I
Nouvelle lettre de M. Claude Farrère au Gil Blas, à propos de l'incident du Bruix.
Au moment de la prise d'Andrinople, j'y reviens… Mais je me trompe fort, ou ce sera pour la dernière fois. Je ne crois pas que beaucoup de gens, même de la plus mauvaise foi, oseront ergoter sur le document que j'apporte.
Pardon à tous ceux dont le cœur se soulèvera, quand ils liront ce document-là.
Un mot d'explication d'abord.
Il y a trois ou quatre mois, en décembre dernier, un de mes camarades, officier de marine embarqué dans la division navale du Levant, écrivait à sa femme une lettre familière, au cours de laquelle il lui dépeignait en termes indignés les abominations commises par les troupes grecques et bulgares de Thrace et de Macédoine.
Cette lettre me fut communiquée. Je la communiquai à mon tour à force personnalités parisiennes. L'une d'elles, M. Raoul Aubry, écrivit alors, sous la forme d'une interview prise à moi, un très bel article où la lettre en question était relatée.
Se fiant aux termes exacts de cet article, que j'avais eu le tort de ne pas relire mot à mot, mon maître révéré, Pierre Loti, écrivit à son tour, dans sa très noble Turquie agonisante, que « les officiers du Bruix AVAIENT VU les troupes grecques et bulgares crever les yeux de leurs prisonniers turcs ».
Or, ces officiers-là n'avaient en réalité pas vu, — j'entends vu de leurs yeux, ce qui s'appelle vu, — l'atrocité ci-dessus rapportée. Sollicités par le prince Nicolas de Grèce, ils furent donc contraints de le déclarer officiellement. Et force gens, — ceux-là mêmes dont je parlais tout à l'heure, les gens de mauvaise foi, — essayèrent de transformer cette déclaration, toute visuelle, si j'ose dire, en un démenti que les officiers du Bruix auraient infligé à Pierre Loti.
De là à conclure que les alliés balkaniques n'avaient jamais crevé les yeux du moindre prisonnier turc, il n'y avait qu'un pas.
Et ce pas-là, divers journalistes peu recommandables se risquèrent sournoisement à le franchir, en écrivant divers articles, tous fort vilains, au commencement de ce mois-ci, mars 1913.
Par malheur, un de ces articles-là tombait, le 11 mars, sous les yeux de mon camarade, embarqué dans la division navale du Levant, — l'officier de marine qui avait écrit en décembre dernier la fameuse lettre, source de ma précédente documentation, et origine de toute l'affaire.
Et cet officier, — dont je persiste à taire le nom, tenant à ne point l'exposer aux couteaux des assassins prétendus soldats qu'il soufflette comme on va voir, — sautait immédiatement sur sa plume, et m'écrivait, dans le premier jet de son indignation, la nouvelle lettre que voici.
Je m'en voudrais à mort d'y changer une virgule ; et je n'en supprime que la date et que la signature, pour la bonne raison exposée ci-dessus[10] :
[10] La rédaction de Gil Blas, tout en s'associant à la juste indignation de Claude Farrère, prend sur elle de supprimer dans la lettre en question quelques termes énergiques dont l'auteur stigmatise les faits rapportés par lui, — cela par pur et simple respect dû aux lectrices de ce journal.
A Monsieur le lieutenant de vaisseau
Claude Farrère, 5, rue de l'Échelle, Paris.
A bord du …
De X… (Turquie.)
Mon cher ami,
Je viens de lire à l'instant dans le Petit Var du 2 mars (qui nous parvient aujourd'hui), une tartine au sujet du différend de Loti et des officiers du Bruix. J'avais bien pensé que c'était vous qui aviez fourni les tuyaux à Loti ; et je comprends à présent que ce sont ceux que je vous avais envoyés. Je ne me rappelle plus aujourd'hui les termes exacts que j'ai employés, à cette époque, pour vous peindre les atrocités qui se sont commises en Turquie d'Europe. Mais, ce que je peux vous dire, c'est que je maintiens sans restriction tout ce que je vous ai conté ; et que je vous remercie de n'en avoir point douté. Ces notes avaient été écrites au jour le jour et sous l'impression des événements. D'ailleurs je retrouve les faits détaillés dans mes papiers, avec la collection des télégrammes T. S. F. se rapportant aux événements. Tout cela est d'autre part encore entièrement présent à ma mémoire. Puisqu'il paraît y avoir discussion sur cette matière, je juge bon d'y ajouter d'autres détails que je ne vous avais pas signalés à cause de la longueur déjà exagérée de mes lettres précédentes.
