Le Désastre de Soueïda

Le général Michaud a donné l’ordre du départ. Le plus grand désordre règne. Tout le monde commande. Personne ne sait le rôle qu’il doit jouer.

Le général Michaud a donné l’ordre du départ, Mais il n’a oublié qu’une chose : faire avertir le commandant Aujac, chargé du convoi — du cœur même de la colonne.

Je lis dans une lettre poignante d’un rescapé :

« A l’heure où les premiers éléments s’ébranlaient, le bataillon Aujac n’était pas informé de ce que le jour J (premier jour de l’opération) était fixé. Les officiers étaient en pyjama. »

Il est bon de noter que le mot « convoi », le seul qui, plus tard, sera employé sur le terrain par tout le monde (général compris) ne figure même pas dans l’ordre d’opérations.

Dans ce document, il est fait seulement mention (ordre J, plus I, première partie, § XI) de la « réserve » dont le mouvement est réglé comme celui d’une unité de manœuvre et avec laquelle doit progresser le poste de commandement, ce qui, d’ailleurs, ne se produisit point puisque, jamais, le général Michaud ne marcha avec cette « réserve » et que, nouveau Soubise, il la perdit !

Si le commandant au groupe d’artillerie est un peu mieux renseigné que son camarade, il a été averti si tard qu’il n’a pas eu le temps matériel de faire préparer son convoi de munitions !

Le général Michaud a donné l’ordre du départ !

Dans le plan qu’il a conçu, tout est prévu comme s’il était question d’une opération genre prise de Douaumont, à exécuter sur le front français, contre un ennemi fixe, par une unité encadrée. Or, il s’agit de la manœuvre d’un groupe mobile, manœuvre classique, pratiquée depuis Bugeaud sur tous les territoires d’opérations extérieures !

Qu’importe ! L’ordre de mouvement contient cette indication évidemment précieuse :

« Se reporter aux articles de X à Y du règlement de manœuvre 2e partie et à l’exercice sur la carte de Montdidier. »

Vous marquez quelque surprise à voir mentionner le nom de Montdidier à l’occasion d’une opération dans le Djebel, contre les Druses ? Apprenez donc que, pendant tout l’hiver 1924-1925, les officiers de l’armée du Levant, appelés à combattre dans le désert et dans la montagne, durent, par l’ordre du général Michaud, se livrer au Kriegesspiel sur la carte de la Somme !

La colonne avance.

Au nord de la route, de nombreuses crêtes offrent à l’ennemi des abris efficaces situés à 1.500 mètres, à 1.000 mètres même de l’axe de marche. Aucune mesure de sécurité n’est prévue de ce côté où, pourtant, l’aviation signale des rassemblements et d’où partira, plus tard, l’attaque contre le convoi.

Un officier d’état-major signale cette lacune au général.

— Les autos-mitrailleuses se chargeront de ça, dit-il.

Et comme il est pressé, il accélère le mouvement.

Enfin, l’on arrive à la première étape : Bos-el-Hariri. Le général Michaud se sépare de ses troupes, de son état-major. Il laisse tout son monde au bivouac. Il monte en avion. Il va coucher à Ezraa.

C’est là que se trouve la base. La confusion règne dans l’organisation du ravitaillement. Le commandant de cette unité, qui ne figure même pas parmi les destinataires des ordres d’opérations, ne sait ce qu’il doit faire.

Le général Michaud, que, à ce moment, on peut comparer au grand Condé, dort.

Le lendemain, lorsque le jour paraît, les troupes voudraient bien recevoir des instructions. Les officiers tentent vainement de découvrir le commandant de la colonne. Or, vous le savez, il n’est pas avec son état-major, et, bien entendu, celui-ci ne peut se substituer au chef absent.

Où est-il, le chef que chacun réclame ?

Un peu partout. Sauf à sa place. On l’aperçoit, vers 8 heures, perdant vingt minutes à chercher lui-même des attelages pour six arabas qui en sont privées. Vers midi, sur un autre point de la route, il fait arrêter son auto pour ramasser une caisse d’obus.

En réalité, la colonne n’est pas commandée.

Elle s’ébranle. Le convoi ne démarre pas. On y envoie des agents de liaison pour lui ordonner de suivre. Mais on ne s’assure pas que l’ordre est exécuté. Et l’on commet cette faute impardonnable de poursuivre la marche en avant. Le soir, vers 17 heures, les éléments avancés arrivent en vue de Soueïda dont on voit la citadelle se profiler au loin sur le ciel. Et l’on se félicite du succès tactique remporté. La manœuvre élaborée sur la carte de Montdidier a pleinement réussi !

Oui, mais, à 18 heures, un officier d’état-major survient. Il rend compte de l’attaque du convoi !

— La situation est tragique, dit-il.

Le général dépêche le colonel Raynal à l’arrière pour y recueillir des renseignements, Puis il tente d’y aller lui-même. Tous deux reviennent, peu après, atterrés.

On dresse le bivouac dans une sorte de cuvette dont on ne prend même pas la peine de faire occuper les crêtes. L’issue vers Soueïda, c’est-à-dire vers l’objectif à atteindre, c’est-à-dire vers l’ennemi, n’est pas gardée.

« C’est miracle, écrit l’officier rescapé dont j’ai cité la lettre que, cette nuit-là, toute la colonne n’ait pas été massacrée au bivouac. »

Vers minuit, le général Michaud décide d’accorder aux troupes une journée de repos, le lendemain. Puis il décide de laisser une garnison à Mezraa et de marcher sur Soueïda. Puis il décide de continuer avec tout son monde sur Soueïda. Mais, vers cinq heures, il se ravise, tient un conseil de guerre avec ses officiers et décide qu’on retournera sur Ezraa.

Un ordre est rédigé dans ce sens (on oublie d’y mentionner l’artillerie) puis on rapporte cet ordre pour le remplacer par un autre qui ne comporte d’ailleurs aucune prescription de détail.

Des coups de feu éclatent. Un grand nombre d’hommes et d’animaux sont blessés.

Il eût fallu, à ce moment, monter une manœuvre et assurer le débouché du défilé dans lequel on allait engager la colonne. On chercherait en vain, dans l’ordre ci-dessus mentionné, et qui figure dans le journal de marche, la moindre idée de manœuvre.

Une fois encore, la colonne s’ébranle dans le plus grand désordre. La route est vite embouteillée. La fusillade de l’ennemi arrête nos éléments de flanc-garde qui refluent en désordre sur la route ainsi que les Syriens et les Malgaches du convoi. C’est la panique.

