Carbillet au Djebel
En dehors des militaires, combien de Français sont allés jusqu’à Soueïda-la-Noire ? Combien avaient entendu parler des Druses avant la défaite qu’ils infligèrent au général Michaud ?
Sur un massif[6] montagneux, tourmenté, volcanique, difficilement accessible, limité à l’est par le désert de Syrie et à l’ouest par la frontière de Transjordanie, vit une population primitive de pasteurs et de cultivateurs qui, au douzième siècle, se séparant de l’Islam, devinrent les sectateurs d’une religion singulière dont le fond est la métempsychose et dont on assure que nul chrétien, nul musulman, nul juif, n’a réussi, jusqu’ici, à pénétrer les arcanes.
[6] C’est le Haôuran qu’Ézéchiel donne comme frontière nord-est au pays partagé entre les douze tribus d’Israël (XLVII-18). Ce massif porte sur les cartes modernes le nom de Djebel Hauran ou Djebel Druse.
Sobres et travailleurs, mais fanatiques, les Druses haïssent tous ceux qui ne partagent point leurs croyances et contre lesquels, au cours des siècles, ils n’ont cessé de lutter de façon sauvage.
Jamais, lorsqu’ils étaient sujets de l’Empire ottoman, ils ne se sont soumis au joug des Turcs et, pour avoir raison d’eux, ceux-ci durent, à plusieurs reprises, ravager le pays, détruire les villages, exterminer les habitants, pendre en masse les notables[7]. Et toujours l’insurrection renaissait.
[7] En 1910, les Druses sollicitèrent l’aman seulement après que l’armée turque envoyée pour les réduire (10 régiments d’infanterie, 5 batteries dont quatre de montagne, 3 escadrons réguliers et de nombreux partisans) eut incendié plus de 150 villages, confisqué 30.000 armes, tué 6.000 combattants, pendu 30 chefs et traduit 80 autres en conseil de guerre !
En vérité, les Druses ne reconnaissent que l’autorité de leurs chefs religieux et celle des familles féodales. Encore celles-ci se déchirent entre elles et le Haouran est-il perpétuellement le théâtre de leurs luttes.
Quand l’Angleterre et la France se partagèrent les provinces détachées de l’Empire ottoman, le Haouran nous échut. Et, vraiment, lorsque, ayant consulté la carte, on constate que, pour nous laisser ce morceau, nos voisins donnèrent, à la frontière qui devait séparer notre domaine du leur, la forme d’une poche, d’une poche au fond de laquelle ils nous laissèrent les Druses dont, cependant, ils étaient les protecteurs depuis 1860, nous ne pouvons que leur savoir gré de leur générosité !
Dès qu’ils furent placés sous notre tutelle, les Druses nous créèrent des difficultés, comme ils en avaient créé aux Turcs, comme ils en créeront à toutes les autorités dont il leur faudra dépendre. Travaillés et largement pourvus d’or par nos adversaires de l’extérieur, convaincus par eux qu’ils seraient plus heureux, riches et puissants si le mandat sur la Syrie était exercé par l’Angleterre, les chefs féodaux organisèrent des troubles et, à plusieurs reprises, il fallut que nos troupes allassent réduire ces farouches montagnards.
Avant Sarrail, a-t-on écrit, le calme et la tranquillité régnaient chez les Druses.
Eh bien ! c’est une fable. Depuis que nous sommes en Syrie, nous n’avons cessé d’être obligés de multiplier les expéditions dans le Djebel ainsi que l’attestent les décrets des 13 avril et 27 octobre 1923 portant attribution de la médaille de Syrie aux militaires ayant pris part à diverses opérations.
Il serait hors de propos et fastidieux de donner ici le détail de ces répressions. Grâce à elles, tant bien que mal, nous parvînmes à ramener l’ordre dans le Haouran. Pour l’y maintenir, pour administrer ce pays si difficile, il fallait un homme énergique, actif, doué de qualités diverses et qui réussirait à calmer la turbulence des féodaux. Weygand y envoya certain capitaine Carbillet avec le titre de gouverneur.
Ah ! le singulier personnage ! Ah ! l’étonnante figure ! En dépit d’un physique qui, pourtant, paraît le mettre à l’abri de toutes les aventures et nonobstant un absolu dédain pour les soins qu’on doit accorder à sa guenille, Carbillet avait eu des aventures au Maroc.
