SCÈNE II.

MARTIAN, ASPAR, JUSTINE.

ASPAR.

Seigneur, votre suffrage a réuni les nôtres:

Votre voix a plus fait que n'auroient fait cent autres;

Mais j'apprends qu'on murmure, et doute si le choix

Que fera la princesse aura toutes les voix. 540

MARTIAN.

Et qui fait présumer de son incertitude

Qu'il aura quelque chose ou d'amer ou de rude?

ASPAR.

Son amour pour Léon: elle en fait son époux,

Aucun n'en veut douter.

MARTIAN.

Je le crois comme eux tous.

ASPAR.

Il est jeune, et l'on craint son peu d'expérience.

Considérez, Seigneur, combien c'est hasarder:

Qui n'a fait qu'obéir saura mal commander;

On n'a point vu sous lui d'armée ou de province.

MARTIAN.

Jamais un bon sujet ne devint mauvais prince; 550

Et si le ciel en lui répond mal à nos vœux,

L'auguste Pulchérie en sait assez pour deux.

Rien ne nous surprendra de voir la même chose

Où nos yeux se sont faits quinze ans[ [392] sous Théodose:

C'étoit un prince foible, un esprit mal tourné; 555

Cependant avec elle il a bien gouverné.

ASPAR.

Cependant nous voyons six généraux d'armée

Dont au commandement l'âme est accoutumée:

Voudront-ils recevoir un ordre souverain

De qui l'a jusqu'ici toujours pris de leur main? 560

Seigneur, il est bien dur de se voir sous un maître

Dont on le fut toujours, et dont on devroit l'être.

MARTIAN.

Et qui m'assurera que ces six généraux

Se réuniront mieux sous un de leurs égaux?

Plus un pareil mérite aux grandeurs nous appelle,565

Et plus la jalousie aux grands est naturelle.

ASPAR.

Je les tiens réunis, Seigneur, si vous voulez.

Il est, il est encor des noms plus signalés:

J'en sais qui leur plairoient; et s'il vous faut plus dire,

Avouez-en mon zèle, et je vous fais élire. 570

MARTIAN.

Moi, Seigneur, dans un âge où la tombe m'attend!

Un maître pour deux jours n'est pas ce qu'on prétend.

Je sais le poids d'un sceptre, et connois trop mes forces

Pour être encor sensible à ces vaines amorces.

Les ans, qui m'ont usé l'esprit comme le corps,575

Abattroient tous les deux sous les moindres efforts;

Et ma mort, que par là vous verriez avancée,

Rendroit à tant d'égaux leur première pensée,

Et feroit une triste et prompte occasion

De rejeter l'État dans la division. 580

ASPAR.

Pour éviter les maux qu'on en pourroit attendre,

Vous pourriez partager vos soins avec un gendre,

L'installer dans le trône, et le nommer César.

MARTIAN.

Il faudroit que ce gendre eût les vertus d'Aspar;

Mais vous aimez ailleurs, et ce seroit un crime 585

Que de rendre infidèle un cœur si magnanime.

ASPAR.

J'aime, et ne me sens pas capable de changer;

Mais d'autres vous diroient que pour vous soulager,

Quand leur amour iroit jusqu'à l'idolâtrie,

Ils le sacrifieroient au bien de la patrie. 590

JUSTINE.

Certes, qui m'aimeroit pour le bien de l'État

Ne me trouveroit pas, Seigneur, un cœur ingrat,

Et je lui rendrois grâce au nom de tout l'empire;

Mais vous êtes constant; et s'il vous faut plus dire,

Quoi que le bien public jamais puisse exiger,595

Ce ne sera pas moi qui vous ferai changer.

MARTIAN.

Revenons à Léon. J'ai peine à bien comprendre

Quels malheurs d'un tel choix nous aurions lieu d'attendre.

Quiconque vous verra le mari de sa sœur,

S'il ne le craint assez, craindra son défenseur;600

Et si vous me comptez encor pour quelque chose,

Mes conseils agiront comme sous Théodose.

ASPAR.

Nous en pourrons tous deux avoir le démenti.

MARTIAN.

C'est à faire à périr pour le meilleur parti:

Il ne m'en peut coûter qu'une mourante vie, 605

Que l'âge et ses chagrins m'auront bientôt ravie.

Pour vous, qui d'un autre œil regardez ce danger,

Vous avez plus à vivre et plus à ménager;

Et je n'empêche pas qu'auprès de la princesse

Votre zèle n'éclate autant qu'il s'intéresse. 610

Vous pouvez l'avertir de ce que vous croyez,

Lui dire de ce choix ce que vous prévoyez,

Lui proposer sans fard celui qu'elle doit faire.

La vérité lui plaît, et vous pourrez lui plaire.

Je changerai comme elle alors de sentiments,615

Et tiens mon âme prête à ses commandements.

ASPAR.

Parmi les vérités il en est de certaines

Qu'on ne dit point en face aux têtes souveraines,

Et qui veulent de nous un tour, un ascendant

Qu'aucun ne peut trouver qu'un ministre prudent:620

Vous ferez mieux valoir ces marques d'un vrai zèle.

M'en ouvrant avec vous, je m'acquitte envers elle;

Et n'ayant rien de plus qui m'amène en ce lieu,

Je vous en laisse maître, et me retire. Adieu.