La Confidence de l’Émir

On m’avait dit :

— Il est un homme, en Syrie, qui pourrait, s’il le voulait, vous confier des choses bien intéressantes sur la révolte des Druses. C’est un Attrache, le propre cousin de Soltan, l’émir Saïd Fahrès-bey-el-Attrache. Ami de la France qu’il a toujours servie loyalement il a dû quitter Dibine, son village natal, au début de l’insurrection à laquelle il ne voulait point participer. Il vit, avec son fils, à Bosra-eski-Cham. Allez le voir.

« Homme sage et pondéré, il fut, de la part de Fayçal et de ses agents, l’objet de mille sollicitations qu’il repoussa, de mille tracasseries qu’il subit avec sérénité. Ni la prison, ni la spoliation de ses biens, ni les attentats dirigés contre lui n’eurent raison de sa fidélité à notre cause. Allez le voir.

« De Beyrouth à Bosra, en passant par Damas, vous ne mettrez guère que quatre ou cinq jours. »

L’évaluation était optimiste. J’ai dû consacrer une semaine à ce voyage. Qu’importe le temps, d’ailleurs, puisque me voici dans le Haouran, et si près de Soueïda-la-Noire que j’aperçois à l’œil nu ses jardins, ses maisons, sa citadelle.

L’Émir, prévenu de mon arrivée par le commandant militaire de Damas, a envoyé ses amis, les notables de Bosra, me chercher à la gare.

— Que le visiteur français soit le bienvenu autant qu’il a plu sur notre pays durant ces derniers jours !

C’est par ces paroles toutes bibliques qu’on me salue.

Je pense à la quantité d’eau tombée, depuis mon départ de Beyrouth, à l’immense lac boueux que j’ai dû traverser pour venir jusqu’ici. Et je me rends compte que le compliment n’est pas mince !

Montés sur de magnifiques chevaux aux harnachements brodés de laine, de soie, d’argent, d’or, ces hommes, dont la barbe et les longs cheveux flottant sur les épaules sont passés au henné, dont les mains paraissent gantées sous les tatouages, dont les paupières sont largement bleuies par le koheul et les joues rosies par le fard, se livrent en mon honneur à une ardente fantasia de l’autre côté de la voie.

Ils s’excitent en poussant de grands cris, puis reviennent au galop vers moi, qu’ils escortent au pas jusqu’à leur village situé à quelques centaines de mètres de la gare.

Comment dire la diversité et l’intensité des impressions ressenties durant cette marche ?

A chaque pas, je croise des hommes dont le visage est celui des Disciples et des Apôtres. Vingt fois je vois Jésus se dresser devant moi sous la coiffe bédouine, et vingt fois la Vierge, vêtue d’une longue robe de toile bleue, marchant à côté d’un petit âne chargé d’amphores.

Et puis, allant d’émotion en émotion, j’ai la surprise, en cheminant sous l’implacable pluie à travers les rues de cette pauvre ville, construite en lave noire, aux confins du désert, d’admirer des portiques pompeux, de fières colonnades aux chapiteaux corinthiens, un théâtre antique, des thermes, les ruines d’une mosquée édifiée par Omar et celle d’une église où Mahomet rencontra le moine chrétien Bahira qui l’initia à la vie mystique et fut, sinon l’auteur, du moins l’inspirateur du Coran.

Civilisation latine ! Christianisme ! Islam ! que de souvenirs !

Mais ce n’est pas de souvenirs, d’archéologie, d’histoire religieuse qu’il s’agit aujourd’hui, puisque c’est la guerre, puisque le canon tonne, puisque tout le long de la voie ferrée contournant le Djebel, j’ai pu voir nos soldats de France et d’Afrique, campés, prêts à l’action, sous le marabout, la guitoune, ou des abris construits, de leurs mains industrieuses, avec des pierres volcaniques ramassées dans la plaine et jointes, selon la mode du pays, avec de la terre gâchée…

Que suis-je venu chercher ici ? Une parcelle de vérité, s’il se peut, auprès d’un homme assez loyal pour que je lui accorde confiance, et dont on m’a affirmé qu’il est instruit des causes ayant amené ses frères à nous faire la guerre.