Je cite toujours la lettre de l’officier rescapé :

« Conducteurs du convoi et de l’artillerie coupent les sangles et les traits pour enfourcher les mulets, s’enfuir. Les Druses tirent sans relâche. Ils montent sur les autos, les incendient, mutilent et achèvent les blessés. Le commandant Soudois, le capitaine Faur, les lieutenants Pelloux, Pegulu, Bestagne, Tchervre, et beaucoup d’autres sont tués. »

Où est le général Michaud ?

Dans une auto-mitrailleuse qui le ramène à Ezraa sain et sauf.

Et sans doute parfaitement calme, puisque, quelques jours plus tard, il prend le soin de dresser de sa main, qu’il a belle, l’état de ce que, personnellement, il a perdu dans la bagarre et que, dans ce document, il n’omet de faire figurer ni un paquet de bougies, ni une douzaine de boîtes d’allumettes, ni, pour cent francs, une cantine que, dit-on, il a fait confectionner quelque temps auparavant, à titre gratuit, par un des services de l’armée.

Dommages de guerre !

Décidément, le général Michaud excelle à dresser le compte des siens[13].

[13] On peut même le considérer comme un professionnel de ces travaux d’écriture.

*
* *

Sarrail a eu entre les mains les documents dont je me suis servi pour écrire ce qui précède. Il n’ignore rien des circonstances dans lesquelles se produisit le désastre du 3 août. Pourtant il s’irrite et tonne lorsqu’on ose, en sa présence, juger avec sévérité le vaincu de Soueïda. Il le couvre !

Il se solidarise avec Michaud.

Précisément parce qu’on ne l’assume pas volontiers dans le militaire, où la tradition exige que, par ricochet, toute faute tactique, stratégique, administrative, retombe sur la tête du dernier muletier, cette attitude force le respect.

Mais — Sarrail le sait-il ? — ce n’est pas ainsi que les soldats et les officiers de son ancienne armée espéraient le voir agir.

Conscients d’avoir été menés au combat par un chef dont le moins qu’on en puisse dire, c’est qu’il fut insuffisant, ils estimaient que ce chef devait être déféré au Conseil de guerre et que si, par esprit de solidarité, ses pairs l’acquittaient, sa mise d’office à la retraite s’imposait.

Ainsi eût-il enfin été placé dans l’heureuse impuissance de nuire.

Ils attendaient que Sarrail prît l’initiative de demander lui-même des sanctions contre son subordonné.

Je ne saurais dire quelle fut leur douleur lorsqu’ils apprirent que Sarrail entendait couvrir Michaud, ni quelle fut leur indignation quand la nouvelle leur parvint que Michaud venait de recevoir un commandement.

— Le Patron n’a pas fait son devoir envers l’armée du Levant, m’ont dit maints officiers qui servirent sous lui à Verdun, en Albanie, en Macédoine, en Syrie.

*
* *

Et maintenant, il me reste à poser quelques questions :

Est-il vrai que le général Michaud excipe du fait que, par une omission du troisième bureau de l’état-major de Beyrouth, la transmission manuscrite du rapport Aujac n’a pas été enregistrée, pour prétendre que cette pièce ne lui est jamais parvenue ?

Est-il vrai qu’étant donné l’importance du document et l’urgence qu’il y avait à ce qu’il parvînt au commandant de colonne, un officier d’état-major[14], partant pour Damas, se le vit confier avec mission de le remettre aux mains du général ?

[14] Capitaine Georges Picot.

Cette mission fut-elle remplie ?

Si non, pourquoi ?

Y eut-il volonté, accident ou oubli ?

Est-il vrai que le général Michaud affirme n’avoir appris qu’après coup, c’est-à-dire sur le terrain, l’insuffisance combative des troupes constituant le bataillon Aujac ?

Est-il vrai qu’à Damas, dans la soirée du 29 juillet, au cours d’une réunion des officiers supérieurs et des chefs de service, le commandant Aujac répéta verbalement les termes de son rapport et qu’alors le général Michaud prononça ces mots : « Ne vous faites nul souci, votre unité n’aura pas à intervenir » ?

— Est-il vrai ?…

Mais à quoi bon allonger ce questionnaire ?

Concluons par cette phrase qui est sur les lèvres de tous les officiers et soldats du Levant dont les camarades sont tombés sur la route de Soueïda :

« Une enquête sur le rôle du général Michaud s’impose, c’est seulement lorsqu’elle sera ordonnée que nous retrouverons notre tranquillité d’esprit. »

Mais cette enquête devra être confiée à une Commission composée de civils, et ayant pleins pouvoirs pour se faire ouvrir les dossiers, tous les dossiers, procéder à tous les interrogatoires[15].

[15] L’enquête réclamée, avec tant de naïveté par l’armée du Levant, ne fut pas ordonnée. Le général Michaud, on l’a vu, reçut un nouvel avancement !

Intermezzo
Monsieur Robert
Directeur des Maisons militaires

Vente, gresle, gelle, j’ay mon pain cuit !

François Villon

Hôtel de Derâa !…

S’il fallait qu’un jour je revienne vous voir, mes amis du bled, vous dont jamais je n’oublierai l’accueil, faites quelque chose pour moi.

Ne me laissez pas aller dormir à l’hôtel de Derâa.

Permettez que je partage la tente de « Monsieur Tiraillou ». Ou donnez-moi une couverture de troupe. J’irai m’étendre sur le ciment de la salle d’attente de la gare, parmi les Bédouins et Bédouines. Mes frères du désert sont sales, magnifiquement loqueteux, et toute la vermine connue les habite, je le sais.

Mais tout vaut mieux, oui, tout, que cette chambre gluante, empuantie, où j’ai passé la nuit, que ce lit sur lequel on ne me retirera pas de l’idée, qu’une heure avant mon arrivée, se liquéfiait un cadavre qu’on a enlevé et jeté à la voirie pour me donner sa place.

La nuit est encore close lorsque je quitte ce dépôt mortuaire. Il pleut. Il pleut comme il pleuvait hier, comme il pleuvra demain et tous les jours qui suivront. Je patauge dans un lac de boue glacée.

Dans le noir, une lueur soudaine d’incendie ou de volcan. Un bruit grondant. Des halètements. Le volcan lançant des fumées rousses, soufrées, verdegrisées se met en marche. Il vient sur moi : je me trouve sur la voie ferrée où manœuvre la locomotive du train qui doit m’emporter vers Bosra.

Des quinquets s’allument.

Le quai se peuple d’ombres mouvantes. Je distingue des visages basanés aux rudes moustaches, des fronts barrés par la triple couronne de poil de chameau, de fins mentons tatoués, de beaux yeux d’émail. Bédouins et Bédouines ont quitté la salle d’attente qui leur servit de dortoir. Ils traînent leurs paquets sur le quai, s’accroupissent avec leur marmaille dans la boue, sous l’inexorable pluie. Les mères étouffent, dans les plis de leurs robes, les cris de tout petits qui pleurent.

