SCÈNE PREMIÈRE.
SPITRIDATE, MANDANE.
SPITRIDATE.
Que nous avons, ma sœur, brisé de rudes chaînes!
En Perse il n'est point de sujets;
Ce ne sont qu'esclaves abjets[ [22],
Qu'écrasent d'un coup d'œil les têtes souveraines:
Le monarque, ou plutôt le tyran général,415
N'y suit pour loi que son caprice,
N'y veut point d'autre règle et point d'autre justice,
Et souvent même impute à crime capital
Le plus rare mérite et le plus grand service;
Il abat à ses pieds les plus hautes vertus,420
S'immole insolemment les plus illustres vies,
Et ne laisse aujourd'hui que les cœurs abattus
A couvert de ses tyrannies.
Vous autres, s'il vous daigne honorer de son lit,
Ce sont indignités égales: 425
La gloire s'en partage entre tant de rivales,
Qu'elle est moins un honneur qu'un sujet de dépit.
Toutes n'ont pas le nom de reines,
Mais toutes portent mêmes chaînes,
Et toutes, à parler sans fard,430
Servent à ses plaisirs sans part à son empire;
Et même en ses plaisirs elles n'ont autre part
Que celle qu'à son cœur brutalement inspire
Ou ce caprice, ou le hasard.
Voilà, ma sœur, à quoi vous avoit destinée,435
A quel infâme honneur vous avoit condamnée
Pharnabaze[ [23], son lieutenant:
Il auroit fait de vous un présent à son prince,
Si pour nous affranchir mon soin le prévenant
N'eût à sa tyrannie arraché ma province.440
La Grèce a de plus saintes lois,
Elle a des peuples et des rois
Qui gouvernent avec justice:
La raison y préside, et la sage équité;
Le pouvoir souverain par elles limité,445
N'y laisse aucun droit de caprice[ [24].
L'hymen de ses rois même y donne cœur pour cœur;
Et si vous aviez le bonheur
Que l'un d'eux vous offrît son trône avec son âme,
Vous seriez, par ce nœud charmant,450
Et reine véritablement,
Et véritablement sa femme.
MANDANE.
Je veux bien l'espérer: tout est facile aux Dieux;
Et peut-être que de bons yeux
En auroient déjà vu quelque flatteuse marque;455
Mais il en faut de bons pour faire un si grand choix.
Si le roi dans la Perse est un peu trop monarque,
En Grèce il est des rois qui ne sont pas trop rois:
Il en est dont le peuple est le suprême arbitre;
Il en est d'attachés aux ordres d'un sénat;460
Il en est qui ne sont enfin, sous ce grand titre,
Que premiers sujets de l'État.
Je ne sais si le ciel pour régner m'a fait naître,
Et quoi qu'en ma faveur j'aye encor vu paroître,
Je doute si l'on m'aime ou non;465
Mais je pourrois être assez vaine
Pour dédaigner le nom de reine
Que m'offriroit un roi qui n'en eût[ [25] que le nom.
SPITRIDATE.
Vous en savez beaucoup, ma sœur, et vos mérites
Vous ouvrent fort les yeux sur ce que vous valez. 470
MANDANE.
Je réponds simplement à ce que vous me dites,
Et parle en général comme vous me parlez.
SPITRIDATE.
Cependant et des rois et de leur différence
Je vous trouve en effet plus instruite que moi.
MANDANE.
Puisque vous m'ordonnez qu'ici j'espère un roi, 475
Il est juste, Seigneur, que quelquefois j'y pense.
SPITRIDATE.
N'y pensez-vous point trop?
MANDANE.
Je sais que c'est à vous
A régler mes desirs sur le choix d'un époux:
Mon devoir n'en fera point d'autre;
Mais quand vous daignerez choisir pour une sœur,480
Daignez songer, de grâce, à faire son bonheur
Mieux que vous n'avez fait le vôtre.
D'un choix que vous m'aviez vous-même tant loué,
Votre cœur et vos yeux vous ont désavoué;
Et si j'ai, comme vous, quelques pentes secrètes, 485
Seigneur, si c'est ainsi que vous les rencontrez,
Jugez, par le trouble où vous êtes,
De l'état où vous me mettrez[ [26].
SPITRIDATE.
Je le vois bien, ma sœur, il faut vous laisser faire:
Qui choisit mal pour soi choisit mal pour autrui;490
Et votre cœur, instruit par le malheur d'un frère,
A déjà fait son choix sans lui.
MANDANE.
Peut-être; mais enfin vous suis-je nécessaire?
Parlez: il n'est desirs ni tendres sentiments
Que je ne sacrifie à vos contentements. 495
Faut-il donner ma main pour celle d'Elpinice?
SPITRIDATE.
Que sert de m'en offrir un entier sacrifice,
Si je n'ose et ne puis même déterminer
A qui pour mon bonheur vous devez la donner?
Cotys me la demande, Agésilas l'espère.500
MANDANE.
Agésilas, Seigneur! Et le savez-vous bien?
SPITRIDATE.
Parler de vous sans cesse, aimer votre entretien,
Vous donner tout crédit, ne chercher qu'à vous plaire....
MANDANE.
Ce sont civilités envers une étrangère,
Qui font beaucoup d'éclat, et ne produisent rien.505
Il jette par là des amorces
A ceux qui, comme nous, voudront grossir ses forces;
Mais quelque haut crédit qu'il me donne en sa cour,
De toute sa conduite il est si bien le maître,
Qu'au simple nom d'hymen vous verriez disparoître510
Tout ce qu'en ses faveurs vous prenez pour amour.
SPITRIDATE.
Vous penchez vers Cotys, et savez qu'Elpinice
Ne veut point être à moi qu'il ne soit à sa sœur!
MANDANE.
Je vous réponds de tout, si vous avez son cœur.
SPITRIDATE.
Et Lysander pourra souffrir cette injustice?515
MANDANE.
Lysander est si mal auprès d'Agésilas,
Que ce sera beaucoup s'il en obtient un gendre;
Et peut-être sans moi ne l'obtiendra-t-il pas:
Pour deux, il auroit tort[ [27], s'il osoit y prétendre.
Mais, Seigneur, le voici; tâchez de pressentir520
Ce qu'en votre faveur il pourroit consentir.
SPITRIDATE.
Ma sœur, vous êtes plus adroite;
Souffrez que je ménage un moment de retraite:
J'aurois trop à rougir, pour peu que devant moi
Vous fissiez deviner de ce manque de foi.525