I
... Ce matin-là, en entrant dans les appartements de la reine, j'avais été surpris d'y voir une profusion inaccoutumée de fleurs. Les salons, qui se commandaient par de grandes baies aux draperies relevées, étaient pleins de roses comme des sanctuaires d'idoles indoues les jours d'adoration. Sur tous les sièges, sur les banquettes dorées, les coussins d'Orient, les tables précieuses, des bouquets étaient posés; d'autres apparaissaient suspendus dans des jardinières de roseau que nouaient des rubans aux couleurs du royaume; d'autres se tenaient debout sur des pieds, imitant des couronnes royales tout en boutons de roses d'un jaune d'or.
Au fond sombre des appartements, dans une partie plus élevée qui formait tribune, au milieu de broderies aux nuances rares, se tenait l'idole-martyre, qu'on fêtait ce jour-là encore une fois: la reine, vêtue de blanc comme à son ordinaire, ses cheveux, blancs aussi, encadrant son visage resté jeune, au sourire d'exquise et sereine bonté. Deux demoiselles d'honneur, assises par terre à ses pieds, décachetaient et lui lisaient des télégrammes de félicitation, dont un plateau d'argent était rempli...
—«... Signé: HUMBERT Ier», finissait de lire l'une d'elles.
Et l'autre reprenait: «Celui-ci, madame, est de la reine de Suède, qui souhaite à Votre Majesté...»
La reine leva la tête vers moi qui entrais, et, souriante, avec une expression d'une mélancolie sans bornes, me donna l'explication que sans doute mes yeux demandaient:
—C'est ma fête aujourd'hui... Vous ne saviez pas, vous... J'avais défendu à ces petites filles de vous le dire: je reçois déjà bien assez de fleurs, mon Dieu...
Et la fin inexprimée de la phrase signifiait que la souveraine ne se laissait pas leurrer par cette profusion de roses.
Des deux demoiselles d'honneur qui, ce matin-là, entouraient la reine, l'une devait bientôt rentrer dans l'obscurité; l'autre était mademoiselle Hélène *** qui eut plus tard ce malheur—immense pour une jeune fille—de remplir de son nom les journaux d'Europe, à la suite de ses fiançailles éphémères avec le prince héritier.
C'était une petite personne dont le premier aspect passait très inaperçu, mais qui charmait bientôt par son esprit. D'un étincelant enfantillage de surface, avec une âme compliquée en labyrinthe; un peu grisée de ses succès littéraires et de sa rapide fortune; ambitieuse peut-être, mais si excusable de l'être devenue; capable, du reste, de bons élans de cœur et de charité, surtout pour les petits qui n'entravaient pas son chemin. La reine, attentive d'abord à la rare intelligence de mademoiselle Hélène ***, s'était peu à peu laissé captiver par son grand talent de poète; et puis, mère sans enfant, portant au fond du cœur le deuil éternel de sa propre fille, elle avait fini par aimer maternellement cette fille adoptive, si étonnamment douée.
En l'honneur de la fête de la reine,—la dernière fête qui lui fut souhaitée par son peuple,—il y eut réception intime, au palais, l'après-midi, dans les appartements particuliers.
Vers deux heures, elles arrivèrent toutes, celles que la reine appelait «ses filles», c'est-à-dire ses demoiselles d'honneur d'antan, plus ou moins élevées par elle, puis mariées par ses soins.
Dans ce premier salon, où un grand orgue d'église montait au plafond sombre, la reine les attendait. Elles entraient une à une ou par petits groupes, émergeant de la serre aux palmiers; c'était un éblouissement de les regarder apparaître, brodées et pailletées d'or, car Sa Majesté avait, pour ce jour, prescrit le vieux costume national et s'était, elle-même, vêtue d'un rigide drap d'argent, avec le long voile archaïque.
Parmi les arrivantes, je retrouvais beaucoup de mes commensales un peu oubliées, d'il y avait trois ans, au féerique château de Sinaïa. J'échangeais avec elles des saluts, ou quelques mots de gai revoir.
Mais toutes ces figures d'élégantes frivoles, affolées de la mode du jour, tous ces jolis yeux noirs, curieux, scrutateurs, perfides, détonnaient plus que jamais avec ces costumes anciens. Et puis, je ne sais quoi de déjà ingrat, de déjà haineux, de déjà cruel, était dans leur sourire à la reine, dans leurs révérences de cour, dans leurs baisements de main... Oh! je ne dis pas cela pour toutes, assurément, car il s'en trouvait là de loyales et de fidèles, femmes de mémoire et de cœur, qui se discernaient des autres. Mais la plupart d'entre elles me glacèrent, vues tout à coup sous un jour imprévu...
Et comme elle était changée, leur reine, depuis ces trois ans! Encore si jeune de visage, en ce temps-là, et aujourd'hui, abîmée par quelque inoubliable deuil, par quelque suprême déception, peut-être; amaigrie, vieillie, et le sourire désolé.
Des musiciens tziganes (Laotaris) arrivèrent ensuite, qu'on dissimula dans la serre aux grands palmiers. Sous les feuillages, inondés de soleil factice, qui, vus des salons obscurs, jouaient le jardin oriental, on n'apercevait que leurs têtes fauves, comme des Indiens embusqués dans la jungle, et leur musique en fièvre triste venait à nous très atténuée.
Alors toutes les dangereuses petites poupées pailletées d'or se formèrent en une longue chaîne charmante, pour commencer, par fantaisie d'élégantes modernes, une vieille danse populaire de ce pays appelée: «la hora».