Le train se range le long du quai. On a accroché un wagon plat sur quoi s’empilent des sacs à terre. C’est le poste roulant pour la section d’infanterie de protection.

Les Bédouins se lèvent. Hommes, femmes, enfants, ballots s’entassent dans les compartiments.

Des bandes cuivrées et vert d’eau paraissent à l’horizon. Le jour va poindre sur le bled fangeux semé de pierres volcaniques.

Un cri, très long, lancé d’une voix de tête. Puis une mélopée désespérée qui semble ne devoir jamais finir. Ces accents me sont familiers. Que de fois, au petit matin, en Anatolie, en Égypte, en Macédoine, ils ont frappé mon oreille ! Mais toujours ils suscitent en moi la même émotion. Je lève les yeux. Dans l’aube incertaine, je cherche le minaret d’où tombe ce pathétique appel à la prière. A peine si son sommet, en forme de chapeau d’Annamite, dépasse le toit de la gare. Humble minaret de bois d’une misérable mosquée de village !

Penché sur la rampe, le muezzin continue de s’égosiller : « Allahou akbar… »

— Il en a de la santé, le frère, de gueuler comme ça sous une flotte pareille !

« Mouhammedour-rasoûlou-llâh… »

— Tu me la copieras !

Des rires : les hommes de la section de protection essaient d’oublier le froid cruel, la pluie, l’exil, les camarades morts, de ne pas penser aux colonnes prochaines dont ils feront partie.

— C’est vous qui en avez une santé de pouvoir rigoler, clame une voix impérieuse et terrible. Moi j’en ai marre !… J’étais le 3 août sur la route de Soueïda avec Michaud !… J’ai vu égorger et brûler les copains !… Depuis, je ne veux plus rien savoir… On ne m’aura plus !…

Ces accents aussi me sont familiers ! Accents du soldat exilé que le cafard tourmente !

Lancé à toute volée, un fusil tombe sur le quai. C’est celui de l’homme qui a été sur la route de Soueïda, avec le général Michaud et qui, depuis ce jour, n’a plus envie de rire…

Un de ses camarades saute du train, ramasse l’arme, enjambe à nouveau les sacs à terre. J’entends des objurgations :

— Tout le monde a le cafard. C’est pas une raison pour jouer à l’andouille… Tais-toi !… Tais-toi !… Veux-tu la fermer !…

Le muezzin continue d’appeler les fidèles à la prière du matin. Au ciel, les bandes alternées rouges et vertes sont plus longues, plus larges, plus brillantes. Au delà de la voie, sur le bled où règne maintenant une demi-clarté sale, où les flaques d’eau sont de cuivre recuit et de malachite, passent quatre chameaux attachés en file et conduits par un âne minuscule. Un enfant monte le bourriquot. Un homme est accroupi sur le col du premier chameau.

— Jolie carte postale !

C’est prononcé derrière moi sur le mode cordial, avec l’accent des gens de notre Midi. Je me retourne. Un quidam me salue. Il est vêtu d’un pardessus gris chiné à taille. Son col mou et sa cravate sont très fatigués.

Visiblement, le rasoir n’a point passé, de plusieurs jours, sur ses lèvres et ses joues. L’œil est petit, la paupière lourde, le regard vif. A Derâa, que peut faire ce civil français ?

Je croyais être le seul qui se fût aventuré dans ce bled, depuis une semaine à peine que la ligne Damas-Bosraa-eski-Cham est reconstruite.

Illusion ! Illusion perdue !

L’homme est de belle prestance. Entendez qu’il a le physique du cambusier, de l’hôtelier du vieux Toulon ou de l’accessoiriste-régisseur parlant au public d’une tournée de septième ordre.

— Jolie carte postale, répète-t-il. Il n’y a pas à dire, c’est bien couleur locale !

Et décidément très cordial :

— Vous allez sans doute à Bosraa ?

Je suis peu « liant ». Ni sur les paquebots, ni dans les trains, ni sur le quai des gares, ni dans les hôtels, je n’aime échanger ma carte avec un inconnu. Et puis — dois-je le dire ? — je fuis le Français exporté. Trop souvent il s’est montré à moi en de telles postures que, vraiment, il ne me plaît point d’être vu en sa compagnie — même par des Bédouins.

— Vous allez sans doute à Bosraa, répète l’homme. Moi aussi. Nous voyagerons donc ensemble. Car, comme de juste, je prends des premières.

Si je ne recherche point, si j’évite d’entrer en relations avec mes semblables rencontrés au loin, je n’ai jamais su, je ne saurais jamais tourner le dos à un importun, refuser la place qu’il m’offre à côté de lui, empêcher qu’il ne s’asseye auprès de moi. Que de fois, malgré mes principes, ma volonté, me suis-je laissé capter, annexer par des êtres ridicules ou odieux ! Et que de peine j’ai eue à me libérer d’eux !

Je sens que, ce matin encore, si les circonstances voulaient que je voyage seul je n’échapperais pas à mon destin. Mais je suis protégé contre les fâcheux et contre ma faiblesse. Je suis en tutelle. Deux officiers et leurs jeunes femmes doivent m’accompagner. Au moment que je cherche une formule pour gagner le large, ils paraissent. Je les rejoins, nous prenons place dans le train.

Mes compagnons sourient. Ils échangent des regards amusés. L’homme au pardessus gris chiné, suit le couloir devant notre compartiment. Il salue. Il est suivi de deux femmes : une musulmane dont le voile est relevé et une chrétienne.

Toutes deux ont les cheveux passés au henné roux, les paupières bleues, les joues enflammées par le fard. Elles fument. Derrière elles, un vieil homme coiffé d’un tarbouche porte une scie à bois et deux lourds filets de provisions.

— Vous connaissez ? me demande un des officiers.

— Non.

A son sourire, à l’expression de son regard, je sens qu’il est incrédule.

— Vous ne connaissez pas M. Robert, directeur des dix-huit maisons militaires[16] de l’Armée du Levant ? Vous savez que c’est un personnage considérable.

[16] Dans le civil nous disons « maison ».

— Je n’en doute point !… Et je constate qu’une fois encore j’ai laissé passer l’occasion de me créer une belle relation.

Le train s’ébranle. Il couvre trois kilomètres, s’arrête deux heures, repart, fait une nouvelle station plus longue que la première. Tout espoir d’arriver à Bosraa-eski-Cham pour le déjeuner est perdu. Et même, il n’est que Dieu pour savoir si nous passerons ou non la nuit dans ce wagon.

C’est le voyage ! Le voyage dans un pays en guerre, sur une voie que chaque jour l’Arabe et le Druse coupent et qu’il faut réparer.