On me dit :

— L’Émir vous attend à la médafé[9].

[9] Maison commune.

J’arrive peu après devant une maison basse, construite en lave, à la porte de laquelle paraît un homme d’une cinquantaine d’années, aux fortes moustaches noires, portant sur sa robe la croix de la Légion d’honneur, et qu’accompagne un adolescent qui, à mon intention sans doute, s’est vêtu à l’Européenne : complet veston fantaisie, souliers vernis et mouchoir de soie !

Nous échangeons un salut avec l’Émir. Nos mains s’étreignent.

Il a un visage intelligent et réfléchi. Son regard est droit, son geste mesuré, son port digne.

Les cavaliers qui m’ont escorté sautent à terre. Nous pénétrons dans une grande et longue salle voûtée, sans fenêtre. Aussi, bien qu’il fasse grand jour au dehors, plusieurs lampes à pétrole sont-elles allumées.

Quel décor ! Imaginez une arcade de pierre noircie par les ans, murée au fond, qu’aucun meuble ne garnit et dont le sol est couvert de tapis.

Au centre, une fosse d’un mètre cube environ, pleine de braise en ignition et autour de quoi sont disposés des bouilloires de cuivre jaune, des mortiers de bois, des brûleurs, tous les ustensiles nécessaires à la préparation du café.

L’air glacé et la pluie m’ont transi. L’Émir me fait asseoir près du foyer, s’accroupit à mon côté, me sert le café de ses mains. Mes compagnons de tout à l’heure prennent place sur les matelas et les coussins disposés le long des parois de la salle. Bientôt, d’autres notables, vêtus de capes noires, blanches, rouannes, coiffés du voile maintenu sur la tête par le triple bourrelet, viennent les rejoindre. Ce sont les vieillards qui n’ont pu se rendre jusqu’à la gare. Tous ont de beaux visages de patriarches et leurs barbes sont d’argent comme celle de Booz. L’interprète me confie l’âge du doyen (quatre-vingt-huit ans) qui, arrivé si près du terme de sa vie, conserve encore la coquetterie de se faire les yeux !

Timidement, peureusement, des enfants que la présence d’un visiteur français intrigue fort pénètrent un à un dans la médafé. Ils sont bientôt plus de cinquante qui vont s’accroupir sur les tapis entre les pieds des hommes.

C’est une assistance bien nombreuse à mon gré. Encore que je ne regrette pas le spectacle qui m’est offert, j’aurais préféré voir l’Émir seul à seul.

Mais quoi ! C’est pour m’honorer qu’on a convoqué semblable assemblée. Me conformer aux traditions de mes hôtes est vraiment le moins que je puisse faire.

Je sais que maints discours vont être prononcés, que chacun des assistants va prendre la parole, me dire ce qu’il pense des événements actuels et de leur origine. C’est l’Orient ! Je suis prêt. Les harangues commencent.

Bien entendu, je reçois d’ardentes déclarations d’amour à l’adresse de ma patrie, et j’apprends que tous ces hommes faits, tous ces vieillards, tous ces enfants aussi attendent l’entrée de nos colonnes dans le Djebel. Ils l’attendent « comme la terre sèche attend l’eau du ciel ».

Que retenir de cette étrange confession collective ? Rien ou presque. Il n’en est pas de même de celle que l’Émir, m’accueillant dans sa maison, me fit le soir.

— On a dit, on a écrit que le capitaine Carbillet est cause de la révolte. C’est une légende. Cet officier qui, étant homme, ne manque certainement pas de défauts, a beaucoup fait pour mon pays qu’il aimait. Je le considère comme un excellent administrateur et comme le bienfaiteur du Djebel.

