PIERRE LA MAZIÈRE
Partant
pour la Syrie
LITTÉRATURE ET ART FRANÇAIS
LIBRAIRIE BAUDINIÈRE
PARIS (2e) — 23, Rue du Caire, 23 — PARIS (2e)
DU MÊME AUTEUR :
- L’Hôpital flottant (Albin Michel, éditeur).
- Les Amants de Pénélope (Albin Michel, éditeur).
- J’aurai un bel Enterrement !… (Baudinière, éditeur).
- L’Aventure Thermale ou la Cure interrompue (Baudinière, éditeur).
- Mireille des Trois Raisins (Vald. Rasmussen, éditeur).
EN PRÉPARATION :
- L’Inexorable (Roman du Lac Majeur).
- Vénus créancière (Roman).
- Les Dernières Modes de l’Amour (Essai).
- Israël sur la Terre des Ancêtres.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
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La location de ce livre est interdite jusqu’au 1er janv. 1928, sauf accord spécial avec l’éditeur.
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays, même l’U.R.S.S.
Copyright by Librairie Baudinière, Paris, 1926.
I
Partant pour la Syrie…
Dans la semaine qui précéda mon départ pour la Syrie, je rencontrai maints amis à qui j’annonçai le voyage que j’allais entreprendre. Presque tous me chantèrent les deux premiers vers de la Romance de la reine Hortense. Un érudit me donna même le plaisir d’entendre, pour la première fois, le couplet tout entier.
J’admirai que chacun parût si renseigné sur ce pays. Et j’étais fort confus de le connaître si peu lorsque, ayant poussé mes interlocuteurs, non certes pour les éprouver, mais dans le dessein de m’instruire, je discernai que leur documentation tenait dans un couplet, un fragment de couplet, que leur savoir commençait par une chanson et finissait avec elle.
Mieux : un homme d’importance supposant, sans doute, qu’il fût possible d’aller de Paris au pays des dieux en wagon-lit, me demanda si j’entendais voyager par terre ou par mer et, à la banque où je me présentai afin d’y prendre une lettre de crédit, on me remit une pièce établie à l’adresse d’un certain M. X…, Beyrouth, Turquie d’Asie !
Du coup, je me trouvai beaucoup moins honteux de mon ignorance et je partis d’un cœur léger à la conquête d’une science qui faisait autant défaut à mes compatriotes qu’à moi-même.
Pour eux, comme pour moi alors, comme pour les quatre cinquièmes des Français, la Syrie est un pays situé quelque part, dans le monde…, un pays où nous nous sommes installés après la guerre, et qui n’est ni une colonie, ni un protectorat, où nous nous débattons au milieu de très graves difficultés, où, enfin, des soldats français sont morts on ne sait trop comment ni pourquoi.
C’est tout… C’est peu.
Comment ! Voilà six ans que nous avons accepté d’exercer un mandat sur la Syrie, six ans que nous envoyons dans ce pays Hauts Commissaires, administrateurs, fonctionnaires de tous ordres, généraux, officiers et soldats ; que, si pauvres, nous y dépensons des sommes énormes et personne, ou presque, ne le connaît, ne sait exactement où il est situé, ce qui s’y passe, ce que nous y faisons, ce que nous espérons y faire… et l’une des plus grandes administrations françaises ignore encore qu’il fut détaché de l’ancien Empire ottoman.
Beyrouth, Turquie d’Asie !
*
* *
Pour que notre curiosité soit éveillée, pour que nous nous souciions de cette terre lointaine, il faut qu’une catastrophe s’y produise, qu’un général y inscrive une défaite sur nos drapeaux, que des enfants de chez nous y soient massacrés.
Alors, on s’émeut. Les feuilles publient quelques dépêches, quelques articles. Un débat désordonné s’ouvre devant le parlement. Puis les esprits se calment. Et nul ne songe plus à la Syrie.
Pourtant, au fond du bassin de la Méditerranée orientale, au-delà d’une longue côte découpée, battue des flots, jalonnée de villes et de vestiges de cités qui, jadis, brillèrent d’un éclat incomparable, s’étend une région faisant pour nous l’objet d’une entreprise qui, si nous avions été heureux et habiles, eût pu nous valoir de considérables avantages et dans laquelle, si nous continuons à accumuler les erreurs et les fautes, nous risquons de perdre une partie de notre prestige déjà si entamé.
Territoires immenses, plus riches de souvenirs historiques, de souvenirs religieux et de légendes que tous autres au monde ; territoires offrant les plus belles possibilités au commerce, à l’industrie, à l’agriculture, à l’élevage, mais présentement ruinés, bouleversés par la guerre, ses suites, la révolte, la répression, et dont les habitants, appartenant à dix races, à trente confessions, se déchirent entre eux, chaos véritable, telle apparaît cette Syrie sur laquelle nous nous sommes engagés à faire régner le calme, l’ordre, la prospérité et où, jusqu’ici, nous n’avons rencontré que déboires.
Pourquoi ?
Oh ! sans doute parce que nous y avons employé de mauvaises méthodes et envoyé des hommes qui, tous, n’étaient ni compétents, ni préparés à la tâche qu’on leur confiait.
Mais pour d’autres raisons encore : sur cette terre à la fois bénie et maudite, où se croisent toutes les routes d’Europe et d’Afrique vers l’Asie, où naquirent et périrent tant de civilisations, que désolèrent tant d’invasions, l’homme, plus que partout ailleurs, est loup pour l’homme.
Divisés jusqu’à l’infini en petits groupes ennemis, les Syriens, de confessions chrétienne, musulmane, druse, d’origines arabe, turque, arménienne, grecque, kurde, tcherkesse, font tous preuve du particularisme le plus étroit, le plus enfantin, rêvent tous d’asservir, sinon de détruire, ceux du groupe voisin.
Chacun réclame, exige un statut spécial qui lui assurera des privilèges que, d’ailleurs, rien ne justifie ; nul ne veut se soumettre à une règle générale, à une loi qui, pour être efficace et bienfaisante, doit être égale pour tous.
Prétend-on contraindre l’indigène à la subir ? Il crie à la persécution. Et ses clameurs sont si perçantes que le monde entier les entend.
Pour paradoxal que cela puisse paraître, il se complaît dans ce rôle d’éternel mécontent, d’éternel protestataire. Il ne désire rien tant que la prolongation d’une incertitude, d’une instabilité politique qu’il s’ingénie à entretenir en sollicitant avec force aujourd’hui tel statut qui, lui étant accordé, n’a plus aucune valeur à ses yeux, puisqu’il exige sans délai le retour à l’état de choses ancien contre lequel, demain, il recommencera de protester !…
La Syrie n’est-elle pas le pays où les dieux eux-mêmes furent le plus âprement discutés ?
Au surplus, n’est-elle pas restée l’objet de convoitise qu’elle fut au cours des siècles, et nos ennemis, peut-être surtout nos alliés, ne nous ont-ils pas vus, avec un amer regret, nous y installer ?…
Témoins des difficultés qu’à chaque pas nous y rencontrions, ils n’ont rien fait pour nous aider à les surmonter. Au contraire. Ils ont plus ou moins encouragé les mécontents, les ambitieux, tous ceux à qui pesait notre tutelle ou qui rêvaient de jouer un rôle politique que notre présence leur interdisait. Selon une formule connue, ils ont tout mis en œuvre « pour dégoûter la France de la Syrie et la Syrie de la France ».
Ont-ils réussi ? Pas encore complètement. C’est tout ce qu’on peut affirmer.
De notre côté, nous accumulions les fautes comme à plaisir. Alors que nous eussions dû, après avoir élaboré un plan politique administratif, économique et social, en confier l’exécution à des hommes fermes, au courant des choses de l’Orient et que nous eussions soutenus, maintenus longtemps à leurs postes où ils fussent restés sourds aux criailleries d’une population dont la turbulence et le goût pour l’intrigue sont connus, nous arrivâmes à Beyrouth sans programme[1].
[1] Et nous nous obstinons. S’embarquant à Marseille le 5 octobre, M. Henri Ponsot, sixième Haut-Commissaire de la République dans le Levant, ne déclarait-il pas à la Presse : « Je vais en Syrie sans avoir de programme défini » ?
La connaissance du pays manquait aux hommes chargés de nous y représenter. Ils faisaient empiriquement de la politique et de l’administration à la petite semaine, s’appuyaient tantôt sur un groupe, tantôt sur un autre et réussissaient à les mécontenter tous.
Pourtant, ils finissaient par se ressaisir et, au moment qu’ils allaient se libérer des tutelles qu’eux, tuteurs, ils avaient acceptées, et peut-être entreprendre de bonne besogne, on les remplaçait au gré des caprices, des surprises, des sautes de la politique intérieure française.
Tout était à recommencer !
Ah ! que n’avons-nous pris pour modèle l’Angleterre qui, elle aussi, exerce un mandat sur des provinces détachées, comme la Syrie, de l’ancien Empire Ottoman ? Les fonctionnaires qu’elle y installa n’étaient certes pas tous des hommes de génie. Mais ils avaient l’incontestable supériorité de demeurer longtemps à leurs places où, imperturbablement et quelle que fût la nuance à laquelle ils appartenaient, tous servaient, dans le même esprit, la politique coloniale de la chère vieille Angleterre !
Nous avons déjà usé cinq Hauts-Commissaires à Beyrouth. Un sixième vient de s’y installer ! Chacun d’eux, peut-être parce que c’était nécessaire ou simplement parce qu’il est humain de ne pas respecter l’œuvre de celui qu’on remplace, détruisit ce qu’avait fait son prédécesseur et institua une politique personnelle dont on ne lui donna pas le temps de récolter les fruits…
C’est ainsi que nous avons nous-mêmes émietté notre prestige, ruiné l’autorité de nos représentants, fourni aux populations les plus énervées, les plus malaisées à gouverner, les plus enclines à entrer en fermentation, des motifs à protester, à s’agiter, à se révolter contre un pouvoir qui s’attestait hésitant et dont on estimait inutile de respecter les décisions puisqu’elles n’avaient aucun caractère définitif et qu’il suffisait d’une campagne habile menée à Paris ou à Genève pour les faire rapporter et, si besoin était, obtenir le rappel de celui qui les avait prises !
*
* *
Qui débarque à Beyrouth, parcourt la Syrie de Damas à Alep, d’Alexandrette à Bosra-eski-Cham et s’efforce de comprendre l’état du problème syrien reste confondu devant sa complexité.
A mesure que les jours, les semaines, les mois s’écoulent, l’échevau qu’il essaie de débrouiller lui paraît plus inextricable.
Avait-il le dessein d’écrire un livre composé, susceptible de donner une vue d’ensemble sur ce pays où la France joue une partie si importante ?
S’il est doué de quelque bonne foi et s’il n’est habité ni par l’outrecuidance, ni par la naïveté, ce qui, à tout prendre, est la même chose, il doit y renoncer…
Y renoncer et se contenter de publier quelques notes, quelques impressions, en disant avec loyauté à qui les lira : « C’est surtout au pays où naquirent tant de religions, où se produisirent tant de schismes, que la vérité n’est jamais si voilée, si fuyante qu’à l’instant où l’on croyait enfin la voir nue et la pouvoir étreindre. »
II
Le Sphinx bousculé
ou
la Traversée des Dupes
Une fois encore je pars pour l’Orient méditerranéen vers lequel, à quatre reprises déjà, depuis la guerre, j’ai navigué. Comment, ayant quitté hier soir un Paris de novembre, ne m’exalterais-je pas à la pensée de traverser à nouveau la mer bénigne, à revoir les côtes de Corse et de Sardaigne, le détroit de Messine, Alexandrie, le Caire, d’aborder enfin à Beyrouth, porte de la Syrie, cette terre légendaire, berceau et sépulcre de tant de prophètes, de thaumaturges et de dieux ?
Délices attendues, délices escomptées d’une décade passée à bord du plus somptueux palais flottant des Messageries Maritimes ! Féeries des aubes et des couchants ! Longues stations d’après-midi sur la plage arrière annexe du bar ! Et le soir, la danse sous les étoiles !
Vie charmante, vie incomparable, faite de langueur, de loisirs goûtés sans remords et dont chaque heure apporte un nouvel enchantement !
Et ce voyage-ci offre un autre attrait. Un attrait exceptionnel. Presque une attraction. Le Sphinx conduit vers son poste M. Henry de Jouvenel, le nouveau Haut-Commissaire de la République dans le Levant.
Chacun, sur le bateau, connaît son nom, la dignité dont il est fraîchement investi et sa légende.
On sait qu’il jouit en France du prestige attaché aux hommes ayant mené à bien — même avec une apparente nonchalance — toutes les tâches qu’ils entreprirent. On sait que, par de beaux succès remportés à Genève, il a acquis ce lustre international qui lui manquait encore, à quoi il attachait du prix et qu’il conquit avec cette même aisance que toutes choses auxquelles tient sans le laisser paraître ; probablement pour que, si d’aventure elles lui échappent, il lui soit épargné de montrer à autrui un visage morose…
On sait… On sait… Que ne sait-on de lui ?
Étonnez-vous, dès lors, que sa présence suscite un peu de fièvre, de frémissement, d’excitation et tant de curiosité chez les passagers et surtout chez les passagères unanimement résolues à avoir pour lui les yeux de Chimène, à exhiber en son honneur toutes leurs robes, tous leurs joyaux, et, ainsi qu’il se doit, lorsqu’on a le privilège de naviguer au même bord qu’un homme dont la réputation est aussi solidement établie que la sienne, le plus possible de leur chair ?
Le voici qui arpente le pont. Mains au dos, il va d’une marche légèrement balancée sous les regards convergents.
— Justes dieux, qu’il a l’air oriental ! murmure-t-on sur son passage. Est-ce pour cela qu’on l’a choisi ?
— Il ressemble à Aadly-Yeghen-Pacha, ancien premier de chez nous, affirme une jeune Égyptienne.
Et, naturellement, les gens informés content des anecdotes à ceux qui le sont moins. M. Henry de Jouvenel sait bien lesquelles. Vous aussi, parbleu !
Mais il est certains voyageurs qui témoignent au représentant de la France en Syrie un intérêt plus vif encore que celui manifesté par nos officiers, nos fonctionnaires, les touristes français, anglais, américains en route pour l’Égypte et les enfants du Delta regagnant leur patrie.
Ce sont des quidams au teint de vieil ambre, d’olive ou de bronze, aux cheveux bleus, aux yeux couleur de café en poudre, assis, çà et là, sur des chaises de pont et qui, observant le promeneur avec insistance, essaient visiblement, par le seul examen de son visage, de deviner son caractère, ses pensées, ses desseins.
Qui sont-ils ?
