SCÈNE V.

TITE, DOMITIAN, FLAVIAN, ALBIN.

TITE.

Avez-vous regagné le cœur de votre ingrate,

Mon frère?

DOMITIAN.

Sa fierté de plus en plus éclate.

Voyez s'il fut jamais orgueil pareil au sien:

Il veut que je la serve et ne prétende rien,1330

Que j'appuie en l'aimant toute son injustice,

Que je fasse de Rome exiler Bérénice.

Mais, Seigneur, à mon tour puis-je vous demander

Ce qu'à vos plus doux vœux il vous plaît d'accorder?

TITE.

J'aurai peine à bannir la Reine de ma vue.1335

Par quels ordres, grands Dieux, est-elle revenue?

Je souffrois, mais enfin je vivois sans la voir;

J'allois....

DOMITIAN.

N'avez-vous pas un absolu pouvoir,

Seigneur?

TITE.

Oui; mais j'en suis comptable à tout le monde:

Comme dépositaire, il faut que j'en réponde.1340

Un monarque a souvent des lois à s'imposer;

Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser.

DOMITIAN.

Que refuserez-vous aux désirs de votre âme,

Si le sénat approuve une si belle flamme?

TITE.

Qu'il parle du Vésuve, et ne se mêle pas1345

De jeter dans mon âme un nouvel embarras.

Est-ce à lui d'abuser de mon inquiétude

Jusqu'à mettre une borne à son incertitude?

Et s'il ose en mon choix prendre quelque intérêt,

Me croit-il en état d'en croire son arrêt?1350

S'il exile la Reine, y pourrai-je souscrire?

DOMITIAN.

S'il parle en sa faveur, pourrez-vous l'en dédire?

Ah! que je vous plaindrois d'avoir si peu d'amour!

TITE.

J'en ai trop, et le mets peut-être trop au jour.

DOMITIAN.

Si vous en aviez tant, vous auriez peu de peine1355

A rendre Domitie à sa première chaîne.

TITE.

Ah! s'il ne s'agissoit que de vous la céder,

Vous auriez peu de peine à me persuader;

Et pour vous rendre heureux, me rendre à Bérénice

Ne seroit pas vous faire un fort grand sacrifice.1360

Il y va de bien plus.

DOMITIAN.

De quoi, Seigneur?

TITE.

De tout.

Il y va d'épouser sa haine jusqu'au bout,

D'en suivre la furie, et d'être le ministre

De ce qu'un noir dépit conçoit de plus sinistre:

Et peut-être l'aigreur de ces inimitiés1365

Voudra que je vous perde ou que vous me perdiez:

Voilà ce qui peut suivre un si doux hyménée.

Vous voyez dans l'orgueil Domitie obstinée;

Quand pour moi cet orgueil ose vous dédaigner,

Elle ne m'aime pas: elle cherche à régner,1370

Avec vous, avec moi, n'importe la manière.

Tout plairoit, à ce prix, à son humeur altière;

Tout seroit digne d'elle; et le nom d'empereur

A mon assassin même attacheroit son cœur.

DOMITIAN.

Pouvez-vous mieux choisir un frein à sa colère,1375

Seigneur, que de la mettre entre les mains d'un frère?

TITE.

Non: je ne puis la mettre en de plus sûres mains[ [269];

Mais plus vous m'êtes cher, Prince, et plus je vous crains:

De ceux qu'unit le sang plus douces sont les chaînes,

Plus leur désunion met d'aigreur dans leurs haines;1380

L'offense en est plus rude, et le courroux plus grand,

La suite plus barbare, et l'effet plus sanglant.

La nature en fureur s'abandonne à tout faire,

Et cinquante ennemis sont moins haïs qu'un frère.

Je ne réveille point des soupçons assoupis,1385

Et veux bien oublier le temps de Civilis[ [270]:

Vous étiez encor jeune, et sans vous bien connoître,

Vous pensiez n'être né que pour vivre sans maître;

Mais les occasions renaissent aisément:

Une femme est flatteuse, un empire est charmant,1390

Et comme avec plaisir on s'en laisse surprendre,

On néglige bientôt les soins de s'en défendre.

Croyez-moi, séparez vos intérêts des siens.

DOMITIAN.

Eh bien! j'en briserai les dangereux liens.

Pour votre sûreté j'accepte ce supplice;1395

Mais pour m'en consoler, donnez-moi Bérénice.

Dût le sénat, dût Rome en frémir de courroux,

Vous n'osez l'épouser, j'oserai plus que vous;

Je l'aime, et l'aimerai si votre âme y renonce.

Quoi? n'osez-vous, Seigneur, me faire de réponse?1400

TITE.

Se donne-t-elle à vous, et ne tient-il qu'à moi?

DOMITIAN.

Elle a droit d'imiter qui lui manque de foi.

TITE.

Elle n'en a que trop; et toutefois je doute

Que son amour trahi prenne la même route.

DOMITIAN.

Mais si pour se venger elle répond au mien?1405

TITE.

Épousez-la, mon frère, et ne m'en dites rien.

DOMITIAN.

Et si je regagnois l'esprit de Domitie?

Si pour moi sa fierté se montroit adoucie?

Si mes vœux, si mes soins en étoient mieux reçus,

Seigneur?

TITE, en rentrant.

Epousez-la sans m'en parler non plus.1410

DOMITIAN.

Allons, et malgré lui rendons-lui Bérénice.

Albin, de nos projets son amour est complice;

Et puisqu'il l'aime assez pour en être jaloux,

Malgré l'ambition Domitie est à nous.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.