V

Samedi 15 août 1891.

Splendeur de ciel et de soleil. Les cloches de Venise sonnant à toute volée pour l'Assomption de la Vierge.

La reine, ce matin, plus triste, plus abîmée, plus vaincue...

D'abord, c'était fini du mieux trompeur d'hier; elle n'avait plus la force de redresser sa belle taille, et, pour passer d'un salon à un autre, il lui fallait les deux sinistres porteurs.

Une «exécution», qui venait d'avoir lieu, lui avait fait mal. Une inquiétante femme de chambre, au visage traître, que les demoiselles d'honneur avaient surnommée depuis longtemps Marino Falieri, venait d'être renvoyée en Allemagne, convaincue d'avoir soustrait et recopié, au profit d'on ne sait quels mystérieux ennemis, des lettres de la reine et des feuillets de son journal intime... Oh! pour qui a connu cette reine idéale, il est d'avance certain que ces pages ne pouvaient rien contenir qui, lu devant le monde entier, fût capable d'éveiller un doute sur sa droiture, ni sur sa haute pureté; mais, çà et là, des choses politiques dangereuses, des révélations inutiles et, pour les uns ou les autres, des vérités cruelles. Ce qui surtout épouvantait la reine, c'était de se sentir plus que jamais entourée d'ennemis anonymes, qui se tenaient tout près, dans une zone d'ombre, et pour lesquels tous les moyens étaient bons, même d'aussi lâches que celui-là.

Et puis, d'Allemagne, un courrier encore venait de passer, sans apporter de lettre du prince royal. Un jour de plus, et sa réponse si attendue n'arrivait pas! La reine qui, dans sa loyauté un peu intolérante, se révoltait, lui avait écrit depuis bien des jours, l'adjurant de dire si, oui ou non, il retirait sa parole de fiancé, et, dans ce premier cas, de rendre à mademoiselle Hélène *** ses lettres, et la bague si solennellement acceptée. Le mariage, de fait, semblait rompu, mais le prince n'avait rien dit; les jours, les semaines passaient, et il ne répondait point.

A première vue, on est tenté de le trouver coupable. Et cependant, avant de le juger d'après la loi commune, il faut songer à la raison d'État; il faut se dire aussi qu'il était très jeune, qu'il souffrait peut-être, qu'on ignore absolument les luttes qui pouvaient se livrer en lui et les pressions qu'il pouvait subir.

De même qu'il faut, avant de jeter un blâme sur l'ambition de mademoiselle Hélène ***, se demander quelle jeune fille au monde, ainsi aimée par un prince charmant, héritier d'un trône, ne mettrait pas tout en œuvre pour mener à bonne fin un tel mariage.


A l'ardent soleil de onze heures, la reine ayant demandé d'être reportée dans sa chambre et laissée seule un long moment pour essayer du sommeil, nous sortîmes à pied dans Venise, prenant par les quais et les arcades du palais des Doges, puis par les grandes places pavées, par tous les passages où il est possible, ici, de marcher comme en une ville ordinaire,—les deux demoiselles d'honneur de la reine, son secrétaire et moi,—nous hâtant pour faire des courses, des acquisitions d'objets, et revenir avant le réveil de Sa Majesté, sans avoir perdu un moment de sa précieuse présence. Pour nous, c'était une de ces heures de détente et de réaction gaie, presque d'enfantillage, comme de temps en temps il en passe, aux jours les plus inquiets de la vie: sorte d'école buissonnière que nous courions là, dans une ville, du reste, où nos figures étaient suffisamment inconnues, et notre innocente liberté tout à fait complète. Tous les marchands de la place Saint-Marc avaient déployé leurs tentes blanches; un soleil d'Afrique éclairait notre promenade empressée, dardait sur les innombrables étalages de verreries, sur les boutiques des bijoutiers toutes rouges de corail, étincelait partout sur la cathédrale et les palais, chauffait, brûlait cet amas de mosaïques et de statues qui est Venise.

Quelques passants toutefois se retournaient, ayant à peu près reconnu mademoiselle Hélène ***, l'héroïne romanesque du jour. Et elle, l'âme endormie, ce matin-là, ou plus soigneusement dissimulée paraissait s'amuser de tout en chemin comme une petite fille. Il nous arriva même, au souvenir de la nouvelle annoncée par les journaux d'hier, d'imaginer un suicide à quatre, avec d'horribles détails, là, au milieu de cette place Saint-Marc,—dénouement dont la presse à coup sûr eût été ahurie.


