SCÈNE PREMIÈRE.
MARTIAN, JUSTINE.
JUSTINE.
Notre illustre princesse est donc impératrice,
Seigneur?
MARTIAN.
A ses vertus on a rendu justice. 370
Léon l'a proposée; et quand je l'ai suivi,
J'en ai vu le sénat au dernier point ravi;
Il a réduit soudain toutes ses voix en une,
Et s'est débarrassé de la foule importune,
Du turbulent espoir de tant de concurrents 375
Que la soif de régner avoit mis sur les rangs.
JUSTINE.
Ainsi voilà Léon assuré de l'empire.
MARTIAN.
Le sénat, je l'avoue, avoit peine à l'élire,
Et contre les grands noms de ses compétiteurs
Sa jeunesse eût trouvé d'assez froids protecteurs: 380
Non qu'il n'ait du mérite, et que son grand courage
Ne se pût tout promettre avec un peu plus d'âge;
On n'a point vu sitôt tant de rares exploits;
Mais et l'expérience, et les premiers emplois,
Le titre éblouissant de général d'armée, 385
Tout ce qui peut enfin grossir la renommée,
Tout cela veut du temps; et l'amour aujourd'hui
Va faire ce qu'un jour son nom feroit pour lui.
JUSTINE.
Hélas! Seigneur.
MARTIAN.
Hélas! ma fille, quel mystère
T'oblige à soupirer de ce que dit un père? 390
JUSTINE.
L'image de l'empire en de si jeunes mains
M'a tiré ce soupir pour l'État, que je plains.
MARTIAN.
Pour l'intérêt public rarement on soupire,
Si quelque ennui secret n'y mêle son martyre:
L'un se cache sous l'autre, et fait un faux éclat; 395
Et jamais, à ton âge, on ne plaignit l'État.
JUSTINE.
A mon âge, un soupir semble dire qu'on aime:
Cependant vous avez soupiré tout de même,
Seigneur; et si j'osois vous le dire à mon tour....
MARTIAN.
Ce n'est point à mon âge à soupirer d'amour,400
Je le sais; mais enfin chacun a sa foiblesse.
Aimerois-tu Léon?
JUSTINE.
Aimez-vous la princesse?
MARTIAN.
Oublie en ma faveur que tu l'as deviné,
Et démens un soupçon qu'un soupir t'a donné.
L'amour en mes pareils n'est jamais excusable: 405
Pour peu qu'on s'examine, on s'en tient méprisable,
On s'en hait; et ce mal, qu'on n'ose découvrir,
Fait encor plus de peine à cacher qu'à souffrir;
Mais t'en faire l'aveu, c'est n'en faire à personne;
La part que le respect, que l'amitié t'y donne,410
Et tout ce que le sang en attire sur toi,
T'imposent de le taire une éternelle loi.
J'aime, et depuis dix ans ma flamme et mon silence
Font à mon triste cœur égale violence:
J'écoute la raison, j'en goûte les avis,415
Et les mieux écoutés sont le plus mal suivis[ [387].
Cent fois en moins d'un jour je guéris et retombe;
Cent fois je me révolte, et cent fois je succombe:
Tant ce calme forcé, que j'étudie en vain,
Près d'un si rare objet s'évanouit soudain!420
JUSTINE.
Mais pourquoi lui donner vous-même la couronne,
Quand à son cher Léon c'est donner sa personne?
MARTIAN.
Apprends que dans un âge usé comme le mien,
Qui n'ose souhaiter ni même accepter rien,
L'amour hors d'intérêt s'attache à ce qu'il aime, 425
Et n'osant rien pour soi, le sert contre soi-même.
JUSTINE.
N'ayant rien prétendu, de quoi soupirez-vous?
MARTIAN.
Pour ne prétendre rien, on n'est pas moins jaloux;
Et ces desirs, qu'éteint le déclin de la vie,
N'empêchent pas de voir avec un œil d'envie, 430
Quand on est d'un mérite à pouvoir faire honneur,
Et qu'il faut qu'un autre âge emporte le bonheur.
Que le moindre retour vers nos belles années
Jette alors d'amertume en nos âmes gênées!
«Que n'ai-je vu le jour quelques lustres plus tard! 435
Disois-je; en ses bontés peut-être aurois-je part,
Si le ciel n'opposoit auprès de la princesse
A l'excès de l'amour le manque de jeunesse;
De tant et tant de cœurs qu'il force à l'adorer,
Devois-je être le seul qui ne pût espérer?» 440
J'aimois quand j'étois jeune, et ne déplaisois guère[ [388]:
Quelquefois de soi-même on cherchoit à me plaire;
Je pouvois aspirer au cœur le mieux placé;
Mais, hélas! j'étois jeune, et ce temps est passé;
Le souvenir en tue, et l'on ne l'envisage 445
Qu'avec, s'il le faut dire, une espèce de rage;
On le repousse, on fait cent projets superflus:
Le trait qu'on porte au cœur s'enfonce d'autant plus;
Et ce feu, que de honte on s'obstine à contraindre,
Redouble par l'effort qu'on se fait pour l'éteindre. 450
JUSTINE.
