DJÉNANE A ANDRÉ
"Je voudrais lire en vous, quand le navire doublera la Pointe-du-Sérail, quand à chaque tour dhélice senfuiront les cyprès de nos cimetières, nos minarets, nos coupoles…. Vous les regarderez jusquà la fin, je le sais. Et puis, plus loin, déjà dans la Marmara, vos yeux chercheront encore, près de la muraille byzantine, le cimetière abandonné où nous avons prié un jour…. Et enfin, pour vos yeux tout se brouillera, les cyprès de Stamboul, et tous les minarets et toutes les coupoles, et, dans votre coeur bientôt, tous les souvenirs….
Oh! quils se brouillent donc et que tout se confonde : la petite maison dEyoub qui fut celle de votre amour et lautre pauvre logis au coeur de Stamboul près dune mosquée, et la grande demeure triste où vous êtes une fois entré en fraude…. Et quelles se brouillent aussi, toutes ces silhouettes: laimée dautrefois, qui près de vous allait dans son feredjé gris, le long de la muraille, parmi les petites marguerites de janvier (jai suivi son Sentier et appelé son ombre), et ces trois autres plus tard, qui voulaient être vos amies. Confondez-les toutes, confondez-les bien et gardez-les ensemble dans votre coeur (dans votre mémoire, ce nest pas assez). Elles aussi, celles daujourdhui, vous ont aimé, plus que vous ne lavez cru peut-être…. Je sais que vos yeux auront des larmes, lorsque disparaîtra le dernier cyprès… et je veux pour moi, une larme…
Et là-bas.., quand vous serez arrivé, comment penserez-vous à vos amies? Le charme rompu, sous quel aspect vous apparaîtront-elles? Cest atroce de se dire que peut-être il ne restera rien, que peut-être vous hausserez les épaules et vous sourirez en y repensant….
Quelle hâte et quelle frayeur jai de le lire, ce livre où vous parlerez des femmes turques,—de nous!…. Y trouverai-je ce que je cherche en vain à découvrir depuis que nous nous connaissons: le fond de votre âme, le vrai intime de vos sentiments; tout ce que ne révèlent ni vos lettres brèves, ni vos paroles rares. Jai bien quelquefois senti en vous lémotion, mais cétait si tôt réprimé, si furtif! Il y a eu des moments ou jaurais voulu vous ouvrir la tête et le coeur, pour savoir enfin ce quil y avait derrière vos yeux froids et clairs!…
Oh! André, ne dites pas que je divague!… Je suis malheureuse et seule,… je souffre et me débats dans la nuit!… Adieu. Plaignez-moi. Aimez-moi un peu si vous pouvez.
DJÉNANE."
André répondit:
"Il ne vous reste plus grand-chose à découvrir, allez derrière mes yeux "froids et clairs". Je sais bien moins ce qui se passe derrière les vôtres, chère petite énigme….
Vous me la reprochez toujours, ma manière silencieuse et fermée: c'est que jai trop vécu, voyez-vous; quand il vous en sera arrivé autant, vous comprendrez mieux….
Et si vous croyez que vous navez pas été glaciale, vous, hier, au moment de nous quitter…!
Donc, à demain soir quatre heures, au triste quai de Galata. Dans ce tohubohu des départs, je veillerai bien; je naurai dautre préoccupation, je vous assure, que de ne pas manquer le passage de votre chère silhouette noire,… puisque cest tout ce que vous me laissez le droit de regarder encore….. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .