XXXII
Dimanche 28 avril.
L'aube est bien grise pour une matinée de départ.
Éveillé au petit jour, dans ma très vieille maison, je regarde avec inquiétude le carré de ciel assombri qui paraît par l'ouverture béante de mon toit: c'est la pluie menaçante.
Autour de moi, il n'y a plus ni tapis, ni tentures, plus trace de mon installation éphémère; tout est enlevé, emballé; l'air de vétusté et de délabrement misérable est de nouveau partout.
Il est convenu avec le capitaine H. de V*** que nous devons voyager en burnous, pour moins éveiller l'attention des tribus en passant. Or ma garde-robe indigène n'étant pas extrêmement bien montée, j'ai fait laver hier, en prévision de la route, mes longues chemises flottantes, mes longues faradjias blanches, et elles ont passé la nuit tendues sur ma terrasse, pour sécher.
Je monte les chercher là-haut, au petit jour pâle, m'amusant de ce détail qui m'identifie un instant à l'existence d'un vrai Arabe pauvre en préparatifs de voyage.
Elles sont encore très humides, mes faradjias, me donnant, quand je les mets, une impression de grand froid.
Du haut de mon toit, je puis juger que le temps est gris uniformément, gris tout d'une pièce. Un profond silence, très triste, très solennel, pèse encore à cette heure matinale sur la ville à peine éclairée. Je dis un adieu pour toujours à toutes les terrasses environnantes, qui sont vides et funèbres; un adieu à tous les vieux murs en ruine d'alentour, derrière lesquels mes voisines dorment encore y compris la belle révoltée, dont je ne saurai plus jamais rien.
A cinq heures, ma mule sellée arrive à ma porte, menée par un soldat du sultan. Il fait noir dans la rue profonde. Je dois rejoindre H. de V*** et nos muletiers et nos bagages, à la sortie de la ville, assez loin de chez moi. Pour la dernière fois donc, je chemine dans le dédale des petites rues obscures de Fez, au milieu d'une foule compacte de bœufs (les troupeaux que l'on rentre la nuit de peur des pillards et des bêtes fauves, et que l'on fait sortir dans les pâturages aux premières heures du jour).
Sorti, par les hautes ogives noires, de l'enceinte de Fez-le-Vieux, je longe à présent les remparts antiques de Fez-le-Neuf. Tristesse des hautes murailles, tristesse des fondrières, tristesse des ruines, tout cela s'augmente, ce matin, du demi-jour gris et du silence. Je n'entends autour de moi que le trottinement des troupeaux de bœufs qui m'entourent; leurs naseaux soufflent des buées blanchâtres. Les bergers qui les mènent, capuchon baissé, sont drapés dans des loques grises, terreuses, comme des morts.
Voici les portes sombres du palais; il en sort à la file une centaine d'esclaves noirs, portant sur la tête ces tourelles en sparterie qui recèlent toujours des plats gigantesques, et une odeur de couscouss tout chaud se répand sur leur passage dans l'air frais. C'est qu'aujourd'hui est une grande fête musulmane précédant les jeûnes du ramadan, quelque chose comme notre mardi gras, et il est d'usage à cette occasion-là que le sultan envoie à tous les dignitaires de la ville un plat préparé dans ses cuisines.
Le capitaine H. de V*** est au rendez-vous, à la porte de Fez-le-Neuf, suivi de nos mules, de nos tentes, de notre très petite escorte. Et presque tous nos compagnons de l'ambassade sont là aussi, montés à cheval de bon matin, pour nous reconduire jusque dans la campagne.
En dehors des murs, nous saluons en passant le camp du sultan et sa haute tente fermée. Sous le ciel gris nous nous mettons en route, par ces espèces de sentes irrégulières qu'ont tracées à la longue les piétinements des caravanes. Des teintes tristes partout, accentuant la désolation grandiose de ces abords de la ville. Un brouillard très bas traîne sur l'immense plaine d'orges, infiniment verte, et cette plaine semble aboutir de tous côtés à de l'obscurité confuse, à de l'opacité noire qui monte vers le ciel, et qui est faite de grandes montagnes noyées dans les nuages.