Nous sommes patients, résignés plutôt. Nous avons perdu toute notion du temps. Nous regardons à travers les glaces ruisselantes le cloaque roux qui s’étend à l’infini. Personnellement je tâche à me convaincre que j’éprouve satisfaction et fierté à savoir que je traverse la plaine où Israël vainquit Og, roi de Baschan, tua ses sujets jusqu’au dernier et s’empara de son territoire.

M. Robert paraît à la porte de notre wagon. Il se découvre, s’incline. A ce moment je suis tout à fait certain qu’il a bien été régisseur parlant au public. Il est des gestes qui ne peuvent tromper.

— Messieurs et dames, dit-il, je vois avec peine que vous n’avez pas de provisions. Moi, je suis précautionneux de ma nature. C’est ce qui fait que j’ai apporté de quoi déjeuner. Si le cœur vous en dit…

Nous nous regardons, mes compagnons et moi. Ils ressemblent tous les quatre à Charlie Chaplin aux pires moments de disette de la Ruée vers l’or. Il est vraisemblable que l’expression de mon visage est identique à la leur…

— Allons, sans cérémonie, dit M. Robert. C’est offert de bon cœur…

Que celui qui n’a jamais eu faim entre Derâa et Bosraa-eski-Cham, par un après-midi de décembre, qui ne s’est jamais demandé quand sonnerait l’heure de son prochain repas, nous juge !

Nous sommes sans force pour résister à la douce voix, à la voix tentatrice du directeur des Maisons Militaires de l’Armée du Levant. Nous acceptons de ses mains le pain, les sardines, le thon mariné, la mortadelle, les œufs durs, le fromage, la bière, les oranges, les mandarines.

Et nous mangeons toutes ces denrées acquises, aucun doute ne nous est permis, avec l’argent du déshonneur.

Homme à principes ! comme tu t’es vite dégonflé !

Il ne te reste plus qu’à aller remercier en son wagon celui dont tu as accepté d’être l’hôte.

M. Robert lit. Il lit Yamilé sous les Cèdres, de M. Henry Bordeaux. L’homme à la scie dort. Les deux femmes aux visages enflammés par le fard chantonnent et fument. Chacune d’elles a, au bas mot, la valeur de trois livres turques or dans la bouche.

J’ai formulé mon remerciement.

— Voyons, voyons… C’est la moindre des choses entre Français, dit M. Robert.

Il pose son livre, se lève, me rejoint dans le couloir, me tend un étui d’argent :

— Une cigarette ? On les fabrique spécialement pour moi à Latakieh. Vous pensez bien qu’en toutes choses j’ai ce qu’il y a de meilleur en Syrie… Dans ma situation !

— C’est trop juste !

Le visage de M. Robert est rayonnant. Il a suffi que je prononce ces trois mots pour que M. Robert sache que je le connais, que sa réputation est venue jusqu’à moi. Maintenant, il peut me faire ses confidences, m’exposer ses états de services.

— Dix-huit maisons que je dirige, monsieur. Toutes celles de l’Armée du Levant ! J’ai le monopole. J’ai créé tout ça en quatre ans. J’ai débuté en 22. Avant, je tenais un petit café à Beyrouth. Un jour, le général Gouraud me convoque : « Robert, me dit-il, je vous connais. Vous êtes un débrouillard. Vous allez me monter une maison pour la troupe. J’ai réquisitionné un immeuble à cette intention. Allez me voir ça. Mettez-moi l’affaire sur pied en cinq sec. Je vous donne huit jours pour être prêt à fonctionner. Au revoir. »

« Je visite l’immeuble. Il peut convenir à la chose. Il me faut du personnel. Je fais une tournée dans les maisons du quartier qui est à côté de la place des Canons et j’engage dix femmes. Il me faut des tables, des chaises, un piano pour la salle du café, des meubles pour les chambres, de la boisson. Je n’ai pas d’argent. Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place, monsieur ? Moi je suis retourné voir le général. Je lui explique mon cas. Au premier mot il m’arrête. « Compris, Robert ! » Il appelle un officier : « Préparez-moi un bon de cent mille francs sur le Trésor. » L’officier obéit. Le général signe le bon. Je vais chez le payeur, j’encaisse les cent billets. J’achète tout le nécessaire. Et, au jour fixé, j’ouvre ma maison.

« C’était un samedi à six heures du soir. Le lendemain matin à sept heures on travaillait encore au café et dans les chambres. Quand le dernier client est parti, on avait fait deux cent trente-huit passes. Avec dix femmes, Monsieur ! On peut dire que c’est un chiffre !

« Et ça a continué. Et comme de juste, au bout de la semaine, je rendais les cent billets au général. Je n’avais plus besoin des avances de la France.

« Je pouvais marcher avec mes propres moyens.

«  — Robert, me dit le Général, vous êtes un as. Si je ne me retenais pas, je vous foutrais une citation.

« Seulement mon personnel a besoin d’être ménagé. Je rends compte au général. Il me comprend. Il appelle un officier. « Rédigez-moi un règlement pour la maison de Robert. Ouverture tous les soirs de 17 à 20 heures trente. Le dimanche, matinée de 19 heures à 16 heures et soirée prolongée pour les permissionnaires jusqu’à 22 h. 30. A afficher dans la maison de Robert et à insérer au rapport des corps de services. »

— Voilà, dis-je pour couper le monologue, un général comme il en faudrait beaucoup.

— C’est un fait, opine M. Robert… Alors, ma réputation se répand. On me demande à Alep, à Tripoli, à Homs, à Hama, à Damas. Et c’est ainsi que, de fil en aiguille, je suis maintenant à la tête de dix-huit maisons et d’un effectif de deux cents femmes.

— Personnel sans doute assez difficile à mener ?

— Oui et non. Vous savez ce que c’est, il y a une façon de prendre le monde. Moi, je l’ai… « Sévère, mais juste », voilà ma devise. Les femmes aiment ça. Quand il y en a une qui fait une faute, je ne la manque pas : l’amende. Mais jamais de coups. Bref, sans vouloir me vanter, je suis bien estimé de toutes. Ainsi, il m’arrive de passer deux ou trois nuits dans une maison. Eh bien, monsieur, le matin, quand j’appelle, toutes les femmes arrivent dans ma chambre. Ça me baise la main, ça me sert mon café. Je voudrais que vous puissiez voir ça ! Mais, par exemple, il y a un ennui : l’amour !

— L’amour ?

