CARTE DES ÉTATS DU LEVANT PLACÉS SOUS LE MANDAT FRANÇAIS

Communiqué par « Excelsior »

IX
Examen de conscience

Quels sont les devoirs et les droits d’une puissance mandataire ? Comment celle-ci doit-elle concevoir la mission qu’elle tient de la Société des Nations ?

Parlant devant la Chambre des Députés, au cours de la discussion relative aux événements qui se produisirent en Syrie, alors que Sarrail y représentait la République, M. Aristide Briand déclarait qu’en somme la seule expérience permettrait de répondre à ces questions et de trouver la définition du mandat.

C’était reconnaître qu’après six années de séjour dans le Levant, nous cherchions encore la formule susceptible de la fixer.

Voilà, précisément, ce que les Syriens nous reprochent.

Témoins de nos hésitations, de notre versatilité, beaucoup se demandent, non sans anxiété, par quelles voies les tuteurs que nous sommes officiellement pour eux les conduiront jusqu’à leur majorité nationale, politique et administrative. Plus nombreux encore sont ceux qui nous estiment incapables de remplir cette tâche lorsqu’ils font examen critique de notre administration, dressent le bilan de nos erreurs et de nos fautes.

Car nous avons commis un grand nombre des unes et des autres, et peut-être convient-il de procéder à un examen de conscience.

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Et, d’abord, nos militaires et fonctionnaires se sont mépris sur la nature du rôle qui leur était dévolu.

Le mandat était une conception nouvelle. Pour l’appliquer, lui donner vie, il était indispensable de croire à la Société des Nations, d’avoir « l’esprit des traités ».

Or, nos militaires, qui venaient de gagner la guerre en France et en Orient étaient un peu grisés par leurs victoires. Ils avaient fait de l’occupation en Allemagne, en Macédoine, en Thrace, en Turquie. Ils ne croyaient qu’à la force. La Société des Nations leur paraissait une institution assez risible.

C’est le plus naturellement du monde qu’ils considérèrent les pays placés sous notre mandat comme des territoires à occuper. Ils furent impérieux, brutaux et, quand les troubles se produisirent, ils prirent des mesures répressives au petit bonheur, brûlant et rasant des villages, dont les habitants, privés d’abris, de moyens d’existence, n’eurent plus d’autres ressources que d’aller grossir les rangs des rebelles.

Beaucoup de nos fonctionnaires appartenaient à l’administration coloniale. Eux aussi, et de bonne foi, supposèrent qu’on attendait d’eux qu’ils appliquassent les mêmes méthodes (bonnes ou mauvaises, ce n’est pas ici le lieu de les discuter) dont ils avaient usé, durant toute leur carrière, dans nos possessions au-delà des mers, à l’égard de populations très peu évoluées.

Les uns et les autres firent de l’autorité alors qu’il s’agissait d’exercer une tutelle.

Insoucieux des coutumes locales, du particularisme de chaque groupe d’habitants, des susceptibilités individuelles ou collectives, ignorant que la Syrie est un pays de très ancienne et très profonde culture, ils se comportèrent à peu de choses près comme ils se fussent comportés avec des nègres.

Bicots ! Tarbouchards ! Nha-Qoué étaient les mots dont ils usaient couramment pour désigner les Syriens, qu’il s’agît du portefaix qui, une armoire à glace sur le dos, traverse la rue, du commerçant, du lettré ou du grand seigneur.

On vit des capitaines, des lieutenants, des employés subalternes exiger des notables des marques extérieures de respect, que des généraux, des préfets, des ambassadeurs n’eussent point réclamées et que, d’ailleurs, rien ne légitimait.

On vit ces mêmes infimes représentants de la Puissance Mandataire convoquer à leurs bureaux des Cheiks, des Pachas, des Émirs, tous personnages fastueux, habitués aux honneurs, parfaitement au courant de toute hiérarchie, de tout protocole, les laisser debout, alors qu’eux-mêmes restaient assis et, d’un ton impératif, leur donner des ordres souvent ponctués de coups de cravaches sur la table !

On vit… Que ne vit-on pas dans les grandes villes, les villages et le bled ?

Mais pourquoi insister ?

En arrivant en Syrie, les Français, trop de Français, avaient tendance à se comporter comme en pays conquis. Or, ce n’était pas le cas. Et si tels actes, telles attitudes peuvent, paraît-il, se justifier par le droit de conquête, ils étaient, ici, tout à fait inadmissibles. De plus, Gouraud, grand soldat, belle et noble figure au demeurant, mais homme aussi peu préparé, aussi peu qualifié que possible pour jouer le rôle de Haut-Commissaire lequel exige tant de facultés diverses qu’on n’a pas accoutumé de rencontrer chez un militaire, était débarqué à Beyrouth avec des idées préconçues.

Il avait une mentalité de Croisé. Lui aussi, devait se rappeler la chanson de la Reine Hortense, l’expédition de 1860, et, au-delà, évoquer les figures des grands guerriers francs, Godefroy de Bouillon, Baudouin, Bohémond, qui l’avaient précédé sur ce sol.

La Syrie se présentait à ses yeux comme une terre chrétienne. Le musulman y était un intrus, un indésirable. Comme on ne pouvait le chasser, il fallait, sinon l’asservir, du moins l’abaisser et favoriser le chrétien ami, protégé et client plusieurs fois séculaire de la France.

Au mépris de ce principe qu’un tuteur ayant accepté de veiller sur plusieurs enfants n’a pas le droit de favoriser les uns au détriment des autres et sans se rendre compte surtout que les chrétiens, respectables certes et dignes de toute notre sollicitude, ne constituent, en Syrie, qu’une infime minorité alors que les musulmans occupent presque l’intégralité du pays[21], c’est à cette tâche, à cette tâche pro-chrétienne, alors que tant d’autres le requéraient, que Gouraud s’appliqua.

[21] Sur une population totale de 3 millions d’habitants, on compte 700.000 chrétiens (dont 300.000 maronites), presque tous concentrés dans le Liban.