Fez s'éloigne sur ces mêmes fonds sombres, prend ces mêmes aspects sinistres qui nous étaient restés dans la mémoire depuis sa première apparition au matin de notre arrivée. En nous retournant, longtemps nous pouvons voir encore, au pied de ses murailles presque noires, les rangées de petits cônes blancs comme neige qui sont le camp du très saint calife...
Des teintes tristes partout; les passants enveloppés de laine, les chameaux, les ânons, tout ce qui fait le va-et-vient entre les deux villes par ce même et unique sentier a des couleurs terreuses, brunâtres ou grises. Çà et là nous rencontrons de petits campements bédouins, aux tentes également brunes comme la terre, d'où sortent des fumées qui montent tout droit sur le gris foncé des lointains. Et en haut, tout en haut, «l'alouette légère», invisible dans la brume, chante sa chanson matinale, au-dessus des orges vertes, à pleine voix, comme en France.
A la première m'safa, nos amis français nous quittent avec des souhaits de bon voyage, pour rentrera Fez. Et nous continuons, seuls pour plusieurs jours, avec notre petite escorte d'Arabes.
Entre Fez et Mékinez, il y a treize m'safa, c'est-à-dire treize étapes, jalonnées chacune par un puits d'eau buvable, qui s'ouvre, sans le moindre rebord, au milieu des sentiers. On fait généralement la route en deux jours, ou quelquefois en trois, pour les dames du sérail. Mais nous comptons bien arriver ce soir, et même de bonne heure, avec nos mules choisies et toutes fraîches.
Bientôt les champs cultivés finissent. Alors commence une plaine de fenouils, immense, illimitée; fenouils géants d'Afrique, dont les tiges à fleurs ont deux ou trois mètres de haut, sont grandes comme des arbres; on dirait que nous entrons dans une forêt jaune, prolongée de tous côtés, jusqu'à ces lointains obstinément noirs, opaques, emprisonnants, qui sont toujours ces montagnes chargées des mêmes nuages.
Et tout le long des petits sentiers à peine tracés, nous frôlons ces fenouils; ils nous dominent, nous caressent de leurs fraîches feuilles, aussi fines et frisées que les plumes des marabouts; nous sommes enfouis dans leurs réseaux très légers jaunes et verts, nous disparaissons dessous, respirant à l'excès leur odeur.
En l'air continuent de chanter éperdument les alouettes joyeuses, planant haut, invisibles dans le brouillard gris. Et de loin en loin, de lieue en lieue peut-être, un grand palmier isolé se dresse au-dessus de ce bocage uniforme et désert.
Quatre heures durant, nous marchons dans ces fenouils légers. Quelquefois, en avant de nous, dans le sentier toujours enfoui sous ces épaisseurs de fin duvet vert, nous entendons un frôlement qui n'est pas le nôtre, et alors émergent, d'entre les masses de feuilles ténues, des troupeaux qui nous croisent, ou des files de gens en burnous qui viennent de Mékinez, ou des caravanes. Toujours très drôle de croiser des chameaux, surtout dans un lieu étroit: on se figure être encore loin d'eux; loin des hautes pattes, de la masse centrale du corps, que la tête est déjà sur vous, à l'extrémité du cou ondulé qui s'allonge, et cette tête vous dévisage de tout près, avec une expression de dédain ennuyé; ils marquent un temps d'arrêt pour mieux voir, puis, se détournant encore, reprennent leur allure toujours silencieuse et lente. Ils sentent une odeur indéfinissable, douce et fade, qui tient le milieu entre la puanteur et le parfum; ils en laissent une traînée derrière eux, longtemps encore après qu'ils sont passés.
Nous faisons ce trajet de retour sur des mules,—ce qui semble moins noble que d'être à cheval comme nous étions venus, mais ce qui est la seule manière vraiment pratique et vraiment arabe de voyager au Maroc. Et puis cela nous permet de ne pas perdre de vue un instant nos tentes et nos bagages, qui suivent au même pas, à la même allure, sur des bêtes de même espèce. Nous n'avons pas comme au départ une escorte pompeuse, trois ou quatre cents cavaliers et des gardes échelonnés sur la route. Nous marchons en file serrée, en tout petit cortège d'une douzaine d'hommes et d'autant de bêtes, et il nous faut veiller nous-mêmes à tout, un peu perdus que nous sommes au milieu de telles étendues désertes.