— Oui. La femme de maison est sentimentale, Elle s’éprend facilement des gradés. Supposez que vous dirigez une affaire. Vous avez trois femmes. Bon. Une des trois tombe amoureuse d’un sous-officier. Qu’est-ce qui se passe ? L’amant est là tous les soirs. Naturellement, l’homme de troupe ne va pas demander à l’amie d’un sous-officier de monter avec lui. Il saurait ce que ça lui coûterait ! C’est donc une partie de votre effectif indisponible. C’est de la perte. Mais j’ai l’œil. Et, dès que je découvre quelque chose, je mute la femme. De Homs, je l’envoie à Damas ou de Merdjayoum, à Ezraa.

« Et puis, il y a aussi les gérants. Je ne peux pas être partout à la fois. Mme Robert dirige la maison de Tripoli. De ce côté-là, je suis tranquille. Mais, dans chacun des autres établissements, j’ai dû mettre un gérant. Généralement, c’est un ancien sous-officier qui, au moment de sa libération, a mieux aimé rester en Syrie que de se laisser rapatrier. Il m’a demandé une place. Je lui ai confié une maison. C’est bon parce que c’est énergique. Ça connaît la troupe. Ça sait se faire respecter.

« Seulement, dans le système D., ça va tout de même un peu fort. Alors, il y a du coulage. Pas sur les passes. C’est impossible. Les femmes ont des jetons à leur nom. Chaque fois qu’elles montent, elles doivent en donner à la caisse. Le contrôle de leur travail et de leurs encaissements est automatique, comme je dis.

« Le coulage est dans la boisson. Avec une bouteille de Dubonnet ou de Pipermint, le gérant en fait deux. Le client ne remarque pas ce qu’on lui sert. Ainsi, vous, monsieur, quand vous allez dans une maison de tolérance, ce n’est pas la qualité de la consommation qui vous intéresse. Le gérant le sait. Il en abuse. Et j’ai calculé, qu’en baptisant le liquide, chacun d’eux se fait dans les cinquante mille par an sur mon dos. C’est trop. Mais j’étudie un système de caisses enregistreuses. »

Le train stoppe devant la halte d’El-Moussefireh. Ici est cantonnée la Légion étrangère. Ce qui reste de la Légion étrangère dont les derniers faits d’armes à Hasbaya et Rachaya « égalent les plus beaux de l’histoire[17]. »

[17] Rapport du général Gamelin.

Tout le contingent est sur ce quai : officiers drapés dans leurs grands burnous blancs, sous-officiers en kaki, hommes de troupe en treillis. Beaucoup de Russes, de Polonais, de Tchèques, d’Allemands… et puis des gens de chez nous, des gens qui n’ont plus de nom…

Les uns sont venus dans ce corps pour essayer d’oublier un passé trop lourd ou douloureux. Les autres, pour se mettre à l’abri de toutes investigations. D’autres, encore, aiment la violence. Or, à la Légion, la violence sous toutes ses formes devient héroïsme.

Calot sur les sourcils, cigarette aux lèvres, battant ses houseaux de cuir d’une cravache en nerf de bœuf, un maréchal des logis surveille une corvée de viande. Il est petit, râblé, sanguin. Ses jambes sont arquées, ses mâchoires terrifiantes, ses grosses moustaches rousses cosmétiquées sont tordues comme des cornes de bélier. Ses yeux bleus, cruels, sont d’étroites boutonnières.

Il parle. Il parle comme on ne parle plus depuis vingt ans dans les pires endroits de Paris. Et sa gorge, ruinée par l’alcool, par la syphilis, n’émet plus — telles ces orgues de Barbarie fourbues — que quelques rauques sonorités.

Je vois ce fauve roux lancé dans le bled, entrant dans un village, pénétrant dans une maison arabe et y opérant ! Je vois tout !…

Peut-être ai-je tort décrire cela ? Peut-être cet homme trouvera-t-il demain la mort dans un engagement ? Alors, ce sera un héros…

M. Robert se penche à la portière. Les officiers le reconnaissent.

— Tiens, Robert ! Bonjour, Robert !

M. Robert salue militairement.

— Bonjour, mon capitaine. Bonjour, mon lieutenant.

Des mains se tendent vers lui. Il veut bien y mettre la sienne.

On peut donc serrer la main de M. Robert ? Sans doute, puisque, de cette main, l’on peut accepter le pain, la viande, le fromage et les fruits. Ce voyage m’aura encore appris des choses.

— Vous nous amenez du renfort, Robert ?

— Non, mon capitaine.

— Comment, non ? Et ces deux-là ? (le capitaine désigne la musulmane et la chrétienne qui, penchées à une autre portière, rient parce que les légionnaires leur adressent des gestes, sur la signification desquels on ne saurait se méprendre).

— Mon capitaine, ces deux dames sont pour Bosraa, où on m’a rendu compte qu’il y a en ce moment un peu de presse.

— Le coup de feu !

C’est un mot. M. Robert veut bien en sourire.

Des cris éraillés. Une ruée d’Amazones vêtues d’oripeaux. Un bruit de savates dans la boue. Des cheveux noirs, roux, blonds qu’on retient d’une main, et que la pluie plaque sur les crânes, en mèches raides. Des joues rubescentes. Des yeux cernés de bleu. Des bouches pavées d’or.

M. Robert est inondé de fierté. Il me dit :

— C’est mon personnel d’El-Moussefireh. J’ai télégraphié que je passerais en gare aujourd’hui. Il est venu me saluer. Ah c’est stylé !…

M. Robert tend la main aux Amazones. Elles la baisent tour à tour, puis, avec de nouveaux cris, de nouveaux rires, montent dans le wagon, embrassent leurs deux compagnes, qui vont compléter l’effectif insuffisant de Bosraa-eski-Cham.

Le train est reparti. M. Robert entend poursuivre mon éducation.

— Si on les écoutait, on leur enverrait tous les huit jours de nouvelles femmes. Ce n’est pas possible, monsieur. Vous le comprenez bien. Le voyage est cher. Ça ferait trop de frais. Et puis, vous voyez le temps qu’on perd ! Je suis bien forcé de tenir compte de tout cela pour l’utilisation de mes effectifs et de n’ordonner des déplacements qu’à bon escient. C’est pourquoi je laisse chaque équipe le plus longtemps possible dans une maison. Je la change seulement quand on l’a trop vue, qu’elle ne fait plus recette. Alors j’opère des mutations. Toujours par dépêches. Comme un général.

— Et votre service de recrutement ?

— J’allais y arriver. De temps en temps, je fais des tournées dans les maisons civiles et je passe des engagements. Et puis, comme j’ai ma réputation dans le pays, des parents m’amènent leurs filles. Mais j’ai fixé un âge minimum pour l’admission. On n’entre pas dans les Maisons Robert à moins de douze ans, monsieur !…

« Tout de même, il arrive que je sois trompé. Ainsi, le mois dernier, j’ai accepté une recrue trop jeune. Le croiriez-vous, monsieur ? Le major chargé de la visite ne peut même pas lui passer le spéculum.