Immédiatement entouré, chambré par le clergé maronite pour lequel il semble que la politique soit la grande affaire, il s’engagea dans une manière de nouvelle croisade.

Au reste, il agit avec une parfaite loyauté. Jamais il ne cacha son drapeau ni quelle orientation il entendait donner à sa politique.

Au cours d’une harangue qu’il prononça un jour, à Damas, devant le tombeau du Grand Saladin, dont tout musulman vénère la mémoire, il s’écria :

— Ma présence, ici consacre la victoire de la Croix sur le Croissant !

Ah ! les imprudentes, ah, les malheureuses paroles ! Quel tort elles nous devaient faire ! De Damas-la-Sainte, elles se propagèrent jusqu’aux extrêmes limites de toutes les terres d’Islam. Les musulmans de Syrie les ressentirent comme une injure, une provocation. Ils frémirent et s’indignèrent.

— Nous avons échangé le joug turc musulman contre le joug français très chrétien, dirent-ils.

Ce n’était rien encore ! Gouraud passa des paroles aux actes et, pour manifester de façon tangible sa sympathie aux chrétiens, pour complaire plutôt à leurs pasteurs-politiciens, il créa pour eux un État.

Jusqu’à notre arrivée, ils avaient vécu dans une région montagneuse et pauvre, le Liban, où croît le mûrier, que hante la chèvre et où les terres cultivables sont rares.

C’était leur pays. C’était là que la destinée les avait fait naître. Ils s’en contentaient comme l’habitant de nos causses, de nos landes, de nos plateaux rocheux doit se contenter du sien. D’ailleurs, rien ne les empêchait d’en partir et ils ne se privaient pas d’émigrer à l’étranger, notamment en Amérique du Sud, où ils allaient tenter et souvent séduire la Fortune.

Lorsque nous débarquâmes à Beyrouth, les Libanais que nous avions défendus en 1860[22] contre les musulmans, et qui, au moment des négociations pour le Traité de Paix, devaient demander que le mandat sur la Syrie nous fût dévolu, crurent, ou voulurent croire, que nous venions, après soixante années, poursuivre notre œuvre, et que, nécessairement, puisqu’ils avaient été nos protégés, nos clients, nous les devions favoriser au détriment des autres populations, leur donner une situation privilégiée.

[22] On avait alors constitué pour eux un sandjak autonome. Leur gouverneur devrait être chrétien et les grandes puissances, leur protectrices, ratifiaient sa nomination valable pour cinq ans.

Gagné d’avance à leur cause, Gouraud décida de leur constituer un magnifique domaine.

Il fit princièrement les choses. Au Sandjak de 1860, il annexa les casas d’Hasbaya Rachaya, Baalbeck, la riche plaine de la Bekaa, tous territoires peuplés en majorité de musulmans, la région de Tripoli et d’Akkar au nord, celle de Sour et de Saïda au sud. De la frontière palestinienne jusqu’aux parages de l’île de Rouad, toute la côte syrienne appartenait aux Grandlibanais.

Damas, qui n’est pas seulement la Sainte, mais la Commerçante, mais l’Industrieuse, Damas, la ville la plus importante de toute la Syrie, où aboutissent les routes de Bagdad, était isolée de la mer !

Autant, plus encore que par les paroles prononcées par Gouraud, devant le tombeau de Saladin, les Damascènes et tous les musulmans de Syrie furent atterrés.

Leur émotion se propagea. Des Druses, des Chrétiens même, qui se sentaient Syriens avant tout, qui avaient tant espéré, durant la guerre, la création du Royaume arabe qu’on leur avait promis et qui, après l’évanouissement de leur beau rêve, s’étaient résignés à n’être que des Syriens, mais le voulaient être, souffrirent de cette atteinte portée avec tant de désinvolture par l’étranger à leur souveraineté nationale.

Ils mêlèrent leurs voix à celles des musulmans. Ce jour-là, commença une action qui, depuis, ne s’est point arrêtée et se poursuit, l’Action pour l’Unité syrienne.

Gouraud ne devait pas s’en tenir là dans son travail de découpage. Après avoir proclamé l’indépendance du Grand Liban (septembre 1920), de la Syrie, il fit un puzzle. Il créa l’État des Alaouites (capitale Latakieh), l’État du Djebel Druse (capitale Soueïda), l’État de Damas et l’État d’Alep, tous deux entièrement isolées de la mer ! Il faut avouer que les Syriens qui protestèrent contre cette injuste mesure n’avaient peut-être pas tout à fait tort.

Pourquoi Gouraud fit-il cette poussière d’États ? Fut-ce, ainsi qu’on le prétend dans le Levant, pour multiplier les postes de gouverneurs, sous-gouverneurs, délégués et fonctionnaires de toutes natures, pour offrir fastueusement à ses collaborateurs militaires et civils des emplois grassement rémunérés sur les budgets locaux ? Je ne m’arrête pas à cette idée. Gouraud est aussi intègre, qu’il est loyal. S’il divisa, c’est qu’il pensa, ainsi, pouvoir mieux régner.

Hélas ! en ce pays, où toutes choses sont si compliquées, si difficiles, il est des conceptions, des formules (excellentes, peut-être, ailleurs) qu’il n’y faut point importer. En divisant, Gouraud porta une grave atteinte au sentiment national des éléments syriens les plus évolués, les plus sérieux dont il eût pu obtenir une précieuse collaboration et dont il fit des adversaires de cette Puissance Mandataire qui, sans apparente raison raisonnable, préludait à son action tutélaire en morcelant leur pays.

Par ailleurs, il créait de nouveaux particularismes, encourageait les intrigues locales, donnait à d’infimes groupements ethniques ou religieux l’extravagante ambition d’être érigés en États, d’avoir un Conseil Représentatif, un drapeau, un timbre-poste !

De misérables bourgades élevèrent la prétention d’être capitales. Et certains de nos fonctionnaires — mon Dieu, c’est très humain ! — qui, n’étant que sous-ordres, souhaitaient de monter en grade et devenir à leur tour gouverneurs, allèrent jusqu’à susciter artificiellement certains mouvements séparatistes !

