice;
Sous ces noms précieux je cours m'ensevelir,
Et m'étonne si peu que je l'en fais pâlir.
Mais il me traite en père, il me flatte, il m'embrasse;
Je n'en puis arracher une seule menace:
J'ai beau faire et beau dire afin de l'irriter,
Il m'écoute si peu qu'il me force à douter.
Malgré moi, comme fils toujours il me regarde;
Au lieu d'être en prison, je n'ai pas même un garde.
Je ne sais qui je suis, et crains de le savoir;
Je veux ce que je dois, et cherche mon devoir:
Je crains de le haïr, si j'en tiens la naissance;
Je le plains de m'aimer, si je m'en dois vengeance;
Et mon cœur, indigné d'une telle amitié, 1585
En frémit de colère, et tremble de pitié.
De tous ses mouvements mon esprit se défie:
Il condamne aussitôt tout ce qu'il justifie.
La colère, l'amour, la haine et le respect,
Ne me présentent rien qui ne me soit suspect. 1590
Je crains tout, je fuis tout; et dans cette aventure,
Des deux côtés en vain j'écoute la nature.
Secourez donc un frère en ces perplexités.
PULCHÉRIE.
Ah! vous ne l'êtes point, puisque vous en doutez.
Celui qui, comme vous, prétend à cette gloire, 1595
D'un courage plus ferme en croit ce qu'il doit croire.
Comme vous on le flatte, il y sait résister;
Rien ne le touche assez pour le faire douter;
Et le sang, par un double et secret artifice,
Parle en vous pour Phocas, comme en lui pour Maurice.
HÉRACLIUS.
A ces marques en lui connoissez Martian:
Il a le cœur plus dur étant fils d'un tyran.
La générosité suit la belle naissance;
La pitié l'accompagne et la reconnoissance.
Dans cette grandeur d'âme un vrai prince affermi 1605
Est sensible aux malheurs même d'un ennemi:
La haine qu'il lui doit ne sauroit le défendre[ [396],
Quand il s'en voit aimé, de s'en laisser surprendre,
Et trouve assez souvent son devoir arrêté
Par l'effort naturel de sa propre bonté. 1610
Cette digne vertu de l'âme la mieux née,
Madame, ne doit pas souiller ma destinée.
Je doute; et si ce doute a quelque crime en soi,
C'est assez m'en punir que douter comme moi;
Et mon cœur, qui sans cesse en sa faveur se flatte, 1615
Cherche qui le soutienne, et non pas qui l'abatte:
Il demande secours pour mes sens étonnés,
Et non le coup mortel dont vous m'assassinez.
PULCHÉRIE.
L'œil le mieux éclairé sur de telles matières
Peut prendre de faux jours pour de vives lumières; 1620
Et comme notre sexe ose assez promptement
Suivre l'impression d'un premier mouvement,
Peut-être qu'en faveur de ma première idée
Ma haine pour Phocas m'a trop persuadée.
Son amour est pour vous un poison dangereux; 1625
Et quoique la pitié montre un cœur généreux,
Celle qu'on a pour lui de ce rang dégénère.
Vous le devez haïr, et fût-il votre père:
Si ce titre est douteux, son crime ne l'est pas.
Qu'il vous offre sa grâce, ou vous livre au trépas, 1630
Il n'est pas moins tyran quand il vous favorise,
Puisque c'est ce cœur même alors qu'il tyrannise,
Et que votre devoir, par là mieux combattu,
Prince, met en péril jusqu'à votre vertu.
Doutez, mais haïssez; et quoi qu'il exécute, 1635
Je douterai d'un nom qu'un autre vous dispute.
En douter lorsqu'en moi vous cherchez quelque appui,
Si c'est trop peu pour vous, c'est assez contre lui.
L'un de vous est mon frère, et l'autre y peut prétendre:
Entre tant de vertus mon choix se peut méprendre;
Mais je ne puis faillir, dans votre sort douteux,
A chérir l'un et l'autre, et vous plaindre tous deux.
J'espère encor pourtant: on murmure, on menace;
Un tumulte, dit-on, s'élève dans la place;
Exupère est allé fondre sur ces mutins; 1645
Et peut-être de là dépendent nos destins.
Mais Phocas entre.