Je ne tarde pas à l’apprendre de la bouche de l’un d’eux qui, se détachant d’un groupe, m’aborde en me déclarant qu’il m’a connu naguère à Constantinople, ce dont, d’ailleurs, je n’ai conservé aucun souvenir. Mais cela doit être vrai ! Non, certes, parce que le personnage le dit avec tant d’assurance ! Mais parce qu’il m’appelle fort correctement par mon nom et — voilà de quoi me flatter — me parle de mes livres.
Pourtant, comme je lui demande de vouloir bien me rappeler quelles circonstances nous nous rencontrâmes, il m’avoue ingénument ceci : il fut, il y a trois ans, une semaine durant, mon voisin d’étage au Péra-Palace. Il s’enquit alors de mon identité. Et c’est strictement à cela que se bornèrent nos relations, ces relations qu’il évoquait tout à l’heure, en me saluant avec tant de cordialité heureuse.
Excellents Orientaux ! Je vous retrouve tous en la personne de ce gaillard aux lourdes paupières bistre foncé, aux lèvres aubergine.
Vous conservez jusqu’à votre mort le souvenir du visage que vous vîtes un instant. Jamais vous n’oubliez un nom prononcé une fois devant vous, que vous lûtes sur une carte, une malle, une enveloppe, ou que vous vous fîtes communiquer par un portier d’hôtel.
Je dis :
— Vous êtes chrétien, n’est-ce pas ?
— Oui ! Mais comment l’avez-vous deviné ?
— Un air que vous avez et qui ne trompe pas !…
De quel front lui eussé-je avoué :
— Nous, Français quelque peu familiarisés avec l’Orient méditerranéen, nous reconnaissons au premier coup d’œil un chrétien né sur la terre levantine et si différent du chrétien de chez nous qu’il est difficile de concevoir qu’un même esprit les anime tous deux. Nous le reconnaissons à l’expression tour à tour arrogante et humiliée de son regard et de son sourire, à sa rouerie, à son impudeur, à son indiscrétion tranquille, à cent petites choses qui nous offensent et nous irritent.
Mais encore une fois, qui est mon ami ? Et qui sont ses compagnons ?
Des Syriens ou, si vous le voulez, des Libanais.
Agents plus ou moins mandatés de Comités, de groupements politiques ou religieux locaux, exerçant en outre les professions les plus diverses : avocats, banquiers, commissionnaires, courtiers, sous-courtiers, intermédiaires en tous genres, ils quittèrent Beyrouth lorsqu’ils apprirent le nom du successeur de Sarrail et la date de son embarquement.
Ils vinrent à Marseille où ils séjournèrent tout juste quarante-huit heures. Et les voici sur le Sphinx voguant de nouveau vers l’ancienne Phénicie.
Pourquoi ont-ils abandonné leurs parties d’échecs ou de baccara, leurs affaires, toutes leurs fructueuses petites combinaisons ?
Vous allez comprendre.
Dans l’Orient méditerranéen, la nomination d’un fonctionnaire important ne constitue pas seulement un événement politique et administratif. Elle représente un intérêt à la fois commercial et financier pour qui sait et peut l’exploiter à temps.
Chaque fois qu’un vali, un préfet, un Haut-Commissaire, prend possession de ses fonctions, tout ce qui vend, achète, prête, procure, plaide ou s’entremet, tient cabinet, office ou bureau, commence de s’agiter, dresse un plan d’action.
Il s’agit d’être bien en cour, ou, si l’on ne peut y parvenir, d’en donner les apparences aux amis, à la clientèle auprès desquels on trafiquera, en toute ingénuité et sans voir de mal à cela, de l’influence acquise — ou de celle dont on se targuera.
Aussi, dès que le nouveau maître est en place, se lance-t-on à l’assaut de sa personne. On gagne d’abord son entourage. Comme on sait multiplier les démarches, supporter avec patience les plus longues stations dans les couloirs, accepter en souriant les plus humiliantes rebuffades, comme dans tous les pays du monde et singulièrement en Orient, la résistance du sollicité cède devant l’obstination du solliciteur, lorsque celui-ci est doué d’une patience systématique et résolue, il arrive presque toujours qu’on se puisse prosterner devant le soleil levant et en recevoir les bienfaisants rayons.
Est-on vraiment si abandonné du ciel qu’on ne puisse obtenir au moins d’être reçu une fois ?
Chaque jour, l’heure des audiences, durant une semaine, deux semaines, tout le temps qu’il faudra, on se tiendra dans l’antichambre du dispensateur de tous emplois, de toutes faveurs, de tous avantages. Et, par le truchement des personnes qui, vous ayant rencontré, pensent tout naturellement que vous attendez votre tour, la ville entière apprendra que vous avez une conférence quotidienne avec le représentant du pouvoir, qu’il n’a rien à vous refuser, que, partant, vous êtes un homme à ménager !
Vous pourrez dès lors taxer comme vous l’entendrez vos consultations, vos conseils, vos interventions plus ou moins fictives et tous les petits services qu’on sollicitera de vous !…
Mais la grande tactique consiste à faire le siège du nouveau maître avant les confrères, les concurrents, les rivaux. C’est pourquoi, lorsque la chose est possible, on n’attend pas qu’il soit installé. On va à sa rencontre. Et quand, pour rejoindre son poste, il doit voyager longtemps — surtout par mer — alors, c’est vraiment une affaire !
La vie de paquebot est favorable aux rencontres, aux présentations. Elle permet certaines familiarités. A bord, on peut toujours se débrouiller !
Mon ami et les amis de mon ami (j’apprends que certains d’entre eux, des spécialistes, ont déjà pris passage à bord des bateaux qui conduisirent Gouraud, Weygand, Sarrail en Syrie) sont précisément sur le Sphinx pour se débrouiller…
Confiant en son industrie, en sa subtilité, prêt à ne reculer devant aucun moyen, chacun d’eux compte bien, en multipliant les mouvements de reptation et les bonds successifs, approcher un des collaborateurs du représentant de la puissance mandataire. Par fortune, plusieurs effectuent leur premier voyage au Levant. Ils sont donc sans défense contre certains procédés classiques auxquels un Européen inexpérimenté se laisse toujours prendre.
Déjà, on les a repérés.
Ce soir, demain matin au plus tard, les gentlemen au teint de vieil ambre, d’olive ou de bronze, « feront amis » avec ces lieutenants, leur déclareront qu’ils sont plus Français qu’eux-mêmes, leur poseront d’insidieuses questions, leur diront « la vérité vraie » sur la situation en Syrie, les inviteront à déjeuner, à dîner, à coucher, etc., chez eux à Beyrouth, mettront à leur disposition, pour l’été prochain, les maisons qu’ils possèdent dans la montagne libanaise.
— Tout ce qui m’appartient est à vous, mon cher !…
Et ils obtiendront, du moins en nourrissent-ils l’espoir, d’être présentés à M. Henry de Jouvenel.
Après avoir, selon les us, déclaré à celui-ci que « si l’on ouvrait leur cœur, on y verrait le nom de la chère France écrit en lettres d’or massif », après l’avoir, pour son bien et de façon tout à fait désintéressée — vous n’en pouvez douter — mis en garde contre ceux de leurs compatriotes qui, sous les régimes antérieurs, jouissaient d’un crédit vraiment immoral, vraiment scandaleux, ces beaux fils démasqueront enfin leur jeu.
Tel présentera une requête en son nom ou au nom d’un de ses gros clients. Celui-là proposera une combinaison commerciale, industrielle ou bancaire. Ce troisième sollicitera un monopole et ce dernier offrira d’aller traiter avec les rebelles pour le compte de cette France qu’il aime plus que sa mère.
Mais oui !
*
* *
M. Henry de Jouvenel cingle pour la première fois, lui aussi, vers les Échelles du Levant. Il ignore donc encore par quels moyens un peu rudes il importe, au-delà d’une certaine longitude, d’écarter l’engeance des quémandeurs.
Avec politesse, avec bonne grâce, en réussissant même assez bien à feindre qu’il y prend un très vif intérêt, il écoutera les discours qu’on lui tiendra.
Et, à l’instar de ses prédécesseurs, sollicités par les mêmes hommes, dans les mêmes conditions, il donnera des assurances de sa bonne volonté, promettra d’examiner personnellement les diverses questions qu’on lui aura soumises…
A partir de ce moment, ces messieurs de Beyrouth pourront prétendre appartenir à son intimité, être les confidents de sa pensée, les dépositaires de ses secrets, dire négligemment de lui, en débarquant : « Mon ami Henry de Jouvenel », ou plus gentiment encore : « Mon ami Henry », et, dès le lendemain de son installation au Grand Sérail, le harceler avec tant d’insistance que, pour avoir la paix, il finira bien par faire droit à quelques-unes de leurs requêtes !
Ainsi agirent Gouraud-le-Simple, Weygand-le-Pieux, Sarrail-le-Terrible.
Pourquoi Jouvenel-le-Magnifique ne les imiterait-il ? Pourquoi ne ferait-il certains dons de joyeux avènement aux fils du Liban qui s’imposèrent les frais et les fatigues d’une double traversée afin d’être les premiers à se prosterner devant lui, et qui, au nombre d’une bonne douzaine, continuent de l’épier, de se parler avec volubilité à l’oreille, de s’adresser clignements d’yeux et gestes discrets pour s’encourager l’attaque ?…
Allons, il y aura du sport à bord !
*
* *
Il y a eu du sport à bord !
Mais pas celui que j’attendais.
A peine le Sphinx eut-il quitté Marseille que le vent s’empara de lui pour s’en jouer comme d’une plume, comme d’un fétu. Six jours, six nuits durant, la tempête le fit rouler, tanguer, bondir, donner si furieusement de la bande que, plusieurs fois, le commandant se demanda si son bateau, dont toute l’armature craquait, allait pouvoir se redresser…
Au bar, dans les salons, la salle à manger, les meubles, arrachés ou descellés, bondissaient comme la caronade dont le père Hugo décrit la course dans Quatre-vingt-treize. Les cuisines étaient inondées. C’était un désastre.
Rêveries matinales sur le pont, longues stations d’après-midi sur la plage arrière, danses aux étoiles, expositions de toilettes, de joyaux et de chair ; comme vous pensiez peu à tout cela, fonctionnaires, richissimes enfants du Delta, touristes, belles exhibitionnistes !
Par quelles douleurs, par quelles affres les délices que vous attendiez de cette traversée à bord d’un des plus admirables paquebots du monde furent-elles remplacées, justes dieux !
Étendus sur les couchettes de vos cabines, vous gémissiez, vous râliez, vous appeliez la mort à votre secours et, révérence parler, vous vomissiez.
Quant à vous, subtils combinards beyrouthins, vous faisiez également bien triste figure. Et lorsque, entre deux coups de tangage, vous repreniez quelque peu vos sens, c’était pour déplorer — avec quelle amertume ! — d’avoir, peut-être pour la première fois de votre vie, déboursé de l’argent sans profit.
La mer avait saccagé rudement vos espoirs.
Elle ne cessa de vous tourmenter qu’en rade d’Alexandrie où, pour vous narguer, elle se fit soudain calme et douce comme un beau lac.
Mais il était trop tard. Vous aviez perdu votre chance puisque, sur les trois jours qui devaient s’écouler avant son arrivée à Beyrouth, le Sphinx faisait escale quarante-huit heures à Alexandrie pour permettre à M. Henry de Jouvenel de se rendre au Caire où, soit dit sans vouloir vous offenser, il aurait d’autres chiens que vous à peigner.
Et quels chiens !…
III
Une leçon de Politique orientale
Pour saluer M. Henry de Jouvenel, M. Gaillard, ministre de France au Caire, est monté ce soir à bord du Sphinx. Il était suivi, ainsi l’exige le protocole, d’un cawas vêtu d’une jolie veste de drap fin bleu de roi brodé d’argent, d’un pantalon bouffant et coiffé d’un tarbouche écarlate. Une longue canne-fouet, un sabre recourbé, des poignards damasquinés, des pistolets albanais complétaient l’équipage de ce garde du corps.
Le ministre, qui faisait une entrée si impressionnante, encore que, peut-être, un tantinet fête de Neuilly, a une bonne tête. Une bonne tête de brave homme, de gros yeux ingénus, de courtes jambes, un ventre de commerçant détaillant sexagénaire (mercier ou herboriste) dont les affaires ont assez bien marché pour qu’il songe se retirer. Il a aussi une élocution défectueuse.
Lors d’un voyage antérieur, on m’avait assuré, au Caire, que si M. Gaillard chuinte et bégaie, c’est volontairement. Ainsi, se donne-t-il le temps de peser longuement chacune de ses paroles. Ainsi ne livre-t-il de sa pensée que ce qu’il veut.
Il paraît qu’un diplomate digne de ce nom doit avoir plusieurs petits tours du même genre dans son sac à malices — sac que, soit dit incidemment, le représentant de la République sur l’ancienne terre des Pharaons dissimule avec bien de l’habileté !
On prétend également, dans la colonie française d’Égypte, que notre excellent ministre appartient à cette catégorie de fonctionnaires du Quai d’Orsay qui entrèrent dans la Carrière au cri de : « Pas d’histoires ! Pas d’histoires ! »
Sobre et naïf homme de bien, « aimant fort le repos, la paix et la douceur », le défenseur officiel de nos droits, prérogatives et intérêts s’est fixé un programme : ne jamais soulever d’incident, pratiquer résolument, et quelles que soient les circonstances, la politique des concessions intégrales, mériter enfin la confiance, les bonnes grâces du Roi Fouad et de la Résidence Britannique.
Pour l’heure, dans un coin du salon, M. Gaillard entretient M. Henry de Jouvenel.
Un peu rouge, un peu ému sans doute, il est obligé de lever la tête pour regarder son interlocuteur qui, gentiment, courbe sa haute taille afin de ne point imposer gymnastique trop fatigante au diplomate de format réduit venu pour le visiter et qui, selon toute vraisemblance, lui communique de très précieuses informations.
Sur quoi roule la conversation ? C’est ce que, naturellement, je ne saurais vous dire. Mais quand, à petits pas et suivi de son cawas, le ministre a quitté le bord, j’apprends qu’après-demain matin M. Henry de Jouvenel aura, au Caire, une entrevue avec les membres directeurs du Comité syro-palestinien et que la paix immédiate peut sortir de cette conférence.
Est-ce M. Gaillard qui a arrangé cette rencontre ? Est-ce à ses bons offices que nous devrons la fin du cauchemar syrien ? Je veux le croire. Je le crois. Et déjà je suis prêt à témoigner que, cette fois, notre ministre en Égypte a bien mérité de la France.
Mais qu’est donc ce Comité syro-palestinien avec lequel le Haut-Commissaire de la République dans le Levant va se rencontrer, traiter presque de puissance à puissance ?
Ah ! comme il est malaisé de l’expliquer succinctement et avec une suffisante clarté !
J’y tâcherai pourtant.