Peut-être n’avez-vous pas oublié ce Reclus d’Alep qui voulut être roi !

De la Syrie, Gouraud avait fait une Macédoine, une Macédoine sillonnée de frontières arbitraires que, par la suite, lui et ses successeurs, s’abandonnant à leur inspiration personnelle ou obéissant aux suggestions qu’ils recevaient, multipliaient, déplaçaient, supprimaient[23].

[23] En six années, la Syrie connut toutes les aventures territoriales. Elle fut divisée, puis fédérée, puis découpée une fois encore. A peine l’unité des États d’Alep et de Damas fut-elle proclamée (1er janvier 1925) que le pseudo-mouvement séparatiste d’Alep se déclenchait. On peut le rapprocher du pseudo-mouvement séparatiste d’Alexandrette. Après avoir demandé son indépendance en mars 1926, le sandjak réclamait, au mois de juin de la même année, son rattachement à la Syrie de Damas.

Devant tant d’incohérence, les Syriens étaient affolés.

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Cet intempestif morcellement, et, surtout, la création de l’État du Grand Liban, est l’une des causes, la principale, la plus grave, du conflit qui s’est élevé contre la Puissance mandataire et ses pupilles de Syrie.

On peut, on doit tenir pour certain que ce conflit prendra fin seulement lorsque cette injustice sera réparée. Les Syriens cesseront de pactiser avec nos ennemis de l’extérieur, nos véritables ennemis, à condition que nous donnions à leur pays un débouché sur la mer et lui rendions les territoires sans lesquels il ne saurait vivre.

Est-il dans notre possibilité de les satisfaire ?

Hélas ! les choses ne sont pas si faciles.

Les chrétiens — ils estiment que possession vaut titre — ne se laisseraient point faire. A leur tour, ils crieraient à la spoliation. Ils ameuteraient le monde.

Ils crient déjà !

Eh oui ! Ils comprennent bien, malgré la passion qui les anime, qu’ils furent favorisés au mépris de toute équité. Ils comprennent bien que tout Français de bonne foi, étudiant objectivement le problème syrien, arrive inéluctablement à concevoir que ce problème pourra être résolu seulement lorsque l’Unité syrienne sera réalisée.

Et ils n’ignorent pas que, durant les pourparlers que nos représentants officiels ont avec les hommes politiques syriens, il est toujours, il est avant tout, question de ces éventuelles, de ces indispensables modifications territoriales.

Il faut lire leurs journaux chaque fois que, pour trouver, s’il se peut, un terrain d’entente entre les partis, une conversation de cette nature intervient. Sur quel ton ils s’expriment ! Avec quelle force, quelle autorité, ils somment le Haut-Commissaire de la République de proclamer solennellement l’intangibilité des frontières du Grand Liban !

Leurs prêtres, inspirateurs de ces ultimatums, s’agitent, multiplient les démarches, écrivent à leurs amis d’Occident. Et dans sa résidence de la montagne, le vénérable Patriarche des Maronites, Sa Béatitude Mgr Hoyek, se tient prêt à lancer l’anathème :

« Le mandat s’appuiera sur la communauté maronite ou ne sera pas », répète-t-il.

L’écho de ces clameurs vient jusqu’à Paris. Le représentant de la France reçoit l’ordre impératif de ne pas admettre que les frontières du Grand Liban puissent être discutées. Les chrétiens maronites, c’est-à-dire une minorité, reçoivent satisfaction. Mais la majorité syrienne continue à souffrir d’un état de choses, d’une injustice dont nous sommes responsables, dont nul ne saurait dire en quoi elle nous a profité. Et la lutte se poursuit contre nous.

Pourtant, il ne nous eût point été difficile de gagner leur amitié. Il ne fallait, pour cela, que leur témoigner de la sympathie et agir avec une certaine adresse.

Ils se trouvaient encore sous le coup de l’amère déception que leur avait causée le partage, par les alliés, des provinces détachées de l’Empire ottoman.

Nous pouvions leur donner une nouvelle espérance : celle que la Syrie deviendrait un jour le foyer de leur race.

C’était retourner, à notre profit, le plan que les Anglais tentaient de réaliser à la Mecque.

Le fait que nous occupions Damas-la-Sainte, la Prestigieuse, nous rendait l’entreprise aisée de créer, dans cette ville, une université qui, sous notre égide, eût rivalisé avec El Azar et fût devenue le centre où la pensée arabe se fût concentrée.

Nous n’avons pas compris le parti que nous aurions pu tirer de cette situation.

Notre présence en Syrie ne consacrait-elle point la victoire de la Croix sur le Croissant ?…

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Ayant morcelé le pays commis à nos soins pour en attribuer les plus belles parts à ceux de nos pupilles que nous portions tout particulièrement dans notre cœur, nous devions faire d’autres largesses encore avec un bien dont on nous conteste le droit de disposer à notre guise. Par le traité d’Angora nous cédions à la Turquie, la Cilicie, c’est-à-dire non seulement une région considérée par les Syriens comme faisant partie de leur patrimoine, mais encore une immense et très productive terre à blé.

Il n’y a pas lieu de discuter ici le Traité d’Angora au point de vue français. Mais au point de vue syrien ? Ne constituait-il pas, de notre part, un acte au moins hardi ?

Outre qu’il amputait la Syrie, mettait Alep et surtout Alexandrette[24] à proximité de la frontière turque, et collait exactement cette frontière au chemin de fer Mouslimié, Djerablous, Nissibin, ce qui, stratégiquement, présente un grave inconvénient, le traité d’Angora eut pour conséquence de faire entrer en Syrie, sous notre protection, des milliers de familles arméniennes qui fuyaient le pays où leurs ennemis revenaient et où, sans doute, elles eussent été massacrées en grand nombre.

[24] Les nationalistes turcs revendiquent Alexandrette et Antioche.

