SCÈNE V.

MARTIAN[ [321], LÉONTINE, EXUPÈRE, EUDOXE.

MARTIAN.

Madame, dois-je croire un billet de Maurice? 590

Voyez si c'est sa main, ou s'il est contrefait:

Dites s'il me détrompe, ou m'abuse en effet,

Si je suis votre fils, ou s'il étoit mon père:

Vous en devez connoître encor le caractère.

LÉONTINE lit le billet[ [322].

BILLET DE MAURICE.

Léontine a trompé Phocas, 595

Et livrant pour mon fils un des siens au trépas,

Dérobe à sa fureur l'héritier de l'empire.

O vous qui me restez de fidèles sujets,

Honorez son grand zèle, appuyez ses projets:

Sous le nom de Léonce Héraclius respire. 600

MAURICE.

(Elle rend le billet à Exupère, qui le lui a donné, et continue.)

Seigneur, il vous dit vrai: vous étiez en mes mains

Quand on ouvrit Byzance au pire des humains,

Maurice m'honora de cette confiance;

Mon zèle y répondit par delà sa croyance.

Le voyant prisonnier et ses quatre autres fils, 605

Je cachai quelques jours ce qu'il m'avoit commis;

Mais enfin, toute prête à me voir découverte,

Ce zèle sur mon sang détourna votre perte.

J'allai pour vous sauver vous offrir à Phocas;

Mais j'offris votre nom, et ne vous donnai pas. 610

La généreuse ardeur de sujette fidèle

Me rendit pour mon prince à moi-même cruelle:

Mon fils fut, pour mourir, le fils de l'Empereur.

J'éblouis le tyran, je trompai sa fureur:

Léonce, au lieu de vous, lui servit de victime. 615

(Elle fait un soupir.)

Ah! pardonnez, de grâce; il m'échappe sans crime.

J'ai pris pour vous sa vie, et lui rends un soupir;

Ce n'est pas trop, Seigneur, pour un tel souvenir:

A cet illustre effort par mon devoir réduite,

J'ai dompté la nature, et ne l'ai pas détruite. 620

Phocas, ravi de joie à cette illusion,

Me combla de faveurs avec profusion,

Et nous fit de sa main cette haute fortune

Dont il n'est pas besoin que je vous importune.

Voilà ce que mes soins vous laissoient ignorer; 625

Et j'attendois, Seigneur, à vous le déclarer,

Que par vos grands exploits votre rare vaillance

Pût faire à l'univers croire votre naissance,

Et qu'une occasion pareille à ce grand bruit

Nous pût de son aveu promettre quelque fruit; 630

Car comme j'ignorois que notre[ [323] grand monarque

En eût pu rien savoir, ou laisser quelque marque,

Je doutois qu'un secret, n'étant su que de moi,

Sous un tyran si craint pût trouver quelque foi.

EXUPÈRE.

Comme sa cruauté, pour mieux gêner Maurice, 635

Le forçoit de ses fils à voir le sacrifice,

Ce prince vit l'échange, et l'alloit empêcher;

Mais l'acier des bourreaux fut plus prompt à trancher:

La mort de votre fils arrêta cette envie,

Et prévint d'un moment le refus de sa vie. 640

Maurice, à quelque espoir se laissant lors flatter,

S'en ouvrit à Félix, qui vint le visiter,

Et trouva les moyens de lui donner ce gage

Qui vous en pût un jour rendre un plein témoignage[ [324].

Félix est mort, Madame, et naguère en mourant 645

Il remit ce dépôt à son plus cher parent;

Et m'ayant tout conté: «Tiens, dit-il, Exupère,

Sers ton prince, et venge ton père.»

Armé d'un tel secret, Seigneur, j'ai voulu voir

Combien parmi le peuple il auroit de pouvoir. 650

J'ai fait semer ce bruit sans vous faire connoître;

Et voyant tous les cœurs vous souhaiter pour maître,

J'ai ligué du tyran les secrets ennemis,

Mais sans leur découvrir plus qu'il ne m'est permis.

Ils aiment votre nom, sans savoir davantage; 655

Et cette seule joie anime leur courage,

Sans qu'autres que les deux qui vous parloient là-bas

De tout ce qu'elle a fait sachent plus que Phocas[ [325].

Vous venez de savoir ce que vous vouliez d'elle;

C'est à vous de répondre à son généreux zèle[ [326]. 660

Le peuple est mutiné, nos amis assemblés,

Le tyran effrayé, ses confidents troublés.

Donnez l'aveu du Prince à sa mort qu'on apprête,

Et ne dédaignez pas d'ordonner de sa tête.

MARTIAN[ [327].

Surpris des nouveautés d'un tel événement, 665

Je demeure à vos yeux muet d'étonnement.

Je sais ce que je dois, Madame, au grand service

Dont vous avez sauvé l'héritier de Maurice.

Je croyois, comme fils, devoir tout à vos soins,

Et je vous dois bien plus lorsque je vous suis moins; 670

Mais pour vous expliquer toute ma gratitude,

Mon âme a trop de trouble et trop d'inquiétude.

J'aimois, vous le savez, et mon cœur enflammé

Trouve enfin une sœur dedans l'objet aimé.

Je perds une maîtresse en gagnant un empire: 675

Mon amour en murmure, et mon cœur en soupire;

Et de mille pensers mon esprit agité

Paroît enseveli dans la stupidité.

Il est temps d'en sortir, l'honneur nous le commande:

Il faut donner un chef à votre illustre bande. 680

Allez, brave Exupère, allez, je vous rejoins;

Souffrez que je lui parle un moment sans témoins.

Disposez cependant vos amis à bien faire;

Surtout sauvons le fils en immolant le père:

Il n'eut rien du tyran qu'un peu de mauvais sang[ [328], 685

Dont la dernière guerre a trop purgé son flanc.

EXUPÈRE.

Nous vous rendrons, Seigneur, entière obéissance,

Et vous allons attendre avec impatience.