Au cours de la lutte menée par les Alliés contre l’Empire ottoman, lutte à laquelle participèrent assez mollement, il faut le dire, et sans déployer beaucoup de courage, les Arabes syriens et palestiniens qui, depuis des siècles, nourrissaient l’espérance de s’affranchir du joug turc, on laissa entendre à ces auxiliaires que, la paix signée, ils pourraient constituer un vaste royaume arabe autonome s’étendant du canal de Suez au Taurus et de la Méditerranée à la Perse.
Cet État aurait pour suzerain le grand chérif Hussein, descendant du Prophète, qui régnerait à la Mecque et à Médine, avec le titre de roi du Hedjaz, cependant que trois de ses fils gouverneraient en son nom à Bagdad, Damas et Jérusalem.
Jusqu’à quel point la France souscrivit-elle ces demi-engagements ? Jusqu’à quel point même les connut-elle ? Furent-ils pris par la seule Angleterre ou, du moins, par tels de ces agents officieux, tels de ces aventuriers qu’en certaines circonstances elle emploie préférablement à ses diplomates afin que, l’heure venue de s’exécuter, elle puisse, sans forfaiture, prétendre ignorer de quoi il s’agit ?
Un grand mystère plane sur ce point. Nous ne savons pas et sans doute ne saurons-nous jamais dans quelle mesure notre pays flatta, encouragea les aspirations nationalistes des Arabes, ni quelles promesses plus ou moins précises leur furent faites en son nom…
Vint la défaite turque, la suspension des hostilités. Puis une longue période s’écoula durant laquelle on ne savait si la paix était descendue ou si la guerre sévissait encore du Tigre à la Méditerranée et à la presqu’île arabique. L’Angleterre commençait à comprendre que c’est surtout en Orient que l’action n’est point la sœur du rêve. Elle s’avisa que le royaume arabe, ce fameux royaume sur lequel eût régné, en la personne d’Hussein, un pantin articulé dont elle eût tiré les ficelles, était difficilement réalisable.
Alors, puisqu’elle ne pouvait plus espérer recevoir la totalité du gâteau qu’elle avait convoité, elle s’ingénia à empoisonner les morceaux qui, inévitablement, allaient lui échapper et sur lesquels, son alliée et associée, la France, s’apprêtait à étendre la main.
Elle s’engagea dans une politique assez confuse, assez trouble et — pourquoi ne pas l’écrire ? — tout à fait perfide à notre égard…
Elle nous créa les plus graves difficultés jusqu’au jour où ses attributions et les nôtres furent enfin définies dans le Proche-Orient : elle recevait le mandat sur la Palestine et l’Irak, nous le recevions sur la Syrie.
Alors, tout ce pays qui avait été soulevé d’un espoir immense, encouragé sinon entièrement suscité par les Alliés, frémit, s’indigna.
On s’était joué de l’Arabe. On l’avait trompé. On lui avait promis l’indépendance et l’on refusait de la lui donner.
Mieux, dans cette Palestine, l’une des régions les plus riches en traditions musulmanes, on attirait, on installait systématiquement par dizaine de milliers, des juifs prolifiques et industrieux qui, bientôt, submergeraient l’autochtone et l’évinceraient.
En Syrie, en Palestine, en Irak, au Hedjaz, du Taurus au canal de Suez et de la côte au désert, les vieillards qui avaient espéré assister, avant la fin de leur saison, à l’avènement de ce qu’avait rêvé leur jeunesse, les intellectuels, les mystiques de l’idée arabe poussèrent une clameur de désespoir et de colère.
Dans leurs âmes farouches et simples, mais droites, ces hommes qui constituaient l’élément le plus sain, le plus probe, le plus courageux de la Syro-Palestine, conçurent, à notre égard, un amer ressentiment.
Ils étaient donc préparés à subir l’influence d’une propagande antianglaise et antifrançaise.
Tous les agitateurs professionnels qui pullulent dans le Proche-Orient, tous les ambitieux qui avaient espéré jouer un rôle dans l’État, obtenir places, honneurs, titres, prébendes, riches domaines, fonctions plus ou moins honorifiques à la cour de la Mecque ou dans ses succursales de Damas, Bagdad et Jérusalem, vinrent leur prêcher la révolte contre les deux grandes nations occidentales qui, après s’être servies du peuple arabe pour détruire l’Empire ottoman, s’étaient partagé sans vergogne un immense territoire auquel elles s’étaient engagées à donner l’autonomie.
Ces prédicateurs, dont beaucoup n’étaient, au demeurant, que d’assez tièdes patriotes et quelques-uns de francs aventuriers, constituèrent une organisation protestataire dans laquelle ils n’eurent point de peine faire entrer les hommes dont j’ai parlé plus haut.
Ce fut l’embryon du Comité syro-palestinien, qui, peu à peu, se développa, accueillit en son sein des gens de toutes origines, de toutes confessions (parmi lesquels l’Arabe pur fut très vite noyé), et qui se donna pour programme de chasser l’Angleterre et la France des territoires sur lesquels elles exerçaient leur mandat.
A ce mouvement il fallait un président. On le chercha. Il devait être paré de quelque prestige, comblé jusqu’à l’excès des dons de la fortune (on allait avoir besoin de fonds considérables), assez faible d’esprit pour qu’on le pût aisément manœuvrer et suffisamment vain pour se croire destiné à ceindre une couronne royale : celle de Syrie — en attendant mieux — c’est-à-dire la couronne jadis promise au grand chérif Hussein !
Après quelques hésitations, le choix des membres du Comité s’arrêta sur un certain Michel Lotfallah, Grec orthodoxe, d’origine syrienne et établi au Caire.
Des quatre conditions requises, il remplissait entièrement, magnifiquement, les trois dernières. Il jouissait de revenus fabuleux. Son intelligence était médiocre et son ambition démesurée.
A vrai dire, il manquait un peu de prestige. Encore qu’en Orient on ne soit pas très exigeant quant à l’origine des fortunes, la façon dont les Lotfallah avaient acquis la leur gênait même les moins délicats. Au surplus, un temps bien court s’était écoulé depuis le moment qu’ils s’étaient évadés de la misère.
Au demeurant, voici l’histoire de cette famille telle qu’elle me fut contée par de très vieux Syriens. C’est une histoire des Mille et Une Nuits, une histoire colorée, pittoresque et parfaitement édifiante.
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* *
Vers 1860, trois jeunes Grecs orthodoxes, Samaan, Habib et Tannous Lotfallah, arrivaient à Beyrouth, venant d’Akkar, et, dénués de tout, trouvaient asile dans un misérable taudis, sur le toit de l’église caucase-syrienne-arménienne.
Peu après, Samaan ayant « fait un malheur » comme on dit dans notre Midi, dut prendre le large. Il gagna Khartoum à pied. Tannous disparut de façon assez mystérieuse et Habib s’empressa prudemment de rejoindre son aîné…
Quelques années plus tard, Samaan mourait. Il laissait un petit pécule à Habib. Celui-ci se rendit au Caire, s’installa dans le quartier Fagallah et y ouvrit un office de prêteur à la petite semaine. Le métier est lucratif, chacun sait cela. Habib prospéra. C’était au temps que le Khédive Ismaïl Pacha distribuait à qui pouvait effectuer un dépôt d’argent, même faible, de grandes étendues cultivables dans le Delta et, à proximité des villes, d’immenses lots incultes, mais propres à la construction. Habib put ainsi acquérir de la terre. Puis, continuant d’appliquer les méthodes d’usure qui lui avaient si bien réussi à Fagallah, il devint progressivement banquier des moyens, puis des gros propriétaires qu’il exécutait impitoyablement lorsqu’ils ne remplissaient point leurs engagements et dont, en sous-main, il rachetait les terres afin d’arrondir les siennes.
En 1887, lorsque fut lancé l’emprunt abyssin, garanti par l’Angleterre, il le couvrit presque totalement. Il fit de même pour l’emprunt turc de 1888, ce qui lui valut le titre de Pacha.
Dès 1895, il était l’homme le plus riche d’Égypte. Plus riche que les Suarez, les Saab, les Cattaüi, plus riche que tous ceux dont, en quelques années, le limon du Nil et le coton avaient fait des millionnaires. A sa mort survenue en 1921, il possédait une fortune évaluée à six millions de livres égyptiennes[2].
[2] La livre égyptienne vaut un shilling de plus que la livre anglaise.
Ce self-made man avait eu le loisir, en dépit de ses multiples activités, d’accorder quelques heures à l’amour. Au temps où il n’était encore que le tout petit, le très humble prêteur de Fagallah, il avait distingué, dans la domesticité d’une riche famille, une veuve, servante ou laveuse, à qui il fit trois fils, trois fils dont il ne se soucia point et que la mère dut élever seule, comme elle put.
Mais les prêtres orthodoxes s’émurent. Ils obligèrent le séducteur à épouser la partenaire de ses ébats.
Cependant Habib Lotfallah faisait déjà figure de personnage. Celle à qui il avait été contraint de donner son nom était d’origine bien plébéienne pour lui, qui, bientôt, serait si riche et Pacha de surcroît ! Aussi, jusqu’au jour où Dieu la rappela à lui, ne reçut-elle jamais l’autorisation de s’asseoir à la table familiale où trônait son mari, entouré de ses trois fils légitimés, Michel, Georges et Habib qui, peu d’années plus tard, allaient devenir émirs, c’est-à-dire princes et accepter — exiger — que chacun leur donne de l’Altesse !
Car les fils d’Habib sont devenus émirs !
Eh oui ! Un jour que le grand chérif Hussein était désargenté, ce qui lui arrivait, il n’eut aucun scrupule à nommer princes ces trois chrétiens disposés à payer très cher un titre qui, au demeurant, ne serait jamais reconnu que par la valetaille, la clientèle des nouveaux promus, les portiers des palaces où ils descendraient et les carrossiers de leurs autos !
Or, c’est, vous l’avez deviné, l’aîné de ces émirs d’usure et d’opérette que le Comité syro-palestinien mit à sa tête.
Voilà donc le Comité pourvu d’un président ami de l’ostentation et prêt à débourser des sommes considérables avec l’espoir de troquer sa couronne princière contre une couronne royale.
A partir de ce moment, les Arabes patriotes sont discrédités aux yeux du monde. Ils ont accepté de se laisser manœuvrer par des intrigants, étrangers à la cause, étrangers même au pays, dont ils seront les porte-parole et qui, par la perfidie, la maladresse de leurs démarches, empêcheront que ce qu’il peut y avoir de juste dans les revendications syro-palestiniennes soit entendu en Europe.
Car il y a de tout dans ce Comité, où musulmans, chrétiens et druses fraternisent : des politiciens, des avocats, des médecins et des journalistes damascènes, des étudiants — dont beaucoup terminèrent leurs études en Europe et même à Paris — des anciens généraux de l’armée turque, des ex-ministres de Fayçal, des agents de propagande panarabe et panislamique. Une espèce de trêve, une manière d’union sacrée règne entre tous ces hommes que divisent la race, la condition, la religion, qui se déchiraient hier, qui se déchireront demain, mais qui, aujourd’hui, ont réalisé le front unique.
S’étant donné un chef aussi pompeux, le Comité allait-il lutter ouvertement contre les deux plus formidables puissances militaires qui subsistent en Europe ? Point. Il agirait sourdement et selon une méthode bien connue qui, depuis longtemps, a fait ses preuves, il s’attaquerait d’abord à celle qui lui paraissait la plus vulnérable.
C’était la France, la France affaiblie et ruinée par une guerre dans laquelle elle avait jeté « jusqu’à son dernier homme, jusqu’à son dernier sou » pendant que ses Alliés économisaient leurs forces vives et leurs moyens d’action.
Quelle fut l’attitude de l’Angleterre vis-à-vis du Comité ? Comprenant très vite que le danger qu’il présentait était pour elle, sinon chimérique, du moins fort éloigné dans le temps, elle résolut d’user de lui.
Ne renonçant pas complètement au projet d’étendre un jour son hégémonie sur l’intégralité des provinces détachées de l’Empire ottoman, elle considéra que le Comité pouvait lui rendre d’appréciables services puisqu’il entendait nous faire la guerre, soulever contre nous les populations, nous dégoûter de la Syrie, nous obliger à en partir par la force ou nous y créer de telles difficultés que, lassés, écœurés, nous rembarquions nos troupes et que nous renoncions à notre mandat.
On imagine la suite : l’Angleterre se fût présentée devant le Parlement International de Genève afin de recueillir notre succession, dans toutes les formes juridiques, cela va de soi.
Ce programme est-il abandonné ? Je ne saurais le prétendre. Mais j’ai acquis la certitude que, malgré les déclarations de ses organes officiels, l’Angleterre continue de témoigner la plus grande bienveillance au Comité et à encourager en sous-main toutes les actions que celui-ci entreprend contre nous.
C’est dans cette officine que fut organisé le mouvement antifrançais, par ces ambitieux, ces agitateurs, ces brouillons, ces fanatiques, ces aventuriers qui, trop pusillanimes pour nous combattre eux-mêmes par les armes, chargèrent le peuple druse, le seul du pays aimant la guerre, de nous attaquer.
Connaissant ce peuple de longue date, sachant qu’il obéit aveuglément aux grandes familles féodales régnant despotiquement sur lui, il suffit à nos ennemis de gagner les chefs. Comblés de promesses, pourvus de subsides, d’armes, de munitions, ceux-ci entrèrent en dissidence, levèrent des bandes, se livrèrent aux exploits que l’on sait.
C’est le Comité qui donne des ordres aux insurgés près desquels, le fait est établi, plusieurs de ses membres sont installés en permanence. C’est lui qui organise la propagande à l’étranger[3], envoie à Genève ou à Rome ces « délégués syriens » qui multiplient les intrigues, tâchent à se faire recevoir par les représentants des puissances à la Société des Nations, à leur remettre pétitions, mémoires et rapports. C’est en son sein, enfin, que sont rédigées, d’une encre qui ne varie point, les proclamations et les lettres adressées périodiquement, au nom du peuple druse, au Haut-Commissaire de la République pour lui signifier à quelles conditions les rebelles consentiraient à faire la paix !
[3] Il a installé au Caire un « Bureau syrien d’informations » qui fournit articles et dépêches à deux cent onze journaux paraissant en langue arabe, latine ou hindoue. Il fait même paraître à New-York un organe de langue turque : le Bariek.
Ses frais journaliers de correspondance oscillent entre deux cents et trois cents piastres égyptiennes.
Il dispose de vingt-cinq correspondants recevant chacun un traitement mensuel de trente livres sterling et qui, depuis le début de l’insurrection jusqu’au 15 février dernier, ont dépensé, en télégrammes, plus de quatre cents cinquante mille francs.
