ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE[ [327].

L'AMOUR, ZÉPHIRE.

ZÉPHIRE.

Oui, je me suis galamment acquitté 925

De la commission que vous m'avez donnée;

Et du haut du rocher, je l'ai, cette beauté,

Par le milieu des airs, doucement amenée

Dans ce beau palais enchanté,

Où vous pouvez en liberté 930

Disposer de sa destinée.

Mais vous me surprenez par ce grand changement

Qu'en votre personne vous faites:

Cette taille, ces traits, et cet ajustement,

Cachent tout à fait qui vous êtes; 935

Et je donne aux plus fins à pouvoir en ce jour

Vous reconnoître pour l'Amour.

L'AMOUR.

Aussi ne veux-je pas qu'on puisse me connoître:

Je ne veux à Psyché découvrir que mon cœur[ [328],

Rien que les beaux transports de cette vive ardeur 940

Que ses doux charmes y font naître;

Et pour en exprimer l'amoureuse langueur,

Et cacher ce que je puis être

Aux yeux qui m'imposent des lois,

J'ai pris la forme que tu vois. 945

ZÉPHIRE.

En tout vous êtes un grand maître;

C'est ici que je le connois.

Sous des déguisements de diverse nature

On a vu les Dieux amoureux

Chercher à soulager cette douce blessure 950

Que reçoivent les cœurs de vos traits pleins de feux;

Mais en bon sens vous l'emportez sur eux;

Et voilà la bonne figure

Pour avoir un succès heureux

Près de l'aimable sexe où l'on porte ses vœux. 955

Oui, de ces formes-là l'assistance est bien forte;

Et sans parler ni de rang ni d'esprit,

Qui peut trouver moyen d'être fait de la sorte

Ne soupire guère à crédit.

L'AMOUR.

J'ai résolu, mon cher Zéphire,960

De demeurer ainsi toujours;

Et l'on ne peut le trouver à redire

A l'aîné de tous les Amours.

Il est temps de sortir de cette longue enfance

Qui fatigue ma patience;965

Il est temps désormais que je devienne grand.

ZÉPHIRE.

Fort bien, vous ne pouvez mieux faire;

Et vous entrez dans un mystère

Qui ne demande rien d'enfant.

L'AMOUR.

Ce changement sans doute irritera ma mère.970

ZÉPHIRE.

Je prévois là-dessus quelque peu de colère.

Bien que les disputes des ans

Ne doivent point régner parmi des immortelles,

Votre mère Vénus est de l'humeur des belles,

Qui n'aiment point de grands enfants. 975

Mais où je la trouve outragée,

C'est dans le procédé que l'on vous voit tenir;

Et c'est l'avoir étrangement vengée

Que d'aimer la beauté qu'elle vouloit punir.

Cette haine où ses vœux prétendent que réponde980

La puissance d'un fils que redoutent les Dieux....

L'AMOUR.

Laissons cela, Zéphire, et me dis si tes yeux

Ne trouvent pas Psyché la plus belle du monde.

Est-il rien sur la terre, est-il rien dans les cieux

Qui puisse lui ravir le titre glorieux 985

De beauté sans seconde?

Mais je la vois, mon cher Zéphire,

Qui demeure surprise à l'éclat de ces lieux.

ZÉPHIRE.

Vous pouvez vous montrer pour finir son martyre,

Lui découvrir son destin glorieux, 990

Et vous dire entre vous tout ce que peuvent dire

Les soupirs, la bouche et les yeux.

En confident discret, je sais ce qu'il faut faire

Pour ne pas interrompre un amoureux mystère.