SCÈNE III.

BÉRÉNICE, DOMITIE, PHILON.

BÉRÉNICE.

Les intérêts du prince[ [245] avancent trop le mien

Pour vous oser, Madame, importuner de rien;

Et l'incivilité de la moindre prière

Sembleroit vous presser de me rendre son frère.

Tout ce qu'en sa faveur je crois m'être permis,825

Après qu'à votre cœur lui-même il s'est remis,

C'est de vous faire voir ce que hasarde une âme

Qui sacrifie au rang les douceurs de sa flamme,

Et quel long repentir suit ces nobles ardeurs

Qui soumettent l'amour à l'éclat des grandeurs.830

DOMITIE.

Quand les choses, Madame, auront changé de face,

Je reviendrai savoir ce qu'il faut que je fasse,

Et demander votre ordre avec empressement

Sur le choix ou du prince ou de quelque autre amant.

Agréez cependant un respect qui m'amène 835

Vous rendre mes devoirs comme à ma souveraine;

Car je n'ose douter que déjà l'Empereur

Ne vous ait redonné bonne part en son cœur.

Vous avez sur vos rois pris ce digne avantage

D'être ici la première à rendre un juste hommage[ [246];840

Et pour vous imiter, je veux avoir le bien

D'être aussi la première à vous offrir le mien.

Cet exemple qu'aux rois vous donnez pour un homme,

J'aime pour une reine à le donner à Rome;

Et plus il est nouveau, plus j'ai lieu d'espérer 845

Que de quelques bontés vous voudrez m'honorer.

BÉRÉNICE.

A vous dire le vrai, sa nouveauté m'étonne:

J'aurois eu quelque peine à vous croire si bonne;

Et je recevrois l'offre avec confusion

Si je n'y soupçonnois un peu d'illusion.850

Quoi qu'il en soit, Madame, en cette incertitude

Qui nous met l'une et l'autre en quelque inquiétude,

Ce que je puis répondre à vos civilités,

C'est de vous demander pour moi mêmes bontés,

Et que celle des deux qui sera satisfaite855

Traite l'autre de l'air qu'elle veut qu'on la traite.

J'ai vu Tite se rendre au peu que j'ai d'appas;

Je ne l'espère plus, et n'y renonce pas.

Il peut se souvenir, dans ce grade sublime,

Qu'il soumit votre Rome en détruisant Solyme,860

Qu'en ce siége pour lui je hasardai mon rang,

Prodiguai mes trésors, et mes peuples leur sang,

Et que s'il me fait part de sa toute-puissance,

Ce sera moins un don qu'une reconnoissance.

DOMITIE.

Ce sont là de grands droits; et si l'amour s'y joint,865

Je dois craindre une chute à n'en relever point.

Tite y peut ajouter que je n'ai point la gloire

D'avoir sur ma patrie étendu sa victoire,

De l'avoir saccagée et détruite à l'envi,

Et renversé l'autel du dieu que j'ai servi:870

C'est par là qu'il vous doit cette haute fortune.

Mais je commence à voir que je vous importune.

Adieu. Quelque autre fois nous suivrons ce discours.

BÉRÉNICE.

Je suis venue ici trop tôt de quatre jours;

J'en suis au désespoir et vous en fais excuse.875

DOMITIE.

Dans quatre jours, Madame, on verra qui s'abuse.