La Formation de la colonne Michaud
Pourquoi faut-il qu’arrivé au terme de mon enquête sur les causes qui amenèrent les douloureux évènements du mois d’août 1925 et sur ces événements eux-mêmes, il me faille conclure par un réquisitoire ?
Pourquoi faut-il qu’après avoir étudié tant de pièces officielles, lu tant de rapports et de lettres émanant d’officiers ayant fait partie de la colonne envoyée pour délivrer Soueïda je sois forcé d’écrire : le général Michaud a été inférieur à sa tâche. Il n’a pas su monter l’opération dont il était chargé. A aucun moment il n’a commandé sa colonne. C’est lui qui, par son insuffisance, son ignorance des conditions dans lesquelles doit se comporter un groupe mobile, est responsable du désordre qui régna parmi ses troupes et de leur défaite.
Au moment où celle-ci se dessina, il n’eut aucune des qualités : stoïcisme, calme, générosité qu’on peut attendre d’un chef malheureux. Et quand il eut échappé au désastre où tant de ses officiers, tant de ses hommes avaient péri, il ne songea qu’à faire porter à autrui la responsabilité de son échec.
— On m’avait donné un bâton pourri, aurait-il dit en parlant de la troupe placée sous ses ordres.
A-t-il vraiment prononcé ces mots ? Je l’ignore. Ce que je sais, c’est qu’il s’est plaint avec amertume de ce que les moyens mis à sa disposition aient été insuffisants pour lui permettre de remplir sa mission.
Pourquoi l’a-t-il acceptée ?
Est-ce pour obéir à son chef et ceci, en dépit de ce principe militaire intangible, principe reconnu par Napoléon lui-même, que nul n’est tenu d’entreprendre une action s’il juge ne point disposer des moyens nécessaires pour la mener à bien ?
N’est-ce pas, au contraire, pour trouver une étoile sur la route de Soueïda, comme on le dit ouvertement dans toute l’armée du Levant, où l’on parle de la nervosité qu’il laissait paraître depuis qu’il avait entrevu l’éventualité d’un nouvel avancement ?
Au surplus, c’est le général Michaud lui-même qui forma sa colonne. Tout ce qu’on put prélever sans danger sur la totalité des forces françaises en Syrie lui fut confié.
Savez-vous, par exemple, ce qui restait d’artillerie en dehors de la zone des opérations ? On peut l’écrire aujourd’hui sans inconvénient : une batterie de 65 à Deir-ez-Zor, face au désert, et une demi-batterie de 75 à Alep !
Le général Michaud voulut de l’artillerie lourde ? On improvisa pour lui une batterie de 105. Un officier d’état-major lui ayant demandé à quoi il envisageait de l’employer, il répondit :
— A pilonner, Monsieur !
A pilonner quoi ? L’ennemi ne dispose point d’artillerie. Ses organisations défensives sont inexistantes. Il abandonne avant le combat la plupart de ses villages et ceux-ci, faits de blocs de pierres, de dalles basaltiques, sont pratiquement indestructibles, l’expérience l’a démontré.
A la rigueur, on pouvait utiliser la portée du 105 pour l’interdiction des points d’eau. Or c’est le seul emploi qui n’en a pas été fait !
Donc, le général Michaud disposait de tout ce qu’il avait été possible de lui donner.
— Mais, dira-t-on peut-être, en reprenant les accusations portées contre Sarrail, qui, « pour faire sa cour au Gouvernement », aurait renvoyé volontairement des unités en France, à qui la faute si l’armée du Levant était si pauvre ?
Qu’il me suffise, pour répondre à l’objection de citer la note de service du ministère de la Guerre (No 9625/1, 20 septembre 1924) prescrivant de ramener l’effectif de l’armée du Levant à un chiffre voisin de 20.000 hommes. L’aménagement des effectifs résultant de ces prescriptions devait être et fut réalisée à la date du 25 décembre 1924.
En résumé, les réductions prévues étaient effectuées au départ de Weygand. Mais en juin 1925, sur la demande du ministère, Sarrail envoyait au Maroc un bataillon de tirailleurs qui fut remplacé par un bataillon de chasseurs-mitrailleurs non instruits (bataillon Aujac)[12].
[12] C’est à cette unité de laquelle, encore qu’il l’ait nié par la suite, il connaissait la faiblesse, que le général Michaud confia la garde de son convoi, c’est-à-dire de la partie centrale, de la partie vitale, essentielle de la colonne, celle autour de laquelle tous les éléments composant celle-ci devaient se grouper.
Ayant obtenu tout le monde, tout le matériel qu’il voulait et même cette artillerie lourde qui ne devait lui servir de rien, le général Michaud enrichit sa colonne de nombreux impedimenta : caisses d’archives, de comptabilité, machines à écrire, etc. Dix-huit mulets transportaient les bagages du Q. G. !
Mais jamais Michaud n’inspecta ses troupes.
La première fois qu’il prit contact avec elles, ce fut à Ezraa, le 1er août, à la veille de l’action.
Il arrivait de Damas en avion.
Il réunit les officiers qui allaient combattre et les passa en revue. Deux d’entre eux ne portaient pas d’éperons. Il leur en fit l’observation avec aigreur et donna, pour le lendemain, l’ordre du départ.
Certains éléments venaient de rester deux jours sans pain et sans vin. De même, les Malgaches n’avaient pas touché de riz.