Elles prièrent la reine de danser aussi, et la reine, pour leur faire plaisir, le voulut bien, avec son inaltérable bonne grâce et toujours sa souriante tristesse. Au milieu de la chaîne arrondie en cercle, elle vint se placer, plus grande que toutes «ses filles» et entièrement blanche, avec son drap d'argent et son voile de mousseline, parmi leurs pailletages et leurs broderies multicolores. Elle semblait une sérieuse et douce figure, échappée d'une fresque byzantine, ayant mis pour la première fois, sous son voile blanc, un bandeau à l'antique très bas sur le front: «N'est-ce pas, avait-elle demandé le matin à ses demoiselles d'honneur, à mon âge, je ne peux plus m'habiller en Roumaine sans le bandeau des vieilles?» Et on ne l'en avait pas dépersuadée, tant ce bandeau lui allait bien... Avec un art et un charme qu'aucune de «ses filles» ne savait atteindre, elle dansa la danse lente et grave, qui semblait une sorte de pas rituel.
Après, elles lui demandèrent de chanter. Et elle chanta, avec sa résignation à leur plaire, elle chanta un vieux lied d'Allemagne, qu'elle me pria de lui accompagner à l'orgue. Toutes les angoisses de son âme passèrent dans sa voix et, après qu'elle eut délicieusement chanté, il me sembla que, dans l'entour, quelques paires de jolis yeux méchants s'étaient adoucis et se mouillaient de larmes...
Le soir, il me fut donné de prendre place pour la dernière fois à la petite table royale.
C'était, au centre des appartements particuliers, dans une haute salle circulaire en marbre rouge, aux lambris de marbre noir, que décoraient des tableaux de sombres maîtres anciens. Un couvert tout simple, sur une table ronde, juste assez grande pour les six personnes qui s'asseyaient autour: le roi, la reine, le prince royal, deux demoiselles d'honneur, et l'hôte que Leurs Majestés avaient bien voulu admettre. N'eût été la splendeur austère du lieu, et le nombre, le silence empressé, la livrée de cour des gens de service, on eût dit le plus intime repas de famille.
Pendant la causerie de ces dîners, le roi se montrait de la plus affable et charmante bienveillance, ne gardant, de son habituelle expression grave qui imposait tant, qu'un pli profond tracé entre ses sourcils noirs. «Ceux qui voient ce pli au front du roi, me disait la reine un jour, avec un accent de tendre vénération, ne soupçonnent pas tout ce qu'il a fallu de pensée, de travail, de lutte et de souffrance pour le creuser ainsi.»
Mais, ni la bienveillante simplicité des souverains, ni les figures jeunes du prince royal et des demoiselles d'honneur, ni même quelquefois leurs rires discrets à propos d'enfantillages, ne parvenaient à dissiper une tristesse spéciale, qui tombait des hauts plafonds.
La rotonde de marbre rouge avait vue, par des portes sans battants, sur de grandes salles peu éclairées, dont la magnificence portait l'empreinte du goût sévère et affiné du roi,—entre autres la bibliothèque, au fond de laquelle était allumé le fanal historique de la gondole des anciens doges vénitiens,—et les deux jeunes filles, rendues plus nerveuses par la vie un peu séquestrée du palais, plongeaient de temps en temps leurs yeux dans ces lointains, avec de vagues inquiétudes d'apparitions et de fantômes.
Qu'est-ce donc qui causait tout cela? C'était peut-être cet isolement de la vie extérieure. C'était peut-être, autour de nous, cet espace vide, magnifique et obscur, que gardaient des sentinelles, et ce silence, ce silence lourd, au milieu d'une des villes du monde où le roulement des voitures est le plus fiévreux et le plus continu... Vraiment, on sentait dans l'air quelque chose de particulier, que les grands dîners de cour étincelants de lumière ne donnent jamais, et qui était comme le mal des palais, l'oppression de la royauté.
A côté du prince héritier, chaque soir, à la petite table familiale, s'asseyait mademoiselle Hélène ***. Et, de ce continuel voisinage, commençait déjà sans doute à naître un sentiment qu'il eût été facile de prévoir. Qu'un prince de vingt-quatre ans, maintenu austèrement à l'écart des plaisirs de son âge, vivant d'une vie de travail intellectuel et de manœuvres militaires, s'éprenne d'une jeune fille gaie, brillante d'esprit et intelligente supérieurement, la seule du reste qu'il lui soit permis de voir dans l'intimité, c'est la chose la plus naturelle du monde. Ce roman, qui s'ébauchait là, et qu'une certaine presse a cherché à défigurer, était donc simple et honnête au premier chef. Et la pensée d'un mariage, si contraire qu'elle fût aux règles établies, devenait la seule qui pût se présenter à un jeune homme élevé, comme le prince royal, dans des idées puritaines et entouré d'irréprochables exemples; mademoiselle Hélène *** n'étant point d'ailleurs pour exciter les entraînements d'amour qui passent, mais bien plutôt pour fixer peu à peu et retenir, par son intelligence toujours en éveil.
Je devais partir, la nuit suivante, pour Constantinople et je me souviens du serrement de cœur que j'éprouvai en prenant congé de la reine, en quittant ce palais où je pressentais si bien de ne plus jamais revenir.
J'ignorais où était le danger et de quel côté le mauvais vent commencerait à souffler; mais, de cette dernière journée, de cette fête, m'était resté comme un froid au fond de l'âme. En regardant les petites invitées, au départ, baiser la belle main royale, j'avais entrevu chez celles qui le plus dévotement s'inclinaient, des duretés et des haines, et, chez la souveraine qui leur souriait, une clairvoyance nouvelle, une indulgente mais infinie méfiance.