XXXI

Samedi 27 avril.

Nous sommes invités à déjeuner chez le caïd El-Méchouar (l'introducteur des ambassadeurs). Et nous nous y rendons à cheval, précédés de ses gardes à large turban, à canne énorme, qu'il a envoyés au-devant de nous jusqu'à nos portes.

La grande cour de sa maison est encore plus belle que celle du vizir de la guerre. Elle est plus ancienne surtout, et les années, les siècles, en ont atténué, avec leur effacement inimitable, les couleurs et les ors.

Des rangées de portiques intérieurs donnent accès sur cette cour. Leurs couronnements en bois de cèdre sont composés de ces milliers de petits compartiments géométriques juxtaposés, qui donnent l'impression des rayons de cire patiemment construits par les abeilles; mais, à l'arrangement général de ces innombrables petites choses, un je ne sais quoi a présidé, qui est le génie de l'art arabe et qui en fait un ensemble harmonieusement simple. Tous ces dessus de porte, quand nous entrons, sont chargés, comme des balcons très larges, chargés à se rompre, de femmes voilées de blanc, qui se penchent, silencieuses, pour nous regarder.

La cour, naturellement, est pavée de mosaïques et de marbre, avec, au milieu, une fontaine jaillissante. Elle est toute remplie, toute vibrante d'une musique exaltée, à la fois rapide et grave: voix humaines très hautes, accompagnées de cordes puissantes, de tambourins et de castagnettes de fer. Nous reconnaissons le même orchestre qui était l'autre jour chez le vizir de la guerre; c'est, du reste, un de ceux du sultan qui le prête pour nous faire honneur.


Il est étonnamment beau, le caïd El-Méchouar, notre hôte. La description du personnage de Mâtho, dans Salammbô: «Un Lybien colossal, etc...», lui conviendrait en tout point; d'une taille et d'une largeur surhumaines, avec des traits et des yeux admirables; une barbe déjà grise et une peau très foncée indiquant, malgré la régularité du profil, un mélange de sang noir. Du reste, la beauté est la principale condition exigée pour être caïd El-Méchouar; ce poste est presque toujours donné, paraît-il, à l'homme le plus superbe du Maroc.

Comme son collègue de la guerre, ce vizir ne se met pas à table avec nous, un bon musulman ne devant point manger avec des nazaréens. Il se contente de s'asseoir à l'ombre, près de la salle où notre couvert est dressé, et de veiller à ce que ses esclaves, ahuris par notre présence, nous apportent des montagnes de couscouss et de viandes.

Pendant le repas monstre, je fais face à la belle cour qui m'apparaît tout entière par la haute ogive dentelée de la porte. Les esclaves du Soudan, à grandes boucles d'oreilles et à bracelets, la traversent dans une incessante agitation, portant sur leur tête les plats gigantesques, surmontés de leurs toitures comme des pignons de tourelles. Les mosaïques des pavés étincellent de lumière. Çà et là, au milieu des hautes murailles, par les meurtrières percées, on voit confusément briller les yeux des femmes. Le mur du fond, qui se dresse en écran contre le soleil, est couronné de têtes voilées qui nous regardent. Et la musique, dans une exaltation extrême, répète, répète sans cesse, en les précipitant de plus en plus, les mêmes phrases monotones qui, à la longue, bercent, magnétisent, amènent une ivresse.


Deux heures de l'après-midi, l'ardeur du soleil.—Comme je pars demain, je me promène à cette heure brûlante, ayant mille choses à faire pendant cette dernière journée.

J'ai d'abord à aller dans la ville murée des juifs, où des vieux horriblement sordides, d'une laideur rusée et inquiétante, détiennent, au fond de leurs bouges, des bijoux anciens, des armes rares, des étoffes introuvables même au bazar, que j'ai envie de leur acheter.

Elle est très loin de chez moi, la ville des juifs; elle longe, en bande étroite, le côté sud de Fez-le-Neuf, et j'habite dans Fez-le-Vieux, d'où il me faut d'abord sortir.

Je suis à cheval, escorté d'un garde rouge.

