VI
Maintenant nous étions loin, sur une vaste lagune, isolés de tout. Venise s'était beaucoup abaissée, là-bas, sur son tranquille miroir. Les dômes et les campaniles avaient, dans cet éloignement, repris leurs proportions vraies; ils surgissaient très grands, au-dessus des maisons en groupe confus.
Les demoiselles d'honneur déclarèrent que le lieu était choisi pour s'arrêter et pour ouvrir ce Livre de l'âme, qu'on avait apporté aussi religieusement que les Tables de la Loi, mais dont je redoutais la lecture à présent comme d'une chose vaniteuse et folle.
Cependant la reine qui, seule de nous, avait gardé son sourire avec sa sérénité de grande dame, répondit que c'était trop tôt et que d'abord il fallait faire bourgeoisement notre goûter, comme de braves gens en partie de plaisir. Sur un signe de sa main, les deux gondoles qui nous suivaient, portant le reste de la petite cour, accostèrent, l'une à droite, l'autre à gauche, la gondole royale, et Sa Majesté, ouvrant elle-même un panier où ce goûter était contenu, commença à nous distribuer nos parts, s'amusant à nous traiter en tout petits. Ensuite vint le tour des gondoliers, qu'elle servit elle-même, de ses belles mains presque diaphanes. C'étaient des pains, des gâteaux, et de ces beaux fruits d'Italie, raisins et pêches, tout dorés de soleil.
Ici je me rappelle un incident, infime, mais qui suffirait à lui seul pour donner, sur le caractère de la reine, une indication absolue. Elle avait, sur ses genoux, sur sa robe blanche, jeté un petit manteau à plusieurs collets superposés, en drap gris presque blanc. Une pêche trop mûre tomba dessus, s'écrasant un peu: «Oh! dit-elle, moitié sérieuse, voyez quel malheur m'est arrivé! Justement, je l'aimais tant, ce petit manteau!» Quand je le lui rendis, après l'avoir secoué au-dessus de la mer, je lui fis remarquer que la tache laissée par cette pêche ne serait presque rien, et que d'ailleurs on ne la verrait pas du tout, puisqu'elle se trouvait précisément à l'envers d'un des collets:
—«Oh! qu'on ne la voie pas, cela m'est égal. Mais moi, je saurai qu'elle y est; alors, c'est fini, vous comprenez bien...»
Toute sa loyauté est dans cette réponse, et aussi toute sa pureté d'hermine.
Le soleil d'été flambait rouge et très bas quand la reine commença la lecture promise du livre de l'âme. Sur Venise éloignée, des teintes de cuivre et d'or se répandaient déjà. Nos trois gondoles, au repos, se tenaient réunies sur la lagune large où aucune autre barque ne passait.
Avant de commencer, la reine me jeta un regard de reproche, à la fois très bon, un peu malicieux, et parfaitement sûr de lui-même.
Puis sa voix, incomparablement charmeuse, se mit à vibrer lentement. Elle lisait, comme toujours, d'une façon à part, qui berçait et apaisait comme une sereine musique d'église. Volontiers, on se serait laissé aller à n'écouter que la voix; on y eût trouvé plaisir, même si le livre eût été décevant à comprendre. Mais j'avais l'esprit tendu un peu anxieusement au sens des moindres paroles...
Oh! qu'il était beau, ce livre, et différent de ce que j'avais redouté qu'il fût. Non, rien de dogmatique, ni de subversif, ni de présomptueux. L'âme humaine, pénétrée, fouillée d'une façon nouvelle et inconnue; mais, partout, une grande humilité dans la souffrance. De courts chapitres, dont chacun développait une pensée rare et profonde, avec une poésie grandement simple comme celle de la Bible; de temps à autre, des choses d'abîme, chantées en une sorte de langue d'Apocalypse. Toute la consolation, qui s'exhalait de cette plainte infinie, était dans la résignation douce qu'on y sentait mêlée, et aussi dans la pitié pour les plus humbles frères. Il était, ce livre, une forme nouvelle et suprême de prière, l'appel angoissé de toute une humanité vers un Dieu; mais il n'avait l'orgueil de rien détruire, ni de rien constituer, de rien promettre.
Et songer que ce livre, presque constamment génial, où elle avait mis le plus vivant de sa grande âme, est sans doute perdu aujourd'hui, déchiré, brûlé; que les hommes ne le liront jamais!...
De temps à autre, la reine s'arrêtait. «Oh! je suis si fatiguée, disait-elle, si fatiguée...» et sa voix, un moment, semblait mourir. Oui, fatiguée, épuisée de souffrir par les autres: cela se voyait plus que jamais, à sa figure incolore, blanche comme ses cheveux et comme sa robe.
