SCÈNE V.
PLACIDE, DIDYME, CLÉOBULE, PAULIN,
AMYNTAS, TROUPE.
PLACIDE.
Approche, heureux rival, heureux choix d'une ingrate,
Dont je vois qu'à ma honte enfin l'amour éclate.
C'est donc pour t'enrichir d'un si noble butin
Qu'elle s'est obstinée à suivre son destin?
Et pour mettre ton âme au comble de sa joie, 1375
Cet esprit déguisé n'a point eu d'autre voie?
Dans ces lieux dignes d'elle elle a reçu ta foi,
Et pris l'occasion de se donner à toi?
DIDYME.
Ah! Seigneur, traitez mieux une vertu parfaite.
PLACIDE.
Ah! je sais mieux que toi comme il faut qu'on la traite.
J'en connois l'artifice, et de tous ses mépris.
Sur quelle confiance as-tu tant entrepris?
Ma perfide marâtre et mon tyran de père
Auroient-ils contre moi choisi ton ministère?
Et pour mieux t'enhardir à me voler mon bien, 1385
T'auroient-ils promis grâce, appui, faveur, soutien?
Aurois-tu bien uni leurs fureurs à ton zèle,
Son amant tout ensemble et l'agent de Marcelle?
Qu'en as-tu fait enfin? où me la caches-tu[ [158]?
DIDYME.
Derechef jugez mieux de la même vertu. 1390
Je n'ai rien entrepris, ni comme amant fidèle,
Ni comme impie agent des fureurs de Marcelle,
Ni sous l'espoir flatteur de quelque impunité,
Mais par un pur effet de générosité:
Je le nommerois mieux, si vous pouviez comprendre
Par quel zèle un chrétien ose tout entreprendre.
La mort, qu'avec ce nom je ne puis éviter[ [159],
Ne vous laisse aucun lieu de vous inquiéter:
Qui s'apprête à mourir, qui court à ses supplices,
N'abaisse pas son âme à ces molles délices; 1400
Et près de rendre compte à son juge éternel,
Il craint d'y porter même un desir criminel.
J'ai soustrait Théodore à la rage insensée[ [160],
Sans blesser sa pudeur de la moindre pensée:
Elle fuit, et sans tache, où l'inspire son Dieu. 1405
Ne m'en demandez point ni l'ordre ni le lieu:
Comme je n'en prétends ni faveur ni salaire,
J'ai voulu l'ignorer, afin de le mieux taire.
PLACIDE.
Ah! tu me fais ici des contes superflus:
J'ai trop été crédule, et je ne le suis plus. 1410
Quoi? sans rien obtenir, sans même rien prétendre[ [161],
Un zèle de chrétien t'a fait tout entreprendre?
Quel prodige pareil s'est jamais rencontré?
DIDYME.
Paulin vous aura dit comme je suis entré;
Prêtez l'oreille au reste, et punissez ensuite 1415
Tout ce que vous verrez de coupable en sa fuite[ [162].
PLACIDE.
Dis, mais en peu de mots, et sûr que les tourments
M'auront bientôt vengé de tes déguisements.
DIDYME.
La Princesse, à ma vue également atteinte
D'étonnement, d'horreur, de colère et de crainte, 1420
A tant de passions exposée à la fois,
A perdu quelque temps l'usage de la voix:
Aussi j'avois l'audace encor sur le visage
Qui parmi ces mutins m'avoit donné passage,
Et je portois encor sur le front imprimé 1425
Cet insolent orgueil dont je l'avois armé.
Enfin reprenant cœur: «Arrête, me dit-elle,
Arrête;» et m'alloit faire une longue querelle;
Mais pour laisser agir l'erreur qui la surprend,
Le temps étoit trop cher, et le péril trop grand; 1430
Donc, pour la détromper: «Non, lui dis-je, Madame,
Quelque outrageux mépris dont vous traitiez ma flamme,
Je ne viens point ici comme amant indigné
Me venger de l'objet dont je fus dédaigné;
Une plus sainte ardeur règne au cœur de Didyme: 1435
Il vient de votre honneur se faire la victime,
Le payer de son sang et s'exposer pour vous
A tout ce qu'oseront la haine et le courroux.
Fuyez sous mon habit, et me laissez, de grâce,
Sous le vôtre en ces lieux occuper votre place; 1440
C'est par ce moyen seul qu'on peut vous garantir[ [163]:
Conservez une vierge en faisant un martyr[ [164].»
Elle, à cette prière encor demi-tremblante,
Et mêlant à sa joie un reste d'épouvante,
Me demande pardon, d'un visage étonné, 1445
De tout ce que son âme a craint ou soupçonné.
Je m'apprête à l'échange, elle à la mort s'apprête;
Je lui tends mes habits, elle m'offre sa tête.
Et demande à sauver un si précieux bien
Aux dépens de son sang, plutôt qu'au prix du mien;
Mais Dieu la persuade, et notre combat cesse.
Je vois, suivant mes vœux, échapper la Princesse.
PAULIN.
C'étoit donc à dessein qu'elle cachoit ses yeux,
Comme rouge de honte, en sortant de ces lieux[ [165]?
DIDYME.
En lui disant adieu, je l'en avois instruite, 1455
Et le ciel a daigné favoriser sa fuite.
Seigneur, ce peu de mots suffit pour vous guérir:
Vivez sans jalousie, et m'envoyez mourir.
PLACIDE.
Hélas! et le moyen d'être sans jalousie,
Lorsque ce cher objet te doit plus que la vie? 1460
Ta courageuse adresse à ses divins appas
Vient de rendre un secours que leur devoit mon bras;
Et lorsque je me laisse amuser de paroles,
Tu t'exposes pour elle, ou plutôt tu t'immoles:
Tu donnes tout ton sang pour lui sauver l'honneur,
Et je ne serois pas jaloux de ton bonheur?
Mais ferois-je périr celui qui l'a sauvée?
Celui par qui Marcelle est pleinement bravée,
Qui m'a rendu ma gloire, et préservé mon front
Des infâmes couleurs d'un si mortel affront? 1470
Tu vivras. Toutefois défendrai-je ta tête[ [166],
Alors que Théodore est ta juste conquête,
Et que cette beauté qui me tient sous sa loi[ [167]
Ne sauroit plus sans crime être à d'autres qu'à toi?
N'importe; si ta flamme en est mieux écoutée, 1475
Je dirai seulement que tu l'as méritée;
Et sans plus regarder ce que j'aurai perdu,
J'aurai devant les yeux ce que tu m'as rendu[ [168].
De mille déplaisirs qui m'arrachoient la vie
Je n'ai plus que celui de te porter envie; 1480
Je saurai bien le vaincre et garder pour tes feux
Dans une âme jalouse un esprit généreux.
Va donc, heureux rival, rejoindre ta princesse,
Dérobe-toi comme elle aux yeux d'une tigresse:
Tu m'as sauvé l'honneur, j'assurerai tes jours, 1485
Et mourrai, s'il le faut, moi-même à ton secours.
DIDYME.
Seigneur....
PLACIDE.
Ne me dis rien. Après de tels services,
Je n'ai rien à prétendre, à moins que tu périsses.
Je le sais, je l'ai dit; mais dans ce triste état
Je te suis redevable, et ne puis être ingrat. 1490
FIN DU QUATRIÈME ACTE.