SCÈNE II.

DOMITIE, BÉRÉNICE, DOMITIAN, PHILON.

DOMITIE.

Je vais me retirer, Seigneur, si je vous chasse; 760

Et j'ai des intérêts que vous servez trop bien

Pour arrêter le cours d'un si long entretien.

DOMITIAN.

Je faisois à la Reine une offre de service

Qui peut vous assurer le rang d'impératrice,

Madame; et si j'en suis accepté pour époux, 765

Tite n'aura plus d'yeux pour d'autres que pour vous.

Est-ce vous mal servir?

DOMITIE.

Quoi? Madame, il vous aime?

BÉRÉNICE.

Non; mais il me le dit, Madame.

DOMITIE.

Lui?

BÉRÉNICE.

Lui-même.

Est-ce vous offenser que m'offrir vos refus?

Et vous doit-il un cœur dont vous ne voulez plus? 770

DOMITIE.

Je ne sais si je puis vous dire s'il m'offense,

Quand vous vous préparez à prendre sa défense.

BÉRÉNICE.

Et moi, je ne sais pas s'il a droit de changer,

Mais je sais que l'amour ne peut désobliger.

DOMITIE.

Du moins ce nouveau feu rend justice au mérite. 775

DOMITIAN.

Vous m'avez commandé de quitter qui me quitte,

Vous le savez, Madame; et si c'est vous trahir,

Vous m'avouerez aussi que c'est vous obéir.

DOMITIE.

S'il échappe à l'amour un mot qui le trahisse,

A l'effort qu'il se fait veut-il qu'on obéisse?780

Il cherche une révolte, et s'en laisse charmer.

Vous le sauriez, ingrat, si vous saviez aimer,

Et ne vous feriez pas l'indigne violence

De vous offrir ailleurs, et même en ma présence.

DOMITIAN, à Bérénice.

Madame, vous voyez ce que je vous ai dit:785

La preuve est convaincante, et l'exemple suffit.

BÉRÉNICE.

Il suffit pour vous croire, et non pas pour le suivre.

DOMITIE.

Allez, sous quelques lois qu'il vous plaise de vivre,

Vivez-y, j'y consens; mais vous pouviez, Seigneur,

Vous hâter un peu moins de m'ôter votre cœur,790

Attendre que l'honneur de ce grand hyménée

Vous renvoyât la foi que vous m'avez donnée.

Si vous vouliez passer pour véritable amant,

Il falloit espérer jusqu'au dernier moment;

Il vous falloit....

DOMITIAN.

Eh bien! puisqu'il faut que j'espère,

Madame, faites grâce à l'Empereur mon frère,

A la Reine, à vous-même enfin, si vous m'aimez,

Autant qu'il le paroît à vos yeux alarmés.

Les scrupules d'État, qu'il falloit mieux combattre,

Assez et trop longtemps nous ont gênés tous quatre: 800

Réunissez des cœurs de qui rompt l'union

Cette chimère en Tite, en vous l'ambition.

Vous trouverez au mien encor les mêmes flammes

Qui, dès que je vous vis, charmèrent nos deux âmes.

Dès ce premier moment j'adorai vos appas; 805

Dès ce premier moment je ne vous déplus pas.

Ai-je épargné depuis aucuns soins pour vous plaire?

Est-ce un crime pour moi que l'aînesse d'un frère?

Et faut-il m'accabler d'un éternel ennui

Pour avoir vu le jour deux lustres après lui,810

Comme si de mon choix il dépendoit de naître

Dans le temps qu'il falloit pour devenir son maître[ [244]?

Au nom de votre amour et de ce digne amant,

Madame, qui vous aime encor si chèrement,

Prenez quelque pitié d'un amant déplorable; 815

Faites-la partager à cette inexorable;

Dissipez la fierté d'une injuste rigueur.

Pour juge entre elle et moi je ne veux que son cœur.

Je vous laisse avec elle arbitre de ma vie.

Adieu, Madame. Adieu, trop aimable ennemie. 820