Nous roulons devant un poste installé le long de la voie.

Une vingtaine de tentes sont groupées sur le sol liquéfié. Il en sort quelques malheureux vêtus de boue et qui agitent les bras vers ce train dont le passage quotidien est la seule distraction.

— Et ceux-là, monsieur ! qui vont rester ici peut-être plusieurs mois sans être relevés ? Est-ce que vous croyez qu’ils ne méritent pas qu’on pense à eux, qu’on soigne leur moral ? Pour tous les postes isolés dans le bled, j’ai constitué des équipes volantes : deux ou trois femmes qui vont vivre sous la tente quarante-huit heures avec la troupe. Comme de juste, je m’arrange toujours pour les envoyer le lendemain du prêt ! Et j’établis un roulement. Il faut de l’équité dans tout. C’est pourquoi ce ne sont pas toujours les mêmes qui sont de bled. Car, entre nous, ce n’est pas une existence. Et vous vous rendez compte que les femmes préfèrent vivre en maison… Mettez-vous à leur place, monsieur. Surtout que chez moi c’est le confort même. Vous en aurez une idée quand vous saurez que, dans chacun de mes établissements, j’ai installé un piano mécanique tout ce qu’il y a de beau.

— Dix-huit pianos mécaniques, M. Robert ?

— Oui, monsieur, dix-huit. Et que j’ai commandés d’un seul coup, par lettre, à la Maison Limonaire, 166, avenue Daumesnil, à Paris, XIIe arrondissement. Et que j’ai payés d’avance, recta, par un chèque. Je veux que le soldat français soit bien chez moi, monsieur. C’est ma fierté.

« Et puis je fais aussi le ravitaillement. Je suis de toutes les colonnes. Partout où il y a baroud, on me voit arriver avec mes camions-autos. J’apporte à manger et à boire aux combattants. Du vin, de la bière, de la limonade pour la troupe, du champagne pour les officiers. J’étais à Soueïda, monsieur. Ah ! monsieur !… Cette journée !… Qu’est-ce qu’ils seraient devenus sans moi ?

« Pensez-vous que le général Michaud n’avait même pas songé à leur faire apporter de l’eau. Et j’étais aussi à Rachaya, à Hasbaya, enfin partout.

« Bien sûr que ça rapporte, et pas seulement, comme vous pourriez croire, parce que la vente est bonne. Ça rapporte aussi en nature, vous allez comprendre. On entre dans un village. Bon. On ne va pas brûler les maisons avec tout ce qu’il y a dedans. On sort le meilleur. C’est la prise de guerre. Chacun se sert. Mais comment emporter tout ça ? Je passe avec mes camions. « Une bouteille de bière pour ton plateau de cuivre, mon petit gars. » Je donne la bouteille, j’emporte le plateau. « Une bouteille de champagne pour votre tapis, mon commandant. — Dix bouteilles. — Cinq.

« On s’arrange pour la demi-douzaine et je charge le tapis. Un jour, j’ai même emporté un lit magnifique, tout en nacre. Un lit historique. Le roi Fayçal avait couché dedans. C’est maintenant le mien, monsieur.

« Vous ne pouvez pas vous figurer tout ce que j’ai rapporté de mes colonnes. Des tapis, des étoffes, des cuivres. Une fortune, monsieur.

« Ah, la colonne a du bon pour moi ! Seulement, il y a le risque. Souvent, au retour, sur la route, les salopards tirent sur mes camions. Je fais le coup de feu. Mais comment voulez-vous que je me défende avec un mousqueton ? J’ai donc demandé au commandement de m’installer une mitrailleuse sur chacun de mes camions. La chose est à l’étude.

M. Robert touche sa boutonnière.

— Eh bien, monsieur vous n’allez pas me croire et pourtant je ne mens pas. Depuis quatre ans que je sers l’armée, on ne m’a pas donné ça !…

— De la patience, monsieur Robert !

— J’en ai, monsieur, j’en ai. Seulement il y a des jours où, sauf votre respect, je trouve qu’on se fout un peu de moi. Enfin, ce qui me console, c’est que, sous le rapport de l’argent, ma vie est faite. Avec ce que j’ai en banque, si je voulais vendre mes dix-huit maisons et mes prises de guerre, je réaliserais bien dans les sept à huit millions. Ce n’est pas gentil en quatre ans ?

« Mais vous comprenez bien que ce n’est pas au moment où il y a un coup de tabac que j’agirais comme ça. En somme, je dois tout à l’armée. C’est pourquoi j’attends que les affaires s’arrangent pour me retirer.

— En beauté.

— Dame, monsieur, on a le sentiment de son devoir.

— Sa conception de l’honneur.

— Bien sûr ! Que voulez-vous… on ne se refait pas. Et même, vous voyez que je continue à apporter des améliorations à mes services. Ce petit vieux qui dort avec sa scie entre les jambes, c’est mon menuisier. Je l’emmène à Bosraa pour qu’il aménage une salle spéciale destinée aux officiers. Jusqu’ici, ils étaient avec les hommes de troupe. Moi, je suis pour la hiérarchie ! »


Pourquoi, comment ai-je dit à M. Robert que l’hôtel de Derâa est un bouge infâme, une sentine et que jamais, jamais je n’y remettrai les pieds ? Je ne sais…

M. Robert m’a jeté un regard désolé.

— Ah ! monsieur ! Si j’avais su ! Vous pensez bien que je ne vous aurais pas laissé aller là ! Ce n’est pas un endroit pour vous ! Promettez-moi qu’à votre retour vous me ferez l’honneur d’accepter l’hospitalité dans ma maison…

Je ne suis pas repassé par Derâa…

VIII
Ce qu’on apprend à Damas

En dépit de ce que le voyage présente d’un peu hasardeux[18], c’est à Damas qu’il faut venir si l’on souhaite vraiment de se pencher sur l’âme syrienne et d’en suivre les palpitations.

[18] J’écrivais ces lignes en pleine insurrection (décembre 1925). Aujourd’hui, la situation est très améliorée. Le trajet de Beyrouth-Damas s’accomplit sans incident.

Alep, la véritable Alep, l’Alep musulmane qui, farouche et impénétrable, s’étend entre la citadelle et le désert, ne livre point son secret. Beyrouth, cosmopolite et corrompue, occupée du seul intérêt matériel, du seul lucre, pratique avec une habileté consommée l’art de dire exactement à ceux qui l’interrogent — et quels qu’ils soient — les paroles qu’ils espèrent entendre.