J’ai demandé :

— Comment expliquez-vous les plaintes formulées contre l’ancien gouverneur par les chefs druses, et singulièrement par les membres de votre famille ?

— Mes pairs reprochaient à Carbillet, dont l’administration était démocratique, d’avoir diminué leur influence personnelle et fait régner l’égalité dans la région.

« Tant qu’il fut à son poste, ils se courbèrent sous sa loi — peut-être un peu rude, à dire vrai. Mais, dès qu’il fut en permission, ils profitèrent de cette circonstance pour porter contre lui des accusations dont la plupart sont calomnieuses. C’est pour moi un devoir de le déclarer hautement à la Presse française, le jour que, pour la première fois de ma vie, je me trouve en sa présence.

L’Émir médita un assez long temps et poursuivit :

— Oui ! Les dissidents ont pris prétexte de l’administration de Carbillet et du fait que le général Sarrail refusa de les recevoir pour entrer en lutte contre la puissance mandataire. Mais ils y étaient décidés depuis longtemps.

« Deux mois avant la rébellion de Soltan, je fus avisé, par mes informateurs de Transjordanie, qu’un mouvement général contre la France était préparé sur la totalité des territoires commis à sa tutelle.

« J’en avertis immédiatement les autorités militaires de Damas. Elles ne tinrent aucun compte de ma communication[10].

[10] Comment ne pas s’étonner que nos services de renseignements n’aient pas fait état de l’information que leur donnait l’Émir Fahrès-bey-el-Attrache ? Et comment ne pas signaler que ce n’est pas la seule faute grave qu’on leur puisse reprocher ?

Le 10 décembre 1924, c’est-à-dire plus d’un an avant l’arrivée de Sarrail, ne recevaient-ils pas d’un de leurs agents, familier de Mustapha-el-Khalil, chef de bandes transjordaniennes, une confidence dont on trouve la trace dans leurs archives, mais que, sans doute, ils jugèrent négligeable puisque jamais ils ne la communiquèrent au commandement.

« J’avais assisté, déclara cet agent, à toutes les réunions qui se tinrent chez Mustapha en juin et juillet. Il avait à sa disposition plusieurs bandes dont une sous ses ordres directs.

« Le rôle de ces bandes était de jeter le trouble en Syrie. Il fut décidé que, dès leur entrée en action, les Druses se soulèveraient. Mustapha attaqua les Français vers Deraa. Il fit plusieurs opérations entre le 1er et le 10 août, puis attendit les renforts druses qu’on lui avait promis et que Soltan Attrache devait commander. Ils ne vinrent pas.

« Tout ce mouvement était organisé par Riza Pacha Rikabi. »

Qui est Riza Pacha Rikabi ?

Un ancien ministre de Fayçal actuellement premier ministre d’Abdhalah, roi de Transjordanie. Ennemi acharné de la France, en constantes relations avec le Comité syro-palestinien du Caire, disposant d’armes et de capitaux importants, on le trouve mêlé à tous les mouvements dirigés contre nous par les Arabes fanatiques de Damas et les Druses.

« Or, mon renseignement était sérieux, puisque, en octobre, à quelques jours d’intervalle, les événements du Djebel se produisaient ; puisque, à Hama, ville distante de Soueïda d’environ 500 kilomètres, et administrée par un officier d’élite, le commandant Coustillières, contre qui nul ne formula jamais de critiques, les musulmans fanatiques se soulevaient ; puisque, enfin, les bandes pillardes pénétraient dans Damas.

« Que l’on ne parle pas de coïncidences. Ces trois incendies n’éclatèrent pas spontanément.

« Des Damascènes, des Transjordaniens, des Syriens d’Égypte, encouragés, dans la sourde lutte qu’ils soutiennent contre votre pays, par les agents de la grande puissance étrangère que vous savez, les ont allumés. »