Deux heures de l'après-midi, par une des journées les plus chaudes que nous ayons encore eues. Les vieux murs de terre semblent s'effriter sous le dévorant soleil, les vieilles lézardes des maisons semblent s'allonger et s'ouvrir. Les petites rues sont désertes, entre leurs deux rangées de ruines mortes, qui se chauffent et se fendillent. Les pavés, les vieux cailloux noirs, polis par les pieds nus ou les babouches de plusieurs générations arabes, montrent par places leurs têtes brillantes, entre les pailles desséchées et la poussière. Et il y a, sur toute la ville somnolente, cet accablement silencieux qui est particulier aux moments où le soleil éblouit et brûle.

Un peu d'ombre et de fraîcheur, en passant sous les triples portes très épaisses des remparts. Dans les recoins de ces portes, des barbiers sont installés par terre, en train de tondre des gens de la campagne, crépus, à l'air sauvage,—dont l'un tient par les cornes, pendant qu'on le rase, deux béliers noirs.—Et, dans un autre recoin, un praticien «tire du sang» à un berger (comme autrefois la saignée chez nous, cela guérit de tous les maux, et cela se fait derrière la nuque, en entaillant avec un rasoir jusqu'à l'os du crâne). Aujourd'hui, plus encore que de coutume, je me sens frappé de la sauvagerie de ces abords de Fez, de leur silence, de leur air de morne abandon...

Et, les portes franchies, tout de suite commence un brûlant désert sans routes, aujourd'hui sans un être humain, sans une caravane. Voici le lieu qui était si peuplé et si brillant le matin de notre pompeuse arrivée; on y entend à peine, à présent, la petite voix triste des sauterelles. Murs de la ville et murs du palais se dressent partout vers le ciel, dans une confusion grandiose, avec leurs créneaux, avec le hérissement de leurs pointes de pierre; tout droits, tout pareils, mornes et sombres depuis le bas jusqu'en haut, arrivant à produire une impression de beauté à force d'être gigantesques. Et rien à leurs pieds; de ce côté-ci de la ville, rien à l'entour, ni une maison, ni un arbre, ni une tente, ni un groupe humain: eux seuls, les murs, debout et immenses en stature verticale. L'implacable soleil d'aujourd'hui accentue leur vieillesse extrême, leurs lézardes, leurs crevasses; par place ils sont démantelés, ébréchés, et leur base est rongée.

Et d'autres enceintes complètement en ruine, d'une désolation infinie, partent de ces remparts, se ramifient, prolongent la ville dans la campagne déserte, puis finissent par se confondre avec les roches, les éboulements, les fondrières, tout le chaos de ce vieux sol fouillé et refouillé pendant des siècles. Le temps a couvert ces murs de lichens d'un jaune éclatant, qui font sur le gris foncé des pierres comme un semis de taches d'or; sous le bleu profond du ciel, l'ensemble est d'une nuance chaude et ardente, avec des chamarrures de brocart.

Dans la partie tout à fait croulante, dans les enceintes secondaires qui ne servent plus à rien, il y a des portes, de forme exquise comme toutes les portes arabes, et entourées de mosaïques visibles encore entre les plaques jaunes des lichens; elles donnent accès dans des espèces de préaux tristes, où l'on ne trouve que de l'herbe et des sauterelles.

Et, tandis que je contourne à cheval ces débris de remparts, sous le grand écrasant soleil, une de ces portes m'arrête comme la chose la plus délicieusement arabe que j'aie encore jamais vue, et la plus étrangement mélancolique: au milieu de cent mètres de monotone et formidable muraille, elle ouvre son ogive isolée, qu'encadrent des dessins mystérieux; et, à côté, un vieux dattier solitaire élève tout droit son bouquet de palmes jaunies...


A cent mètres plus loin, le camp du sultan m'apparaît: ses tentes font là-bas dans la campagne des amas ou des semis de choses très blanches, au milieu des terrains roux et des lointains bleus,—et je vois trembler dans l'air chaud toutes ces blancheurs. Il s'est considérablement augmenté depuis ma dernière visite. Au complet, il a, dit-on, six kilomètres de tour et contient trente mille hommes.