Nos selles, garnies de drap rouge, sont très larges, très dures, et, tandis que nos mules vont leur pas incessant, rapide, infatigable, nous apprenons tout de suite à prendre là-dessus, comme des Marocains, toutes les poses de route connues: à califourchon, assis, étendus, ou les jambes croisées le long du cou de la bête. De temps à autre, nos muletiers nous content des histoires de brigands, nous indiquent les points où l'on a détroussé ou assassiné des voyageurs; le reste du jour, ils chantent des petits airs étranges, en se faisant une voix flûtée et grêle qui tient de la sauterelle ou de l'oiseau,—et leur petite musique monotone s'harmonise mélancoliquement avec le grand silence des solitudes.
Après ces quatre heures passées dans les fenouils, nous arrivons au bord d'une gigantesque crevasse qui serpente dans le pays: un ravin, un gouffre au fond duquel roule un torrent. Nous le longeons, en remontant le cours des eaux, jusqu'à une cascade en amont de laquelle le torrent n'est plus qu'une rivière empressée de courir. C'est l'oued Mahouda. Juste au-dessus de la bruyante cascade qui, d'un premier saut, tombe de trente mètres dans le vide, nous franchissons cet oued, à un gué dangereux et profond, en relevant les jambes sur le cou de nos mules, qui sont jusqu'à mi-corps dans l'eau agitée et bruissante.
Ce gué marque la moitié du chemin entre les deux saintes villes. Il est très fréquenté par les voyageurs marocains.
Nous faisons sur l'autre rive une halte fort longue, tandis qu'un nos Arabes continue sa route sur Mékinez afin de prévenir le pacha de notre arrivée, comme il convient pour des voyageurs de qualité que nous sommes.
Le lieu de notre halte est juste au-dessous de la bruyante cascade, dominant d'un côté le gué où des caravanes passent, de l'autre la crevasse où se jettent et bouillonnent les eaux furieuses. Le pays d'alentour est partout d'un vert de printemps, et les parois du ravin sont toutes roses de liserons, en guirlandes retombantes. Les nuées grises sont remontées, voilant toujours le ciel, mais laissant les lointains terrestres dégagés et limpides.
En plus des voyageurs, cavaliers ou piétons, qui de temps à autre passent le gué, arrive toute une tribu nomade, gens, bêtes et tentes. Les femmes de ce douar, qui passent les dernières, se troussent avec une naïve impudeur, montrant jusqu'aux reins leurs belles jambes de statues, un peu fauves, un peu tatouées par endroits; mais elles gardent le visage voilé, chastement.
Nous repartons. Une région de montagnes et de rochers vient d'abord. Puis un nouveau gué, dans un décor d'une étrangeté tout à fait à part: c'est en face d'une plaine infiniment déserte, et au pied d'un amas de roches sur lesquelles sont assis, isolément, des vieillards immobiles comme des termes, qui ne font aucune attention à nous, qui semblent être de mystiques solitaires absorbés dans des contemplations.
Ensuite, quatre heures de régions absolument sauvages, déserts de palmiers nains et d'asphodèles comme nous en avons déjà tant traversés pour venir. Souvent nous nous retournons, afin de nous compter, afin de voir si aucun de nos muletiers, si aucune de nos mules de charge ne manque à l'appel, très incertains que nous sommes encore de la fidélité de nos gens. Et là, dans cette plaine unie où la végétation est courte, notre caravane serrée, marchant en bon ordre, est facile à embrasser d'un seul coup d'œil, paraît même bien petite, bien isolée, bien perdue.
Le premier, ouvrant la marche, chemine gravement le caïd responsable de nos têtes: un vieillard, en cafetan de drap rose sous un transparent de blanche mousseline; ses yeux sont éteints, sont morts; sa figure accentuée et dure semble taillée à grands coups de hache dans de la pierre brune, et sa barbe blanche est comme un lichen sur une ruine; il est droit, inexpressif, majestueusement momifié sur sa bête blanche, portant en travers sur sa selle son très long fusil de cuivre.