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Il est délicat de parler des Arméniens. Ils sont chrétiens. Ils ont été victimes de persécutions atroces. Ce sont là deux raisons qui les rendent sympathiques aux Français de France.

Mais qui connaît l’Orient n’ignore pas les raisons de ces persécutions et avec quelle allégresse, dès qu’elles le peuvent, ces victimes deviennent bourreaux…

C’est une abominable haine, une haine inextinguible qui dresse l’un contre l’autre l’Arménien et le Musulman. L’invasion d’un territoire presque uniquement peuplé de mahométans par une population que ces derniers détestent souleva une émotion considérable. On nous soupçonna d’avoir attiré en Syrie l’Arménien avec l’arrière-pensée de lui faire jouer, contre l’Arabe, le même jeu que joue le Sioniste en Palestine[25], où il tend de plus en plus à évincer l’élément autochtone.

[25] Mais alors que les Sionistes apportaient en Palestine leurs millions, leur activité, y travaillaient la terre, y faisaient pousser forêts, céréales, arbres fruitiers et vignes, l’Arménien n’apportait en Syrie que sa misère et ses appétits.

Et puis, instruit par des exemples antérieurs, on prévoyait ce qui allait se passer. A peine installés, réconfortés, les Arméniens, fils d’une race que ni la culture de la terre, ni l’élevage, ni toutes les tâches productives n’intéressent et qui est si merveilleusement apte à vivre, à proliférer, à s’enrichir sur le sol étranger où elle s’abat, gagnèrent les grandes villes, Alep, Beyrouth, Damas.

Ils construisirent de leurs mains de pauvres éventaires qui devinrent boutiques, tinrent sur leurs genoux, aux portes des cafés, des bureaux de change qui bientôt seront banques, firent aux artisans et commerçants locaux la plus redoutable concurrence… Et les voici déjà à Alep, propriétaires orgueilleux d’une partie de la ville.

Si j’ajoute à cela que maints d’entre eux furent employés comme auxiliaires dans notre armée et qu’au cours de certaines opérations répressives contre l’Arabe ils se comportèrent moins comme des soldats que comme des comitadjis, sans doute comprendrez-vous que les Syriens nous sachent médiocrement gré d’avoir peuplé leur pays de cet élément qu’ils jugent indésirable et estimerez-vous que des massacres seront difficilement évités.

Oh ! certes, nous ne pouvions refuser l’accès de la Syrie à ces familles que le Turc eût exterminées. Mais nous aurions dû avoir, avec elles, une politique telle qu’au lieu de constituer une lourde charge pour le pays elles eussent participé à sa mise en valeur.

Ce n’était pas dans les villes, déjà surpeuplées, où sévissait une grave crise économique et où, par conséquent, la lutte était âpre entre commerçants qu’il fallait installer les Arméniens, mais dans les campagnes où manque la main-d’œuvre.

J’ai dit que ce peuple préfère au travail de la terre, le troc, le négoce, le change, la banque, le petit artisanat dans les villes, toutes formes d’activité qui lui procurent des gains plus rapides, plus considérables et plus de chances de réussir.

Mais, poussé par la nécessité, alléché par certains avantages qu’on lui eût accordés, il fût devenu cultivateur et pasteur. Comme la Palestine a profité du Sioniste, la Syrie eût profité de l’Arménien au lieu d’en souffrir.

Une fois, on songea bien à lui donner l’occasion d’être utile au pays où il recevait asile. Dans la région d’Alexandrette existent de vastes marais. On dit à certaines familles : « Asséchez ces marais. Le terrain que vous aurez ainsi aménagé vous appartiendra. Vous y pourrez élever votre maison. » Les immigrés se mirent à la besogne. Mais, peu après, l’arrêté qui leur accordait la propriété du sol gagné par eux sur le palus fut rapporté. Ils cessèrent le travail et allèrent retrouver leurs frères dans les cités.

Nous n’avons su avoir ni une politique des Arméniens, ni une politique des chèvres. Celles-ci (comme ceux-là, disent les arménophobes) constituent un véritable fléau pour le Liban. Jadis très riche d’admirables forêts, il fut entièrement dévasté, pendant la guerre, par les Turcs. Le reboiser est une nécessité impérieuse que ses indolents habitants reconnaissent eux-mêmes. Ils sont prêts à faire des sacrifices. Dans maints endroits, ils ont planté le pin et le chêne. Mais la chèvre, la charmante et capricieuse chèvre noire qui circule partout, sur les pentes rocheuses broute les jeunes pousses, ruine toutes les plantations.

Pour l’empêcher de continuer ses méfaits, Weygand délimita les pacages où elle pourrait être conduite. Il reçut tant de réclamations de la part des propriétaires de chèvres, qui, invoquant les principes wilsoniens, l’autorité de la Société des Nations, que sais-je encore ? protestèrent contre cette atteinte à la liberté individuelle, qu’il dut restituer ses privilèges à Amalthée.

Le Liban restera déboisé comme les environs d’Alexandrette resteront marécageux !…

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Quels griefs les Syriens articulent-ils encore contre nous ?

Voici le plus grave : ils nous accusent de les avoir ruinés. Avant notre arrivée, ils usaient, pour leurs transactions, de la livre ottomane papier mais surtout de la livre turque or et de la livre égyptienne.

Nous résolûmes de créer la piastre syrienne que nous assimilâmes à notre franc dont elle devait suivre la fortune[26].

[26] L’arrêté par lequel, à la date du 21 janvier 1921, M. Robert de Caix décida la création de la monnaie syrienne comporte notamment deux articles :

« Art. 2. — Toute dette, billet, effet de commerce, dépôt de toute nature antérieurs au 26 novembre 1918, stipulant le paiement en monnaie étrangère ou en espèces métalliques étrangères, seront remboursables en monnaie ayant, de par la législation de l’État qui les a émis, cours légal et libératoire à l’intérieur de son territoire.

