SCÈNE PREMIÈRE.
PULCHÉRIE, MARTIAN, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
Je vous ai dit mon ordre: allez, Seigneur, de grâce,725
Sauver[ [394] mon triste cœur du coup qui le menace;
Mettez tout le sénat dans ce cher intérêt.
MARTIAN.
Madame, il sait assez combien Léon vous plaît,
Et le nomme assez haut alors qu'il vous défère
Un choix que votre amour vous a déjà fait faire. 730
PULCHÉRIE.
Que ne m'en fait-il donc une obligeante loi?
Ce n'est pas le choisir que s'en remettre à moi;
C'est attendre l'issue à couvert de l'orage:
Si l'on m'en applaudit, ce sera son ouvrage;
Et si j'en suis blâmée, il n'y veut point de part. 735
En doute du succès, il en fuit le hasard;
Et lorsque je l'en veux garant vers tout le monde,
Il veut qu'à l'univers moi seule j'en réponde.
Ainsi m'abandonnant au choix de mes souhaits,
S'il est des mécontents, moi seule je les fais; 740
Et je devrai moi seule apaiser le murmure
De ceux à qui ce choix semblera faire injure,
Prévenir leur révolte, et calmer les mutins
Qui porteront envie à nos heureux destins.
MARTIAN.
Aspar vous aura vue, et cette âme chagrine.... 745
PULCHÉRIE.
Il m'a vue, et j'ai vu quel chagrin le domine;
Mais il n'a pas laissé de me faire juger
Du choix que fait mon cœur quel sera le danger.
Il part de bons avis quelquefois de la haine;
On peut tirer du fruit de tout ce qui fait peine; 750
Et des plus grands desseins qui veut venir à bout
Prête l'oreille à tous, et fait profit de tout.
MARTIAN.
Mais vous avez promis, et la foi qui vous lie....
PULCHÉRIE.
Je suis impératrice, et j'étois Pulchérie.
De ce trône, ennemi de mes plus doux souhaits,755
Je regarde l'amour comme un de mes sujets:
Je veux que le respect qu'il doit à ma couronne
Repousse l'attentat qu'il fait sur ma personne;
Je veux qu'il m'obéisse, au lieu de me trahir;
Je veux qu'il donne à tous l'exemple d'obéir; 760
Et jalouse déjà de mon pouvoir suprême,
Pour l'affermir sur tous, je le prends sur moi-même.
MARTIAN.
Ainsi donc ce Léon qui vous étoit si cher....
PULCHÉRIE.
Je l'aime d'autant plus qu'il m'en faut détacher.
MARTIAN.
Seroit-il à vos yeux moins digne de l'empire765
Qu'alors que vous pressiez le sénat de l'élire?
PULCHÉRIE.
Il falloit qu'on le vît des yeux dont je le voi,
Que de tout son mérite on convînt avec moi,
Et que par une estime éclatante et publique
On mît l'amour d'accord avec la politique.770
J'aurois déjà rempli l'espoir d'un si beau feu,
Si le choix du sénat m'en eût donné l'aveu:
J'aurois pris le parti dont il me faut défendre;
Et si jusqu'à Léon je n'ose plus descendre,
Il m'étoit glorieux, le voyant souverain,775
De remonter au trône en lui donnant la main.
MARTIAN.
Votre cœur tiendra bon pour lui contre tous autres.
PULCHÉRIE.
S'il a ces sentiments, ce ne sont pas les vôtres:
Non, Seigneur, c'est Léon, c'est son juste courroux,
Ce sont ses déplaisirs qui s'expliquent par vous: 780
Vous prêtez votre bouche, et n'êtes pas capable
De donner à ma gloire un conseil qui l'accable.
MARTIAN.
Mais ses rivaux ont-ils plus de mérite?
PULCHÉRIE.
Non;
Mais ils ont plus d'emploi, plus de rang, plus de nom;
Et si de ce grand choix ma flamme est la maîtresse, 785
Je commence à régner par un trait de foiblesse.
MARTIAN.
Et tenez-vous fort sûr qu'une légèreté
Donnera plus d'éclat à votre dignité?
Pardonnez-moi ce mot, s'il a trop de franchise,
Le peuple aura peut-être une âme moins soumise: 790
Il aime à censurer ceux qui lui font la loi,
Et vous reprochera jusqu'au manque de foi.
PULCHÉRIE.
Je vous ai déjà dit ce qui m'en justifie:
Je suis impératrice, et j'étois Pulchérie.
J'ose vous dire plus: Léon a des jaloux,795
Qui n'en font pas, Seigneur, même estime que nous.
Pour surprenant que soit l'essai de son courage,
Les vertus d'empereur ne sont point de son âge:
Il est jeune, et chez eux c'est un si grand défaut,
Que ce mot prononcé détruit tout ce qu'il vaut.800
Si donc j'en fais le choix, je paroîtrai le faire
Pour régner sous son nom ainsi que sous mon frère.
Vous-même, qu'ils ont vu sous lui dans un emploi
Où vos conseils régnoient autant et plus que moi,
Ne donnerez-vous point quelque lieu de vous dire 805
Que vous n'aurez voulu qu'un fantôme à l'empire,
Et que dans un tel choix vous vous serez flatté
De garder en vos mains toute l'autorité?
MARTIAN.
Ce n'est pas mon dessein, Madame, et s'il faut dire
Sur le choix de Léon ce que le ciel m'inspire, 810
Dès cet heureux moment qu'il sera votre époux,
J'abandonne Byzance et prends congé de vous,
Pour aller, dans le calme et dans la solitude,
De la mort qui m'attend faire l'heureuse étude.
Voilà comme j'aspire à gouverner l'État. 815
Vous m'avez commandé d'assembler le sénat;
J'y vais, Madame.
PULCHÉRIE.
Quoi? Martian m'abandonne,
Quand il faut sur ma tête affermir la couronne!
Lui, de qui le grand cœur, la prudence, la foi....
MARTIAN.
Tout le prix que j'en veux, c'est de mourir à moi. 820