SCÈNE III.

L'AMOUR, PSYCHÉ, ZÉPHIRE.

L'AMOUR.

Le voilà ce serpent, ce monstre impitoyable,

Qu'un oracle étonnant pour vous a préparé,

Et qui n'est pas peut-être à tel point effroyable

Que vous vous l'êtes figuré. 1035

PSYCHÉ.

Vous, Seigneur, vous seriez ce monstre dont l'oracle

A menacé mes tristes jours,

Vous qui semblez plutôt un dieu qui par miracle

Daigne venir lui-même à mon secours!

L'AMOUR.

Quel besoin de secours au milieu d'un empire 1040

Où tout ce qui respire

N'attend que vos regards pour en prendre la loi,

Où vous n'avez à craindre autre monstre que moi?

PSYCHÉ.

Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte!

Et que, s'il a quelque poison, 1045

Une âme auroit peu de raison

De hasarder la moindre plainte

Contre une favorable atteinte

Dont tout le cœur craindroit la guérison!

A peine je vous vois, que mes frayeurs cessées1050

Laissent évanouir l'image du trépas,

Et que je sens couler dans mes veines glacées

Un je ne sais quel feu que je ne connois pas.

J'ai senti de l'estime et de la complaisance,

De l'amitié, de la reconnoissance; 1055

De la compassion les chagrins innocents

M'en ont fait sentir la puissance;

Mais je n'ai point encor senti ce que je sens.

Je ne sais ce que c'est; mais je sais qu'il me charme,

Que je n'en conçois point d'alarme:1060

Plus j'ai les yeux sur vous, plus je m'en sens charmer.

Tout ce que j'ai senti n'agissoit point de même,

Et je dirois que je vous aime,

Seigneur, si je savois ce que c'est que d'aimer.

Ne les détournez point, ces yeux qui m'empoisonnent,

Ces yeux tendres, ces yeux perçants, mais amoureux,

Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent.

Hélas! plus ils sont dangereux,

Plus je me plais à m'attacher sur eux.

Par quel ordre du ciel, que je ne puis comprendre, 1070

Vous dis-je plus que je ne dois,

Moi de qui la pudeur devroit du moins attendre

Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous vois?

Vous soupirez, Seigneur, ainsi que je soupire:

Vos sens comme les miens paroissent interdits. 1075

C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire;

Et cependant c'est moi qui vous le dis.

L'AMOUR.

Vous avez eu, Psyché, l'âme toujours si dure,

Qu'il ne faut pas vous étonner

Si pour en réparer l'injure, 1080

L'Amour en ce moment se paye avec usure

De ceux qu'elle a dû lui donner.

Ce moment est venu qu'il faut que votre bouche

Exhale des soupirs si longtemps retenus;

Et qu'en vous arrachant à cette humeur farouche,1085

Un amas de transports aussi doux qu'inconnus,

Aussi sensiblement tout à la fois vous touche,

Qu'ils ont dû vous toucher durant tant de beaux jours

Dont cette âme insensible a profané le cours.

PSYCHÉ.

N'aimer point, c'est donc un grand crime?1090

L'AMOUR.

En souffrez-vous un rude châtiment?

PSYCHÉ.

C'est punir assez doucement.

L'AMOUR.

C'est lui choisir sa peine légitime,

Et se faire justice, en ce glorieux jour,

D'un manquement d'amour par un excès d'amour.1095

PSYCHÉ.

Que n'ai-je été plus tôt punie!

J'y mets le bonheur de ma vie.

Je devrois en rougir, ou le dire plus bas;

Mais le supplice a trop d'appas.

Permettez que tout haut je le die et redie: 1100

Je le dirois cent fois et n'en rougirois pas.

Ce n'est point moi qui parle, et de votre présence

L'empire surprenant, l'aimable violence,

Dès que je veux parler, s'empare de ma voix.

C'est en vain qu'en secret ma pudeur s'en offense,1105

Que le sexe et la bienséance

Osent me faire d'autres lois:

Vos yeux de ma réponse eux-mêmes font le choix;

Et ma bouche, asservie à leur toute-puissance,

Ne me consulte plus sur ce que je me dois. 1110

L'AMOUR.

Croyez, belle Psyché, croyez ce qu'ils vous disent,

Ces yeux qui ne sont point jaloux:

Qu'à l'envi les vôtres m'instruisent

De tout ce qui se passe en vous.

Croyez-en ce cœur qui soupire, 1115

Et qui, tant que le vôtre y voudra repartir,

Vous dira bien plus, d'un soupir,

Que cent regards ne peuvent dire.

C'est le langage le plus doux,

C'est le plus fort, c'est le plus sûr de tous.1120

PSYCHÉ.

L'intelligence en étoit due

A nos cœurs, pour les rendre également contents.