« Art. 3. — Toute dette, billet, effet de commerce, dépôt de toute nature antérieurs au 26 Novembre 1918, stipulant le paiement en livres turques papier et espèces, sera converti en monnaie syrienne à la valeur de 1 dollar 50 au cours du jour de la date du présent arrêté, soit 112 piastres syriennes 50 par livre turque stipulée. »

On accordait donc à cent-douze piastres syriennes cinquante, c’est-à-dire exactement à vingt-deux francs dix de notre monnaie, la valeur d’une livre turque or.

Par suite de la dépréciation de notre monnaie, celle-ci cote aujourd’hui 135 francs.

Si nous voulons mesurer le tort que nous avons causé au pays en créant la piastre, à quoi nous donnions un cours légal et libératoire, il suffit de nous rappeler ce que le franc valait par rapport au dollar le 21 janvier 1921 et ce qu’il est devenu depuis…

— Sans vous, nous disent les Syriens, nous userions encore de la livre turque or et de la livre égyptienne. Nous serions riches. Vous avez fait de nous des pauvres.

Que leur répondre ?

Ils ajoutent :

— Nous possédions en dépôt dans les banques des monnaies saines qui, du jour au lendemain, furent, par votre ordre, converties en une devise qui, par la suite, devait s’avilir en même temps que la vôtre. Comment ne vous accuserions-nous point d’avoir ordonné cette conversion à votre profit, pour rafler nos monnaies d’or, nos livres, nos dollars dont votre Trésor avait un si impérieux besoin ? »

Le moyen de faire comprendre à ces plaignants que, si certaines banques profitèrent, en effet, de l’opération, l’État français n’y trouva nul profit ?

Les Syriens disent encore :

« Qu’avez-vous fait pour l’éveil économique du pays ? Rien ou si peu de chose ! Où sont vos grands travaux d’utilité publique ? Nous les cherchons en vain. Nous manquons de routes, de ports, de chemins de fer[27] ; des milliers de maisons sont à reconstruire dans nos villes… Ah ! comme vous auriez pu entreprendre de belles choses ! Et l’ouverture d’importants chantiers aurait présenté un autre avantage. Elle aurait privé la révolte de tous les auxiliaires que celle-ci recrute parmi les sans-travail et qui vont à la guerre parce qu’elle nourrit son homme. »

[27] Il suffirait de relier Tripoli à Haïffa, c’est-à-dire de construire une voie ferrée de 200 kilomètres pour qu’il soit possible d’aller de Paris au Caire en wagon-lit.


Oui, ce pays était et demeure pour notre commerce, notre industrie, nos sociétés d’entreprises un magnifique champ d’action.

Mais il offre d’autres possibilités encore. Il a son Nil. Et c’est l’Euphrate.

De Djerablous à Abou-Kemal, de la frontière anatolienne à la frontière irakienne, sur plus de cinq cents kilomètres, l’immense fleuve roule ses flots à travers la Syrie. Qu’on fasse pour lui ce qu’on fit jadis pour le Nil, qu’on l’endigue, qu’on coupe son cours par des barrages, qu’on en déverse les eaux sur les rives et qu’on les fasse courir en d’innombrables canaux sur la plaine ! Ce que nous appelons aujourd’hui le désert et qui, en vérité, est une terre engourdie par la sécheresse, s’éveillera, redeviendra un éden, les arbres fruitiers y prospéreront comme dans les légendaires jardins de Damas et de Saïda. Les céréales seront rivales des plus belles, la qualité du coton supérieure à celle que produit l’Égypte.

Les mêmes eaux fourniront la force et la lumière électriques à toute la Syrie, à tout le Liban, et, si besoin est, aux pays voisins.

Vision utopique ? Rêve ? Non. Certitude. Certitude acquise par tous les ingénieurs, tous les agronomes qui sont allés jusqu’à l’Euphrate, l’ont vu porter vers la mer l’énorme volume de ses eaux[28] et dont les expériences donnèrent des résultats qui passèrent les plus optimistes espoirs.

[28] 518.400.000 mètres cubes par 24 heures en période de crue normale. Un barrage établi en amont de Meskéné et dont la construction ne présenterait aucune difficulté, permettrait la création d’une station hydro-électrique de 50.000 C.V.

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Nous n’avons eu ni une politique de l’Arménien, ni une politique de la chèvre, ni une politique de l’Euphrate, c’est-à-dire de l’arbre fruitier, des céréales, du coton et du mouton…

Elle est très grave cette question du mouton syrien. Elle mérite qu’on s’y arrête.

La tribu bédouine, à la recherche d’herbe pour ses troupeaux, parcourt sans répit d’immenses espaces. Le sol qui n’appartient à personne est-il stérile ? Les bêtes sont poussées sur les terres cultivées par les populations villageoises. Elles y détruisent la récolte. Rixes et batailles sont inévitables. A chaque changement de saison, elles se produisent. Une partie de notre armée est occupée à rétablir l’ordre entre sédentaires et nomades.

Le projet relatif à l’aménagement de l’Euphrate prévoit la création de pâturages où le Bédouin pourra installer ses moutons, abandonner celte vie errante qui, sans doute, a de l’attrait à ses yeux, mais à laquelle il renoncera le jour où il aura compris qu’en se fixant il diminuera sa peine et augmentera son profit puisque, de toute évidence, son troupeau, dont il perd aujourd’hui la moitié sur les pistes du désert, deviendra plus nombreux.

L’Euphrate aura fait un don inappréciable à la Syrie et, de surcroît, il aura supprimé sur une vaste étendue du territoire une cause de trouble.

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Comme l’Égyptien, davantage encore, le Syrien est âpre au gain. S’il aime jusqu’à l’excès, jusqu’à la manie la politique, l’intrigue, l’agitation, c’est, en partie, parce qu’il est oisif et pauvre. Que son pays, irrigué par le grand fleuve, prenne l’aspect du Delta, le Syrien comblé des dons de la fortune oubliera bientôt les rêves dans lesquels il se complaît, qui l’énervent, l’irritent et le stérilisent.