Pleine de mouvements et de clameurs, Damas se livre davantage. L’Arabe l’appelle Ech-Châm, du même nom qu’il donne au pays tout entier. Entourée de jardins enchantés, sans cesse irriguée par mille ruisseaux venus des montagnes, où croissent les plus beaux arbres fruitiers du monde et dont le Coran proclame qu’ils sont à l’image du paradis, elle est le cœur et le cerveau de la Syrie.

Dans les rues de cette immense cité, du caractère oriental le plus pur, riche de plusieurs centaines de mosquées, de palais, de ruines antiques endormies sous la poussière qu’y ont accumulée les siècles, grouille une population colorée, remuante que, parfois, son fanatisme et sa xénophobie incitent aux pires actions.

Jamais cette population ne put être exactement recensée et nul ne peut se flatter de connaître ses sentiments, ses aspirations, ni de prévoir ses éventuelles réactions dans une circonstance donnée.

Son fanatisme est entretenu par les ministres de la religion, par d’innombrables agitateurs-orateurs qui parcourent les quartiers populaires, les souks, les bazars, les caravansérails, les marchés, s’arrêtent dans les cours des mosquées et dans les petits cafés, où le Damascène passe tant d’heures à jouer aux dominos, au jacquet, ou, assis, jambes croisées sur un vieux canapé de bois, à rêver sans fin devant un narghilé.

Au nom du Prophète, s’appuyant sur tels passages du Coran qu’ils appliquent aux événements de l’heure, ces orateurs prêchent la haine de l’infidèle, de l’étranger, en ce moment, du Français, puisque c’est lui qu’il s’agit de combattre…

Et tout ce petit monde de la rue, tout ce petit monde si sensible et qui, si facilement, s’agite, d’entrer en ébullition, de penser à la Guerre Sainte.

La même agitation, plus raisonnée — est-il besoin de le dire ? — et plus redoutable aussi, règne parmi les étudiants des médrèsés, des écoles de médecine et de droit, chez les lettrés, dans les innombrables cercles politiques où se réunissent poètes, écrivains, médecins, avocats, pour écouter, applaudir avec frénésie des tribuns dont beaucoup sont doués d’un grand talent et dont l’éloquence enflammée transporte les auditoires.


Je suis arrivé à Damas au soir tombant, quelques instants à peine avant l’heure fixée par l’autorité militaire pour la fermeture de toutes les maisons et l’arrêt total de la circulation. Je vous laisse à penser quelle fut ma première impression : imaginez celle éprouvée par un voyageur à qui Paris eût été révélé durant une nuit d’hiver de la guerre.

Par fortune, j’étais pourvu d’un laissez-passer permanent. C’est pourquoi, ayant pris place dans une auto, sur le siège de laquelle deux soldats en armes étaient montés, je pus parcourir la ville en tous sens.

Chaque rue était barrée de réseaux mobiles de barbelés en chicane, bordée de défenses constituées par des monceaux de sacs à terre, de blockhaus bourrés de grenades et garnis de mitrailleuses.

Tous les cent mètres, une sentinelle, fantassin de chez nous, tirailleur algérien, spahi marocain, Sénégalais, gendarme français ou syrien sortait de l’ombre, croisait la baïonnette, criait : « Qui vive ? », et, ayant reçu le mot, déplaçait les réseaux mobiles pour nous permettre le passage.

L’auto faisait un nouveau bond. Ses phares projetaient un faisceau de lumière sur un groupe de petites maisons à encorbellement, un minaret, une fontaine, une colonnade romaine qui, aussitôt, s’évanouissaient dans la nuit. Parfois, au loin, des coups de feu éclataient.

C’est ainsi que je fis connaissance avec la « Perle de l’Orient ».

Le lendemain matin, très tôt, j’étais réveillé par le canon : une colonne en marche vers le nord-est nettoyait une région hantée par les bandes.

Le peuple de Damas n’était pas autrement troublé par le cri rageur de l’engin meurtrier que prolongeait l’écho des montagnes. Pas davantage par toutes les organisations défensives qui s’élevaient dans les rues et qu’il semblait ne point voir. Dans sa boutique, le commerçant attendait paisiblement qu’Allah, dispensateur de la subsistance, lui envoyât des pratiques. Les marchands de pistaches, de pois chiches grillés, de légumes et de fleurs criaient leurs denrées. Sur les canapés de bois des cafés, les fumeurs de narghilé commençaient de rêver. Les dominos claquaient sur les tables de marbre.

Dans les cours des mosquées, des hommes accroupis sur leurs talons, formaient cercle autour d’un lettré qui leur tenait un discours, leur lisait un journal venu du Caire publiant le récit d’une défaite française au Maroc ou accusant nos troupes de commettre en Syrie des atrocités sans nom.

Propagande !… Propagande !…

Elle s’exerce ici sans trêve, sous toutes les formes, dans tous les milieux.

*
* *

Très loin du centre de la ville, dans un quartier aux étroites voies tortueuses, les émirs, les pachas et les cheiks vivent volontairement reclus en des maisons-forteresses aux façades nues, sans autre ouverture que des portes blindées percées d’étroits judas grillagés.

Une de ces portes s’ouvre-t-elle pour vous, comme elle s’ouvrit pour moi ? Vous pénétrez dans un décor des Mille et une Nuits. Un eunuque nègre vous conduit, à travers de longs couloirs obscurs, jusqu’à une large cour intérieure, dallée de marbres multicolores disposés en admirables mosaïques, au milieu de quoi, dans une vasque d’albâtre ouvragée comme une pièce d’orfèvrerie, l’eau fraîche chante sans arrêt.

Des citronniers, des orangers, un palmier géant dont les racines courent sous la précieuse mosaïque, versent leur ombre douce dans ce patio sur lequel s’ouvrent les pièces de la maison.

On vous introduit dans l’une d’elles. Elle est dallée de marbre comme la cour. Mais la mosaïque est couverte presque entièrement de tapis somptueux. Les murs, le plafond sont décorés de cuir repoussé, gaufré, ciselé où se jouent l’or éteint et mille couleurs patinées par les ans.

Plusieurs hommes sont assis sur des coussins richement brodés. Ils fument. Ils boivent le café dans de minuscules tasses. Ils se lèvent quand vous entrez, vous saluent, vous invitent à prendre place dans leur cercle, à fumer, à boire le breuvage odorant, dont ils font une si large consommation.

Ils ont généralement passé l’âge mûr. Quelques-uns sont très vieux. Les uns portent la redingote, le tarbouche rouge, les autres, la robe noire, le turban blanc ou vert. Deux ou trois restent fidèles au costume des Bédouins du désert.