Ainsi, par ces moyens, à l’abri de tous risques, de toutes représailles, les membres du Comité syro-palestinien continuent de tramer leurs intrigues contre la France, de la calomnier aux yeux du monde, de prolonger la révolte artificielle des Druses égarés, leurs mercenaires.
Tels sont les hommes, les ennemis que, en dépit de ses répugnances, M. Henry de Jouvenel, dont on ne saurait trop louer la volonté pacifique et qui affirme hautement son désir de réaliser, s’il se peut, une paix sans victoire, a accepté de rencontrer au Caire.
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* *
La capitale de S. M. Fouad Ier n’est pas seulement une ville de tourisme et d’élégance.
C’est aussi un centre politique fort important. C’est au Caire que sont publiés les journaux arabes les plus considérables quant au tirage et à l’influence. C’est au Caire que, des points les plus lointains du monde musulman, des centaines de jeunes gens viennent, chaque année, étudier les lettres, les sciences, la théologie à la très ancienne Université d’El Azar, où professent les cheiks les plus vénérés et les plus savants. C’est au Caire que tous les nationalismes, tous les particularismes orientaux s’entretiennent et se développent. C’est au Caire enfin que d’innombrables organisations de propagande fonctionnent, que des Comités politiques ou religieux intriguent, que chaque jour se fondent des sociétés plus ou moins secrètes : turques, arabes, bédouines, syriennes, druses, etc.
Ai-je besoin de vous dire que tout ce qui se passe actuellement en Syrie suscite en cette ville, étonnante à plus d’un titre, les commentaires et les mouvements d’opinion les plus passionnés et que, partant, l’arrivée de l’homme politique à qui incombe désormais la lourde charge de représenter notre pays dans les quatre États du Levant placés sous le mandat français, crée, ici, une émotion dont on ne saurait se faire une idée lorsqu’on ne connaît point l’Oriental, son goût de l’intrigue, l’empressement avec lequel il saisit toutes occasions de s’agiter.
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Depuis vingt-quatre heures que M. Henry de Jouvenel est au Caire, il n’est cheik, étudiant, journaliste, avocat, qui ne commente avec passion et volubilité la présence du Haut-Commissaire français sur la terre d’Égypte. Et presque tous se déclarent qualifiés pour être reçus par lui, pour lui faire une conférence sur la Syrie, le Grand-Liban, l’État des Alaouites, le Djebel-Druse, lui indiquer comment il doit concevoir son rôle s’il a quelque souci de sa gloire et lui offrir leur précieuse collaboration.
M. Henry de Jouvenel aime à répéter que, resté journaliste, il entend appliquer, en son nouvel état, les méthodes de la profession. « Je mène une enquête, un reportage », dit-il.
Aussi, que de monde a-t-il reçu déjà, que de discours écoutés, que de conseils lui furent-ils prodigués, et que de confidences — de fausses confidences — lui furent-elles faites !
Il a subi ces multiples assauts avec une parfaite sérénité. Mais j’ai l’idée que, dans le privé, lorsqu’il essaie de récapituler tout ce qu’il a entendu, de tamiser ses impressions pour essayer d’y trouver une parcelle de vérité, il doit se sentir un peu étourdi.
Un peu étourdi, mais prodigieusement amusé par tous ces fantoches, par tous ces malins, par tous ces aventuriers dont chacun se flatte de l’avoir convaincu, de lui avoir fait partager son point de vue.
Je pense à l’article qu’il câblerait si, au lieu d’être le personnage officiel qu’il est devenu, le très décoratif commissaire de la République, obligé, dès le matin, de porter l’écharpe tricolore, la redingote et le chapeau haut de forme, il se trouvait bonnement ici comme m’y voilà, afin d’écrire au jour le jour, ce que je vois, entends, crois comprendre d’une situation qui, à mesure que je m’approche du but de mon voyage, me paraît plus compliquée et confuse…
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J’ai usé plus haut à tort du mot « assaut ». J’eusse dû écrire « escarmouches ». L’assaut est pour tout à l’heure. C’est à une délégation du fameux Comité syro-palestinien qu’est réservé l’honneur de le donner et — involontairement — de faire à M. Henry de Jouvenel la plus profitable démonstration de ce qu’est l’âme orientale.
La délégation vient d’arriver. Elle attend, dans le hall de l’hôtel, le moment d’être reçue. Elle est composée d’une trentaine d’hommes : chrétiens, musulmans et druses. Presque tous sont vêtus à l’européenne et coiffés du tarbouche. Quelques-uns portent la robe et le turban.
Ils sont groupés autour d’un personnage de haute taille, d’une suprême élégance vestimentaire, au visage anguleux barré de fortes moustaches noires et dont, sous des paupières capotées, le regard surprend par son atonie.
C’est le chef de la délégation. C’est le président du Comité syro-palestinien. C’est l’un des candidats au trône de Syrie. Et, puisqu’il faut l’appeler par son nom, lui donner le titre de pacotille dont il s’affuble, c’est l’émir Michel Lotfallah.
Ces messieurs sont introduits dans un vaste salon contigu à l’appartement de M. Henry de Jouvenel. Le représentant de la France adresse quelques paroles de bienvenue à ses hôtes et leur désigne des sièges.
Encore que l’heure soit très matinale, le soleil est ardent, la chaleur déjà accablante. Aussi les volets sont-ils clos. Il règne dans la pièce une demi-obscurité bien propice aux réciproques confidences.
L’émir se tient sagement sur une chaise, à la droite du Haut-Commissaire. Les délégués font comme une guirlande le long des murs. Mais la place d’honneur, la présidence, si vous voulez, est occupée par le cheik Rachid Roda, de Damas, journaliste célèbre et poète réputé. C’est un homme corpulent, vêtu d’une robe gros vert, coiffé d’un turban blanc et qui, assis sur un divan, derrière une petite table, discourt longtemps en arabe.
Par le truchement d’un de ses amis, druse celui-là et qui parle le français le plus correct, le plus précis, le plus châtié même, nous apprenons que le cheik vient de juger assez sévèrement Gouraud, Weygand et Sarrail, ainsi que leurs collaborateurs. Il leur reproche surtout d’avoir voulu faire de la colonisation sur les territoires commis à notre mandat.
Mais nous apprenons aussi que le cheik et ses compagnons ne nous en veulent pas pour si peu, que leur francophilie est ardente et qu’ils nous offrent, en toute loyauté, de nous aider à mener à bien la tâche à nous confiée par la Société des Nations.
Touché par tant de magnanimité, de bonne volonté, de gentillesse, M. de Jouvenel remercie, déclare qu’il se dirige vers Beyrouth avec un très ardent désir de paix, lorsqu’un jeune homme, au beau visage ambré, aux yeux de flamme et qui, depuis un instant, donne des signes d’exaltation, réclame la parole. Il l’obtient.
— Je vois, dit-il, ce que nous apportons à la France. Je ne vois pas ce qu’elle nous apporte. Je le demande !
Ces mots, ces simples mots sont prononcés d’une voix frémissante, avec une indicible expression de colère contenue et de haine. L’émir prend un visage chagrin. Il tourne ses yeux morts vers l’éphèbe qui, sans doute, vient de révéler les sentiments véritables de la délégation à notre égard et à qui, de toutes parts, on adresse des gestes de la main pour l’inciter à se taire.
Mais lui, dont les lèvres sont agitées de tremblements, répète :
— Je demande ce que la France est venue faire chez nous et ce qu’elle nous apporte.
A son tour, M. Henry de Jouvenel regarde, avec quelque surprise, le jeune obstiné et, comprenant que la séance ne saurait désormais se prolonger sans incident, il décide de la clore aussi vite que possible dans le flou, le vague, l’imprécis…
Il affirme sa volonté de collaborer étroitement avec toutes les populations des territoires placés sous mandat, il déclare que son premier geste, dès son arrivée à Beyrouth, consistera à permettre aux États du Grand-Liban et des Alaouites, où règne le calme, de se donner une constitution. Les États de Syrie et du Djebel-Druse jouiront du même privilège immédiatement après qu’ils seront rentrés dans l’ordre.
Et c’est sur ces mots que l’entrevue se termine, sans que l’émir Lotfallah ait émis une syllabe, sans qu’une seule phrase significative ait été prononcée de part et d’autre !
Dans l’escalier, puis dans le hall de l’hôtel où de jolies Américaines, culottées de peau blanche, et qui, rentrant de leur matinale promenade à cheval, boivent du porto, les délégués tiennent un long conciliabule. Il n’est que de les observer pour comprendre à quel point ils sont agités, pour discerner qu’ils sont scindés en deux camps, l’un composé des hommes rassis et qui n’approuvent point l’algarade de l’éphèbe aux yeux de flamme, aux paroles prudentes, l’autre groupant les éléments plus jeunes et, partant, plus combatifs ou moins habiles.
Et que fait l’émir au milieu de ses troupes divisées ? Rien. Le visage et l’œil mornes, il semble s’ennuyer prodigieusement.
Enfin, les deux camps se rapprochent. De l’un à l’autre on se parle avec moins de vivacité. Les gestes sont plus amènes que tout à l’heure. Il est évident qu’on se met d’accord sur un plan d’action. Et quand, précédée de l’émir, la délégation quitte l’ombre douce et fraîche qui règne dans le hall de l’hôtel pour gagner la fournaise de la rue, j’ai la certitude qu’elle a décidé de faire quelque chose.
Quoi ? M. Henry de Jouvenel ne tardera pas à le savoir. Ayant consacré toute sa journée à des visites officielles, puis offert un grand dîner dans le cadre somptueux de « Mena House », au pied des Pyramides, il ne revint à l’hôtel qu’assez tard dans la nuit, quelques heures à peine avant le départ du train qui le devait ramener à Alexandrie où le Sphinx l’attendait pour le conduire à Beyrouth.
Encore tout ému, tout palpitant, gardant dans l’œil le souvenir du prodigieux spectacle qui, pour la première fois, venait de lui être offert au seuil du désert baigné de lune, enclin au lyrisme, à la rêverie, à la méditation, ayant sans doute oublié, pour un temps, ses préoccupations politiques, les visites reçues et aussi les discours subis, il fut replongé brusquement dans la réalité par une lettre qu’il trouva chez lui.
Elle émanait du Comité syro-palestinien.
A la fois impudents et ingénus, ses signataires prenaient acte de la conversation du matin, retenaient les « promesses » faites par S. E. M. le Haut-Commissaire, se disaient forts d’obtenir la soumission des druses et des bandits opérant dans les faubourgs de Damas si, en retour, et comme convenu, le représentant de la France renonçait au mandat et, dès son arrivée à Beyrouth, ordonnait l’immédiat embarquement de l’armée du Levant !
Tout simplement.
Ainsi, parce que la France avait décidé de remplacer en Syrie un général par un civil, parce que celui-ci, avant son départ de Paris, avait annoncé à la presse sa volonté pacificatrice, parce qu’on le savait tout imprégné de l’atmosphère régnant à Genève, parce que, surtout, il avait écouté avec calme, patience, courtoisie ses visiteurs, ceux-ci, le jugeant faible, n’avaient pas craint de tenter sur lui un chantage !
Ai-je besoin de vous dire de quelle encre, sur quel mode énergique et dédaigneux, M. Henry de Jouvenel répondit au dérisoire ultimatum de S. A. l’émir Michel Lotfallah et de ses gens ?
Mais je le soupçonne de n’avoir éprouvé contre eux qu’un assez léger ressentiment. Peut-être même leur accordait-il quelque reconnaissance. Au moment qu’il allait prendre possession de son poste, se trouver aux prises avec les mille difficultés qu’avec une belle crânerie il avait accepté d’affronter, ne venait-il de recevoir, à peu de frais somme toute, la plus profitable leçon de politique orientale ?
Et un peu de cette reconnaissance rejaillissait sans doute sur M. Gaillard à qui revenait l’honneur d’avoir préparé, négocié la rencontre du Haut-Commissaire de la République en Syrie et des pires ennemis du mandat…
*
* *
Depuis, j’ai eu le privilège de revenir au Caire, d’y rencontrer le ministre de France. Je lui ai parlé de l’entrevue historique de l’hôtel Continental et de ce qui en résulta.
Il leva vers moi les regards de ses gros yeux ingénus et me dit d’un ton chagrin :
— Est-ce que je savais ? Est-ce que je pouvais savoir ?…
Cher Monsieur Gaillard !
En vous écoutant, je pensais à cet autre diplomate, à cet autre excellent garçon, sobre et naïf homme de bien comme vous, lequel nous représentait à Sofia en 1914 et qui, dans chacun de ses rapports au Quai d’Orsay, affirmait avec force, avec la certitude d’exprimer une vérité absolue, que jamais la Bulgarie n’entrerait en guerre contre nous.
Est-ce qu’il savait ?
Est-ce qu’il pouvait savoir ?…
IV
Le vénérable Janus de Bkerké
ou
les Illusions perdues
En ce début d’après-midi dominical de décembre, ensoleillé comme un matin de printemps, M. Henry de Jouvenel quitte la Résidence des Pins pour aller essayer de réconcilier la France avec Sa Béatitude Mgr Hoyek, patriarche des Maronites.
Car notre pays et le vénérable successeur de saint Maron, pasteur d’un troupeau comptant quelque trois cent mille brebis paissant les pentes libanaises, sont brouillés.
Sa Béatitude et le général Sarrail « ont eu des mots ». Puis leur querelle s’est envenimée. Envenimée au point qu’il a fallu séparer ces deux vieillards également intransigeants dont le premier, à qui Weygand déclarait : « Je considère que mon entrée en fonctions date du jour où Votre Béatitude me donna sa bénédiction », estime que le mandat doit s’appuyer sur la communauté maronite et dont le second jouit de la réputation bien établie, non usurpée, de n’admettre aucune contradiction.
Comme on ne pouvait tout de même pas embarquer le prélat, on débarqua le militaire, habitué du reste à ces rappels un peu brusques.
Qui a commencé à irriter, à provoquer l’autre ? Qui a porté le premier coup ? Il est malaisé de le déterminer. Au demeurant, cela ne présente qu’un intérêt, un très faible intérêt rétrospectif.
Le certain est qu’il importe d’arranger les choses. Le nouveau Représentant de la République va s’y employer de son mieux, c’est-à-dire le mieux du monde. Et ce sera, pour lui, l’occasion d’un voyage triomphal à travers la montagne.
En voici d’ailleurs une relation fort fidèle que publia dans le Matin, mon confrère et ami Henry de Korab. J’avoue ne point la citer sans quelque malice — on verra pourquoi tout à l’heure.
Elle débute, cette relation, par l’énoncé d’une de ces vérités qui paraissent incontestables non seulement aux fonctionnaires du Quai d’Orsay, mais encore à la majorité des Français, parfaitement persuadés, les uns et les autres, que tout ce qui est chrétien en Orient nous est ami.