Et si ce sont les Français qui, par leur industrie, ont fait de lui l’égal de son cousin du Caire ou d’Alexandrie, encore qu’il soit, de nature, peu enclin à la gratitude, peut-être nous en accordera-t-il les apparences.

Peut-être nous autorisera-t-il, pour récupérer les milliards que nous avons décaissés, à prendre une partie des richesses que nous aurons créées.

Mais pour que nous puissions mettre la Syrie en œuvre, il faut que le calme et la sécurité y règnent.

Sommes-nous capables d’inaugurer une politique permettant d’obtenir ce résultat ?

Et le voulons-nous ?

X
Faut-il partir, rester ?…

Il serait vain, il serait puéril de le nier : nous n’avons pas réussi en Syrie. Après six années de tutelle, nous ne sommes arrivés ni à nous faire craindre, — ce qui est un moyen de gouvernement, — ni à nous faire aimer, — ce qui en est un meilleur, — ni à gagner l’estime de nos pupilles sur le compte desquels, de notre côté, nous avons perdu bien des illusions.

Nous les avons déçus. Ils nous ont lassés.

Mélancolique bilan !

La charge que nous avons assumée devant la Société des Nations et qui consiste à assister les Syriens, à les conseiller, à les conduire jusqu’à leur majorité était-elle aisée ?

Certes non. En ce pays d’embûches et de chausse-trappes, dont les fils, si turbulents, si divisés, sont plus épris encore de discussion et d’agitation que de bonheur, en ce pays où naissent et se développent tant d’ambitions, où les partis, comme les religions, se désagrègent et se décomposent sans cesse pour se reconstituer sous d’autres formes, où, enfin, le Sage, le Juste, le Très Bon lui-même — l’expérience est faite depuis des siècles — se heurtent à l’incompréhension des hommes et ne sont payés que par leur ingratitude, toute tâche est difficile.

Surtout quand elle est de la nature de celle qui nous échéait.

Oh ! sans doute, une autre nation que la nôtre, si elle se fût trouvée à notre place, eût connu les mêmes soucis, soulevé les mêmes mécontentements, donné aux populations les mêmes motifs ou les mêmes prétextes de se plaindre. Car on n’imagine pas très bien les Syriens se déclarant satisfaits de la loi qu’on leur impose et de ceux qui l’appliquent.

Et, sans doute, cette puissance eût-elle été combattue, à l’intérieur et de l’extérieur par les mêmes hommes, les mêmes organisations que nous voyons aujourd’hui dressés devant nous.

Mais cette constatation ne peut que nous consoler — très faiblement — de nos déboires dans l’accomplissement d’une mission qui, ne nous ayant rien rapporté, nous a coûté tant d’argent, tant de précieuses vies humaines et tant de prestige.

Un ancien président du Conseil, à qui un témoin de ce qui se passe au Levant exposait la situation, s’écriait en prenant dans ses mains sa tête lourde de science :

— Ah ! si nous pouvions nous retirer de la Syrie sur la pointe des pieds et sans que personne ne le sût !…

Ce ministre exprimait, dans le privé, l’opinion de beaucoup de Français — peut-être même de la majorité des Français.

Eh bien, cette politique de renoncement, d’abdication, il n’est plus de notre dignité d’y consentir.

Quelle serait notre situation dans la Méditerranée, et sur la route des Indes si nous abandonnions la Syrie avant d’avoir signé avec elle certains traités, certaines conventions ?…

Outre que, en nous rembarquant nous avouerions notre échec, notre impuissance, nous ruinerions notre influence dans le Proche-Orient. Du même coup, nous accroîtrions celle de l’Angleterre et de l’Italie qui ne manqueraient pas, au lendemain du jour où nous aurions résigné notre mandat, de se présenter devant la Société des Nations pour recueillir notre succession.

Or, l’Angleterre est installée à Gibraltar, à Chypre, à Malte, à Alexandrie, sur le canal de Suez, en Mésopotamie, en Palestine, en Irak.

Et l’Italie, dont nous connaissons le robuste appétit, qui escompte bien que le statut du Dodécanèse sera réglé en sa faveur, et qui se livre, dans toute l’étendue des territoires placés sous notre mandat, à une active propagande, l’Italie convoite déjà Smyrne !…


Mais, si nous voulons demeurer, il nous faut, de bonne foi, reconnaître nos erreurs et réparer celles qui peuvent l’être encore.

Jusqu’ici, nous avons fait la politique de la minorité. Elle nous a rapporté la révolte, la guerre. Inaugurons la politique de la majorité, une politique musulmane. C’est à ce prix, à ce prix seulement, que nous rétablirons la paix et recouvrerons notre prestige perdu.

Certes, il ne saurait être question de renier nos traditions dans le Levant, de n’y plus être, pour le chrétien, l’ami que nous fûmes pendant des siècles[29]. Mais s’il continue de mériter notre sollicitude, rien ne justifie les faveurs dont nous l’avons si imprudemment comblé, le jour que, pour satisfaire à son orgueil, nous avons intégré à son patrimoine des terres arrachées au patrimoine d’autrui.

[29] Comment pourrions-nous oublier l’œuvre admirable de nos religieuses et de nos religieux, des Lazaristes, notamment, qui, au prix d’immenses efforts, avec un dévouement et une abnégation auxquels on ne rendra jamais assez hommage, ont répandu notre langue dans tout le bassin de la Méditerranée orientale.

Ce ne serait point le molester que de donner à son domaine des limites raisonnables, réparant ainsi une injustice dont nous portons la responsabilité et qui est à l’origine de nos malheurs.

Cette mesure, strictement équitable, qui serait un acheminement vers l’unité syrienne, qu’on nous réclame avec tant de force, calmerait les esprits, ramènerait à nous les éléments sérieux et sains du pays. Au lieu de continuer à pactiser avec les professionnels de l’intrigue et de l’agitation, les aventuriers, les ambitieux et tous nos ennemis de l’extérieur, dont ils sont devenus, artificiellement et poussés par le désespoir, les alliés temporaires, ils se rallieraient à nous, travailleraient à nos côtés pour le bien de la Syrie.

