SCÈNE PREMIÈRE.

ATTILA, OCTAR.

ATTILA.

Octar, as-tu pris soin de redoubler ma garde?

OCTAR.

Oui, Seigneur, et déjà chacun s'entre-regarde,

S'entre-demande à quoi ces ordres que j'ai mis.... 715

ATTILA.

Quand on a deux rivaux, manque-t-on d'ennemis?

OCTAR.

Mais, Seigneur, jusqu'ici vous en doutez encore.

ATTILA.

Et pour bien éclaircir ce qu'en effet j'ignore,

Je me mets à couvert de ce que de plus noir

Inspire à leurs pareils l'amour au désespoir;720

Et ne laissant pour arme à leur douleur pressante

Qu'une haine sans force, une rage impuissante,

Je m'assure un triomphe en ce glorieux jour

Sur leurs ressentiments, comme sur leur amour.

Qu'en disent nos deux rois?

OCTAR.

Leurs âmes, alarmées725

De voir par ce renfort leurs tentes enfermées,

Affectent de montrer une tranquillité....

ATTILA.

De leur tente à la mienne ils ont la liberté.

OCTAR.

Oui, mais seuls, et sans suite; et quant aux deux princesses,

Que de leurs actions on laisse encor maîtresses, 730

On ne permet d'entrer chez elles qu'à leurs gens;

Et j'en bannis par là ces rois et leurs agents.

N'en ayez plus, Seigneur, aucune inquiétude:

Je les fais observer avec exactitude;

Et de quelque côté qu'elles tournent leurs pas, 735

J'ai des yeux tous[ [144] placés qui ne les manquent pas:

On vous rendra bon compte et des deux rois et d'elles.

ATTILA.

Il suffit sur ce point: apprends d'autres nouvelles.

Ce grand chef des Romains, l'illustre Aétius,

Le seul que je craignois, Octar, il ne vit plus. 740

OCTAR.

Qui vous en a défait?

ATTILA.

Valentinian même.

Craignant qu'il n'usurpât jusqu'à son diadème,

Et pressé des soupçons où j'ai su l'engager,

Lui-même, à ses yeux même, il l'a fait égorger[ [145].

Rome perd en lui seul plus de quatre batailles:745

Je me vois l'accès libre au pied de ses murailles;

Et si j'y fais paroître Honorie et ses droits,

Contre un tel empereur j'aurai toutes les voix:

Tant l'effroi de mon nom, et la haine publique

Qu'attire sur sa tête une mort si tragique,750

Sauront faire aisément, sans en venir aux mains,

De l'époux d'une sœur un maître des Romains.

OCTAR.

Ainsi donc votre choix tombe sur Honorie?

ATTILA.

J'y fais ce que je puis, et ma gloire m'en prie;

Mais d'ailleurs Ildione a pour moi tant d'attraits,755

Que mon cœur étonné flotte plus que jamais.

Je sens combattre encor dans ce cœur qui soupire

Les droits de la beauté contre ceux de l'empire.

L'effort de ma raison qui soutient mon orgueil

Ne peut non plus que lui soutenir un coup d'œil;760

Et quand de tout moi-même il m'a rendu le maître,

Pour me rendre à mes fers elle n'a qu'à paroître.

O beauté, qui te fais adorer en tous lieux,

Cruel poison de l'âme, et doux charme des yeux,

Que devient, quand tu veux, l'autorité suprême,765

Si tu prends malgré moi l'empire de moi-même,

Et si cette fierté qui fait partout la loi

Ne peut me garantir de la prendre de toi?

Va la trouver pour moi, cette beauté charmante;

Du plus utile choix donne-lui l'épouvante;770

Pour l'obliger à fuir, peins-lui bien tout l'affront

Que va mon hyménée imprimer sur son front.

Ose plus: fais-lui peur d'une prison sévère

Qui me réponde ici du courroux de son frère,

Et retienne tous ceux que l'espoir de sa foi775

Pourroit en un moment soulever contre moi.

Mais quelle âme en effet n'en seroit pas séduite?

Je vois trop de périls, Octar, en cette fuite:

Ses yeux, mes souverains, à qui tout est soumis,

Me sauroient d'un coup d'œil faire trop d'ennemis. 780

Pour en sauver mon cœur prends une autre manière.

Fais-m'en haïr, peins-moi d'une humeur noire et fière;

Dis-lui que j'aime ailleurs; et fais-lui prévenir

La gloire qu'Honorie est prête d'obtenir.

Fais qu'elle me dédaigne, et me préfère un autre 785

Qui n'ait pour tout pouvoir qu'un foible emprunt du nôtre:

Ardaric, Valamir, ne m'importe des deux.

Mais voir en d'autres bras l'objet de tous mes vœux!

Vouloir qu'à mes yeux même un autre le possède[ [146]!

Ah! le mal est encor plus doux que le remède.790

Dis-lui, fais-lui savoir....

OCTAR.

Quoi, Seigneur?

ATTILA.

Je ne sai:

Tout ce que j'imagine est d'un fâcheux essai.

OCTAR.

A quand remettez-vous, après tout, d'en résoudre?

ATTILA.

Octar, je l'aperçois. Quel nouveau coup de foudre!

O raison confondue, orgueil presque étouffé,795

Avant ce coup fatal que n'as-tu triomphé!