Le Christianisme au Liban, n’est pas, proprement parler, une religion. Il tient lieu de nationalité, voire de parti politique. Il est synonyme de francophilie.
C’est grâce à lui que les gens de ce pays parlent français comme vous et moi et qu’ils ont réclamé le mandat de la France, laquelle, depuis des siècles, est glorifiée ici comme la grande et généreuse protectrice.
Voilà pourquoi, dimanche dernier, poursuit Henry de Korab, on a pu voir au fond d’une immense salle bourrée d’une foule compacte, sur une sorte d’estrade couverte de tapis d’Orient, M. Henry de Jouvenel, sanglé dans sa redingote, la poitrine barrée par l’écharpe tricolore, assis devant un prie-Dieu à côté d’un fauteuil, d’un trône presque, où s’étalait la robe écarlate, et la barbe blanche du patriarche maronite Hoyek, magnifique vieillard de quatre-vingt-trois ans.
Devant des milliers de spectateurs respectueux qui avaient envahi la salle, les couloirs, l’escalier, le jardin, le nouveau Haut-Commissaire de France rendait, le premier, visite au Saint Père de l’endroit. S’il avait agi autrement, tous ces gens, qui étaient venus de loin pour assister à cette scène, n’auraient pas compris.
Pour les Libanais qui sont organiquement chrétiens comme d’autres sont Anglais ou nègres, cette visite n’avait qu’une seule signification, se résumant en cette phrase que j’ai entendue cent fois, en me frayant un chemin à travers la foule :
« La France n’abandonnera pas le Liban… »
Car voilà ce dont ces gens-là ont la terreur : l’abandon par la France du mandat, avec, pour conséquences, l’anarchie, les massacres, les pillages et enfin la main-d’œuvre étrangère.
Aussi fallait-il voir l’enthousiasme avec lequel le représentant de la France a été accueilli sur tout le parcours entre Beyrouth et Bkerké, siège du patriarche qui se trouve à dix-huit kilomètres dans la montagne.
La caravane des voitures officielles suivant une route en brusques lacets découvrait à tout moment un village, une rue, des maisons hautes, blanches, propres, ornées de balcons, d’où tombaient des roses ! Des hommes coiffés du tarbouche traditionnel, en proie à une agitation tellement sincère qu’elle cessait d’être comique, se précipitaient au-devant des voitures en brandissant d’immenses drapeaux tricolores, les obligeaient à s’arrêter, tandis que des cortèges de petites filles, de petites garçons coiffés du fez gris des boy-scouts libanais, venaient nous rechanter, une fois encore, la Marseillaise ».
J’ai participé à ce voyage. J’ai passé sous des arcs de triomphe de verdure sur lesquels étaient fixées des bandes de calicot blanc portant ces inscriptions : « Vive la France » — « Salut au Représentant de la Glorieuse Puissance mandataire ». J’ai traversé des villages où, aux fenêtres de chaque maison, claquait notre drapeau. J’ai entendu les vivats, les applaudissements des femmes, des jeunes filles, des enfants. J’ai vu des avalanches de roses effeuillées tomber des balcons. J’ai été témoin, comme Henry de Korab, de l’« agitation, tellement sincère qu’elle cessait d’être comique », d’hommes coiffés de tarbouches qui répétaient sans se lasser et avec frénésie les formules inscrites sur les arcs de triomphe.
Mes oreilles ont été frappées vingt fois, cent fois par les accents de la Marseillaise. En son palais patriarcal, j’ai vu Mgr Hoyek. Assis sur son trône, vêtu de pourpre, portant au cou la cravate de la Légion d’honneur et, penché sur son visiteur à qui on avait offert un fauteuil si bas que pour y goûter quelque confort il avait presque dû mettre genou en terre, le Saint-Père des Maronites parlait, parlait avec une étonnante vivacité. Son œil lançait l’éclair. Sa belle barbe blanche frémissait. Ses mains de cire étaient agitées d’un mouvement continuel…
Que disait-il ? Chargeait-il de sa malédiction Sarrail le grand Soudard, ou demandait-il à la France d’entreprendre sans délai une nouvelle croisade exterminatrice contre le Musulman ou le Druse ?
Un tel brouhaha régnait dans la salle où prêtres, évêques, notables, gens du peuple, boy-scouts se pressaient et une telle rumeur montait des jardins que la voix du prélat ne vint pas jusqu’à moi.
Mais l’heure des harangues sonna. Chacun des évêques, chacun des notables présents tenant en mains quelques feuillets s’approcha du trône de Sa Béatitude et prononça un discours. Alors les sentiments, les sentiments « vrais », nourris par les Maronites et leur clergé à l’égard de la France, me furent révélés. Jamais, sous aucun ciel, je n’ai entendu personne s’exprimer avec une telle émotion, une telle ferveur, un tel amour sur le compte de ma patrie. Jamais je n’ai rencontré des hommes aussi jaloux de l’exalter, de la servir et, s’il le fallait, de la défendre que les disciples de Saint Maron, le pieux anachorète d’Antioche.
Comment, après avoir écouté cette éloquence à la fois si fleurie, si énergique, si enflammée, ne pas penser que Sarrail fut un bien grand maladroit, un bien grand coupable en s’aliénant des amis aussi sincères ? Et comment ne point estimer que Sa Béatitude Mgr Hoyek ait raison lorsqu’elle affirme, avec cette ardeur juvénile qu’en dépit des ans elle a conservée : « Le mandat français doit s’appuyer sur la communauté maronite ou n’être pas. »
C’est dans ces dispositions que je rentrai à Beyrouth. J’étais tout ému, plus ému peut-être que vous, Henry de Korab, d’avoir entendu des étrangers manifester si spontanément, et avec tant de chaleur à l’égard de mon pays, l’ardeur de leur sympathie, prête à tous les sacrifices.
Je savais que Barrès nous avait précédés sur la route en lacets qui conduit à Bkerké, qu’il avait eu un long entretien avec Sa Béatitude et que j’en trouverais la trace dans l’un des deux volumes d’Une Enquête au Pays du Levant. Par fortune, je les avais apportés de France. Ils étaient sur ma table. Je les lus.
Et vraiment, je suis resté confondu ! Comment le grand écrivain patriote — et catholique — pouvait-il montrer tant de froideur, d’ironie, faire tant de réserves au sujet d’un pontife si français de cœur qu’il n’avait pas hésité, lors de la Conférence de la paix, à prendre la mer, à venir jusqu’à Paris pour demander que notre pays soit chargé d’exercer son mandat sur le sien ?
Qui pouvait l’avoir incité à écrire une phrase comme celle-ci au cours de laquelle il accuse très discrètement, mais très explicitement Mgr Hoyek et son entourage d’égoïsme, de turbulence et craint qu’ils ne nous poussent à de fâcheuses entreprises guerrières contre l’Infidèle ?
Hoyek et ses familiers surveillent avec le plus vif intérêt les dispositions de la France. Ils ne s’égarent pas en vaines curiosités : ils les apprécient par rapport au Grand Liban. Et sur ce sujet, des paroles énergiques les inquiètent presque autant qu’elles les satisfont. Ils voudraient être assurés qu’elles seront suivies d’actions également énergiques, « car, disent-ils, vous comprenez qu’elles indisposent contre nous les autres ».
… Qu’il est plaisant, ce prélat chargé d’honneurs et de soucis, nullement écrasé par cette antique tradition du Mont Liban, et qui nous expose avec une innocente véhémence ses inquiétudes, ses amitiés, ses désirs ! Il aime son peuple, dont il est le père, le pontife et le roi ; il ne passe pas une minute sans soigner, avec tout son cœur et toute sa finesse, les intérêts de son beau domaine matériel et spirituel. Comme il nous aime, mais comme il entend que son amitié lui profite ! Comme il se réjouit de nos témoignages, mais qu’il serait fâché qu’ils le compromissent ! Comme il est justement jaloux de ses prérogatives, héritées d’une longue suite de chefs !
Le lendemain, je parlai à un ami français de Beyrouth, de ma visite à Bkerké et de la surprise chagrinée que m’avait donnée la lecture de Barrès.
Cet ami est établi depuis de longues années au Liban. Il le connaît maintenant autant, sinon mieux, que sa province natale. Il y a vu et entendu tant de choses, assisté à tant d’événements, éprouvé tant de surprises, reçu tant de confidences, quelques-unes sincères et le plus grand nombre truquées, que rien ne l’étonne plus.
— En ce pays, répète-t-il volontiers, il n’y a ni vérités, ni mensonges, il n’y a que des versions.
Il souriait en m’écoutant. Il hochait la tête. Je lisais dans ses yeux qu’il éprouvait quelque pitié pour moi. Quand, un peu agacé par cette attitude, je m’arrêtais, prêt à lui demander des explications, il prononçait bonnement :
— Poursuivez !… Poursuivez.
Et quand j’eus terminé mon récit :
— Souffrez maintenant que j’éclaire votre religion.
Il atteignit un dossier, y prit une chemise qu’il ouvrit. Elle contenait un exemplaire de journal que le temps avait légèrement jauni sur les bords.
— Ceci, me dit-il, est un numéro du Journal de Beyrouth, journal ottoman quotidien, directeur propriétaire Georges Harfouche, administrateur Halim Harfouche, ainsi que nous l’apprend la manchette. Il est daté du 18 août 1915.
« Vous venez de me dire avec quel enthousiasme M. Henry de Jouvenel a été salué par le peuple maronite, avec quelle ferveur ce même peuple acclama la France et chanta la Marseillaise. Permettez que je vous lise quelques passages du récit de la visite que fit aux mêmes lieux, en pleine guerre S. E. Djemal Pacha, ministre de la Marine de S. M. Impériale le Sultan de Turquie, commandant en chef de la quatrième armée et qui assumait en même temps le pouvoir suprême sur toute cette région.
Voici :
Les Libanais n’oublieront jamais la date mémorable de cette visite qui constituera une époque dans les annales locales. Aussi ne pouvaient-ils laisser passer une occasion aussi propice pour manifester leur fidèle attachement au trône impérial et leur gratitude pour l’œuvre entreprise par S. E. le Commandant en Chef.
« La première étape du voyage fut Djounié. La ville s’était faite belle. Elle était richement pavoisée de drapeaux nationaux et ornée de guirlandes de fleurs. Une grande animation régnait sur la route principale, tandis que la route menant à la ville était envahie par une foule nombreuse, accourue des alentours et des villages les plus éloignés, pour acclamer Son Excellence sur son passage.
« Au milieu des applaudissements, Djemal Pacha traversa la ville pour se rendre au Konack où une petite collation lui a été servie. Vers la fin du repas on présenta un gâteau monté en Tour Eiffel, et Djemal Pacha en brisant la tour, de dire avec sa belle verve coutumière :
« — Je brise la tête de l’ennemi.
« Un tonnerre d’applaudissements répondit à cette saillie spirituelle, suivie aussitôt par ces mâles paroles des assistants :
« — Et tu la briseras, ô Pacha, avec l’aide des Libanais. Et si jamais, continuèrent les assistants heureux de trouver une occasion pour donner libre cours aux sentiments qui débordent de leurs cœurs, si jamais les ennemis, spécialement les Français, osaient un jour venir se mesurer ici avec le drapeau sacré du Croissant, nous saurions leur prouver que nous sommes tous des vaillants soldats ottomans prêts à repousser les assaillants perfides et à défendre avec notre sang le sol sacré de la patrie ottomane.
« Nous devons noter ici encore que le clergé maronite, de son côté, n’a cessé de témoigner d’une façon tout à fait enthousiaste son attachement à la cause ottomane en faisant des vœux ardents pour le triomphe de l’armée ottomane et celle de nos alliés.
« Après Djounié, S. E. visita tour à tour Batroun, Chika, Amioun. Partout notre commandant en chef fut l’objet d’une réception enthousiaste de la part de toute la population accourue de tous côtés.
« Plusieurs arcs de triomphe étaient dressés sur le parcours de Son Excellence et souvent des branches de lauriers et de fleurs tombaient sur sa tête.
« Telles sont les coutumes chez les anciens pour vénérer leurs héros et tels sont encore les us chez les Libanais, gardés pieusement par la tradition. Et, suivant ces us encore, les femmes et les enfants arrosaient, à son passage, la route d’eau de rose et de fleurs d’oranger en chantant des paroles fleuries que nous traduisons textuellement de l’arabe :
« Tu nous apportes le bonheur, que Dieu te donne la victoire ! Depuis que tu es parmi nous, l’air de la montagne est embaumé ; sois le bienvenu ».
« La foule qui suivait le cortège criait avec enthousiasme :
« Vive Sa Majesté Impériale notre auguste souverain le sultan Mehmed Rechad ! Vive l’armée ! Vive Djemal Pacha ! A bas les ennemis !
« Dans la région de Bécharri, les femmes de la contrée, massées sur tout le parcours, chantaient en cœur (nous traduisons mot à mot) :
« Sois le bienvenu, ô Djemal. Avant ton arrivée nous nous couchions sur les grabats d’épines et pour maisons nous n’avions que des champs arides et des chaumières inhabitables. Maintenant que tu nous défends et que le pays est pacifique, nous commençons à ressentir les bienfaits des plus beaux jours de la vie.
« Le soir il y eut une illumination générale et des grands feux d’artifices ; les cloches du village sonnaient à toute volée, des bandes de villageois parcouraient les rues et ovationnaient le général en Chef. »
Mon ami, interrompit sa lecture :
— Avez-vous compris pourquoi je souriais tout à l’heure de votre enthousiasme, de votre émotion et, excusez-moi de le dire, de votre naïveté ? Ne suffirait-il, dans le texte que je viens de vous lire, de remplacer le nom de Djemal Pacha par celui d’Henry de Jouvenel pour que l’article qui, voici dix ans, relatait le voyage triomphal du premier, puisse être utilisé au lendemain de la tournée du second ?
« Instruit du loyalisme du peuple maronite à l’égard de l’Empire ottoman, de la joie tumultueuse et lyrique avec laquelle il salua le Pacha, il vous reste apprendre comment Sa Béatitude Mgr Hoyek se comporta à l’égard de l’illustre visiteur.
« Écoutez :
« Le patriarche maronite dépêcha deux évêques de sa part pour saluer le Pacha et s’excuser de ne pouvoir, pour raison de santé, se rendre en personne à Bécharri, à l’effet d’inviter Son Excellence à passer par Dimane, résidence d’été du patriarcat.
« Le commandant en Chef a fait valoir que le temps lui manquait, mais devant l’instance des délégués du patriarche, Son Excellence accéda à leur désir et promit de passer par Dimane, ayant à visiter encore plusieurs autres villages. Il ajouta que son voyage avait uniquement pour but de lui permettre de se mettre en contact direct avec le peuple libanais et de s’enquérir de près de ses besoins.