Les chrétiens libanais, leurs pasteurs-politiciens, surtout, protesteraient.

Il faudrait les laisser protester et, pour soustraire le Haut-Commissariat à leurs récriminations, à leur influence, à leurs intrigues, le transférer de Beyrouth à Damas, au cœur même de la Syrie. Car Beyrouth cache le Liban et le Liban cache la Syrie.

Si nous avons essuyé un si grand nombre d’échecs dans ce pays, c’est que nous ne l’avons pas compris, c’est que, jamais, nous n’avons entendu sa voix, ni perçu les pulsations de son sang.

C’est seulement à Damas que nous y parviendrons.

Ayant restitué à la vraie Syrie les casas et les régions côtières dont nous l’avons amputée, ayant mis notre administration centrale en mesure de la comprendre enfin, nous n’aurons pas accompli encore toute notre tâche.

Il nous restera à réformer un système monétaire désastreux, interdisant aux Syriens toute transaction commerciale avec leurs voisins et à les débarrasser de l’armée des fonctionnaires de tous ordres que nous avons installés chez eux. Médiocres en général, ces commis qui, en France, occuperaient des postes infimes, reçoivent en Syrie des émoluments considérables et y font figure de potentats !

Les Syriens, à qui, je l’ai dit sans ambages et parfois même avec verdeur, certains graves défauts n’ont pas été épargnés par les dieux, sont gens évolués. Ils apprécient à leur juste valeur, qui est mince, ces instituteurs, ces sous-préfets, ces agents subalternes de différents ministères que nous leur avons donnés pour maîtres. Les plus indulgents en sourient. Les plus ardents se sont révoltés contre eux. Tous en sont las et demandent leur départ.

Par contre, ils entourent de considération, de respect, d’admiration ceux des nôtres chez qui ils reconnaissent une supériorité. Certains les ont parfois traités durement, très durement même. Deux ou trois leur furent impitoyables. Mais ils ont réalisé. Ils ont fait œuvre utile. Leur réputation s’est répandue jusqu’au désert sous la tente rapiécée du Bédouin. On les craint, mais on les estime. C’est le secret de l’autorité en Orient.

— Donnez-nous des hommes de cette classe, de cette valeur et qui seront nos conseillers, pour nous enseigner ce que nous ignorons, pour nous aider à nous administrer, à nous gouverner, nous disent les Syriens.

« Mais rapatriez tous ces petits fonctionnaires dont il semble que vous ayez voulu vous débarrasser en nous les imposant. Nous n’aurons aucune peine à les remplacer. Ce dont nous sommes certains, c’est que nous ne trouverons pas plus mal chez nous. Et, du moins, leurs successeurs auront, à nos yeux, trois avantages : ils ne nous témoigneront pas leur mépris, ils parleront notre langue et nous les paierons moins cher. »

*
* *

Tels Français, militaires et civils, sont arrivés dans le Levant avec la conception que nous devions nous y appuyer sur le chrétien. A leurs yeux, les autres éléments de la population ne constituaient qu’une masse négligeable, une masse amorphe, que nous pouvions traiter à notre gré, sans nous soucier de son opinion, de ses susceptibilités, de ses aspirations.

C’était une illusion. La dangereuse illusion. Nous savons ce qu’elle nous a coûté.

D’autres, dans ce pays de grande propriété, où, même chez les chrétiens, subsiste le régime féodal, d’autres ont voulu instituer brutalement une sorte de régime démocratique.

Ce fut une erreur encore. La Syrie n’est point mûre, elle ne sera pas mûre avant un siècle peut-être pour la démocratie.

Davantage, l’immense majorité de ses habitants, majorité où se confondent les élites et les masses, aspire à vivre sous un prince qui régnerait à Damas et, sous notre égide, de concert avec nos représentants, assisté de nos conseillers techniques, gouvernerait le pays, exception faite du Liban qui jouirait d’un statut particulier.

Profondément hiérarchisés, très impressionnés par certains titres, certaines dignités, les Syriens seraient flattés de devenir les sujets d’un personnage jouissant du double prestige que confèrent la naissance et la richesse. Ils se soumettraient avec d’autant plus d’enthousiasme à sa loi, à son autorité qu’ils ne ressentiraient plus l’humiliation d’être colonisés par l’étranger.

Aurions-nous licence de souscrire à ce vœu s’il était reconnu qu’en agissant ainsi nous pourrions remplir notre mission, être enfin dédommagés de nos soucis, de nos déboires et remboursés de nos pertes ?

Rien ne s’y oppose. Et, d’ailleurs, l’Angleterre, à qui cette politique n’a pas si mal réussi, l’Angleterre dont le prestige s’accrut alors que la nôtre diminuait, n’a-t-elle pas créé un précédent en installant des rois dans les États, commis à son mandat et dont les Syriens envient le sort ?…

Est-ce parce que nous sommes en République que nous aurions scrupule à créer un royaume dans un pays qui ne nous appartient point, sur lequel nous n’avons reçu qu’une mission temporaire et dont il semble bien que les habitants réclament cette forme de gouvernement ?

Est-ce qu’après avoir rendu les Syriens témoins et victimes de nos discussions intestines nous allons continuer à exporter chez eux, contre leur gré, nos conceptions sociales ? Est-ce que nous allons, parce que c’est un régime qui nous est cher, leur imposer la République et, ainsi que Sarrail en avait le dessein, créer dans leurs principales villes des sections de la Ligue des Droits de l’Homme ?

Ils veulent un prince ? Donnons-leur un prince après avoir, comme il se doit, pris nos précautions et obtenu toutes garanties du personnage sur le front duquel descendra la couronne des rois de Syrie.

Beaucoup sont ou seraient candidats. Je crois savoir que certain duc français lorgne du côté du pays, où ses pères, les Croisés, se couvrirent d’une gloire immortelle et vers lequel l’une de ses parentes cingle, périodiquement, pour mener en sa faveur une active propagande.

