SCÈNE VI.

MARTIAN[ [329], LÉONTINE, EUDOXE.

MARTIAN.

Madame, pour laisser toute sa dignité

A ce dernier effort de générosité, 690

Je crois que les raisons que vous m'avez données

M'en ont seules caché le secret tant d'années.

D'autres soupçonneroient qu'un peu d'ambition,

Du prince Martian voyant la passion,

Pour lui voir sur le trône élever votre fille, 695

Auroit voulu laisser l'empire en sa famille,

Et me faire trouver un tel destin bien doux

Dans l'éternelle erreur d'être sorti de vous;

Mais je tiendrois à crime une telle pensée.

Je me plains seulement d'une ardeur insensée, 700

D'un détestable amour que pour ma propre sœur

Vous-même vous avez allumé dans mon cœur.

Quel dessein faisiez-vous sur cet aveugle inceste?

LÉONTINE.

Je vous aurois tout dit avant ce nœud funeste;

Et je le craignois peu, trop sûre que Phocas, 705

Ayant d'autres desseins, ne le souffriroit pas.

Je voulois donc, Seigneur, qu'une flamme si belle

Portât votre courage aux vertus dignes d'elle,

Et que votre valeur l'ayant su mériter,

Le refus du tyran vous pût mieux irriter. 710

Vous n'avez pas rendu mon espérance vaine:

J'ai vu dans votre amour une source de haine;

Et j'ose dire encor qu'un bras si renommé

Peut-être auroit moins fait si le cœur n'eût aimé.

Achevez donc, Seigneur; et puisque Pulchérie[ [330] 715

Doit craindre l'attentat d'une aveugle furie....

MARTIAN.

Peut-être il vaudroit mieux moi-même la porter

A ce que le tyran témoigne en souhaiter:

Son amour, qui pour moi résiste à sa colère,

N'y résistera plus quand je serai son frère. 720

Pourrois-je lui trouver un plus illustre époux?

LÉONTINE.

Seigneur, qu'allez-vous faire? et que me dites-vous?

MARTIAN.

Que peut-être, pour rompre un si digne hyménée,

J'expose à tort sa tête avec ma destinée,

Et fais d'Héraclius un chef de conjurés 725

Dont je vois les complots encor mal assurés.

Aucun d'eux du tyran n'approche la personne;

Et quand même l'issue en pourroit être bonne,

Peut-être il m'est honteux de reprendre l'État

Par l'infâme succès d'un lâche assassinat; 730

Peut-être il vaudroit mieux en tête d'une armée

Faire parler pour moi toute ma renommée,

Et trouver à l'empire un chemin glorieux

Pour venger mes parents d'un bras victorieux.

C'est dont je vais résoudre avec cette princesse, 735

Pour qui non plus l'amour, mais le sang m'intéresse.

Vous, avec votre Eudoxe....

LÉONTINE.

Ah! Seigneur, écoutez.

MARTIAN.

J'ai besoin de conseils dans ces difficultés;

Mais à parler sans fard, pour écouter les vôtres,

Outre mes intérêts, vous en avez trop d'autres. 740

Je ne soupçonne point vos vœux ni votre foi;

Mais je ne veux d'avis que d'un cœur tout à moi.

Adieu.