La Révolte druse

Sarrail a refusé de recevoir les délégués druses. Et même, il a fait arrêter plusieurs d’entre eux pour les envoyer en résidence forcée à Palmyre[11].

[11] Qui étaient ces délégués que, reprenant un passage d’une lettre de l’Émir Fouad Arslann, l’Écho de Paris présentait en ces termes à ses lecteurs : « Ils étaient quarante chefs et des plus grands, sauf le Sultan Pacha-el-Attrache qui n’accompagnait pas la délégation… Ce sont les amis de la France qui représentent l’élite de leur pays. »

Voici : sur ces quarante délégués qui, d’ailleurs, n’étaient que de trente et un, six seulement appartenaient au Conseil Représentatif. Aucun des quatre chefs religieux ne les accompagnait. On remarquait dans leurs rangs deux des assassins d’un lieutenant français attiré en 1922 dans un guet-apens et massacré, en même temps que deux sous-officiers, par Soltan-el-Attrache et ses hommes, trois francophobes notoires mis en résidence forcée par les précédents Hauts-Commissaires, deux représentants du peuple non réélus aux élections prescrites par Weygand, un voleur et trois fonctionnaires ou officiers révoqués.

Peut-être admettra-t-on que Sarrail avait quelque raison de ne témoigner qu’une estime assez limitée à « ces hommes d’élite, à ces véritables amis de la France » et de donner l’ordre d’en arrêter quelques-uns pour les envoyer en résidence forcée à Palmyre, lorsqu’il lui fut rendu compte que ces messieurs commençaient à s’agiter.

S’il est regrettable que, pour faire procéder à cette opération, il ait cru devoir recourir à une feinte assez inélégante, c’est montrer beaucoup de naïveté que d’avancer, ainsi que l’écrit M. de Kérilis : « Ce guet-apens est sans précédent dans notre histoire coloniale et même dans notre histoire. »

Rassemblons, je vous prie, quelques-uns de nos souvenirs de guerre sur les Théâtres Extérieurs et n’insistons pas.

Soltan-el-Attrache, qui s’est bien gardé de venir à Beyrouth, car il accorde tous ses soins à préparer l’insurrection, entre en action avec ses bandes. La garnison française de Soueïda est assiégée dans la citadelle. Déprimés, malades, décimés par le feu de l’ennemi, nos soldats ne sont ravitaillés que par avions.

Il faut aller les délivrer.

Sarrail charge de cette mission le général Michaud.

Celui-ci va écrire, dans les annales de nos expéditions lointaines, une page aussi sombre que celle qui perpétue le souvenir du désastre de Lang-Son.


Officiers dont j’ai lu les rapports, les lettres, écouté les récits. Soldats qui exhalez votre colère, votre dégoût, votre honte par de si violentes, de si pathétiques imprécations lorsque vous évoquez vos camarades mutilés, saignés comme bêtes de boucherie, arrosés de pétrole et brûlés vifs par le Druse, parce que le chef sous les ordres de qui l’on vous avait placés ignorait son métier, vous ne comprendriez point qu’après vous avoir posé tant de questions, vous avoir écoutés avec tant d’émotion, pris tant de notes sous vos yeux, j’aie tu ce que j’appris de vous.

Et quoi qu’il m’en coûte, car, en dépit de certaines réserves, j’ai de l’admiration pour le soldat, que, trois années durant, je vis, en Macédoine, faire face à des difficultés sans nombre et les surmonter toutes, je suis bien forcé d’écrire que, en définitive, la responsabilité du désastre de Soueïda incombe à Sarrail.

Qui a chargé le général Michaud d’aller délivrer ceux des nôtres demeurés captifs et harcelés par l’ennemi dans la vieille citadelle de Soueïda ?

Sarrail ! Or, il ne devait pas ignorer que son subordonné était incapable de remplir cette mission et, pour parler tout à fait net, que rien, dans sa carrière, si heureuse, si rapide, ne l’avait préparé à se voir confier tel commandement, conférer tel honneur.