Mékinez!... Mékinez paraît au bout de la plaine désolée... Mais si loin encore! On comprend qu'on ne l'aperçoit que grâce aux lignes unies du terrain et à la très grande pureté de l'air. C'est une petite bande noirâtre, les murailles sans doute, au-dessus de laquelle se hérissent, à peine visibles, minces comme des fils, les tours des mosquées.
Longtemps nous marchons encore, jusqu'à un point où la vue nous est masquée par de vieux murs croulants, qui semblent enfermer d'immenses parcs. C'est la banlieue. Par une brèche, nous franchissons ces enceintes; alors nous sommes dans une région d'oliviers, plantés régulièrement en quinconces, sur un de ces sols d'herbe très fine et de mousse, comme on n'en rencontre que dans les lieux depuis longtemps tranquilles, non foulés par les hommes; ces oliviers, du reste, sont à bout de sève, mourants, couverts d'une espèce de moisissure, de maladie de vieillesse, qui rend leur feuillage tout noir, comme s'il était enfumé. Et les enceintes se succèdent, toujours en ruines, enfermant ces mêmes fantômes d'arbres alignés en tous sens à perte de vue. On dirait des séries de parcs abandonnés depuis des siècles, des promenades pour des morts.
Aussi sommes-nous surpris un peu étrangement d'apercevoir au passage, dans une de ces allées funèbres, un groupe de ces petits burnous d'éclatantes couleurs, verts, orangés, bleus ou rouges, qui indiquent des enfants en toilette parée... Derrière eux, des voiles blancs de femmes entourent une fumée grise, qui monte du sol vers les branches... Nos Arabes nous expliquent que c'est jour annuel de grande fête et de dînette sur l'herbe pour les écoliers de Mékinez: ils sont là aujourd'hui en partie de campagne, tous dans leurs beaux habits; ces voiles blancs aperçus au fond du tableau représentent les mères qui les ont accompagnés; cette fumée est celle du souper champêtre qu'on vient de leur préparer sur la mousse; et à présent leur dînette est finie; ils vont repartir, pour être rentrés dans la ville avant la tombée de la nuit.
Je crois que c'est une des choses les plus imprévues, les plus charmantes et aussi les plus mélancoliques que j'aie rencontrées au cours de mon voyage, cette fête enfantine, l'éclat de ces petits burnous aux nuances orientales, s'agitant sur l'herbe fine et rase de ce parc désolé.
Au sortir de ces murs et de ces oliviers, tout à coup Mékinez reparaît, très rapprochée, très près de nous, et d'aspect immense, couronnant de sa grande ombre une suite de collines derrière lesquelles le soleil se couche. Nous ne sommes plus séparés de la ville que par un ravin de verdure, fouillis de peupliers, de mûriers, d'orangers, d'arbres quelconques à l'abandon, qui ont tous leurs teintes fraîches d'avril. Très haut, sur le ciel jauni, se profilent les lignes des remparts superposés, les innombrables terrasses, les minarets, les tours des mosquées, les formidables casbahs crénelées, et, au dessus de plusieurs enceintes de forteresse, le toit en faïence verte du palais du sultan. C'est encore plus imposant que Fez et plus solennel. Mais ce n'est qu'un grand fantôme de ville, un amas de ruines et de décombres, où habitent à peine cinq ou six mille âmes, Arabes, Berbères ou juifs.
Depuis la halte prolongée de midi, nos gens nous disaient que nous arriverions pour l'heure du Moghreb.—Et en effet, juste comme nous paraissons, le drapeau blanc de la prière se hisse à tous les minarets;—le Allah ak'bar!... retentit en clameur d'épouvante sur toute l'étendue de la ville sainte, jusque sur les campagnes mortes d'alentour... Et, à travers ces longs cris lugubres, cet Allah, que ces hommes implorent, nous paraît en ce moment si grand et si terrible, que nous voudrions nous prosterner nous aussi sur la terre, à l'appel des Mouedzen, devant sa sombre éternité...
Le cavalier que nous avions envoyé en estafette revient au-devant de nous, ayant vu le pacha, ayant reçu ses ordres pour le lieu de notre campement où il va nous conduire: ce sera en dehors des murs, naturellement.
