SCÈNE III.
PULCHÉRIE, MARTIAN, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
On m'a dit que pour moi vous aviez de l'amour,
Seigneur; seroit-il vrai?
MARTIAN.
Qui vous l'a dit, Madame?
PULCHÉRIE.
Vos services, mes yeux, le trouble de votre âme,1490
L'exil que mon hymen vous devoit imposer:
Sont-ce là des témoins, Seigneur, à récuser?
MARTIAN.
C'est donc à moi, Madame, à confesser mon crime.
L'amour naît aisément du zèle et de l'estime;
Et l'assiduité près d'un charmant objet1495
N'attend point notre aveu pour faire son effet.
Il m'est honteux d'aimer; il vous l'est d'être aimée
D'un homme dont la vie est déjà consumée,
Qui ne vit qu'à regret depuis qu'il a pu voir
Jusqu'où ses yeux charmés ont trahi son devoir. 1500
Mon cœur, qu'un si long âge en mettoit hors d'alarmes,
S'est vu livré par eux à ces dangereux charmes.
En vain, Madame, en vain je m'en suis défendu;
En vain j'ai su me taire après m'être rendu:
On m'a forcé d'aimer, on me force à le dire. 1505
Depuis plus de dix ans je languis, je soupire,
Sans que de tout l'excès d'un si long déplaisir
Vous ayez pu surprendre une larme, un soupir;
Mais enfin la langueur qu'on voit sur mon visage
Est encor plus l'effet de l'amour que de l'âge. 1510
Il faut faire un heureux, le jour n'en est pas loin:
Pardonnez à l'horreur d'en être le témoin,
Si mes maux et ce feu digne de votre haine
Cherchent dans un exil leur remède, et sa peine.
Adieu: vivez heureuse; et si tant de jaloux.... 1515
PULCHÉRIE.
Ne partez pas, Seigneur, je les tromperai tous;
Et puisque de ce choix aucun ne me dispense,
Il est fait, et de tel à qui pas un ne pense.
MARTIAN.
Quel qu'il soit, il sera l'arrêt de mon trépas,
Madame.
PULCHÉRIE.
Encore un coup, ne vous éloignez pas.1520
Seigneur, jusques ici vous m'avez bien servie;
Vos lumières ont fait tout l'éclat de ma vie;
La vôtre s'est usée à me favoriser:
Il faut encor plus faire, il faut....
MARTIAN.
Quoi?
PULCHÉRIE.
M'épouser.
MARTIAN.
Moi, Madame?
PULCHÉRIE.
Oui, Seigneur; c'est le plus grand service
Que vos soins puissent rendre à votre impératrice.
Non qu'en m'offrant à vous je réponde à vos feux
Jusques à souhaiter des fils et des neveux:
Mon aïeul, dont partout les hauts faits retentissent,
Voudra bien qu'avec moi ses descendants finissent, 1530
Que j'en sois la dernière, et ferme dignement
D'un si grand empereur l'auguste monument.
Qu'on ne prétende plus que ma gloire s'expose
A laisser des Césars du sang de Théodose.
Qu'ai-je affaire de race à me déshonorer, 1535
Moi qui n'ai que trop vu ce sang dégénérer,
Et que s'il est fécond en illustres princesses,
Dans les princes qu'il forme il n'a que des foiblesses?
Ce n'est pas que Léon, choisi pour souverain,
Pour me rendre à mon rang n'eût obtenu ma main.
Mon amour, à ce prix, se fût rendu justice;
Mais puisqu'on m'a sans lui nommée impératrice,
Je dois à ce haut rang d'assez nobles projets
Pour n'admettre en mon lit aucun de mes sujets.
Je ne veux plus d'époux, mais il m'en faut une ombre,
Qui des Césars pour moi puisse grossir le nombre;
Un mari qui content d'être au-dessus des rois,
Me donne ses clartés, et dispense mes lois;
Qui n'étant en effet que mon premier ministre,
Pare ce que sous moi l'on craindroit de sinistre,1550
Et pour tenir en bride un peuple sans raison,
Paroisse mon époux, et n'en ait que le nom.
Vous m'entendez, Seigneur, et c'est assez vous dire.
Prêtez-moi votre main[ [414], je vous donne l'empire:
Éblouissons le peuple, et vivons entre nous 1555
Comme s'il n'étoit point d'épouses ni d'époux.
Si ce n'est posséder l'objet de votre[ [415] flamme,
C'est vous rendre du moins le maître de son âme,
L'ôter à vos rivaux, vous mettre au-dessus d'eux,
Et de tous mes amants vous voir le plus heureux.1560
MARTIAN.
Madame....
PULCHÉRIE.
A vos hauts faits je dois ce grand salaire;
Et j'acquitte envers vous et l'État et mon frère.
MARTIAN.
Auroit-on jamais cru, Madame...?
PULCHÉRIE.
Allez, Seigneur,
Allez en plein sénat faire voir l'Empereur.
Il demeure assemblé pour recevoir son maître:1565
Allez-y de ma part vous faire reconnoître;
Ou si votre souhait ne répond pas au mien,
Faites grâce à mon sexe, et ne m'en dites rien.
MARTIAN.
Souffrez qu'à vos genoux, Madame....
PULCHÉRIE.
Allez, vous dis-je:
Je m'oblige encor plus que je ne vous oblige; 1570
Et mon cœur qui vous vient d'ouvrir ses sentiments,
N'en veut ni de refus ni de remercîments.