Comme vous le dites très justement : Le démenti des officiers du Bruix est TOUT DIPLOMATIQUE et ne se rapporte certainement qu'à l'expression « VU DE LEURS YEUX ». On n'a, en effet, pas l'habitude de nous convier à ces petites fêtes (bien qu'il soit quelquefois possible de commettre des indiscrétions ainsi que vous le verrez plus loin). Je ne crois pas en commettre une contre le secret professionnel en vous communiquant des extraits de télégrammes du Bruix qui, envoyés en clair par T. S. F., n'avaient par conséquent rien de confidentiel et d'ailleurs ont été interceptés par tous les croiseurs étrangers, puis publiés partiellement dans divers journaux du Levant. Voici donc : — Le 14 novembre, je lis : « Des notables musulmans ont renouvelé aujourd'hui auprès de moi de pressantes demandes d'assistance contre les assassinats et les excès abominables que commettent les soldats Grecs… je suis assailli de plaintes de FRANÇAIS VOLÉS ET MALTRAITÉS PAR LES GRECS… »
En date du 17 novembre : « Des témoignages incontestables me sont fournis au sujet des atrocités commises par les Chrétiens à l'égard des Musulmans de la province de Salonique. IL S'AGIT D'UN MASSACRE GÉNÉRAL entrepris dans des conditions particulièrement odieuses… LES SOLDATS TURCS BÉNÉFICIANT DE LA CAPITULATION DE SALONIQUE et évacués sur l'intérieur SONT AUSSI ASSASSINÉS EN COURS DE ROUTE… » Ceci émanait du Bruix, ne l'oubliez pas.
Je pourrais vous en citer d'autres, mais ceux-là sont, je crois, suffisamment nets et catégoriques. Ils font d'ailleurs le plus grand honneur au commandant qui a osé les rédiger dans cette forme et les transmettre en clair. C'était ce que je vous disais je crois, au sujet du Bruix.
Quant à l'histoire des prisonniers turcs aveuglés, je n'ai naturellement pas assisté à l'opération, mais cela nous a été rapporté de divers côtés en pays chrétien et en particulier par DEUX FRANÇAIS EMPLOYÉS DANS UNE GRANDE ADMINISTRATION LOCALE. D'ailleurs je ne conçois pas quelle raison on peut avoir d'en douter, honnêtement, car des exercices de ce genre ne sont pas tellement rares dans ces parages. Croyez bien que ces « gentillesses » n'ont pas été les seules de l'espèce commises… Mon cher ami, quand mon esprit se reporte sur tout ce que j'ai vu dans ces régions, le cœur m'en lève de dégoût. Je ne suis pas suspect de sensiblerie. J'ai déjà vu la guerre de près, je l'ai faite, au Maroc et ailleurs, et je conçois tout ce qu'elle comporte de misère et d'horreurs. Mais en ce qui concerne les façons de faire des alliés, je ne peux m'empêcher de penser à l'invasion des Huns, dont ils sont d'ailleurs les dignes descendants.
Je vous disais plus haut qu'en dépit du soin que les orthodoxes prennent de faire endosser leurs atrocités aux Musulmans, on peut arriver parfois à en apercevoir des échantillons non équivoques. Je m'explique. Il s'agit encore de Dedeagatch. Je ne reviendrai pas sur les conditions dans lesquelles la ville fut prise par quelques centaines de comitadjis bulgares, conditions que je vous ai déjà relatées et qui permirent aux Grecs d'assouvir leurs haines personnelles (en dénonçant des « Turcophiles » immédiatement massacrés par les Bulgares), et surtout de piller, voler, violer, etc…
Je vais simplement vous conter trois petites histoires dont j'ai été le témoin… j'ai vu moi-même, VU DE MES YEUX, cette fois : — Je me promenais à terre, avec un camarade, tous deux en tenue. A un certain moment, nous regardions des cadavres de Musulmans qui gisaient, nus, sur la plage. Nous échangions la remarque qu'ils avaient bien été tués à coups de baïonnettes et par derrière, ainsi qu'on nous l'avait dit. Ces pauvres diables avaient dû fuir dans les rues et être lardés par les bourreaux lancés à leur poursuite. Un comitadji qui nous considérait s'avança alors, et nous dit en ricanant : « Bien sûr, Turc pas valoir une balle! » L'homme avait un tel air et une telle face de bandit, qu'instinctivement j'ai fouillé ma poche pour y sentir mon revolver.