Ensuite, la musique de la voix reprenait encore, dans une envolée nouvelle, chantant les choses mystérieuses de l'âme... Et je me souviens de ma surprise quand, à un moment, mes yeux tombèrent sur les gondoliers: immobiles, penchés du côté de la reine,—ne pouvant saisir que le charme du son et du rythme,—ils écoutaient tout de même, captivés, ayant l'impression de quelque chose de religieux et de supérieur.
La lumière baissait toujours. Le large soleil rouge venait de s'abîmer derrière un coin de Venise. C'était le crépuscule.
Dans une mince pirogue, deux bizarres petites femmes s'étaient approchées de nous, frêles et laides, de je ne sais quel monde, de je ne sais quel âge, maniant la pagaye dans cette pirogue comme des sauvagesses et vêtues de costumes de bain anglais. Arrivées tout près, elles se jetaient à l'eau, venaient à la nage jusqu'à toucher nos gondoles, pour écouter un instant la voix de la reine, d'un air étrange et mauvais, puis plongeaient, reparaissaient ailleurs et revenaient encore.
—«Je n'y vois plus», dit la reine. Alors les gondoliers enlevèrent le dais, et la fée blanche apparut mieux, à la lumière finissante. Sa voix aussi s'éteignait. Au fond, sur le ciel jaune pâle, Venise se découpait maintenant en noir. Dans ce crépuscule, les deux petites créatures, qui plongeaient et replongeaient sans bruit, faisaient l'effet de mauvais Esprits moqueurs du soir, tenus quand même là, sous le charme de la voix délicieuse.
Nous disions: «C'est assez. Votre Majesté est épuisée, nous la supplions de ne plus lire...» Enfin le manuscrit tomba des mains de la reine. Il faisait nuit.
De retour à l'hôtel, la reine, réellement à bout de forces, se fit porter aussitôt sur son lit, et je fus privé de cette dernière soirée que j'espérais passer près d'elle. Je quittais Venise le lendemain matin, et elle m'avait promis de me recevoir un instant dans sa chambre avant le départ. Quand je me penchai pour lui baiser la main, au moment où les deux porteurs l'enlevaient dans son fauteuil, je ne me figurais pas que je la voyais pour la dernière fois.
Retiré dans ma chambre, je reçus un moment après, d'un domestique fidèle à Sa Majesté, une de ces enveloppes grises timbrées de son chiffre et de sa couronne. J'en retirai une feuille arrachée à quelqu'un de ces blocs dont elle se servait toujours, et sur laquelle était écrit au crayon, de sa grande écriture élégante et nette:
A présent vous ne pensez plus, n'est-ce pas, que mon livre veuille être plus consolant que le christianisme. Non, il ne veut être que vrai.
D'ailleurs, si peu de gens arrivent au christianisme réel! J'ai vu tant de mensonges sous cet admirable manteau! Laissez-nous passer par les phases de développement intellectuel que nous sommes probablement prédestinés à traverser. Ne craignez rien. Nous sommes trop honnêtes pour sombrer.
CARMEN SYLVA.
Je restai longtemps à ma fenêtre, accoudé au balcon de marbre gothique, regardant la féerie du clair de lune d'été, à mes pieds, sur Venise. Je songeais à la destinée sombre de cette femme, admirable et vénérée. Je revoyais en souvenir, dans le grand palais de Bucarest, les mauvais yeux de toutes ses filles, le jour de sa fête, de ses filles qui lui doivent tout et qui lui en veulent de ce qu'elle n'ait pas fait plus encore.
J'ignore quelles erreurs politiques a pu commettre cette reine, pour avoir encouru une telle défaveur, dans ce pays auquel elle avait donné sa bonté, son cœur, sa vie. D'ailleurs, il ne m'appartiendrait pas de les juger.
Il est une seule faute que je vois bien: avoir voulu ce mariage, avoir cru qu'une jeune fille, égale de tant d'autres qui enviaient sa faveur, pourrait dans sa propre patrie devenir reine! Et cette faute a probablement été la plus dangereuse de toutes; c'est celle que n'ont pas pardonnée et ne pardonneront jamais toutes ces petites poupées charmantes qui, il y a un an, dansaient la Hora, en longue chaîne pailletée et dorée, autour de leur souveraine. C'est là l'origine des haines déchaînées, de ces haines féminines qui ne reculent devant rien et qui savent peu à peu entraîner toutes les autres.
Et je sentais une immense pitié attendrie pour cette reine, un désespoir de mon impuissance à la défendre, à seulement la venger un peu.