La tente du calife est au milieu, haute et immense. On ne voit que le mur de toile appelé tarabieh, qui lui sert d'enceinte, masquant tout (même à la guerre, la demeure du calife doit rester une chose cachée). Derrière ce mur, c'est, il paraît, toute une petite ville; outre le logement particulier du souverain et ses dépendances, il y a celui de l'enfant favori, du petit Abd-ul-Aziz; puis ceux d'un certain nombre de dames du harem désignées pour faire partie du voyage.

Dès que la tente du sultan sort des greniers du palais et commence à se monter en dehors des murs, la nouvelle s'en répand dans le Maroc entier, par les caravanes qui passent, et surtout par ces piétons rapides qui marchent nuit et jour à travers les montagnes ou les rivières pour porter des lettres et des nouvelles, faisant l'office de nos courriers. Toutes les tribus sont informées bientôt que le souverain va partir en guerre, et les rebelles se préparent à la résistance.

On sait que le sultan vit généralement six mois de l'année sous la tente, nomade par nature comme ses ancêtres d'Arabie, guerroyant sans cesse dans son propre empire contre ses tribus révoltées qui ne le reconnaissent que comme calife religieux, mais pas toujours comme souverain, et dont quelques-unes même (les Zemours par exemple et les peuplades du Riff) n'ont jamais été soumises.

Cette fois-ci, le sultan ne reviendra à Fez qu'au bout de quatre ans. Dans l'intervalle de ses razzias armées et de ses moissons de têtes, il se reposera dans ses deux autres capitales, Mékinez et Maroc, où il possède comme ici des palais et d'impénétrables jardins.

Du reste, depuis la semaine dernière, celles de ses femmes qui ne doivent pas faire partie de son train de voyage ont été expédiées en avant, à dos de mule et en trois étapes, dans les sérails murés de Mékinez...


... J'aurai toujours assez de temps à passer dans cette sordide ville des juifs, qui était cependant le but de ma promenade, et l'envie me vient de pousser une dernière pointe dans la montagne qui domine Fez-le-Vieux.

Par de petits sentiers de rochers, mon cheval y grimpe hardiment, avec des velléités de galop. Et très vite nous voici montés, respirant une brise plus vive et plus fraîche, qui passe sur des tapis de fleurs et les agite. De distance en distance, il y a des arbres dans des replis de terrain; dans des espèces de petites vallées, il y a des bouquets d'oliviers, à l'ombre desquels des bergers moricauds chantent des chansons pastorales à leurs chèvres dans le silence morne d'alentour. Surtout il y a des tombes, des tombes partout, des tombes bien antiques, parmi des herbages et des aloès. Il y a des koubas de saints, des ruines vénérées dont les portiques sveltes sont hantés par des peuplades d'oiseaux. Puis il y a le kiosque historique, qui fut bâti par un sultan d'autrefois et qui lui coûta le trône: les gens de Fez, toujours frondeurs, s'étant irrités de ce que, de là-haut, il voyait, le soir sur les terrasses, toutes leurs femmes.

Toutes les terrasses, en effet, m'apparaissent d'ici, milliers de promenoirs grisâtres, vides à cette heure d'éblouissant soleil. Je domine la ville sainte, ses longues lignes de murs délabrés, ses bastions, ses créneaux, ses minarets verts et ses rares palmiers. Deux ou trois groupes d'ânons et de chameaux, qui s'en vont à la file vers je ne sais quelle contrée du sud, animent seuls ses abords solitaires. Une lumière immense tombe, tombe à flots sur tout cela; il y a seulement quelques petits nuages ouatés, perdus çà et là dans le bleu sans fin du ciel.

Et aucun bruit ne monte de cette ville, sur laquelle plane toujours la même immobilité, la même torpeur...


Je m'en vais chez ces juifs, décidément, à la recherche des vieilles tentures et des vieilles armes. Comme dans notre Europe du moyen âge, ce sont eux qui détiennent non seulement l'or, les fortunes, mais aussi les pierreries, les bijoux anciens, dans leurs coffres, et aussi toutes sortes de vieilles choses précieuses que des vizirs, des caïds endettés, ont fini par laisser entre leurs mains. Et, avec cela, affectant des dehors de misère; dédaignés par les Arabes encore plus que par les chrétiens; vivant cachottiers, enfermés dans leur quartier étroit et obscur, craintifs et sans cesse en garde pour leur vie.

Redescendu de la lumineuse montagne où dorment, sous les fleurs, tant de saints et de derviches, je contourne longtemps les murs étonnamment vieux de Fez-le-Neuf—par des sentiers d'abord dénudés, puis bientôt verdoyants, ombreux, avec des mûriers, des peupliers qui ont encore leurs feuilles toutes petites et toutes fraîches d'avril; avec des ruisseaux clairs où trempent des joncs, des iris et de grands liserons blancs.

Les remparts des juifs sont aussi hauts et aussi crénelés que ceux des Arabes, leurs portes ogivales sont aussi grandes, avec les mêmes battants lourds bardés de fer. On ferme ces portes de bonne heure chaque soir; des gardes d'Israël, à l'air méfiant, se tiennent dans les embrasures, ne laissant passer personne de suspect; on sent qu'on vit dans cet antre en crainte perpétuelle des voisins, Arabes ou Berbères.

Et, devant leur entrée de ville, est le dépôt général des bêtes mortes (une galanterie qu'on leur fait): pour arriver chez eux, il faut passer entre des tas de chevaux morts, de chiens morts, de carcasses quelconques, qui pourrissent au soleil, répandant une odeur sans nom; ils n'ont pas le droit de les enlever,—et il y a grand concert de chacals le soir sous leurs murs.—Dans leurs rues étroites, étroites à ne pouvoir passer, ils n'ont pas le droit non plus d'enlever les immondices rejetées des maisons; pendant des mois s'entassent les os, les épluchures de légumes, les ordures, jusqu'à ce qu'il plaise à un édile arabe de les faire déblayer moyennant une grosse somme d'argent.—Dans ce quartier humide et obscur, il y a des puanteurs moisies tout à fait spéciales, et les visages des habitants sont tous blêmes.

Deux ou trois personnages postés à cette entrée de ville me regardent arriver, curieux de ce que je viens chercher chez eux, me dévisageant avec des yeux roués et cupides, flairant déjà quelques affaires à conclure; des figures chafouines, longues, étroites, blanchâtres; des nez minces qui n'en finissent plus, et des cheveux longs et rares,—en tire-bouchons épars, crassissant des robes noires qui collent aux épaules pointues...

Tant pis pour les étoffes précieuses et les vieilles armes. J'ai un regret d'aller m'enfouir dans ces bouges à moisissure, chez des êtres si laids, une veille de départ, un si beau dernier soir, quand le soleil dore si radieusement les tranquillités de la ville musulmane et de ses vieux murs grandioses.

Je tourne bride, à cette porte des Juifs, pour m'en aller du côté du palais du sultan. J'arriverai à l'heure où tous les grands personnages, de blanc vêtus, sortent après l'audience du soir, pour rentrer dans leurs demeures, à Fez-Bâli, et je verrai encore une fois ce défilé de figures d'un autre âge, dans le décor admirable des grandes cours murées et des grandes ruines.


De nouveau, voici ces abords du palais; les murs et les murs, tous droits, farouches et pareils. Voici les séries de cours lugubres, qui sont vides et grandes comme des champs de manœuvre, et qui paraissent presque étroites, tant sont élevées les murailles qui les ferment. Pour avoir le sentiment de leurs dimensions, il faut regarder les hommes, les rares fantômes blancs qui y passent, et qui y semblent étonnamment diminués.

Le soleil baisse déjà quand nous arrivons, mon garde et moi, dans la premières de ces enceintes; elle est déjà pleine d'ombre. Les hauts murs, les hauts murs sombres, masquant tout, font subitement baisser la lumière comme des écrans immenses; avec leurs alignements de pointes aiguës, ils ont l'aspect menaçant et cruel. Au milieu de la muraille du fond, la grande ogive qui mène plus avant dans ces repaires s'ouvre là-bas, flanquée de ses quatre tours carrées, qui montent tout d'une pièce, imposantes à la façon du donjon de Vincennes, avec quelque chose de plus méchant à cause de leur couronnement de pointes de pierre.

