SCÈNE PREMIÈRE.
BÉRÉNICE, PHILON.
BÉRÉNICE.
Avez-vous su, Philon, quel bruit et quel murmure
Fait mon retour à Rome en cette conjoncture[ [256]?
PHILON.
Oui, Madame: j'ai vu presque tous vos amis,
Et su d'eux quel espoir vous peut être permis.
Il est peu de Romains qui penchent la balance1055
Vers l'extrême hauteur ou l'extrême indulgence:
La plupart d'eux embrasse un avis modéré
Par qui votre retour n'est pas déshonoré,
Mais à l'hymen de Tite il vous ferme la porte:
La fière Domitie est partout la plus forte;1060
La vertu de son père et son illustre sang
A son ambition assure[ [257] ce haut rang.
Il est peu sur ce point de voix qui se divisent,
Madame; et quant à vous, voici ce qu'ils en disent:
«Elle a bien servi Rome, il le faut avouer;1065
L'Empereur et l'empire ont lieu de s'en louer:
On lui doit des honneurs, des titres sans exemples;
Mais enfin elle est reine, elle abhorre nos temples,
Et sert un Dieu jaloux qui ne peut endurer
Qu'aucun autre que lui se fasse révérer;1070
Elle traite à nos yeux les nôtres de fantômes.
On peut lui prodiguer des villes, des royaumes:
Il est des rois pour elle; et déjà Polémon[ [258]
De ce Dieu qu'elle adore invoque le seul nom;
Des nôtres pour lui plaire il dédaigne le culte:1075
Qu'elle règne avec lui sans nous faire d'insulte.
Si ce trône et le sien ne lui suffisent pas,
Rome est prête d'y joindre encor d'autres États[ [259],
Et de faire éclater avec magnificence
Un juste et plein effet de sa reconnoissance.»1080
BÉRÉNICE.
Qu'elle répande ailleurs ces effets éclatants,
Et ne m'enlève point le seul où je prétends.
Elle n'a point de part en ce que je mérite:
Elle ne me doit rien, je n'ai servi que Tite.
Si j'ai vu sans douleur mon pays désolé,1085
C'est à Tite, à lui seul, que j'ai tout immolé;
Sans lui, sans l'espérance à mon amour offerte,
J'aurois servi Solyme, ou péri dans sa perte;
Et quand Rome s'efforce à m'arracher son cœur,
Elle sert le courroux d'un Dieu juste vengeur.1090
Mais achevez, Philon; ne dit-on autre chose?
PHILON.
On parle des périls où votre amour l'expose:
«De cet hymen, dit-on, les nœuds si desirés
Serviront de prétexte à mille conjurés;
Ils pourront soulever jusqu'à son propre frère.1095
Il se voulut jadis cantonner contre un père;
N'eût été Mucian qui le tint dans Lyon,
Il se faisoit le chef de la rébellion,
Avouoit Civilis, appuyoit ses Bataves,
Des Gaulois belliqueux soulevoit les plus braves;1100
Et les deux bords du Rhin l'auroient pour empereur,
Pour peu qu'eût Céréal écouté sa fureur[ [260].»
Il aime Domitie, et règne dans son âme;
Si Tite ne l'épouse, il en fera sa femme.
Vous savez de tous deux quelle est l'ambition:1105
Jugez ce qui peut suivre une telle union.
BÉRÉNICE.
Ne dit-on rien de plus?
PHILON.
Ah! Madame, je tremble
A vous dire encor....
BÉRÉNICE.
Quoi?
PHILON.
Que le sénat s'assemble.
BÉRÉNICE.
Quelle est l'occasion qui le fait assembler?
PHILON.
L'occasion n'a rien qui vous doive troubler;1110
Et ce n'est qu'à dessein de pourvoir aux dommages
Que du Vésuve ardent ont causés[ [261] les ravages[ [262];
Mais Domitie aura des amis, des parents,
Qui pourront bien après vous mettre sur les rangs.
BÉRÉNICE.
Quoi que sur mes destins ils usurpent d'empire,1115
Je ne vois pas leur maître en état d'y souscrire.
Philon, laissons-les faire: ils n'ont qu'à me bannir
Pour trouver hautement l'art de me retenir.
Contre toutes leurs voix je ne veux qu'un suffrage,
Et l'ardeur de me nuire achèvera l'ouvrage.1120
Ce n'est pas qu'en effet la gloire où je prétends
N'offre trop de prétexte aux esprits mécontents:
Je ne puis jeter l'œil sur ce que je suis née
Sans voir que de périls suivront cet hyménée.
Mais pour y parvenir s'il faut trop hasarder,1125
Je veux donner le bien que je n'ose garder;
Je veux du moins, je veux ôter à ma rivale
Ce miracle vivant, cette âme sans égale:
Qu'en dépit des Romains, leur digne souverain,
S'il prend une moitié, la prenne de ma main;1130
Et pour tout dire enfin, je veux que Bérénice
Ait une créature en leur impératrice.
Je vois Domitian. Contre tous leurs arrêts
Il n'est pas malaisé d'unir nos intérêts.