J'ai soupiré, vous m'avez entendue;

Vous soupirez, je vous entends;

Mais ne me laissez plus en doute, 1125

Seigneur, et dites-moi si par la même route,

Après moi, le Zéphire ici vous a rendu,

Pour me dire ce que j'écoute.

Quand j'y suis arrivée, étiez-vous attendu?

Et quand vous lui parlez, êtes-vous entendu? 1130

L'AMOUR.

J'ai dans ce doux climat un souverain empire

Comme vous l'avez sur mon cœur;

L'Amour m'est favorable, et c'est en sa faveur

Qu'à mes ordres Æole a soumis le Zéphire.

C'est l'Amour qui pour voir mes feux récompensés,1135

Lui-même a dicté cet oracle

Par qui vos beaux jours menacés,

D'une foule d'amants se sont débarrassés,

Et qui m'a délivré de l'éternel obstacle

De tant de soupirs empressés, 1140

Qui ne méritoient pas de vous être adressés.

Ne me demandez point quelle est cette province,

Ni le nom de son prince;

Vous le saurez quand il en sera temps.

Je veux vous acquérir, mais c'est par mes services,1145

Par des soins assidus, et par des vœux constants,

Par les amoureux sacrifices

De tout ce que je suis,

De tout ce que je puis,

Sans que l'éclat du rang pour moi vous sollicite,1150

Sans que de mon pouvoir je me fasse un mérite;

Et bien que souverain dans cet heureux séjour,

Je ne vous veux, Psyché, devoir qu'à mon amour.

Venez en admirer avec moi les merveilles,

Princesse, et préparez vos yeux et vos oreilles 1155

A ce qu'il a d'enchantements.

Vous y verrez des bois et des prairies

Contester sur leurs agréments

Avec l'or et les pierreries;

Vous n'entendrez que des concerts charmants;1160

De cent beautés vous y serez servie,

Qui vous adoreront sans vous porter envie,

Et brigueront à tous moments,

D'une âme soumise et ravie,

L'honneur de vos commandements. 1165

PSYCHÉ.

Mes volontés suivent les vôtres:

Je n'en saurois plus avoir d'autres;

Mais votre oracle enfin vient de me séparer

De deux sœurs, et du Roi mon père,

Que mon trépas imaginaire 1170

Réduit tous trois à me pleurer.

Pour dissiper l'erreur dont leur âme accablée

De mortels déplaisirs se voit pour moi comblée,

Souffrez que mes sœurs soient témoins

Et de ma gloire et de vos soins; 1175

Prêtez-leur, comme à moi, les ailes du Zéphire[ [330],

Qui leur puissent de votre empire,

Ainsi qu'à moi, faciliter l'accès:

Faites-leur voir en quel lieu je respire;

Faites-leur de ma perte admirer le succès. 1180

L'AMOUR.

Vous ne me donnez pas, Psyché, toute votre âme:

Ce tendre souvenir d'un père et de deux sœurs

Me vole une part des douceurs

Que je veux toutes pour ma flamme.

N'ayez d'yeux que pour moi qui n'en ai que pour vous;

Ne songez qu'à m'aimer, ne songez qu'à me plaire,

Et quand de tels soucis osent vous en distraire....

PSYCHÉ.

Des tendresses du sang peut-on être jaloux?

L'AMOUR.

Je le suis, ma Psyché, de toute la nature:

Les rayons du soleil vous baisent trop souvent;1190

Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent:

Dès qu'il les flatte, j'en murmure;

L'air même que vous respirez

Avec trop de plaisir passe par votre bouche;

Votre habit de trop près vous touche; 1195

Et sitôt que vous soupirez,

Je ne sais quoi qui m'effarouche

Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés.

Mais vous voulez vos sœurs: allez, partez, Zéphire;

Psyché le veut, je ne l'en puis dédire. 1200

(Le Zéphire s'envole.)

Quand vous leur ferez voir ce bienheureux séjour,

De ses trésors faites-leur cent largesses,

Prodiguez-leur caresses sur caresses,

Et du sang, s'il se peut, épuisez les tendresses,

Pour vous rendre toute à l'amour. 1205

Je n'y mêlerai point d'importune présence;

Mais ne leur faites pas de si longs entretiens:

Vous ne sauriez pour eux avoir de complaisance,

Que vous ne dérobiez aux miens.

PSYCHÉ.

Votre amour me fait une grâce1210

Dont je n'abuserai jamais.

L'AMOUR.

Allons voir cependant ces jardins, ce palais,

Où vous ne verrez rien que votre éclat n'efface.

Et vous, petits Amours, et vous, jeunes Zéphirs,

Qui pour âmes n'avez que de tendres soupirs,1215

Montrez tous à l'envi ce qu'à voir ma princesse

Vous avez senti d'allégresse.