Quand la très forte impression ressentie par vous qui venez, si brusquement, de pénétrer dans un cadre et dans un monde insoupçonnés s’est dissipée, vous découvrez la présence, parmi ces hommes si différents, si éloignés de vous, de quelques personnages très élégants aux costumes occidentaux, dont les regards se posent avec insistance sur votre visage.

Ce sont des avocats, des médecins, d’anciens ministres du roi Fayçal. Ils ont fait leurs études en Europe. Ils connaissent notre langue, notre personnel politique, lisent nos journaux et l’on comprend, dès leurs premiers mots, dès leurs premières questions, qu’ils sont chargés de tenir dans ces maisons princières exactement le rôle que jouent, dans les quartiers populaires, les orateurs-agitateurs dont j’ai parlé plus haut.

Ils ont assumé la tâche d’encourager le fanatisme des princes, des pachas et des cheiks, de les inciter à la résistance et de recueillir auprès d’eux, qui sont fort riches, des subsides qui serviront à la propagande et à l’achat d’armes…

C’est avec eux qu’il importe de converser. Ah ! les redoutables debaters ! Comme ils sont retors ! Comme, dans leurs discours, ils savent bien prononcer les formules en honneur à la Société des Nations et aussi celles dont usèrent les puissances alliées au cours de la grande guerre : « Principe des nationalités ! Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » !

Il faut les laisser parler. Et l’on apprend des choses bien intéressantes.

Singulièrement celle-ci : le problème syrien, déjà si irritant, si malaisé à exposer, se complique encore du fait que les organisations panislamiques collaborent avec les adversaires du mandat.

Sur toute l’étendue des pays d’Islam, les Musulmans fanatiques poursuivent le rêve de secouer la tutelle européenne qui leur est imposée. Songeant à la gloire des conquérants dont ils sont les fils déchus, mais non résignés, conservant l’illusion de pouvoir, un jour, reprendre leur marche vers l’ouest, de récupérer les immenses étendues jadis asservies qui vont de l’Adriatique à Constantinople et, d’autre part, comprennent toute cette Afrique du Nord (Égypte, Tripolitaine, Tunisie, Algérie, Maroc) où l’Angleterre, l’Italie, la France et l’Espagne se sont installées, les musulmans fanatiques ne sont pas très éloignés de croire que l’insurrection syrienne est le prélude du grand mouvement libérateur…

Si l’on pouvait douter de la solidarité existant entre Damas, Angora, les Riffains, les Égyptiens nationalistes, il suffirait, pour s’en convaincre, de constater qu’il n’est pas un petit café, pas une boutique de marchand ou d’artisans, pas une maison princière où l’on ne voit, à la meilleure place, de grossières enluminures ou de magnifiques photographies représentant Mustapha Kémal[19], Saad Zagloul, Abd-el-Krim, tous les héros de l’Islam dressés contre l’Occident !

[19] Mustapha Kemal, représentant l’idée turque et dont on est d’autant plus surpris de voir l’image honorée par l’Arabe qu’elle devrait rappeler à celui-ci le joug turc sous quoi il gémit de longs siècles durant.

Et, bien entendu, car nous sommes ici aux lieux où les hommes s’abandonnent avec délices à leurs songes, il n’est émir, cheik, militaire, avocat, journaliste, qui ne se croie promis à la fortune, à la gloire de Mustapha Kémal Pacha !

*
* *

Pourtant, ces propagandistes de l’idée panislamique ne sont pas les auteurs responsables de nos difficultés, les instigateurs du mouvement insurrectionnel. Ils sont venus à lui lorsqu’il s’est déclenché, parce qu’ils ont cru, je l’ai écrit plus haut, qu’il était, pouvait être le premier épisode de la grande lutte à laquelle ils pensent.

Si les éléments nationalistes syriens, qui, encore un coup, appartiennent à toutes les confessions, ont accueilli, comme de précieux auxiliaires, les serviteurs d’une autre cause que la leur, c’est que ceux-ci sont capables et de fournir d’importants subsides à l’insurrection, et d’organiser, auprès des populations, une très ardente, une très utile propagande antieuropéenne, antifrançaise.

Mais ils ont conservé toute leur liberté d’action. Ils ne tendent que vers un but strictement national : donner au mandat les formes d’un traité qui, passé entre la France et la Syrie, fixerait pour trente ans les relations, les droits et les obligations réciproques des deux nations.

Ce traité, s’inspirant de celui conclu entre la Grande-Bretagne et l’Irak, réserverait à la France l’influence politique et la priorité économique sans porter atteinte à la souveraineté nationale de la Syrie.

Ils entendent réaliser l’unité syrienne, créer une armée nationale de façon à permettre aux troupes françaises l’évacuation progressive du pays et demander l’admission de celui-ci à la S. D. N. ainsi que le droit de représentation extérieure analogue à celui concédé à l’Irak[20].

[20] Après avoir étudié avec une parfaite lucidité et la plus honnête objectivité le problème syrien, M. Henry de Jouvenel, le premier de tous les Hauts-Commissaires, comprit quelle orientation il fallait donner à la politique française.

Mais son trop court séjour en Syrie (décembre 1925-mai 1926) ne lui permit pas de réaliser son programme qui se rapprochait sensiblement de celui que nous venons d’indiquer.

Le Quai d’Orsay a-t-il admis d’aussi sages conceptions ? M. Ponsot a-t-il été invité à réaliser ce que son prédécesseur avait si bien préparé ?

Ou, au contraire, lui a-t-on donné pour mission de revenir aux errements anciens ?

On le voudrait savoir.

Car, dans le premier cas, nous pourrions, sans abandonner aucune des prérogatives de la France, espérer la pacification de la Syrie. Dans le second, il nous faudrait nous préparer à poursuivre la guerre…

C’est pour nous faire admettre leurs revendications qu’ils combattent, acceptent toutes les collaborations qui s’offrent à eux, celle des panislamiques, du Comité syro-palestinien et des mercenaires que celui-ci a lancés contre nous : Druses de Soltan-el-Attrache et Arabes recrutés par les chefs de bandes professionnels.

Il sied de faire une place à part à ces Syriens qui admettent que nous soyons leurs alliés, leurs conseillers, mais ne veulent pas de nous comme maîtres. Il ne faut point les confondre avec les ambitieux, les aventuriers, les faméliques, les gens prêts à toutes besognes groupés autour de l’extravagant néo-prince du Caire et dont le patriotisme est aussi sujet à caution que la moralité. Antimandataires farouches, certes et capables d’employer contre nous les armes les plus redoutables, ils ne sont pas méprisables. Ils luttent pour une idée, l’Idée syrienne. Et si quelques-unes de leurs revendications sont excessives, mal justifiées, du moins en est-il dont nous ne saurions, sans mauvaise foi, contester la légitimité.