Quelles ? Il suffit sans doute, pour qu’on en devine la nature, d’écrire qu’il est délicat de les définir et d’ajouter que celui qui en fut le héros usa, abusa, en ces occasions, de l’autorité que trois galons lui conféraient sur des légionnaires.
Mais, tel que le voici, Carbillet est un homme admirable. Je le dis sans ironie. Il se consacra avec passion, intelligence, générosité à la tâche qui lui était dévolue et qu’il remplit avec un parfait désintéressement[8].
[8] Jamais il ne consentit, bien qu’il fût pauvre, à toucher les indemnités afférentes à ses fonctions.
Il traça des routes, ouvrit des dispensaires, planta des arbres, construisit un aqueduc de dix-huit kilomètres pour amener à Soueïda l’eau de la montagne, réforma les finances, emplit les caisses de l’État, fit des fouilles, découvrit des trésors, fonda plusieurs musées lapidaires, créa des écoles. Et le Français qui parcourt aujourd’hui le Djebel et qui entend les petits Druses lui parler dans sa langue doit cette surprise, cette émotion à Carbillet !
Infatigable, doué d’une étonnante faculté de travail, s’étant donné tout entier à ce pays sur lequel, quand il en eut été éloigné, il devait écrire les lettres les plus belles, les plus émouvantes : « J’ai laissé mon cœur au Djebel, je l’aime comme ma seconde patrie. » Carbillet a tracé dans le Haouran une page lumineuse dont la France doit lui savoir gré.
Mais, le principal de sa mission ne consistait-il point à abattre la superbe, à ruiner les ambitions des seigneurs dont chacun revendiquait les prérogatives des émirs qui, jadis, régnaient sur la montagne ?
Carbillet fonça sur les maîtres du Djebel.
— Je suis une brute, dit-il de lui-même.
En vérité, il fut brutal. (Peut-être le fallait-il.) Il ne se soucia pas des privilèges anciens dont prétendait se prévaloir la caste féodale. Il voulut que celle-ci se soumît à la loi qu’il avait élaborée, aux règlements qu’il avait rédigés d’une plume militaire et auxquels il entendait que chacun obéît, sans discussion ni murmure, ainsi que l’exige le Règlement sur le service intérieur.
Il entreprit d’instaurer le régime démocratique dans le Djebel et ce fut une erreur. C’était vouloir qu’en quelques mois le peuple druse progressât d’un siècle et plus. Les féodaux à qui il eut tort de ne point témoigner ces égards extérieurs auxquels l’Oriental est d’autant plus sensible qu’il est moins évolué, et qui se sentaient humiliés qu’on leur eût donné pour maître — pour maître si dur ! — un officier subalterne, étaient prêts à participer aux entreprises des ennemis de la puissance mandataire.
Ceux-ci ne manquèrent point d’envoyer dans le Djebel des émissaires qui n’eurent pas grand’peine à décider ces mécontents à entrer en dissidence.
Il fallait une occasion. Elle se produisit. Carbillet avait droit à une permission. Il partit pour la France. Or le remplaça par le capitaine Renaud.
Le hasard qui donnait Renaud comme successeur intérimaire à Carbillet allait précipiter les événements. Il opérait un de ces rapprochements que nul auteur dramatique, nul romancier n’oserait se permettre tant il redouterait qu’on criât à l’invraisemblance.
Qui était donc ce Renaud ?
Un ancien officier du Maroc, naguère chargé d’instruire les affaires dont Carbillet avait été le héros. Carbillet n’avait pas de pire ennemi que l’homme qui allait occuper son poste.
Dès qu’il fut installé, Renaud prit le contre-pied de ce qu’avait fait Carbillet. Il détruisit ce qu’il put de son œuvre, inaugura une politique nouvelle, écouta avec complaisance ce qu’on vint lui raconter sur le maître si redouté lorsqu’il était présent et qu’on attaquait parce qu’il voguait vers la France. Peut-être même encouragea-t-il les féodaux à rédiger un cahier de revendications, d’accusations contre Carbillet et à l’aller présenter à Sarrail…
Les féodaux partirent pour Beyrouth.
Le rideau venait de se lever sur la tragédie.
Sarrail ne reçut point les délégués. Ce fut le prétexte que prirent nos ennemis pour déclencher leur attaque.