A la suite de ce guide, nous franchissons le ravin vert, le délicieux fouillis d'arbres qui nous sépare de la ville. Puis, longtemps, longtemps, nous contournons, sans entrer, les vieux remparts à créneaux; ils ont cinquante ou soixante pieds de hauteur, et ils sont tout rongés par la base, tout lézardés, tout caducs. Dans l'espèce de sentier de ronde que nous suivons, personne ne passe; tout au plus rencontrons-nous trois ou quatre mendiants, effondrés comme des cadavres dans des coins de bastions; hideux et effrayants sous des burnous en guenilles; pouilleux couverts de gales écorchées, de je ne sais quelles lèpres. Par terre, il y a des bêtes mortes à moitié dévorées, le ventre ouvert en grand bâillement de vertèbres, mulets, chevaux ou chameaux; et des ossements partout, éparpillés par les chacals, et des tas de détritus et de pourritures.
Enfin, à cinq cents mètres d'une porte, dans un terrain nu et désert, semé de ruines, de trous, de pierres éboulées, on nous arrête:—nous sommes arrivés au lieu assigné pour notre demeure.
C'est au pied d'une de ces murailles géantes qui, ici comme à Fez, s'en vont se perdre dans la campagne, sans qu'on puisse comprendre quelle a été jadis leur raison d'être. Et là, bien vite, nous faisons monter nos maisonnettes de toile, au crépuscule jaunâtre, tandis que quelques gouttes de pluie commencent à tomber de gros nuages subitement répandus dans le ciel.
L'écrasante muraille à laquelle nous adossons notre petit camp est percée d'une série de hauts portiques, les uns à moitié bouchés en maçonnerie, les autres béants sur la campagne noire et peu sûre. Et cette muraille s'en va là-bas, là-bas, en suivant une pente ascendante, jusqu'aux remparts de Mékinez, jusqu'à la porte la plus proche, qui est, paraît-il, une des principales entrées de la ville. Aucune route ne mène à cette porte, cela va sans dire; personne n'y entre, personne n'en sort; rien ne semble vivre, et, depuis cette grande prière de tout à l'heure, nous n'entendons aucun mouvement, aucun bruit, pas plus que si tout n'était alentour que décombres abandonnés.
Elle est extrême, la mélancolie de ce bout de remparts que l'on aperçoit d'ici, couronnant une hauteur, avec un vieux minaret au-dessus;—la mélancolie de cette porte de ville qui, comme une découpure noire, encadre dans son ogive pointue un petit morceau jaune du ciel encore lumineux...
Ce bout de rempart, ce minaret et cette ogive, c'est tout ce que nous voyons ce soir de Mékinez, la ville sainte...
Il y a près de notre camp deux fontaines en maçonnerie, extrêmement antiques, avec des bassins pour faire boire les chameaux. Pendant que la nuit tombe tout à fait, nous allons, à la lueur d'une lanterne, y faire provision d'eau fraîche; elles sont ornées de délicieuses arabesques festonnées, qui s'en vont en poussière...
... Arrive, monté sur un beau cheval, et précédé d'un grand fanal ajouré, le fils du pacha de la ville. C'est pour nous souhaiter la bienvenue et nous présenter les excuses de son père: il est absent, ce vieux saint personnage; depuis deux mois, à la tête de ses cavaliers, il combat contre les terribles Zemours, qui désolent la contrée.
Lui, le fils, est très jeune, très aimable; il nous annonce une mouna abondante, des couscouss tout chauds qu'il va nous envoyer—et aussi des soldats pour nous garder jusqu'au jour. D'abord voici deux petits ânons qui le suivent, chargés, l'un de charbon de bois, l'autre de branchages, pour nous faire cuire des poulets sur l'herbe.
Il reste assis sous notre tente, nous contant des histoires.—Cette muraille, au pied de laquelle nous sommes, il ne peut pas trop nous dire à quoi elle a servi jadis; il sait seulement que Mouley-Ismaïl, le sultan cruel, la fit construire, il y a trois cents ans.—Du reste, la belle époque de Mékinez remonte à ce Mouley-Ismaïl, qui fut le plus glorieux sultan du Maroc.
