SCÈNE II.

PULCHÉRIE, JUSTINE.

PULCHÉRIE.

Que me dit-il, Justine, et de quelle retraite

Ose-t-il menacer l'hymen qu'il me souhaite?

De Léon près de moi ne se fait-il l'appui

Que pour mieux dédaigner de me servir sous lui?

Le hait-il? le craint-il? et par quelle autre cause.... 825

JUSTINE.

Qui que vous épousiez, il voudra même chose.

PULCHÉRIE.

S'il étoit dans un âge à prétendre ma foi,

Comme il seroit de tous le plus digne de moi,

Ce qu'il donne à penser auroit quelque apparence;

Mais les ans l'ont dû mettre en entière assurance.830

JUSTINE.

Que savons-nous, Madame? est-il dessous les cieux

Un cœur impénétrable au pouvoir de vos yeux?

Ce qu'ils ont d'habitude à faire des conquêtes

Trouve à prendre vos fers les âmes toujours prêtes.

L'âge n'en met aucune à couvert de leurs traits: 835

Non que sur Martian j'en sache les effets;

Il m'a dit comme à vous que ce grand hyménée

L'envoira[ [395] loin d'ici finir sa destinée;

Et si j'ose former quelque soupçon confus,

Je parle en général, et ne sais rien de plus. 840

Mais pour votre Léon, êtes-vous résolue

A le perdre aujourd'hui de puissance absolue?

Car ne l'épouser pas, c'est le perdre en effet.

PULCHÉRIE.

Pour te montrer la gêne où son nom seul me met,

Soutire que je t'explique en faveur de sa flamme845

La tendresse du cœur après la grandeur d'âme.

Léon seul est ma joie, il est mon seul desir;

Je n'en puis choisir d'autre, et n'ose le choisir:

Depuis trois ans unie à cette chère idée,

J'en ai l'âme à toute heure, en tous lieux, obsédée; 850

Rien n'en détachera mon cœur que le trépas,

Encore après ma mort n'en répondrois-je pas;

Et si dans le tombeau le ciel permet qu'on aime,

Dans le fond du tombeau je l'aimerai de même.

Trône qui m'éblouis, titres qui me flattez, 855

Pourrez-vous me valoir ce que vous me coûtez?

Et de tout votre orgueil la pompe la plus haute

A-t-elle un bien égal à celui qu'elle m'ôte?

JUSTINE.

Et vous pouvez penser à prendre un autre époux?

PULCHÉRIE.

Ce n'est pas, tu le sais, à quoi je me résous. 860

Si ma gloire à Léon me défend de me rendre,

De tout autre que lui l'amour sait me défendre.

Qu'il est fort cet amour! sauve-m'en, si tu peux;

Vois Léon, parle-lui, dérobe-moi ses vœux:

M'en faire un prompt larcin, c'est me rendre un service

Qui saura m'arracher des bords du précipice.

Je le crains, je me crains, s'il n'engage sa foi,

Et je suis trop à lui tant qu'il est tout à moi.

Sens-tu d'un tel effort ton amitié capable?

Ce héros n'a-t-il rien qui te paroisse aimable? 870

Au pouvoir de tes yeux j'unirai mon pouvoir:

Parle, que résous-tu de faire?

JUSTINE.

Mon devoir.

Je sors d'un sang, Madame, à me rendre assez vaine

Pour attendre un époux d'une main souveraine,

Et n'ayant point d'amour que pour ma liberté,875

S'il la faut immoler à votre sûreté,

J'oserai.... Mais voici ce cher Léon, Madame;

Voulez-vous....

PULCHÉRIE.

Laisse-moi consulter mieux mon âme;

Je ne sais pas encor trop bien ce que je veux:

Attends un nouvel ordre, et suspends tous tes vœux. 880