SCÈNE III.

ATTILA, VALAMIR, ARDARIC, HONORIE,
OCTAR.

ATTILA.

Eh bien! mes illustres amis, 1515

Contre mes grands rivaux quel espoir m'est permis?

Pas un n'a-t-il pour soi la digne complaisance

D'acquérir sa princesse en perdant qui m'offense?

Quoi? l'amour, l'amitié, tout va d'un froid égal!

Pas un ne m'aime assez pour haïr mon rival! 1520

Pas un de son objet n'a l'âme assez ravie

Pour vouloir être heureux aux dépens d'une vie!

Quels amis! quels amants! et quelle dureté!

Daignez, daignez du moins la mettre en sûreté:

Si ces deux intérêts n'ont rien qui la fléchisse,1525

Que l'horreur de mourir, à leur défaut, agisse;

Et si vous n'écoutez l'amitié ni l'amour,

Faites un noble effort pour conserver le jour.

VALAMIR.

A l'inhumanité joindre la raillerie,

C'est à son dernier point porter la barbarie. 1530

Après l'assassinat d'un frère et de six rois,

Notre tour est venu de subir mêmes lois;

Et nous méritons bien les plus cruels supplices

De nous être exposés aux mêmes sacrifices,

D'en avoir pu souffrir chaque jour de nouveaux.1535

Punissez, vengez-vous, mais cherchez des bourreaux;

Et si vous êtes roi, songez que nous le sommes.

ATTILA.

Vous? devant Attila vous n'êtes que deux hommes;

Et dès qu'il m'aura plu d'abattre votre orgueil,

Vos têtes pour tomber n'attendront qu'un coup d'œil.

Je fais grâce à tous deux de n'en demander qu'une:

Faites-en décider l'épée et la fortune;

Et qui succombera du moins tiendra de moi

L'honneur de ne périr que par la main d'un roi.

Nobles gladiateurs, dont ma colère apprête1545

Le spectacle pompeux à cette grande fête,

Montrez, montrez un cœur enfin digne du rang.

ARDARIC.

Votre main est plus faite à verser de tel sang;

C'est lui faire un affront que d'emprunter les nôtres.

ATTILA.

Pour me faire justice il s'en trouvera d'autres;1550

Mais si vous renoncez aux objets de vos vœux,

Le refus d'une tête en pourra coûter deux.

Je révoque ma grâce, et veux bien que vos crimes

De deux rois mes rivaux me fassent deux victimes;

Et ces rares objets si peu dignes de moi 1555

Seront le digne prix de cet illustre emploi.

(A Ardaric.)

De celui de vos feux je ferai la conquête

De quiconque à mes pieds abattra votre tête.

(A Honorie.)

Et comme vous paierez celle de Valamir,

Nous aurons à ce prix des bourreaux à choisir; 1560

Et pour nouveau supplice à de si belles flammes,

Ce choix ne tombera que sur les plus infâmes.

HONORIE.

Tu pourrois être lâche et cruel jusque-là!

ATTILA.

Encor plus, s'il le faut, mais toujours Attila,

Toujours l'heureux objet de la haine publique, 1565

Fidèle au grand dépôt du pouvoir tyrannique,

Toujours....

HONORIE.

Achève, et dis que tu veux en tout lieu

Être l'effroi du monde, et le fléau de Dieu[ [176].

Étale insolemment l'épouvantable image

De ces fleuves de sang où se baignoit ta rage. 1570

Fais voir....

ATTILA.

Que vous perdez de mots injurieux

A me faire un reproche et doux et glorieux!

Ce dieu dont vous parlez, de temps en temps sévère,

Ne s'arme pas toujours de toute sa colère;

Mais quand à sa fureur il livre l'univers, 1575

Elle a pour chaque temps des déluges divers.

Jadis, de toutes parts faisant regorger l'onde,

Sous un déluge d'eaux il abîma le monde;

Sa main tient en réserve un déluge de feux

Pour le dernier moment de nos derniers neveux; 1580

Et mon bras, dont il fait aujourd'hui son tonnerre,

D'un déluge de sang couvre pour lui la terre.

HONORIE.

Lorsque par les tyrans il punit les mortels,

Il réserve sa foudre à ces grands criminels,

Qu'il donne pour supplice à toute la nature,1585

Jusqu'à ce que leur rage ait comblé la mesure.

Peut-être qu'il prépare en ce même moment

A de si noirs forfaits l'éclat du châtiment,

Qu'alors que ta fureur à nous perdre s'apprête,

Il tient le bras levé pour te briser la tête, 1590

Et veut qu'un grand exemple oblige de trembler

Quiconque désormais t'osera ressembler.

ATTILA.

Eh bien! en attendant ce changement sinistre,

J'oserai jusqu'au bout lui servir de ministre,

Et faire exécuter toutes ses volontés 1595

Sur vous et sur des rois contre moi révoltés.

Par des crimes nouveaux je punirai les vôtres,

Et mon tour à périr ne viendra qu'après d'autres.

HONORIE.

Ton sang, qui chaque jour, à longs flots distillés[ [177],

S'échappe vers ton frère et six rois immolés, 1600

Te diroit-il trop bas que leurs ombres t'appellent?

Faut-il que ces avis par moi se renouvellent?

Vois, vois couler ce sang qui te vient avertir,

Tyran, que pour les joindre il faut bientôt partir.

ATTILA.

Ce n'est rien; et pour moi s'il n'est point d'autre foudre,

J'aurai pour ce départ du temps à m'y résoudre.

D'autres vous envoiroient[ [178] leur frayer le chemin;

Mais j'en laisserai faire à votre grand destin,

Et trouverai pour vous quelques autres vengeances,

Quand l'humeur me prendra de punir tant d'offenses.