« Une foule imposante était massée tout autour de Dimane et acclamait frénétiquement le vaillant chef. S. B. le Patriarche, entouré de ses évêques et de ses prêtres, reçut Son Excellence avec tous les honneurs dus, en lui prodiguant les marques du plus profond respect.
« Pendant tout le temps de la visite, S. B. le Patriarche ne cessa de protester hautement de son fervent attachement à l’Empire et fit des prières à haute voix pour le triomphe de l’armée ottomane et de ses alliés, la grande Allemagne et la non moins grande Autriche-Hongrie.
« Sa Béatitude ne manqua pas de repousser avec indignation toutes les allégations d’attache qu’on lui attribuait à tort pour la France avant l’ouverture des hostilités.
« Un prêtre de la suite du patriarche se levant alors prononça l’allocution suivante :
« Djemal, malgré la soutane que nous portons, nous sommes de bons guerriers et, si tu nous prends avec toi, tu connaîtras notre valeur devant l’ennemi. Nous marcherons au-devant de tous les soldats et nous percerons de nos balles les ennemis de notre Empire, je t’en fais le serment ici ».
Mon ami replaça avec beaucoup de soin le précieux exemplaire du Journal de Beyrouth dans la chemise d’où il l’avait tiré.
— Je vous en offrirai une copie pour vos archives, dit-il.
Et il ajouta :
— Vous voici avec une illusion eu moins. Ne soyez pas si triste !… Si vous saviez combien j’en ai perdu depuis que je réside en ce pays.
« Pour peu que vous y séjourniez quelques mois encore, vous verrez toutes celles qui se détacheront de vous.
« Alors, commençant à acquérir quelque scepticisme, peut-être, adopterez-vous cette formule que je répète à satiété et non sans complaisance, je l’avoue : « il n’y a ici ni vérités, ni mensonges, il n’y a que des versions ».
« Vous mettrez une sourdine à vos enthousiasmes et à vos indignations. Vous vous méfierez des apparences. Vous ne vous hâterez point de porter des jugements sur les choses et sur les hommes, qui tous, ou presque, ont deux visages — tel Janus, qui, d’ailleurs, était, lui aussi, fils de la Méditerranée orientale. »
V
La Surprise Alépine
ou
le Reclus qui voulut être Roi
el-Halebi Chelebi
L’Alépin est un faquin
(Proverbe arabe).
« La paix à tous ceux qui veulent la paix. La guerre à tous ceux qui veulent la guerre », a dit M. Henry de Jouvenel dans son discours au conseil représentatif du Grand Liban.
Et il a ajouté :
« Votre pays est pacifié. Je lui apporte la vie constitutionnelle, c’est-à-dire la possibilité de se donner les lois et la forme de gouvernement qu’il désire. L’État des Alaouites, pacifié également, jouira du même privilège. Si les autres États veulent participer aux bénéfices des institutions libres, ils savent désormais le moyen. »
Ainsi que l’orateur l’escomptait, ces paroles ont été répétées jusqu’à l’extrême limite des territoires placés sous mandat.
Il sied d’ailleurs de le reconnaître : elles n’ont produit nul effet sur les Druses de Soltan-el-Attrache ni sur les Arabes des environs de Damas. Aucun doute n’est permis. Ceux-ci et ceux-là préfèrent la guerre aux élections.
Mais on assure qu’emportées par le vent vers le septentrion, les périodes de M. Henry de Jouvenel ont fait frémir d’allégresse et Homs et Hama et la farouche Alep elle-même. Puissance de l’éloquence ! Un miracle s’est accompli. Sur cette région qui, depuis le début de l’occupation, n’a cessé de s’agiter, un vaste et tendre apaisement est descendu !
Elle aspire aux bienfaits de la vie constitutionnelle. Résolument partisane du mandat, elle montre une telle ardeur francophile qu’il ne faudrait point s’étonner si, demain, elle demandait purement et simplement à devenir colonie de la République.
Dans leur langage imagé, ses habitants disent : « La Syrie est une côtelette dont Alep est la noix et Damas l’os ; que l’on mette celui-ci d’un côté et la viande de l’autre. »
Bref, on peut être certain qu’ils ne veulent plus rien avoir de commun avec les ennemis du mandat, ils réclament, ils exigent qu’on les sépare des turbulents Damascènes, qu’on leur donne l’autonomie administrative et politique.
Les rapports envoyés par M. Reclus, au Haut-Commissariat sont formels sur ce point.
Qui est M. Reclus ?
M. Reclus est un Reclus. Il appartient à l’illustre famille. Délégué à Alep du Gouverneur de l’État de Syrie, lequel tient résidence à Damas, le descendant du grand Onésime ou du grand Élisée est en somme l’Œil de la France sur la Route des Caravanes de la Perse et de l’Inde.
M. Reclus est un homme sérieux, un peu taciturne même. Jamais la moindre parcelle de fantaisie ne se glissa en son âme administrative. Ce qu’il affirme avec tant de certitude est, à n’en pouvoir douter, l’expression même de la vérité.
Si — ce que je ne vous souhaite pas — vous aviez été Haut-Commissaire, qu’auriez-vous dit, après avoir lu des rapports aussi péremptoires que ceux de M. Reclus ? Mais ceci :
— Parfait !… Tout cela colle on ne peut mieux à ma politique qui consiste à isoler progressivement les régions insurgées et à combler de bienfaits celles dont les habitants affirment que la France est leur seconde mère. Je vais donc donner aux Alépins la possibilité de voter et d’élaborer leur constitution. Cela ne peut manquer de susciter une énorme émotion chez les gens de Damas et ceux du Djebel Druse.
Ayant ainsi parlé, qu’auriez-vous fait ?
A l’instar d’Haroun-al-Raschid qui ne dédaignait point de se rendre compte de toutes choses, vous fussiez parti incontinent pour Alep.
Henry de Jouvenel n’y manqua point.
Comment, artiste et nourri de lettres ainsi que vous le connaissez, ne conserverait-il un inoubliable souvenir de ce voyage accompli, mi-partie en auto, mi-partie dans un train protégé par une section d’infanterie et un char de combat, à travers l’un des pays les plus riches, sinon le plus riche au monde de légendes païennes, de légendes bibliques et d’histoire ?
Pays où se succédèrent les civilisations phénicienne, romaine, byzantine et arabe, qui subit les invasions assyriennes et mongoles, que les croisés jalonnèrent de châteaux-forts dont les ruines, comme celles du château de Tripoli où résidait la Princesse lointaine, entre les bras de qui Godefroy Rudel vint mourir, parlent avec tant d’éloquence à l’imagination.
Pays où tel village qu’on nomme Djebeil fut la Sainte Byblos d’Adonis et telle ville inscrite sur la carte sous le nom d’Hama, l’ancienne Emesse où naquit Héliogabale !
Déchu et connue épuisé par sa splendeur passée, mais susceptible, dit-on, de produire le blé en abondance si, quelque jour, on le peut cultiver selon les méthodes modernes, il n’est plus, au pied des montagnes qui le bornent, qu’une immense plaine rougeâtre, entièrement déboisée, semée de pierres, parcourue par de longues files de chameaux et où, de loin en loin s’élève un groupe de huttes pointues faites de terre battue et servant d’abris à de misérables familles de pasteurs.
De toutes les villes, de tous les villages située le long de la voie ferrée, les habitants, précédés de leurs mouktars, de leurs chefs religieux, de cavaliers montés sur de petits chevaux dont la queue et la crinière étaient passées au henné, de joueurs de tambour et de hautbois au son aigre, arrivaient en hâte pour saluer le représentant de la puissance mandataire, lui offrir des fleurs, lui apporter des vœux, parler de la chère France et de la côtelette syrienne, dont la noix voulait se séparer de l’os.
Le train stoppait.
« Sultan Jouvenel » écoutait les harangues qu’on lui traduisait phrase à phrase. Il y répondait. Et quand le train repartait, les cavaliers, dont quelques-uns étaient de très vieux hommes, se lançaient au galop et, dressés sur leurs étriers, suivaient le convoi pendant deux, trois, quatre kilomètres en criant des syllabes emportées par le vent, mais qui, nous n’en pouvions douter, étaient celles qui forment le nom de notre patrie lointaine.
A Alep, des drapeaux français frissonnaient aux fenêtres, d’admirables tapis pendaient aux balcons, les fanfares jouaient la Marseillaise. Mais, il faut bien le dire, et M. Henry de Jouvenel qui voit clair, vite et juste, ne manqua point de le remarquer, le musulman, le vrai, le seul Alépin était rare sur le chemin qui va de la gare aux salons de la Résidence.
M. Reclus était visiblement satisfait des choses, de la vie et de soi-même. Mme Reclus buvait la félicité à pleine coupe.
L’Œil de la France sur la Route des Caravanes de la Perse et de l’Inde, répéta de vive voix au Haut-Commissaire ce dont il lui avait rendu compte par lettres, télégrammes et messages téléphoniques, à savoir que le mouvement prenait d’heure en heure plus de force et qu’il n’était que temps d’ériger en État autonome la Syrie d’Alep, Homs, Hama et autres lieux.
Pour appuyer ses dires, il fit donner la garde !
En d’autres termes il prescrivit à son cawas d’ouvrir une porte. Parut alors un bon quarteron de magnifiques chefs arabes, coiffés de kéffiyé de soie bariolée retenu sur le front par la triple couronne d’or de l’agâl, et qui, par-dessus leurs robes blanches, avaient passé des abayes plus richement brodées que dalmatiques de cardinaux.
Ils avaient des visages de bronze, des yeux d’émail et rien n’égale la noblesse avec laquelle, s’inclinant devant le représentant de la puissance mandataire, ils décomposèrent, leur main ramant dans l’air, le salut oriental : « Je porte à mon cœur, à mes lèvres, à mon front, la poussière de tes chaussures. »
Ces seigneurs étaient les porte-voix de toute la Syrie septentrionale lasse d’être confondue avec celle de Damas, n’aspirant qu’à se séparer d’elle, à voter, à se donner une constitution et à montrer à la France quels sentiments elle nourrissait à son endroit.
Chacun d’eux prit la parole, prononça une harangue, heureusement assez courte mais énergique, et que traduisit l’interprète par le truchement duquel M. Henry de Jouvenel entendit vingt-cinq fois l’histoire de la côtelette.
Il l’écouta comme il sait écouter, en donnant toutes les apparences d’une inaltérable patience, en se caressant doucement les joues et le menton — et sans bailler.
Mais sur sort regard passait une ombre. Ainsi parfois, sur la surface ensoleillée d’un lac glisse le reflet d’un nuage errant.
Ennui ? Ou commencement de scepticisme ?
A mesure que se déroulait cette scène si bien réglée, trop bien réglée peut-être, les regards que M. Reclus lançait à son grand chef devenaient plus triomphants. Ils disaient, ces regards :
— Me suis-je trop avancé, Monsieur le Haut-Commissaire ?
« Ai-je pris mes désirs pour des réalités ? Après avoir entendu la Syrie du Nord tout entière parler par les voix de ces somptueux personnages des Mille et une Nuits, n’êtes-vous point convaincu que l’heure est venue de pratiquer un nouveau découpage dans les territoires placés sous mandat ? N’êtes-vous point convaincu que Gouraud eut bien raison quand, d’un sabre ignorant l’hésitation, il partagea ces territoires en cinq États et que ses successeurs furent vraiment coupables lorsqu’ils en réduisirent le nombre.
« Car, si l’État d’Alep subsistait, j’en serais nécessairement gouverneur, au lieu de n’être ici que le sous-fifre du Gouverneur de Damas.
« Croyez-moi, Monsieur le Haut-Commissaire, vous aussi, vous mériterez d’être appelé par l’Histoire : Jouvenel-al-Raschid, c’est-à-dire le Justicier, lorsque, d’un Reclus, vous aurez fait un roi. »
Et l’on voyait bien dans les yeux de Mme Reclus qu’elle pensait la même chose que son mari.
— Et maintenant, qu’on apporte les mazbattahs ! ordonna l’Œil de la France sur la Route des Caravanes de la Perse et de l’Inde :
Le cawas quitta le salon. Il y reparut peu après ployant sous le faix d’un demi-quintal de rouleaux de papier qu’il déchargea sur le tapis.
Alors on vit ceci : le candidat à la royauté d’Alep prit un des rouleaux qui, en ses mains diligentes, devint bande plane longue de quatre mètres au moins, décorée de belles signatures calligraphiées en noir et frappée de cachets violets.
Un autre rouleau, un autre, et puis un autre encore.
— Ce sont les mazbattahs, Monsieur le Haut-Commissaire, prononça M. Reclus.
— Bien, dit simplement M. Henry de Jouvenel.
— Les mazbattahs ou pétitions par lesquelles des milliers et des milliers d’habitants de la Syrie septentrionale demandent leur autonomie…
— Bien, dit encore M. Henry de Jouvenel.
*
* *
M. Henry de Jouvenel est resté trente-six heures à Alep. Lui seul et Dieu savent combien, au cours des thés et banquets qui lui furent, offerts, il entendit de harangues séparatistes, combien on lui présenta de mouktars et moutéssariffs, de muftis et d’imams qui lui racontèrent l’histoire de la côtelette !
Et voilà pour lui ! comme dit Shahrazade.
Pour ce qui est de moi, je fus visiter la Citadelle, prodigieuse masse de pierres noires et roses érigée par les Arabes conquérants au sommet d’une colline artificielle et dont la puissance farouche n’a d’égale que celle des tombeaux des Mamelouks au Caire.
Circulant parmi cet amas de mines et de décombres, j’étais confondu par l’épaisseur de ces murailles, la hauteur de ces tours, la hardiesse de ces ponts. J’admirais ces portes de fer et de bronze, ces vestiges de palais, de Mosquées et de bains construits par les émirs, ces escaliers en pente douce que vingt chevaux montés par des hommes en armes pouvaient gravir de front.
Pourtant je conservais assez de liberté d’esprit pour me féliciter de la situation politique dont, grâces en soient rendues à l’Œil de la France sur la Route des Caravanes de la Perse et de l’Inde, j’avais eu la révélation, lorsque je me trouvais devant une large brèche pratiquée dans la muraille d’enceinte par le temps, les tremblements de terre ou les hommes dont la démence destructive s’affirme sous tous les ciels avec une fureur égale.
A travers cette brèche, j’aperçus une ville qui s’étendait jusqu’aux confins du désert brillant au loin comme une fournaise sous le soleil. Coupée de jardins et de vastes cimetières plantés de cyprès, elle était composée d’innombrables petites maisons cubiques. Çà et là, des minarets se dressaient, des coupoles s’arrondissaient.
Je crus être le jouet du mirage qui, bien des fois, déjà, m’avait fait voir des cités sur la mer, des montagnes sur la plaine, des côtes battues par le flot au milieu des terres.
