SCÈNE VI.
PULCHÉRIE, LÉON, JUSTINE.
LÉON.
Je me le disois bien, que vos nouveaux serments,
Madame, ne seroient que des amusements.
PULCHÉRIE.
Vous commencez d'un air....
LÉON.
J'achèverai de même, 1625
Ingrate! ce n'est plus ce Léon qui vous aime;
Non, ce n'est plus....
PULCHÉRIE.
Sachez....
LÉON.
Je ne veux rien savoir,
Et je n'apporte ici ni respect ni devoir.
L'impétueuse ardeur d'une rage inquiète
N'y vient que mériter la mort que je souhaite; 1630
Et les emportements de ma juste fureur
Ne m'y parlent de vous que pour m'en faire horreur.
Oui, comme Pulchérie et comme impératrice,
Vous n'avez eu pour moi que détour, qu'injustice:
Si vos fausses bontés ont su me décevoir, 1635
Vos serments m'ont réduit au dernier désespoir.
PULCHÉRIE.
Ah! Léon.
LÉON.
Par quel art, que je ne puis comprendre,
Forcez-vous d'un soupir ma fureur à se rendre?
Un coup d'œil en triomphe; et dès que je vous voi,
Il ne me souvient plus de vos manques de foi. 1640
Ma bouche se refuse à vous nommer parjure,
Ma douleur se défend jusqu'au moindre murmure;
Et l'affreux désespoir qui m'amène en ces lieux
Cède au plaisir secret d'y mourir à vos yeux.
J'y vais mourir, Madame, et d'amour, non de rage:
De mon dernier soupir recevez l'humble hommage[ [419];
Et si de votre rang la fierté le permet,
Recevez-le, de grâce, avec quelque regret.
Jamais fidèle ardeur n'approcha de ma flamme,
Jamais frivole espoir ne flatta mieux une âme. 1650
Je ne méritois pas qu'il eût aucun effet,
Ni qu'un amour si pur se vît mieux satisfait.
Mais quand vous m'avez dit: «Quelque ordre qu'on me donne,
Nul autre ne sera maître de ma personne,»
J'ai dû me le promettre; et toutefois, hélas!1655
Vous passez dès demain, Madame, en d'autres bras;
Et dès ce même jour, vous perdez la mémoire
De ce que vos bontés me commandoient de croire!
PULCHÉRIE.
Non, je ne la perds pas, et sais ce que je doi.
Prenez des sentiments qui soient dignes de moi,1660
Et ne m'accusez point de manquer de parole,
Quand pour vous la tenir moi-même je m'immole.
LÉON.
Quoi? vous n'épousez pas Martian dès demain?
PULCHÉRIE.
Savez-vous à quel prix je lui donne la main?
LÉON.
Que m'importe à quel prix un tel bonheur s'achète? 1665
PULCHÉRIE.
Sortez, sortez du trouble où votre erreur vous jette,
Et sachez qu'avec moi ce grand titre d'époux
N'a point de privilége à vous rendre jaloux;
Que sous l'illusion de ce faux hyménée,
Je fais vœu de mourir telle que je suis née;1670
Que Martian reçoit et ma main et ma foi
Pour me conserver toute, et tout l'empire à moi;
Et que tout le pouvoir que cette foi lui donne
Ne le fera jamais maître de ma personne.
Est-ce tenir parole? et reconnoissez-vous 1675
A quel point je vous sers quand j'en fais mon époux?
C'est pour vous qu'en ses mains je dépose l'empire;
C'est pour vous le garder qu'il me plaît de l'élire[ [420].
Rendez-vous, comme lui, digne de ce dépôt,
Que son âge penchant vous remettra bientôt; 1680
Suivez-le pas à pas; et marchant dans sa route,
Mettez ce premier rang après lui hors de doute.
Étudiez sous lui ce grand art de régner,
Que tout autre auroit peine à vous mieux enseigner;
Et pour vous assurer ce que j'en veux attendre, 1685
Attachez-vous au trône, et faites-vous son gendre:
Je vous donne Justine.
LÉON.
A moi, Madame!
PULCHÉRIE.
A vous,
Que je m'étois promis moi-même pour époux.
LÉON.
Ce n'est donc pas assez de vous avoir perdue,
De voir en d'autres mains la main qui m'étoit due, 1690
Il faut aimer ailleurs!
PULCHÉRIE.
Il faut être empereur,
Et le sceptre à la main, justifier mon cœur;
Montrer à l'univers, dans le héros que j'aime,
Tout ce qui rend un front digne du diadème;
Vous mettre, à mon exemple, au-dessus de l'amour,
Et par mon ordre enfin régner à votre tour.
Justine a du mérite, elle est jeune, elle est belle:
Tous vos rivaux pour moi le vont être pour elle;
Et l'empire pour dot est un trait si charmant,
Que je ne vous en puis répondre qu'un moment. 1700
LÉON.
Oui, Madame, après vous elle est incomparable:
Elle est de votre cœur la plus considérable;
Elle a des qualités à se faire adorer,
Mais, hélas! jusqu'à vous j'avois droit d'aspirer.
Voulez-vous qu'à vos yeux je trompe un tel mérite, 1705
Que sans amour pour elle à m'aimer je l'invite,
Qu'en vous laissant mon cœur je demande le sien,
Et lui promette tout pour ne lui donner rien?
PULCHÉRIE.
Et ne savez-vous pas qu'il est des hyménées
Que font sans nous au ciel les belles destinées? 1710
Quand il veut que l'effet en éclate ici-bas,
Lui-même il nous entraîne où nous ne pensions pas;
Et dès qu'il les résout, il sait trouver la voie
De nous faire accepter ses ordres avec joie.
LÉON.
Mais ne vous aimer plus! vous voler tous mes vœux!
PULCHÉRIE.
Aimez-moi, j'y consens; je dis plus, je le veux,
Mais comme impératrice, et non plus comme amante:
Que la passion cesse, et que le zèle augmente.
Justine, qui m'écoute, agréera bien, Seigneur,
Que je conserve ainsi ma part en votre cœur. 1720
Je connois tout le sien. Rendez-vous plus traitable,
Pour apprendre à l'aimer autant qu'elle est aimable;
Et laissez-vous conduire à qui sait mieux que vous
Les chemins de vous faire un sort illustre et doux.
Croyez-en votre amante et votre impératrice: 1725
L'une aime vos vertus, l'autre leur rend justice;
Et sur Justine et vous je dois pouvoir assez
Pour vous dire à tous deux: «Je parle, obéissez.»
LÉON[ [421].
J'obéis donc, Madame, à cet ordre suprême,
Pour vous offrir un cœur qui n'est pas à lui-même; 1730
Mais enfin je ne sais quand je pourrai donner
Ce que je ne puis même offrir sans le gêner;
Et cette offre d'un cœur entre les mains d'une autre[ [422]
Ne peut faire un amour qui mérite le vôtre.
JUSTINE.
Il est assez à moi, dans de si bonnes mains, 1735
Pour n'en point redouter de vrais et longs dédains;
Et je vous répondrois d'une amitié sincère,
Si j'en avois l'aveu de l'Empereur mon père.
Le temps fait tout, Seigneur.