SCÈNE IV.

DOMITIAN, ALBIN.

DOMITIAN.

Admire ainsi que moi de quelle jalousie

Au seul nom de la Reine elle a paru saisie;1280

Comme s'il importoit à ses heureux appas

A qui je donne un cœur dont elle ne veut pas!

ALBIN.

Seigneur, telle est l'humeur de la plupart des femmes.

L'amour sous leur empire eût-il rangé mille âmes,

Elles regardent tout comme leur propre bien,1285

Et ne peuvent souffrir qu'il leur échappe rien.

Un captif mal gardé leur semble une infamie:

Qui l'ose recevoir devient leur ennemie;

Et sans leur faire un vol on ne peut disposer

D'un cœur qu'un autre choix les force à refuser:1290

Elles veulent qu'ailleurs par leur ordre il soupire,

Et qu'un don de leur part marque un reste d'empire.

Domitie a pour vous ces communs sentiments

Que les fières beautés ont pour tous leurs amants,

Et craint, si votre main se donne à Bérénice,1295

Qu'elle ne porte en vain le nom d'impératrice,

Quand d'un côté l'hymen, et de l'autre l'amour,

Feront à cette reine un empire en sa cour.

Voilà sa jalousie, et ce qu'elle redoute,

Seigneur. Pour le sénat, n'en soyez point en doute,1300

Il aime l'Empereur, et l'honore à tel point,

Qu'il servira sa flamme, ou n'en parlera point;

Pour le stupide Claude il eut bien la bassesse

D'autoriser l'hymen de l'oncle avec la nièce[ [267]:

Il ne fera pas moins pour un prince adoré,1305

Et je l'y tiens déjà, Seigneur, tout préparé.

DOMITIAN.

Tu parles du sénat, et je veux parler d'elle,

De l'ingrate qu'un trône a rendue infidèle.

N'est-il point de moyens[ [268], ne vois-tu point de jour,

A mettre enfin d'accord sa gloire et son amour?1310

ALBIN.

Tout dépendra de Tite et du secret office

Qu'il peut dans le sénat rendre à sa Bérénice.

L'air dont il agira pour un espoir si doux

Tournera l'assemblée ou pour ou contre vous;

Et si sa politique à vos amis s'oppose,1315

Vous l'avez dit vous-même, ils pourront peu de chose.

Sondez ses sentiments, et réglez-vous sur eux:

Votre bonheur est sûr, s'il consent d'être heureux.

Que si son choix balance, ou flatte mal le vôtre,

Demandez Bérénice afin d'obtenir l'autre.1320

Vous l'avez déjà vu sensible à de tels coups;

Et c'est un grand ressort qu'un peu d'amour jaloux.

Au moindre empressement pour cette belle reine,

Il vous fera justice et reprendra sa chaîne.

Songez à pénétrer ce qu'il a dans l'esprit.1325

Le voici.

DOMITIAN.

Je suivrai ce que ton zèle en dit.