Je demandai néanmoins à l’officier du génie qui m’accompagnait :
— Qu’est-ce ?
— La ville indigène. La ville purement arabe. Elle est construite au-dessus d’un inextricable méandre de souterrains aboutissant à cette citadelle et qui, jadis, pendant les longs sièges qu’elle eut à soutenir, permettaient son ravitaillement. J’ai exploré une très faible partie de ces souterrains pour essayer de leur arracher leur secret, d’en dresser un plan. A chaque pas j’ai trouvé des squelettes de gens qui s’y étaient égarés. Moi-même, lorsque je m’y rends, toujours accompagné d’une dizaine de soldats du génie, j’emploie tous les moyens d’orientation et de repérage connus. Pourtant, si mes hommes et moi n’étions liés les uns aux autres par des cordes, ainsi que font les alpinistes, nous nous égarerions infailliblement et subirions le sort de ceux dont nous retrouvons les restes.
Hier encore, il m’est arrivé ceci : je m’étais engagé seul dans un couloir en labyrinthe. J’étais muni d’un téléphone portatif relié par un long fil souple à un appareil qu’un de mes hommes demeuré à l’entrée tenait en main. Je marchais lentement en relevant avec soin le plan du couloir, toutes ses cotes, tous ses angles. Brusquement j’eus une surprise. Je constatai que mon fil, qui traînait derrière moi, était croisé sur le sol. J’étais revenu sur mes pas. Sans la précaution que j’avais prise, je me serais perdu. Mon plan n’aurait pu me permettre de retrouver mon chemin. Je n’ai pas encore compris ce qui m’est arrivé…
L’officier étendit la main dans la direction de la vieille ville.
— Cent mille personnes, plus peut-être, vivent là isolées, sans état civil, sans avoir été recensées. Elles ne viennent presque jamais dans la cité que vous connaissez. Et nul ne saurait dire, bien entendu, ce qu’elles pensent, ce qu’elles désirent. Vous avez devant vous le mystère asiatique et islamique.
*
* *
Trois heures plus tard, je rentrais dans l’Alep moderne, officielle, celle dont l’âme, le cœur et les reins furent sondés par M. Reclus, l’Alep des larges voies, du commerce, de la banque, des hôtels dits à l’européenne, et même des dancings et des cafés chantants-variétés : je venais de visiter la ville arabe.
Escorté par deux chaouichs en armes, qui m’ayant vu m’engager en ces lieux, où peu d’Européens s’aventurent, et concevant sans doute quelque crainte pour ma sécurité, m’avaient spontanément suivi, J’avais parcouru d’étroites rues en chicane, bordées de maisons aux portes blindées, aux fenêtres grillées de fer par-dessus les moucharabiehs de bois et dans lesquelles vit cloîtrée, invisible, impénétrable, la population sédentaire.
Sur les places, dans les souks, aux portes des grands caravansérails hantés par le bédouin du désert, sur les canapés de bois des cafés, j’avais vu, drapés dans leurs beaux manteaux de poil de chameau ou de soie, ces nomades orgueilleux, de magnifique prestance, dont nous connaissons la richesse, la puissance, la valeur guerrière, dont nous savons qu’ils sont pourvus en abondance d’armes de munitions, mais dont nous ignorons si profondément les sentiments !…
Méditant sur ce que je venais de voir, pensant à l’ardente curiosité, pour ne point écrire à l’émotion que j’avais soulevée en errant à travers la vieille ville, me rappelant l’expression de certains regards, je pensais aux paroles si optimistes, si péremptoires aussi du descendant de l’illustre famille, aux protestations des personnages des Mille et une Nuits présentés par lui à M. Henry de Jouvenel, aux banquets, aux thés, aux discours officiels, aux confidences privés, aux mazbattahs bariolées déroulées sur le tapis de la Résidence et à l’histoire tant de fois répétées de la côtelette.
Et je me permettais d’estimer en mon for :
— Je crains bien que ce Reclus, qui voudrait si ardemment être roi, ne se fasse des illusions. Avant de s’engager et d’engager le Haut-Commissaire, c’est-à-dire la République, dans cette aventure, que n’a-t-il fait seulement la courte tournée dont j’arrive ?
« Pourquoi, oui, pourquoi, l’Œil de la France sur la Route des Caravanes de la Perse et de l’Inde, n’a-t-il abaissé son regard sur l’agglomération de petites maisons aux toits plats qui s’étend entre la vieille citadelle des Émirs et le désert ? »
*
* *
Quinze jours ont passé.
Les élections ont eu lieu dans tout le vilayet d’Alep.
L’Assemblée constituante s’est réunie.
Au cours de la première heure de sa première séance, elle a émis un vote à l’unanimité.
Pour affirmer son inaltérable attachement à Damas.
Pour protester contre toute tentative qui pourrait être faite de procéder à un nouveau morcellement des territoires placés sous mandat.
Pour se proclamer fidèle à l’idée de l’unité syrienne.
Afin de montrer que, par ce vote, elle exprime les sentiments de la population, elle a fait parvenir au Haut-Commissariat un demi-quintal de mazbattahs décorées de belles signatures calligraphiées en noir, et frappées de cachets violets, aux termes desquelles tout ce qui compte en Syrie septentrionale déclare qu’Alep et Damas ne font qu’un seul corps ayant même cerveau, même cœur, mêmes entrailles.
La noix de la côtelette ne veut pas être séparée de son os.
Dans l’aventure, M. Reclus, n’a perdu qu’une chance de recevoir de l’avancement.
La France a perdu un peu de son prestige.
C’est plus grave.
VI
L’affaire Sarrail
Sarrail !
Il suffit de lancer ce nom dans la conversation pour qu’immédiatement les esprits se passionnent, pour que les hommes les plus pondérés, les plus réfléchis perdent toute mesure, tout esprit critique, toute objectivité.
Pour prononcer le panégyrique de celui qu’ils appellent « le général républicain », les uns vont jusqu’à l’hyperbole. Les autres chargent le « bas politicien » de tous les péchés, lui attribuent les actions les plus viles, nient même ses qualités et les magnifiques services rendus par lui à la patrie.
Ainsi, lorsque, de 1894 à 1899, l’on citait les noms de Zola, de Picquart, de Pressensé, de Mirbeau, de Gohier et que, selon le camp auquel on appartenait, on tenait ces hommes pour héros ou pour traîtres.
On ne sait, à vrai dire, pourquoi Sarrail symbolise aux yeux des républicains de gauche, l’armée et l’esprit démocratiques. La Ligue des Droits de l’Homme l’a appelé à siéger au sein de son Comité central. Maints groupements cartellistes lui ont conféré une manière de présidence d’honneur. Et les antimilitaristes eux-mêmes ne sont pas très éloignés de le réclamer comme l’un des leurs.
Ce qui est proprement bouffon.
Aussi bouffon que si l’on apprenait demain que Mgr l’Archevêque de Paris est devenu libre-penseur ou M. Jean Hennessy président d’une ligue antialcoolique !
Car, enfin, personne n’est contraint au généralat.
Pour recevoir les étoiles, il faut avoir donné un certain nombre de gages d’orthodoxie et je ne sache point que l’églantine rouge s’épanouisse parmi les feuilles du chêne !
Les réactionnaires haïssent Sarrail. Ils lui reprochent son goût pour la politique. Ils l’accusent de sectarisme, d’anticléricalisme et, usant d’un argument-massue, affirment qu’il appartient à la franc-maçonnerie — ce qui, d’ailleurs, est inexact.
Qu’un incident grave auquel le nom de Sarrail est mêlé se produise ? Les esprits s’échauffent. Selon leur nuance et sans se donner le souci d’examiner les faits, les journaux dressent des réquisitoires contre ce diable d’homme ou entonnent son los.
L’affaire vient-elle devant le Parlement ?
Celui-ci n’est plus composé de juges, mais de partisans. De partisans également aveuglés, également empressés, les uns à défendre leur idole, à n’admettre point qu’on y porte une main sacrilège, les autres à ruiner le prestige de celui qui, durant la guerre, fut l’un des plus éminents chefs de notre armée.
Bien entendu, une telle passion, une telle certitude d’exprimer la vérité animent seulement ceux-là qui ne connaissent point Sarrail ou le connaissent mal et qui ne le virent pas à l’œuvre.
Les renseignés observent plus de réserve. Eux seuls pourraient s’exprimer avec quelque pertinence sur le général, eux seuls pourraient montrer les lumières et les ombres de cette figure. Mais comment se faire entendre parmi tant de déments, tant de sourds bien décidés à le rester ? Comment, enfin — et pourquoi ? — passer pour thuriféraire aux yeux des uns, pour contempteur aux yeux des autres ?
J’irai allègrement au-devant de ces deux risques et, me tournant d’abord du côté des adversaires du général — c’est, à peu de chose près, ceux de la République — je leur dirai :
— Il est possible que Sarrail ait un goût prononcé — trop prononcé pour la politique. Mais les autres généraux sont-ils tous tellement neutres ? Et n’est-ce pas nourrir une grande illusion que de prétendre qu’on ne fait pas de politique dans l’armée ?
— Sarrail est sectaire, dites-vous. Ne trouvent grâce devant lui que les radicaux-socialistes, les francs-maçons. C’est aux officiers de cette nuance qu’il réserve ses faveurs, accorde avancement et décorations. Les autres, il les moleste et les brime.
Légende ! A Salonique, où trois années durant, je fus témoin de l’œuvre de Sarrail, celui-ci, qui avait appelé à son état-major des hommes comme le duc de Mouchy, comme M. de Villemorin, qui, je le crois du moins sont assez bien-pensants à tous les points de vue, comme feu Laurent-Vibert, réclamé par l’Action française pour l’un des siens, ne molesta jamais un subordonné à l’occasion de ses opinions ou de ses croyances.
Jamais Sarrail ne s’opposa à aucune manifestation du culte. Il entretenait les relations les meilleures, les plus cordiales avec certains ecclésiastiques, notamment avec le R. P. Lobry, visiteur général des Lazaristes, l’un des hommes qu’il consultait le plus volontiers sur les affaires macédoniennes.
Comment, d’ailleurs, s’il eût été le farouche anticlérical que l’on dit, eût-il sollicité les bons offices d’un Ministre de l’Église Réformée lorsqu’il se remaria ?
Mais ce sont là arguments misérables pour combattre un soldat qui se peut prévaloir des états de service les plus éclatants, l’un des artisans de la Victoire de la Marne, l’organisateur de la Victoire de Macédoine, victoire que Clemenceau fit remporter par un autre afin de frustrer de sa gloire l’homme de Verdun et de Salonique qu’il haïssait — peut-être parce qu’est affligé d’un aussi détestable caractère que lui-même !…
Et c’est une chose, une des choses, que le Vieux Vendéen ne saurait pardonner !
Car enfin, malgré les attaques dont, en France, il était l’objet de la part d’adversaires qui, en pleine guerre, en pleine union sacrée, ne rougissaient point de mener contre lui la campagne la plus perfide, bien qu’on lui refusât des effectifs et nonobstant son armée décimée par le paludisme, Sarrail a tenu le coup pendant trois ans en Macédoine.
Ayant à faire face à d’innombrables problèmes, des ordres les plus divers, il les résolut en grand soldat, en parfait administrateur et ceux qui ont visité le camp retranché de Salonique doivent rendre hommage à son œuvre vraiment admirable.
Alors que d’autres chefs attendaient, en dormant, que la victoire leur fût apportée par quelque puissance surnaturelle, Sarrail travaillait inlassablement.
Il travaillait à son plan. Et quand celui-ci fut prêt, que toutes les dispositions en furent arrêtées, on rappela brutalement son auteur. On lui donna Guillaumat pour successeur, puis Franchet d’Espérey. Les lauriers étaient coupés. Il ne s’agissait plus que de les ramasser.
C’est une grande honte pour la République : Sarrail ne fut point nommé maréchal de France et, seul de tous les généraux ayant commandé devant l’ennemi, il ne défila point sous l’Arc de Triomphe le 14 juillet 1919.
Clemenceau avait assouvi sa haine.
— Mais vous aussi, dira-t-on, vous prononcez le panégyrique de Sarrail. Vous aussi, vous êtes un de ses thuriféraires.
Qu’on ne se hâte donc point de conclure ! J’ai écrit que, comme toutes les figures de premier plan, celle de Sarrail comporte lumières et ombres. On a vu les premières, voici les secondes :
J’admets que Sarrail, comme Clemenceau, est attaché aux principes de 89.
Mais Sarrail démocrate ? Sarrail réclamé par la démocratie et se réclamant d’elle ? Sarrail adopté, choyé, défendu par les organisations et les groupements démocratiques ?
Ah ! non.
Violent et brutal, ne souffrant aucune contradiction, ayant plus qu’homme vivant le goût de l’autorité, persuadé de détenir en toutes choses la vérité, brisant qui lui résiste, fût-il son meilleur ami et le plus dévoué, ingrat de surcroît, Sarrail n’est pas un démocrate.
C’est un tyran, un despote !
Quant à sa présence au Comité Central de la Ligue des Droits de l’Homme, elle me confond. Elle confond tous ceux qui furent mes camarades de l’armée d’Orient et qui rassemblent leurs souvenirs. Car, enfin, quel général fut moins accessible à la pitié que Sarrail ? Quel prononça autant d’arrêts de déportation dans les camps ? Quel ordonna autant de fusillades sans jugement ? Quel enfin, pour éviter que des pourvois en grâce ou en cassation pussent être introduits, fit hâter des exécutions prononcées par le Conseil de Guerre ?
Qu’il me suffise ici de rappeler, à l’intention des initiés, l’aventure de Thémistocle, Préfet de Police de Koritza d’Albanie, comparaissant devant le Conseil de Guerre de Salonique, dans la même semaine où il avait reçu la croix de guerre, condamné à mort à six heures du soir et fusillé le lendemain, à l’aube au camp de Zeitenlick.
Sarrail démocrate ! Sarrail membre du Comité central de la Ligue des Droits de l’Homme et demandant la suppression des Conseils de Guerre ! On croit rêver[4].
[4] Il eut le dessein de fonder à Beyrouth une section de la Ligue des Droits de l’Homme. Un républicain de gauche, militant sincère, de la plus grande conscience et d’une parfaite probité, à qui il s’ouvrit de son projet lui dit :
— Mon général, vous n’en ferez pas partie ?
— Et pourquoi ?
— Parce que vous devriez être exclu de la Ligue non seulement comme membre du comité central, mais comme simple adhérent, N’avez-vous pas retiré aux Français de Syrie la liberté de réunion dont ils ont toujours joui et que tous vos prédécesseurs ont respectée ? N’avez-vous pas supprimé la liberté de la presse ?
Sarrail n’insista pas.