Le sol de cette cour est semé de cailloux, de débris quelconques, avec des trous, des ossements; deux ou trois chameaux s'y promènent en quête d'herbe rare, ayant l'air tout petits au pied de si hautes et grandes choses; perdu dans un coin, il y a aussi un campement de tentes blanches comme un village de pygmées;—et trois personnages drapés de burnous, qui sortent, là-bas, de l'obscurité de la grande porte, me paraissent lilliputiens. En l'air il y a les inévitables cigognes, qui traversent le carré vide découpé au ciel par les dents d'ombre des créneaux. Et des milliers, des milliers d'oiseaux, d'un noir luisant, sont plaqués en grappes contre les murs, se touchant tous, se poussant, grimpant les uns sur les autres, formant des taches grouillantes, comme ces couches épaisses de mouches qui s'abattent l'été sur les choses immondes.—Et tandis que je m'arrête pour regarder ces amoncellements de petites ailes et de petites griffes, les trois graves personnages qui arrivaient là-bas se sont rapprochés de moi: des vieillards qui sourient avec bonhomie et me donnent, sur ces oiseaux, des explications arabes que je ne comprends pas.—(Cette affabilité de passants quelconques pour un nazaréen inconnu n'est pas banale, en un tel pays; c'est mon excuse pour conter une si insignifiante aventure.)

Je me dirige vers cette porte du fond: elle me mènera dans une seconde enceinte, d'ordinaire plus animée, où se tiennent chaque jour les vizirs vêtus de blanc qui rendent la justice au peuple... Oh! ces portes arabes, variant à l'infini leurs dessins mystérieux,—comment dire le charme qu'il y a pour moi dans leur seul aspect, l'espèce de mélancolie religieuse, de rêverie de passé, qu'elles me causent toutes: isolées au milieu de murs attristants comme des murs de prison; ayant dans leur forme ogivale, ou festonnée, ou ronde, un je ne sais quoi indéfinissable qui demeure toujours le même, au milieu de la plus fantaisiste diversité; puis toujours encadrées de ces fines ornementations géométriques, dont l'élégance rare a quelque chose de sévère et d'idéalement pur, de mystique au suprême degré...

La nouvelle enceinte où cette porte me conduit, après une voûte obscure, est aussi grande, et imposante, et farouche que la première. Mais elle est, comme je m'y attendais, pleine de monde, et les abords en sont encombrés de chevaux, de mulets, sellés à fauteuils, que l'on tient en main. C'est qu'au fond, sous de vieilles ogives formant niches de pierre, les ministères fonctionnent, presque en plein vent, et avec très peu d'écrivains, très peu de papiers.

Sous l'un de ces arceaux se tient le vizir de la guerre. Sous l'autre, le vizir de la justice rend sur l'heure des jugements sans appel; autour de lui, des soldats, à grands coups de bâton, écartent la foule, et les accusés, les prévenus, les plaignants, les témoins, sans distinction aucune, lui sont amenés de la même façon, empoignés à la nuque par deux gardes athlétiques.

Ces parages étant réputés peu sûrs pour les nazaréens, je m'arrête à l'entrée pour ne pas amener de complications diplomatiques.

Du reste, à cette heure, c'est fini, comme je m'y attendais. L'un après l'autre, les vizirs, soutenus par des serviteurs, s'asseyent sur leurs mules pour s'en retourner chez eux. Barbes blanches, longs vêtements blancs, longs voiles blancs; ils montent des mules blanches à selle de drap rouge, chacune tenue par quatre esclaves tout de blanc vêtus, avec de hauts bonnets rouges. Et, tandis que la foule s'écarte, ils s'en vont au pas tranquille, superbes comme de vieux prophètes, le regard en rêve sombre, neigeux dans leur blancheur, sur le fond des grands remparts, des grandes ruines... D'ailleurs, le soleil baisse, et, comme chaque soir, un vent froid se lève sous le ciel subitement jauni, s'engouffre dans les hautes ogives, siffle sur les vieilles pierres...

Derrière les vizirs, je rentre aussi. Une dernière fois je veux voir les merveilles de ma terrasse à l'heure du saint Moghreb.