Un peu reposée, la reine, au réveil, reçut une lettre du roi annonçant que bientôt allaient finir les travaux politiques qui le retenaient en Orient, et qu'il pourrait venir dans peu de jours à Venise. Elle semblait réconfortée un peu par cette idée de le revoir.

Au dîner de midi, elle exigea de nous, comme d'enfants qui reviennent de la récréation, le détail de nos courses, achats, étouffements de soleil et même projets de suicide, écoutant tout avec un sourire indulgent, presque amusé. Et dans ses yeux repassaient encore, par instants, des expressions rieuses d'autrefois.

Aux temps plus heureux, c'était un des indices et un des charmes de sa nature profonde, ces furtifs abandons de gaieté et même de fou rire, à propos toujours des plus incohérentes, insaisissables et enfantines petites choses. Du reste, les natures impassiblement correctes, auxquelles ce genre de rire et d'enfantillage est inconnu, sont presque toujours sèches et bornées, ou tout au moins banales et de très ordinaire envergure.


Puis, nous repartîmes pour la quotidienne promenade en gondole. La reine, sur ma prière, avait bien voulu emporter le manuscrit du Livre de l'âme pour nous en lire des passages pendant la route.

—«Plus tard, disait-elle; ce soir, quand nous serons dans un endroit écarté, un peu loin et au large. Je suis si fatiguée...» Et son sourire, maintenant très résigné, très doucement triste, semblait demander grâce, pour tout, même pour les choses de l'esprit qui autrefois la charmaient.

D'abord nous ne parlions pas, respectant cet accablement de la reine.

Mais peu à peu, sous l'effort de sa volonté, la vie reparut dans ses yeux et dans sa voix,—tandis que nous glissions toujours, de la même allure cadencée, dans de vieux quartiers si tristes, aux fenêtres bardées de fer. Sa conversation, intermittente au début, faite de courtes phrases épuisées, s'anima par degrés, reprit son intensité habituelle et nous en vînmes, par je ne sais quel enchaînement léger, à causer des religions indoues, du Bouddhisme et de son Nirvanâ.

Alors une discussion s'engagea, entre Sa Majesté et moi, sur des questions de survivance d'âme et d'éternel revoir. Oh! la réalité de ces choses, hélas, nous ne la discutions pas!... mais seulement les formes plus ou moins consolantes sous lesquelles les livres, qui se disent révélés, les ont présentées aux hommes. Et je soutenais, par attachement de cœur, par douce tradition d'enfance, l'ineffable leurre chrétien, convaincu, alors comme maintenant, comme toujours, que jamais plus radieux mirage ne viendra enchanter les heures de souffrance et de mort. Et je ne sais quel malentendu s'éleva, quand pourtant nous étions au fond, du même avis. La petite cour intime, là dans la gondole, surenchérissant sur les paroles de la reine, avait l'air d'insinuer que, dans ce Livre de l'âme qui me serait lu tout à l'heure, des choses étaient contenues qui surpassaient en consolation le christianisme. La reine, l'esprit distrait sans doute, les laissait soutenir leur proposition audacieuse et parler presque dédaigneusement de cette foi qui, pendant des siècles, a donné aux mourants la paix souriante: eux, les initiés, les instruits par ce Livre de l'âme, avaient autre chose de plus apaisant et de supérieur, qui leur faisait prendre en pitié l'Évangile. Cela me semblait d'une puérile vanité, comme un blasphème d'enfant; la reine, tout à coup, m'apparaissait amoindrie par l'orgueil de son livre, et cette déception inattendue sur elle m'était péniblement triste... Alors, je me mis à défendre le christianisme avec une violence subite, comme si on m'eût outragé moi-même.

Un silence retomba, embarrassé, désenchanté. La gondole glissait toujours, à travers les quartiers vieux de Venise, sur une eau stagnante entre des ruines. Comme hier, c'était l'heure du bain; des petites filles, de temps en temps, sortaient des maisons, s'amusaient à nous suivre à la nage, et, tout près de nous, on voyait émerger de l'eau leurs têtes rieuses, comme des petites sirènes.