Il se peut qu’aux heures de non-activité, d’inaction, il tienne les mêmes discours que ses amis politiques, écrive de la même encre que celle dont ils usent. Mais, lui donne-t-on un nouveau commandement ? Lui accorde-t-on une autorité sans contrôle ? Il redevient Sarrail, c’est-à-dire un Galiffet — un Galiffet sans la fantaisie.
*
* *
Depuis que je suis en Syrie, que j’essaie de m’informer de mon mieux de la situation politique et militaire, que je m’entretiens chaque jour avec de nombreux Syriens de toutes les confessions et quantité de Français appartenant à tous les partis, le nom de Sarrail est revenu sans cesse dans les propos qui m’ont été tenus.
Adversaires et partisans du général m’ont parlé de lui avec passion : ceux-ci, en petit nombre, pour le louer sans mesure ; ceux-là — ils représentent l’immense majorité — pour le rendre responsable de toutes les difficultés que nous avons rencontrées ici.
J’ai écouté les uns et les autres. J’ai confronté les affirmations, vérifié les faits et je dois assez bien situer la question en rapportant deux phrases qui, entre tant d’autres, me frappèrent.
La première fut prononcée par un officier qui est mon ami depuis de longues années. Il aime et admire Sarrail. Il l’a servi avec dévouement en France, en Macédoine, en Syrie. Il lui est resté inébranlablement fidèle pendant les heures de disgrâce.
— Quand j’ai appris, m’a-t-il dit, que le gouvernement envoyait Sarrail ici, j’ai pensé qu’il commettait une faute grave. Parce que je connais ce pays si plein de surprises et de pièges, ce pays où l’élément religieux chrétien, à qui Gouraud et Weygand donnèrent tant de gages, est puissant, actif et jaloux de ses prérogatives, j’ai dit : « Faire venir le Patron en Syrie, c’est vouloir qu’il s’y casse les reins. Il n’a rien pour y réussir. Il a tout pour y échouer. Tout, notamment son passé de libre-penseur. »
Voici la seconde phrase :
— Monsieur, m’a confié un fonctionnaire, je fus élevé chez les Jésuites. Mes parents, mes amis, et moi-même, sommes les adversaires politiques de Sarrail. Eh bien, lorsque j’ai vu quels procédés on employait pour le « torpiller », j’ai compris l’affaire Dreyfus !
Donc, tel partisan de Sarrail, exprimant non seulement son opinion, mais celle d’un grand nombre de ses camarades, estime qu’on se trompa en envoyant « le Patron » dans le Levant.
Donc tel adversaire, que l’esprit de parti n’aveugle point, déclare que le général fut victime d’une machination !
Pour autant qu’on se puisse flatter de découvrir la vérité, aux lieux où Renan apprit qu’elle diffère de l’erreur par des nuances aussi indiscernables que celles du cou de la colombe, on peut admettre qu’elle se dégage des deux phrases que je viens de citer.
*
* *
Pourquoi fut-ce une bévue de nommer Sarrail Haut-Commissaire en Syrie ? D’abord parce que, de l’avis unanime, on considère que Weygand, excellent soldat, intelligent et pondéré, n’ayant commis d’autres fautes que celles reprochées à ses prédécesseurs, et que peut-être ses successeurs n’éviteront pas, rien ne justifiait son rappel.
Mais il y a plus. La réputation de Sarrail le précède ou qu’il aille. Elle ameute partout contre lui les milieux que vous savez. Connaissant Beyrouth, n’ignorant point combien l’élément religieux chrétien y est turbulent, et enclin à faire de la politique, on eût dû comprendre qu’inévitablement l’arrivée du général provoquerait des incidents.
Et puis, ce chef éminent est très éloigné d’être le politicien qu’il se croit. La diplomatie n’est vraiment pas son fort ! Tout d’une pièce, il manque de souplesse. Timide, médiocrement doué pour la discussion, il est porté à la violence et nul plus que lui n’ignore par quelle voie on peut revenir sur une erreur !
Enfin, partout où il passa, c’est un fait indéniable, « il eut des histoires ».
Lorsque, chez les chrétiens et surtout chez les ecclésiastiques, on apprit le rappel de Weygand et le nom de son successeur, en considéra la nomination de celui-ci comme une provocation et comme une calamité.
Quelques protestataires étaient sincères. La réputation que ses adversaires français avaient faite à Sarrail était venue jusqu’à eux. C’est de bonne foi, par conséquent, qu’ils résolurent de ne point collaborer avec celui en qui ils voyaient un farouche adversaire de leur foi.
Mais les autres, ceux pour qui la Croix n’est pas seulement un emblème religieux, mais une arme politique et guerrière, ceux qui, à force de démarches, d’intrigues, avaient fini par parler en maîtres au Grand Sérail, à installer des hommes à eux dans toute l’Administration, qui étaient devenus agressifs, intransigeants, réclamaient, exigeaient sans cesse des privilèges au nom des saintes traditions, aperçurent avec effroi et colère la fin de leur règne.
Ils se levèrent en masse pour combattre celui qui allait prétendre les soumettre à la loi commune, — c’est-à-dire les persécuter !
— Le malheur est arrivé, s’écriait le R. P. Remy, capucin, en se jetant dans les bras d’un du Paty de Clam, fonctionnaire au Petit-Sérail.
Alors, dût la France en être atteinte, on s’apprêta à lutter contre le sectaire, l’anticlérical, le pseudo franc-maçon Sarrail. On prépara les batteries pour le recevoir.
Et d’abord, on imposa aux enfants des écoles religieuses une minute de silence en signe de deuil.
Puis certain journal, organe des Jésuites, entra immédiatement en campagne.
Est-il vrai, comme on me l’affirma, qu’il reçut la forte somme d’une ligue présidée par le général de Castelnau pour faire la jolie besogne consistant à discréditer un soldat français aux yeux des populations qu’il allait administrer ? Je n’ai pu établir le fait. Mais avec quelle violence, ne reculant devant aucun procédé, il multiplia attaques et insinuations.
D’une autre feuille, maronite celle-là, où l’on put lire cette phrase qui sonne comme un ordre : « Le mandat doit s’appuyer sur la communauté maronite », prit aussi part à la furieuse offensive.
On fit l’appel des volontaires. Ils affluèrent. Des fonctionnaires du Haut-Commissariat, des officiers de terre et de mer se répandirent un peu partout en ville pour y colporter des calomnies sur la vie privée du général, lui prêter des actions que jamais il ne commit, raconter des anecdotes saloniciennes riches d’épisodes scandaleux.
Ah ! L’aventure de la princesse russe ! Ah ! les histoires d’infirmières ! Ah ! les orgies du Consulat de Bulgarie ! Comme tout Beyrouth s’en délecta !
On vit un chef de cabinet brûler publiquement le journal qui publiait la nouvelle de l’arrivée prochaine du Haut-Commissaire et l’on assista à ce spectacle dans les couloirs du Grand-Sérail où sont installés les Bureaux de l’État-Major :
Un lieutenant appartenant au service des renseignements, s’étant collé, en triangle, trois pains à cacheter sur le front (vous comprenez l’allusion), se promena une heure durant en multipliant des gestes empruntés au rituel maçonnique.
Citerai-je le nom de cet officier ? A quoi bon !
C’est dans cette atmosphère que débarqua le général. Quand, accompagné de Mme Sarrail et de ses deux enfants, il mit le pied sur le quai de Beyrouth, il était vaincu.
*
* *
Se sachant peu désiré et prévoyant sans doute les attaques dont il allait être l’objet, fut-il du moins habile ? Adopta-t-il une attitude propre à lui conserver la sympathie de ses amis politiques, et lui attirer celle des neutres, à détruire certaines préventions ?
Point. Il fut cassant, provoquant, et lui, si dénué d’esprit, prétendit se montrer spirituel !
Dans l’heure qui suivit son arrivée, on lui présenta au Grand-Sérail tous les officiers de la garnison de Beyrouth. Il ne serra la main d’aucun et, prenant la parole, déclara sur ce ton amène qui lui est propre :
— Vous êtes beaucoup trop nombreux. Je vais procéder à d’énergiques compressions. Et, pour commencer, je donne l’ordre au général Naulin de prendre le premier bateau pour la France. (A ce moment, Mme Naulin ornait de fleurs la Résidence des Pins où Sarrail allait s’installer.)
« Maintenant, je voudrais vous inculquer un certain nombre de principes. Vous pouvez dire du mal de moi, mais que cela ne me revienne pas aux oreilles. Si vous avez une réclamation à présenter, je vous écouterai. Si je dis « non » je vous autorise à revenir. Si je dis encore « non » que je ne vous revoie pas !… Vous êtes ici pour servir la République. Rompez ! »
Les officiers rompirent, mais le ton sur lequel le nouveau chef venait de leur parler leur causa, on le conçoit, quelque surprise.
Quelques jours plus tard, Sarrail était reçu par l’« Union Française ». Il eut un mot aigre-doux pour chacun. A un médecin principal de l’Armée, directeur d’un hôpital fort important, il dit :
— Je vous connais !… Bon praticien, mauvais caractère.
Prenant la parole pour répondre à l’allocution du président, il déclara :
— Dans cette salle, il y a certainement des gens qui disent du mal de moi. A ceux-là je puis affirmer que je me moque de leurs appréciations.
Les Français à qui, en don de joyeux avènement, le Représentant de la République en Syrie adressait ces paroles, eurent-ils tout à fait tort de ne point les trouver du meilleur goût et de prétendre « qu’on les avait convoqués pour les faire engueuler ».
Autre réception. A la résidence d’Alep. Le général se tient debout sur le palier du grand escalier. Désignant les invités, et de la même voix qu’il prendrait pour commander la charge, il demande à son entourage :
— Y a-t-il des gens intéressants dans tout cela ?
Il passe la revue des boutonnières. Avisant un frère de la doctrine chrétienne qui porte le ruban vert et jaune, il l’interpelle :
— Où avez-vous attrapé ça ? J’ignorais que les religieux eussent droit à la Médaille Militaire.
— Aussi bien, mon général, n’est-ce pas en qualité de religieux que je l’ai gagnée, mais comme sergent mitrailleur, à Ourfa, en 1919.
A un chevalier de la Légion d’honneur :
— Et vous, c’est à titre militaire ?
— A titre civil, mon général.
— Ah ! que faisiez-vous donc dans le civil ?
— Sous-préfet des régions libérées où je dois avoir rendu quelques services.
— C’est possible, après tout !… Mais vous me paraissez bien jeune !…
Ce soir-là, les Français qui venaient saluer le Haut-Commissaire et que ces dialogues sur l’escalier avaient édifiés firent demi-tour.
Le lendemain, Sarrail était à Alexandrette. Le Président de la Chambre de Commerce offrit de lui faire visiter le port.
— Nous avons un certain nombre de souhaits à formuler, dit-il.
— Je ne veux pas que vous m’embêtiez avec vos histoires. Vous êtes des mercantis. Et les mercantis, je suis venu en Syrie pour les supprimer.
Je laisse à penser l’effet que produisirent ces boutades, ces gentillesses renouvelées de celles du Père Ubu et comment les adversaires de Sarrail les exploitèrent contre lui.
Pourtant, sur l’ordre d’un chef d’orchestre invisible, les hostilités furent suspendues.
On voulait mettre Sarrail à l’épreuve, savoir si, vraiment, il aurait le front de se comporter en libre-penseur dans un pays où Weygand lui-même qui, pourtant, ne peut être suspecté de tiédeur religieuse, s’écria un jour en parlant des jésuites : « Je suis las de leur tyrannie. »
On lui offrit les honneurs liturgiques. Il les refusa. C’était son droit. On le convia à des cérémonies dans des écoles confessionnelles. Il les éluda. C’était aussi son droit.
On l’avait attendu là. Il devenait évident que le « Général Rouge » ne faillirait point à ses principes. La trêve prit fin.
Les journaux des Jésuites et des Maronites publièrent articles et échos d’une insigne malveillance. Des lettres, des pétitions, des télégrammes furent adressés au président du Conseil et au président de la République, pour réclamer le rappel du Haut-Commissaire.
Des réunions clandestines se tinrent de nuit entre fonctionnaires et officiers. Chacun y apportait les renseignements, les petits papiers qu’il avait pu se procurer à l’occasion de ses fonctions. Et l’on rédigeait en collaboration des articles destinés aux journaux parisiens anticartellistes.
On souhaitait ouvertement que Sarrail « ramasse une belle bûche ». Ce vœu, qui attestait tant de patriotisme, ne devait pas être formulé en vain : quelques mois plus tard, la révolte des Druses éclatait.
*
* *
Que n’a-t-on dit, écrit, sur la révolte druse ?
Les ennemis français de Sarrail, saisissant avec l’empressement que l’on sait toutes occasions de le combattre, même en attentant à la vérité, ont voulu lui attribuer l’entière responsabilité d’une situation extrêmement grave et confuse, d’événements qui se fussent passés même s’il ne fût jamais venu en Syrie puisque, dès longtemps, ils étaient préparés.
Non par les Druses eux-mêmes. Mais par les adversaires du mandat qui se sont servis de Soltan-el-Attrache et de ses hommes comme de mercenaires.
Car la rébellion n’a pas le caractère national que lui prêtèrent les auteurs d’une polémique dont on ne saura jamais combien elle nous fit de mal et diminua notre prestige aux yeux des populations syriennes.
Elle n’est qu’un épisode de la grande lutte entreprise contre nous et dont j’ai longuement parlé.
Quand on a rapproché certaines informations, établi un synchronisme parfait entre tels faits (attaques de nos postes de la frontière hauranaise, incursions de bandes dans les jardins de Damas, troubles dans la région de Homs-Hama, destructions de voies ferrées) on ne saurait douter, en effet, que ces diverses actions font partie d’un plan d’ensemble mûrement élaboré et dont les auteurs confient l’exécution à tous les auxiliaires qu’ils se peuvent procurer.
Et quand on a constaté que les gens du Haurran ne nous font la guerre que grâce aux armes qui leur viennent de Transjordanie et de Palestine, on comprend que notre alliée, continuant à considérer les Druses comme ses fidèles clients, n’entend point les priver des moyens de tuer nos soldats[5].
[5] Ce sont, bien entendu, des fabricants européens : anglais, allemands — peut-être d’autres encore ! — qui fournissent armes et munitions à Soltan-el-Attrache.
Partis de plusieurs ports occidentaux, Hambourg notamment, de petits bâtiments vont aborder sur des côtes qu’ils savent non surveillées : en Tripolitaine, près de la frontière égyptienne et aussi dans le golfe Persique.
Débarquées sans encombre, les armes sont ensuite acheminées à dos de chameaux à travers les déserts jusqu’en Transjordanie. Elles sont vendues à des trafiquants indigènes qui les cèdent à leur tour aux Druses.
Et tout le monde trouve son compte dans cet honnête commerce qui ne pourrait évidemment s’exercer sans certaines complicités…