SCÈNE III.
PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN[ [397], PULCHÉRIE, Gardes.
PHOCAS.
Eh bien! se rendra-t-il, Madame?
PULCHÉRIE.
Quelque effort que je fasse à lire dans son âme,
Je n'en vois que l'effet que je m'étois promis:
Je trouve trop d'un frère, et vous trop peu d'un fils.
PHOCAS.
Ainsi le ciel vous veut enrichir de ma perte.
PULCHÉRIE.
Il tient en ma faveur leur naissance couverte:
Ce frère qu'il me rend seroit déjà perdu,
Si dedans votre sang il ne l'eût confondu.
PHOCAS, à Pulchérie.
Cette confusion peut perdre l'un et l'autre. 1655
En faveur de mon sang je ferai grâce au vôtre;
Mais je veux le connoître, et ce n'est qu'à ce prix
Qu'en lui donnant la vie il me rendra mon fils.
(A Héraclius.)
Pour la dernière fois, ingrat, je t'en conjure;
Car enfin c'est vers toi que penche la nature; 1660
Et je n'ai point pour lui ces doux empressements
Qui d'un cœur paternel font les vrais mouvements.
Ce cœur s'attache à toi par d'invincibles charmes.
En crois-tu mes soupirs? en croiras-tu mes larmes?
Songe avec quel amour mes soins t'ont élevé, 1665
Avec quelle valeur son bras t'a conservé;
Tu nous dois à tous deux.
HÉRACLIUS.
Et pour reconnoissance
Je vous rends votre fils, je lui rends sa naissance.
PHOCAS.
Tu me l'ôtes, cruel, et le laisses mourir.
HÉRACLIUS.
Je meurs pour vous le rendre, et pour le secourir. 1670
PHOCAS.
C'est me l'ôter assez que ne vouloir plus l'être.
HÉRACLIUS.
C'est vous le rendre assez que le faire connoître.
PHOCAS.
C'est me l'ôter assez que me le supposer.
HÉRACLIUS.
C'est vous le rendre assez pour vous désabuser.
PHOCAS.
Laisse-moi mon erreur, puisqu'elle m'est si chère. 1675
Je t'adopte pour fils, accepte-moi pour père:
Fais vivre Héraclius sous l'un ou l'autre sort;
Pour moi, pour toi, pour lui, fais-toi ce peu d'effort.
HÉRACLIUS.
Ah! c'en est trop enfin, et ma gloire blessée
Dépouille un vieux respect où je l'avois forcée. 1680
De quelle ignominie osez-vous me flatter?
Toutes les fois, tyran, qu'on se laisse adopter[ [398],
On veut une maison illustre autant qu'amie[ [399],
On cherche de la gloire, et non de l'infamie;
Et ce seroit un monstre horrible à vos États 1685
Que le fils de Maurice adopté par Phocas.
PHOCAS.
Va, cesse d'espérer la mort que tu mérites:
Ce n'est que contre lui, lâche, que tu m'irrites;
Tu te veux rendre en vain indigne de ce rang:
Je m'en prends à la cause, et j'épargne mon sang. 1690
Puisque ton amitié de ma foi se défie
Jusqu'à prendre son nom pour lui sauver la vie,
Soldats, sans plus tarder, qu'on l'immole à ses yeux;
Et sois après sa mort mon fils, si tu le veux.
HÉRACLIUS.
Perfides, arrêtez!
MARTIAN.
Ah! que voulez-vous faire, 1695
Prince?
HÉRACLIUS.
Sauver le fils de la fureur du père.
MARTIAN.
Conservez-lui ce fils qu'il ne cherche qu'en vous:
Ne troublez point un sort qui lui semble si doux.
C'est avec assez d'heur qu'Héraclius expire,
Puisque c'est en vos mains que tombe son empire, 1700
Le ciel daigne bénir votre sceptre et vos jours!
PHOCAS.
C'est trop perdre de temps à souffrir ces discours.
Dépêche, Octavian.
HÉRACLIUS.
N'attente rien, barbare!
Je suis....
PHOCAS.
Avoue enfin.
HÉRACLIUS.
Je tremble, je m'égare,
Et mon cœur....
PHOCAS, à Héraclius.
Tu pourras à loisir y penser. 1705
(A Octavian.)
Frappe.
HÉRACLIUS.
Arrête; je suis.... Puis-je le prononcer?
PHOCAS.
Achève, ou....
HÉRACLIUS.
Je suis donc, s'il faut que je le die,
Ce qu'il faut que je sois pour lui sauver la vie.
Oui, je lui dois assez, Seigneur, quoi qu'il en soit,
Pour vous payer pour lui de l'amour qu'il vous doit; 1710
Et je vous le promets entier, ferme, sincère[ [400],
Et tel qu'Héraclius l'auroit pour son vrai père.
J'accepte en sa faveur ses parents pour les miens;
Mais sachez que vos jours me répondront des siens:
Vous me serez garant des hasards de la guerre, 1715
Des ennemis secrets, de l'éclat du tonnerre;
Et de quelque façon que le courroux des cieux
Me prive d'un ami qui m'est si précieux,
Je vengerai sur vous, et fussiez-vous mon père,
Ce qu'aura fait sur lui leur injuste colère[ [401]. 1720
PHOCAS.
Ne crains rien: de tous deux je ferai mon appui;
L'amour qu'il a pour toi m'assure trop de lui:
Mon cœur pâme de joie, et mon âme n'aspire
Qu'à vous associer l'un et l'autre à l'empire.
J'ai retrouvé mon fils; mais sois-le tout à fait, 1725
Et donne-m'en pour marque un véritable effet:
Ne laisse plus de place à la supercherie;
Pour achever ma joie, épouse Pulchérie.
HÉRACLIUS.
Seigneur, elle est ma sœur.
PHOCAS.
Tu n'es donc point mon fils,
Puisque si lâchement déjà tu t'en dédis? 1730
PULCHÉRIE.
Qui te donne, tyran, une attente si vaine?
Quoi? son consentement étoufferoit ma haine!
Pour l'avoir étonné tu m'aurois fait changer!
J'aurois pour cette honte un cœur assez léger!
Je pourrois épouser ou ton fils, ou mon frère! 1735