Je n’ignore pas qu’à Damas deux notables, dont l’un d’origine algérienne, n’attendent qu’un signe pour se mettre sur les rangs et qu’à Beyrouth le fils d’un très haut dignitaire de l’Islam est leur compétiteur. Et je ne vous ai point celé qu’en son palais somptueux de Gezireh, au bord du Nil, le président du Comité syro-palestinien, l’émir Michel Lotfallah, puisque, une fois encore, il faut l’appeler par son nom et lui donner son titre de pacotille, s’abandonne avec délices au rêve de fonder une dynastie — la dynastie des Lotfallah de Fagallah — et de régner sur un pays qu’il a si grandement contribué, par ses intrigues, par son argent, à mettre à feu et à sang et dont il n’a peut-être pas perdu l’espérance de nous voir chasser par les bandes à sa solde.

Mais le duc français est catholique. Le pseudo-émir cairote est Grec orthodoxe. Les deux éventuels prétendants de Damas et celui de Beyrouth, s’ils sont, comme je n’ai aucune raison d’en douter, bons musulmans, ont-ils trouvé dans leurs berceaux assez de dinars d’or pour espérer tenir honorablement rang de monarques au pays des Mille et une Nuits, au pays où l’autorité sans le faste n’est qu’un leurre, une dérision et n’impressionne personne, ni le grand seigneur, ni le chef religieux, ni le lettré, ni même le bonhomme qui, son outre de peau de mouton ruisselante et gonflée sur les reins, parcourt les rues pour y vendre de l’eau ?

Si vraiment, après examen, nous décidons d’installer un roi à Damas, un roi musulman, bien entendu, choisissons-le doué d’un exceptionnel prestige : qu’il soit riche, très riche, moderne en ses conceptions et, s’il se peut, rompu aux affaires telles qu’on les pratique en Occident afin que, sous son règne, le pays prenne son essor économique.

Le portrait est composite. Il est séduisant. L’original doit pouvoir se découvrir. Peut-être n’est-il que de le chercher.


Six années durant, poursuivant une politique de mirage et d’illusions, nous avons erré, en Syrie, dans le Liban, en quête d’une vérité qui, toujours fuyante, nous entraînait sur des chemins où, nous blessant cruellement à toutes les pierres, à toutes les épines, nous n’avons trouvé que déboires et deuils.

La preuve est faite que nous nous sommes égarés. Revenons sur nos pas. Prenons d’autres voies. Sinon, si vraiment nous ne croyons pas pouvoir changer de conception et de méthode, n’allons pas plus avant. Nous avons versé assez de notre sang, dépensé assez de milliards dans cette aventure. Abandonnons Syriens et Libanais à leur sort, ou, du moins, à qui voudra assumer la charge de leur tutelle.

Et rentrons chez nous.

Pierre LA MAZIÈRE
a publié à la même librairie

J’AURAI UN BEL ENTERREMENT !

Que les plus grands écrivains et les critiques les plus sévères de ce temps ont loué en ces termes :

Tout cela est fort, sain, net, hardi et comble de louange vivant. Seuls comptent ceux qui étreignent leur temps à bras le corps. Pierre La Mazière est du nombre. — Henri Béraud.


Voilà un bon et franc bouquin, le meilleur que j’aie lu depuis longtemps parmi ceux de la nouvelle génération d’écrivains. Il y a là de la vérité, de l’émotion et de la puissance. Enfin, c’est de quelqu’un dont je me souviendrai. — Paul Brulat.


C’est un beau roman, courageux, hardi, une œuvre que je place sur le rayon de Vallès et de Mirbeau. — Gaston Chérau.


La satire de Pierre La Mazière atteint une sorte de fureur grandiose d’autant plus émouvante qu’elle s’exprime avec plus de sérénité dans la certitude. — J. Ernest-Charles (Le Quotidien).


D’une ironie tour à tour féroce et attendrie qui eût enchanté Mirbeau, riche de pages pathétiques et brillantes, l’œuvre de Pierre La Mazière est d’une grande puissance. — Charles Derennes (Bonsoir).


L’ouvrage de Pierre La Mazière est solidement pensé, parfaitement composé, admirablement écrit. J’en rapprocherais volontiers la manière de celle d’un Mirbeau qui se posséderait ou mieux qu’aurait retouché Jules Renard. Une vision aiguë et nette, des raccourcis d’une puissance singulière. — André Lichtenberger (La Victoire).


Demain, peut-être, Pierre La Mazière méritera plus justement que beaucoup d’autres la grande notoriété. Il n’est, pour lui, qu’une chose à craindre, c’est que cette société si fidèlement dépeinte ne jette sur cette œuvre, qui durement la fouaille, le boisseau du silence. — Victor Margueritte (Le Peuple).


Quel beau et bon livre, émouvant et fort !… — Georges Duhamel.


C’est une très belle chose, d’une implacable vérité, d’une force critique lucide, d’un style net, d’un accent de vérité qui saisit ; une œuvre courageuse et pleine d’enseignements dans son amertume infinie. — Camille Mauclair.


Cet admirable livre si émouvant m’a parlé avec le naturel et le pathétique d’une voix humaine. Voilà qui dépasse la littérature. — Comtesse de Noailles.


Ce très remarquable roman est d’un ton à la fois pathétique et satirique. Dénonçant avec la désinvolture la plus âpre les mœurs d’aujourd’hui, il est inspiré par le sentiment le plus simple et le plus droit de l’honnêteté et de la justice. — Les qualités esthétiques du style sont les mêmes que les qualités morales de l’auteur. — Gaston Rageot (Le Gaulois).


… Cet admirable J’aurai un bel enterrement… est une œuvre hardie et forte, quelque chose comme Le Feu démobilisé. — Paul Reboux.


Un bien beau livre, poignant et âpre, qui, frôlant la haute comédie et le drame, est une énorme satire de ce triste monde. — Saint-georges de Bouhelier.

Établis. Busson, 23, rue Turgot, Paris. — 12/12/26.

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