Là-haut, sur ma maison, c'est le même enchantement que chaque soir: la ville, tout en or jaune ou rose, les plus proches terrasses séparées de moi par une insaisissable vapeur bleuâtre, et les terrasses lointaines, les milliers de carrés de pierre en teintes irisées qui se dégradent, dévalant sur les collines, comme des choses éboulées, jusqu'à la ceinture des remparts et des jardins verts. Toutes les négresses esclaves sont là, à leurs postes, figures noires et souriantes, coiffées en mouchoirs clairs, blancs ou roses. Et aussi toutes mes belles voisines à haute hantouze, accoudées, étendues ou fièrement droites, très gracieuses de pose et très éclatantes de couleur, avec leurs larges ceintures cartonnées, leurs longues manches tombantes, et tout ce qui flotte derrière elles, de foulards d'or et de cheveux dénoués. Et une fois de plus, comme depuis des siècles et des siècles, la grande prière retentit encore en voix tristement prolongées, tandis que les neiges de l'Atlas s'éteignent sur le jaune pâli du ciel...


Après dîner, à la nuit, aux lanternes, je sors par extraordinaire, pour aller, avant l'heure où se ferment les portes des quartiers, dire adieu au ministre et à l'ambassade: ils doivent rester, eux, je ne sais combien de temps encore.

C'est au petit jour demain matin, que nous devons partir, le capitaine H. de V*** et moi. De la part du sultan, on nous a donné à chacun une tente, une mule choisie, une selle arabe; plus, une tente pour nos serviteurs, un caïd pour nous guider, huit mules et muletiers pour porter nos bibelots et nos bagages...

Aux lanternes aussi, je trouve l'ambassade installée comme d'habitude, dans le jardin d'orangers qui embaume, sous la véranda du vieux kiosque délicieux. Le ministre a bien reçu pour nous la lettre de mouna signée du sultan et scellée de son sceau, qui doit nous permettre le passage chez les différentes tribus et nous donner l'indispensable droit de rançon. Mais, malgré les démarches qu'il a bien voulu faire, il n'a pu encore obtenir la lettre pour les chefs de la ville de Mékinez, ni le permis pour visiter là-bas les «jardins d'Aguedal».—Ce n'est pas mauvaise volonté assurément, c'est lenteur, inertie; le grand vizir s'y est pris trop tard, paraît-il, pour avoir la signature du sultan avant l'heure de la prière; il a promis que dès demain matin tout serait paraphé, en règle, et que, si nous étions déjà en route, des cavaliers courraient à notre poursuite, jusqu'à Mékinez au besoin, pour nous le porter, avec des cadeaux qu'on nous destine. Mais nous n'y croyons guère, et c'est un désappointement.

Nos compagnons de voyage, qui restent à Fez, regrettent un peu de ne pouvoir partir avec nous. Leur séjour paraît devoir se prolonger bien au delà de leur attente:—Il y a mille affaires compliquées à régler, qui n'en finissent pas; des brouillaminis remontant à plusieurs années, des créances juives impossibles à faire rentrer... Avec ce peuple, rien n'aboutit. Le sultan est presque toujours invisible, retranché comme une idole dans son palais impénétrable. Et les vizirs temporisent, ce qui est la grande force de la diplomatie musulmane. Et puis le ramadan approche, pendant lequel on ne peut plus rien faire; on commence à en sentir l'influence. Ce n'est d'ailleurs que le matin de très bonne heure qu'on peut traiter quelques questions, avec force périphrases orientales: le midi étant réservé aux prières et au sommeil,—et le soir, aux affaires intérieures. Puis aussi un des plus importants personnages politiques vient d'être mordu au bras par une de ses nombreuses femmes blanches, jalouse d'une de ses nombreuses femmes noires: il est alité et c'est encore un retard.

Nous qui allons partir, on nous charge de commissions pour Tanger; pour le monde moderne et vivant, dont on se sent bien séparé ici. Ceux qui restent sont déjà pris, il est facile de le voir, de cette espèce de mal particulier, de cette envie de s'en aller qui est très connue; qui, paraît-il, atteint infailliblement les ambassades au bout d'une quinzaine de jours passés à Fez; et qui d'ailleurs est un moyen politique sur lequel les diplomates arabes sont habitués à compter. Moi qui resterais si volontiers, je m'explique cependant ce sentiment-là, car j'ai déjà éprouvé par instants l'oppression de l'Islam...