Après le jeune pacha, un juif vient aussi nous visiter, dans la nuit déjà très noire, précédé d'une escorte et d'un grand fanal. Malgré sa robe brune toute simple, il est, nous dit-on, le plus riche de la ville. Sa figure est, d'ailleurs, distinguée, régulière et extrêmement douce. Il avait été, depuis quelques jours, averti de notre arrivée par un courrier d'un de ses coreligionnaires de Tanger, M. Benchimol, qui, durant tout le voyage de la mission, s'est montré pour chacun de nous d'une inépuisable obligeance,—et il vient très courtoisement se mettre à notre disposition. Nous lui promettons pour demain notre visite, et, en hâte, il s'en retourne, de peur de trouver fermées les vieilles portes des remparts.
Autour de nos tentes, le sol est inégal, exfolié, comme aux abords des villes très anciennes; il y a des entrées de souterrains, des crevasses; surtout il y a des bosses de gazon assez singulières, donnant à réfléchir. Il faut mille précautions pour faire seulement deux pas hors de chez soi, dans l'obscurité. Les chacals, les chouettes, tous les habitants à voix lugubre des cavernes et des vieux murs d'alentour nous donnent les uns après les autres un avis de présence, par quelque cri isolé qui semble un petit appel de la mort. Et la pluie tombe, comme si, aux abords de notre camp, tout n'était déjà pas suffisamment triste.
Huit heures et demie... Neuf heures... Nos deux visiteurs sont depuis longtemps repartis, et rien n'arrive de ce qu'on devait nous envoyer, ni mouna, ni soldats de garde.—Sans doute Mékinez a fermé ses portes, par crainte des détrousseurs, et nous a oubliés dehors, à la merci de toutes sortes de gens et d'aventures. Et vraiment nous trouvons qu'il y a beaucoup de noir et de silence entassés autour de nos petites maisonnettes de toile, sous ce ciel couvert qui fait la nuit doublement obscure, et près des murailles de cette étrange ville morte...
Enfin, enfin, des fanaux brillent dans le lointain, sortis sans doute de la porte qui est là-haut découpée dans les remparts, et ils descendent vers nous, par l'espèce d'avenue irrégulière et bossuée où bâillent des cavernes; c'est notre mouna qui nous vient, toujours lente et grave: des couscouss au lait et au sucre; un mouton en vie et plusieurs poulets dans des cages... Nous aurions bien envie de renvoyer ces pauvres bêtes, mais cela nous poserait tout à fait mal; il faut les livrer au couteau et à la voracité de nos gens d'escorte.
D'autres fanaux encore apparaissent sur la hauteur, et descendent vers nous: une troupe armée, jouant du tambourin. Ce sont les soldats qui viennent pour nous garder jusqu'au lever du jour; et, à voir comme ils sont nombreux—au moins quatre-vingts—on peut juger que le jeune pacha est bien prudent, ou que le lieu a bien mauvais renom.
Ils s'asseyent en cercle, autour de nos tentes, sur l'herbe suspecte ou sur les vagues choses noires, et commencent à chanter pour se tenir en éveil, en se faisant face deux à deux. Ils chanteront jusqu'au matin; c'est l'usage pour tous les gardes nocturnes qui font consciencieusement leur service, et il faudra nous arranger pour dormir comme nous pourrons au milieu de ce chœur sauvage qui n'aura jamais de trêve.
Vers minuit, leur musique tourne à un charivari tout à fait irrévérencieux. De garder des «nazaréens», cela les a mis en gaieté moqueuse; ils ne chantent plus, ils imitent toutes les bêtes du Maroc: des cris de chien, des cris de chameau, des cris de poule qui pond, ou même des hurlements de pure fantaisie. Alors je me lève, très furieux. A tâtons je m'en vais réveiller sous sa tente le vieux caïd responsable, et, ensemble, lui portant un fanal, moi une cravache, nous faisons le tour des gardes, avec force menaces de corrections immédiates, de plaintes au pacha, de bastonnade, de prison même. Le silence se fait, docilement...
Une heure du matin.—Une seconde mouna nous est apportée, plus pompeuse que la première: d'immenses couscouss de dessert, des pyramides de gâteaux, des mannequins d'oranges, du thé et des pains de sucre: le jeune pacha a tenu à faire bien les choses. Nos gens d'escorte se relèvent, pour recommencer une fête à tout casser, et nous finissons par nous endormir...