2o Quelques heures plus tard, dans la ville turque. Les chacals grecs avaient passé par là, et il ne restait plus aucune chose ayant un nom. De loin en loin, des femmes en larmes assises sur des ruines fumantes. Tous les hommes tués ou enfuis. Une très vieille femme turque s'est jetée à nos pieds, pleurant à chaudes larmes, baisant nos mains, etc… Elle racontait une histoire que, en unissant notre sabir, nous ne parvenions pas à saisir. Mais il était visible qu'elle était en proie à une vive émotion, et qu'elle implorait quelque chose. Nous lui avons fait signe de marcher devant et nous l'avons suivie. Elle nous a conduits, au pas de course, à quelques centaines de mètres plus loin, et là, nous avons compris : dans une chose qui avait dû précédemment être une maison, deux jeunes femmes et une gamine turques, figures découvertes, pleuraient silencieusement. A côté, deux soldats bulgares, sans armes, la face congestionnée, se rajustaient, l'air désagréablement surpris de notre arrivée inopinée. Un gamin, pâle comme un linge, nous a désigné les deux soldats, en hurlant une histoire d'où il ressortait qu'il avait voulu faire fuir les femmes, et que les soldats l'avaient menacé de leurs couteaux. Nous avons escorté tout ce monde sanglotant, en lieu sûr, non sans avoir fait constater le fait à un officier bulgare qui passait par là. (Il avait l'air embêté.) — Ce qui s'était passé n'était que trop net, — et trop net aussi que nous étions arrivés trop tard.
3o Le lendemain, après-midi, je regardais la ville, du bord, dans la lunette du télémètre Barraud Strond. Vous savez que cet instrument, utilisé comme longue-vue, donne, outre un fort grossissement, un relief remarquable. D'autre part nous n'étions pas très éloignés de terre. Je voyais donc toutes choses comme si je les avais touchées du doigt. J'ai vu deux bons vieux bateliers turcs poursuivis, sur la plage, par des soldats bulgares. La chasse a duré cinq bonnes minutes. Les deux bateliers ont été tués à coups de bâton. J'ai su ensuite qu'ils avaient été découverts dans leurs caïques où ils étaient cachés depuis quatre jours.
Voilà. Je m'arrête parce qu'un pareil sujet n'a pas de limites et qu'il faut une fin. Je suis content, tout de même, qu'en dépit du pacte de silence de la presse, la vérité commence à se faire jour. Mais on ne dira jamais assez quelle engeance immonde sont ces soldats soi-disant chrétiens ; — les Grecs surtout. Quant aux Bulgares, je veux bien que la plupart des horreurs aient été commises par leurs comitadjis. Mais, comme les réguliers ne les renient même pas, c'est à mon sens le même tabac.
Adieu, mon cher ami. Excusez le pêle-mêle de cette lettre écrite à la six-quatre-deux. Je m'en serais voulu de retarder d'un jour mon témoignage, que je vous apporte non comme une justification, mais bien comme une confirmation de ce que vous avez avancé. Il va de soi que je vous laisse entièrement libre d'en faire l'usage qui vous conviendra, voire même de la publier intacte et sous ma signature, si vous le jugez préférable. Par ailleurs, je vous serais obligé d'en donner connaissance au commandant Viaud. Je trouve rudement chic l'attitude qu'il a prise vis-à-vis des Turcs, et je serais désolé qu'il pût penser un seul instant que j'aie pu, indirectement, l'induire en erreur, bien que je n'aie pas l'honneur de le connaître personnellement.
Je pense d'ailleurs pouvoir causer bientôt de tout cela avec vous : nous serons à Toulon à la fin du mois… Tant mieux. C'est assez d'atrocités comme ça!…
(Signature.)
P.-S. — Encore un autre radio, malheureusement incomplètement reçu par suite de brouillage, en date du 19 novembre. Adressé du BRUIX au GAMBETTA pour Ambassade : « Massacres épouvantables par bandes bulgaro-grecques… la malheureuse population musulmane… centaines de cadavres femmes, enfants, affreusement mutilés… sans sépulture… horribles représailles exercées par éléments orthodoxes. 50 WAGONS DE CADAVRES.
C'est peut-être les Turcs qui ont tué eux-mêmes leurs femmes et leurs enfants, qui sait?
X.
Voilà.
Moi, Claude Farrère, je certifie le texte ci-dessus exact, et je garantis sur mon honneur de soldat, l'honneur et la véracité du soldat, mon correspondant.
Pour la bonne réputation de la presse française, j'espère qu'il ne se trouvera pas un seul journal français pour oser ne pas reproduire les termes essentiels de cet écrasant témoignage.
La cause est entendue.
Nous savons, des musulmans et des orthodoxes, lesquels sont les bourreaux, lesquels sont les victimes.
Et nous savons aussi, de M. Pierre Loti et de ses insulteurs, lequel est le grand honnête homme, lesquels sont les aboyeurs à gages.
CLAUDE FARRÈRE.