Sarrail connaît Michaud. Il sait qui est Michaud. Il sait qu’en 1915, quand lui, Sarrail, partit pour la Macédoine, où il allait succéder au vieux père Bailloud, il emmenait avec lui, parmi d’autres officiers, certain petit chef de bataillon de chasseurs à pied qu’il aimait entre tous pour sa grande insignifiance, son manque de caractère et dont, par la suite, il fit successivement un lieutenant-colonel, un colonel, un général, un chef d’état-major, un chef d’état-major général des armées alliées en Orient.

Magnifique avancement ! Magnifique surtout si l’on considère que celui qui en bénéficia ne quitta pas une seule fois son bureau, toujours si méticuleusement tenu en ordre, de Salonique.

Sarrail sait — et il n’est pas le seul ! — que Michaud possède tout juste les qualités qu’on est en droit de réclamer d’un officier d’administration à quatre galons, qu’il est particulièrement idoine à manier gomme, grattoir et sandaraque et, comme pas un, à mouler la bâtarde.

Oui, Michaud est apte à tout cela et même à corriger les fautes d’orthographe d’un rapport de gendarme, mais pas à faire la guerre !

— Pardon ! dira-t-on. Quand Sarrail fut relevé de son commandement en Orient, Michaud, se rendant compte qu’il n’avait plus ni grades ni décorations à récolter à Salonique, se fit rapatrier. On lui confia alors une division sur le front de France. Et il ne la conduisit pas si mal !

Certes, mais il s’agissait d’une division encadrée, placée en sous-verge, et dont le chef n’avait strictement qu’à exécuter les ordres qu’on lui donnait.

D’ailleurs, en France, Michaud avait conservé ses habitudes bureaucratiques, ses petites manies d’Orient. S’il ne portait point de manches de lustrine, il ne manquait jamais, quand il arrivait au travail, de placer avec beaucoup de soin, sur son képi, une housse pare-poussière et il continuait à user de deux plumes : une dont il se servait pour rédiger et l’autre, sensiblement plus grosse, qu’il utilisait pour calligraphier sa signature.

Ah ! Michaud, Michaud, quel guerrier vous faites, et comme Sarrail fut mal inspiré le jour que, voulant vous donner l’occasion d’un nouvel avancement, il vous permit (vous alliez exercer pour la première fois votre métier de chef) de vous élancer sur la route de Soueïda, où vous deviez tout perdre, tout, fors la vie…

Quelle responsabilité votre bienfaiteur obstiné assuma, ce jour-là, devant le pays !

Une responsabilité égale à celle du gouvernement qui fit de Sarrail un Haut-Commissaire en Syrie.

J’entends encore le chant de triomphe lancé alors par tout le chœur des partisans.

On avait réparé une grande injustice ! On avait donné au général républicain la compensation que, par d’éclatants services, il méritait. Le Régime s’était réhabilité !

Les hommes qui connaissaient Sarrail autrement que pour l’avoir entendu en réunions publiques étaient sûrs qu’il allait à un échec. Dans ce nouveau poste, comme dans tous ceux qu’il avait occupés, il « aurait des histoires ». Sa présence en Syrie serait l’occasion de tels incidents qu’il faudrait le rappeler. Cette aventure, dans laquelle des amis inconsidérés le lançaient, serait sa dernière aventure. Elle marquerait tristement la fin d’une carrière cahotée, riche de pages magnifiquement éclairées, obscurcie de quelques ombres, mais, somme toute, glorieuse !

Que n’a-t-on laissé Sarrail jouir en paix d’un repos bien gagné ? Que n’a-t-on maintenu Weygand en place ?

Certes, la révolte des Druses eût éclaté. Certes, un détachement des nôtres eût été vraisemblablement investi dans la citadelle de Soueïda. Mais ce n’est point Michaud qu’on eût envoyé pour le délivrer !