Instruit que vous étiez des maux que fait l'amour,
Vous en pouviez, Seigneur, empêcher le retour,
Contre toute sa ruse être mieux sur vos gardes.
MARTIAN.
Et l'ai-je regardé comme tu le regardes,
Moi qui me figurois que ma caducité 455
Près de la beauté même étoit en sûreté?
Je m'attachois sans crainte à servir la princesse,
Fier de mes cheveux blancs, et fort de ma foiblesse;
Et quand je ne pensois qu'à remplir mon devoir,
Je devenois amant sans m'en apercevoir. 460
Mon âme, de ce feu nonchalamment saisie,
Ne l'a point reconnu que par ma jalousie:
Tout ce qui l'approchoit vouloit me l'enlever,
Tout ce qui lui parloit cherchoit à m'en priver;
Je tremblois qu'à leurs yeux elle ne fût trop belle;465
Je les haïssois tous, comme plus dignes[ [389] d'elle,
Et ne pouvois souffrir qu'on s'enrichît d'un bien
Que j'enviois à tous sans y prétendre rien.
Quel supplice d'aimer un objet adorable,
Et de tant de rivaux se voir le moins aimable! 470
D'aimer plus qu'eux ensemble, et n'oser de ses feux,
Quelques[ [390] ardents qu'ils soient, se promettre autant qu'eux!
On auroit deviné mon amour par ma peine,
Si la peur que j'en eus n'avoit fui tant de gêne.
L'auguste Pulchérie avoit beau me ravir, 475
J'attendois à la voir qu'il la fallût servir:
Je fis plus, de Léon j'appuyai l'espérance;
La princesse l'aima, j'en eus la confiance,
Et la dissuadai de se donner à lui
Qu'il ne fût de l'empire ou le maître ou l'appui.480
Ainsi, pour éviter un hymen si funeste,
Sans rendre heureux Léon, je détruisois le reste;
Et mettant un long terme au succès de l'amour,
J'espérois de mourir avant ce triste jour.
Nous y voilà, ma fille, et du moins j'ai la joie 485
D'avoir à son triomphe ouvert l'unique voie.
J'en mourrai du moment qu'il recevra sa foi,
Mais dans cette douceur qu'ils tiendront tout de moi.
J'ai caché si longtemps l'ennui qui me dévore,
Qu'en dépit que j'en aye, enfin il s'évapore: 490
L'aigreur en diminue à te le raconter.
Fais-en autant du tien; c'est mon tour d'écouter.
JUSTINE.
Seigneur, un mot suffit pour ne vous en rien taire:
Le même astre a vu naître et la fille et le père;
Ce mot dit tout. Souffrez qu'une imprudente ardeur,495
Prête à s'évaporer, respecte ma pudeur.
Je suis jeune, et l'amour trouvoit une âme tendre
Qui n'avoit ni le soin ni l'art de se défendre:
La princesse, qui m'aime et m'ouvroit ses secrets,
Lui prêtoit contre moi d'inévitables traits, 500
Et toutes les raisons dont s'appuyoit sa flamme
Étoient autant de dards qui me traversoient l'âme.
Je pris, sans y penser, son exemple pour loi:
«Un amant digne d'elle est trop digne de moi,
Disois-je; et s'il brûloit pour moi comme pour elle, 505
Avec plus de bonté je recevrois son zèle.»
Plus elle m'en peignoit les rares qualités,
Plus d'une douce erreur mes sens étoient flattés.
D'un illustre avenir l'infaillible présage,
Qu'on voit si hautement écrit sur son visage,510
Son nom que je voyois croître de jour en jour,
Pour moi, comme pour elle, étoient dignes d'amour:
Je les voyois d'accord d'un heureux hyménée;
Mais nous n'en étions pas encore à la journée:
«Quelque obstacle imprévu rompra de si doux nœuds,
Ajoutois-je; et le temps éteint les plus beaux feux.»
C'est ce que m'inspiroit l'aimable rêverie
Dont jusqu'à ce grand jour ma flamme s'est nourrie;
Mon cœur, qui ne vouloit désespérer de rien,
S'en faisoit à toute heure un charmant entretien.520
Qu'on rêve avec plaisir, quand notre âme blessée
Autour de ce qu'elle aime est toute ramassée!
Vous le savez, Seigneur, et comme à tous propos
Un doux je ne sais quoi trouble notre repos:
Un sommeil inquiet sur de confus nuages 525
Élève incessamment de flatteuses images,
Et sur leur vain rapport fait naître des souhaits
Que le réveil admire et ne dédit jamais.
Ainsi, près de tomber dans un malheur extrême,
J'en écartois l'idée en m'abusant moi-même; 530
Mais il faut renoncer à des abus si doux;
Et je me vois, Seigneur, au même état que vous.
MARTIAN.
Tu peux aimer ailleurs, et c'est un avantage
Choisis qui tu voudras, je saurai l'obtenir.535
Mais écoutons Aspar, que j'aperçois venir.