SCÈNE V.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE.

CARLOS.

Eh bien! Madame, enfin on connoît ma naissance: 1605

Voilà le digne fruit de mon obéissance.

J'ai prévu ce malheur, et l'aurois évité,

Si vos commandements ne m'eussent arrêté.

Ils m'ont livré, Madame, à ce moment funeste;

Et l'on m'arrache encor le seul bien qui me reste! 1610

On me vole mon père! on le fait criminel!

On attache à son nom un opprobre éternel!

Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infâme:

La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme;

Et je renonce aux noms de comte et de marquis 1615

Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils:

Rien n'en peut effacer le sacré caractère.

De grâce, commandez qu'on me rende mon père.

Ce doit leur être assez de savoir qui je suis,

Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis. 1620

D. MANRIQUE.

Forcez ce grand courage à conserver sa gloire,

Madame, et l'empêchez lui-même de se croire.

Nous n'avons pu souffrir qu'un bras qui tant de fois

A fait trembler le More et triompher nos rois[ [814],

Reçût de sa naissance une tache éternelle: 1625

Tant de valeur mérite une source plus belle.

Aidez ainsi que nous ce peuple à s'abuser;

Il aime son erreur, daignez l'autoriser:

A tant de beaux exploits rendez cette justice,

Et de notre pitié soutenez l'artifice. 1630

CARLOS.

Je suis bien malheureux, si je vous fais pitié;

Reprenez votre orgueil et votre inimitié.

Après que ma fortune a soûlé votre envie,

Vous plaignez aisément mon entrée à la vie;

Et me croyant par elle à jamais abattu, 1635

Vous exercez sans peine une haute vertu.

Peut-être elle ne fait qu'une embûche à la mienne.

La gloire de mon nom vaut bien qu'on la retienne;

Mais son plus bel éclat seroit trop acheté,

Si je le retenois par une lâcheté. 1640

Si ma naissance est basse, elle est du moins sans tache:

Puisque vous la savez[ [815], je veux bien qu'on la sache.

Sanche, fils d'un pêcheur, et non d'un imposteur,

De deux comtes jadis fut le libérateur;

Sanche, fils d'un pêcheur, mettoit naguère en peine

Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine;

Sanche, fils d'un pêcheur, tient encore en sa main

De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain;

Sanche enfin, malgré lui, dedans cette province,

Quoique fils d'un pêcheur, a passé pour un prince. 1650

Voilà ce qu'a pu faire et qu'a fait à vos yeux

Un cœur que ravaloit le nom de ses aïeux.

La gloire qui m'en reste après cette disgrâce

Éclate encore assez pour honorer ma race,

Et paroîtra plus grande à qui comprendra bien 1655

Qu'à l'exemple du ciel j'ai fait beaucoup de rien.

D. LOPE.

Cette noble fierté désavoue un tel père,

Et par un témoignage à soi-même contraire,

Obscurcit de nouveau ce qu'on voit éclairci.

Non, le fils d'un pêcheur ne parle point ainsi, 1660

Et son âme paroît si dignement formée,

Que j'en crois plus que lui l'erreur que j'ai semée.

Je le soutiens, Carlos, vous n'êtes point son fils:

La justice du ciel ne peut l'avoir permis;

Les tendresses du sang vous font une imposture, 1665

Et je démens pour vous la voix de la nature.

Ne vous repentez point de tant de dignités

Dont il vous plut orner ses rares qualités:

Jamais plus digne main ne fit plus digne ouvrage,

Madame; il les relève avec ce grand courage; 1670

Et vous ne leur pouviez trouver plus haut appui,

Puisque même le sort est au-dessous de lui.

D. ISABELLE.

La générosité qu'en tous les trois j'admire

Me met en un état de n'avoir que leur dire.

Et dans la nouveauté de ces événements, 1675

Par un illustre effort prévient mes sentiments.

Ils paroîtront en vain, comtes, s'ils vous excitent

A lui rendre l'honneur que ses hauts faits méritent,

Et ne dédaigner pas l'illustre et rare objet

D'une haute valeur qui part d'un sang abjet[ [816]: 1680

Vous courez au-devant avec tant de franchise,

Qu'autant que du pêcheur je m'en trouve surprise.

Et vous, que par mon ordre ici j'ai retenu,

Sanche, puisqu'à ce nom vous êtes reconnu,

Miraculeux héros dont la gloire refuse 1685

L'avantageuse erreur d'un peuple qui s'abuse,

Parmi les déplaisirs que vous en recevez,

Puis-je vous consoler d'un sort que vous bravez?

Puis-je vous demander ce que je vous vois faire?

Je vous tiens malheureux d'être né d'un tel père; 1690

Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point

D'être né d'un tel père, et de n'en rougir point,

Et de ce qu'un grand cœur, mis dans l'autre balance,

Emporte encor si haut une telle naissance.