XIX
Lettre du Grand Vizir à Pierre Loti.
SUBLIME PORTE
GRAND VIZIRAT
Le 16 février 1913.
Cher monsieur,
Tandis que l'Europe entière et la presse salariée avaient pris le parti de fermer les yeux sur les atrocités et les tueries organisées par les alliés balkaniques, votre noble voix s'est fait entendre pour prendre la défense des opprimés.
Je vous remercie chaudement pour cette belle tâche que vous avez assumée au nom de l'humanité.
J'aime à espérer qu'il se trouvera en France de nobles cœurs qui, se souvenant de l'amitié séculaire des deux nations, ne tarderont pas à imiter votre bel exemple et unir leurs efforts aux vôtres pour arrêter l'extermination systématique de la population paisible des provinces occupées par les alliés.
Agréez, cher monsieur, avec l'expression de mes sentiments de profonde reconnaissance, l'assurance de ma très haute considération.
Le Grand Vizir,
MAHMOUD CHEVKET.
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Réponse de Pierre Loti :
Altesse,
Combien profondément je suis touché de la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Rien ne pouvait m'être plus précieux qu'un tel témoignage de reconnaissance.
Ma voix cependant n'a eu que bien peu de pouvoir, hélas! pour flétrir comme il eût fallu tant de crimes hypocrites, commis au nom de la Croix. Mais que faire, quand on a contre soi le gouvernement de son pays, presque toute la presse — et presque toute l'opinion, préparée de longue main par d'habiles calomnies!
Au moins, aurai-je affirmé à vos compatriotes qu'il leur reste, chez nous, l'inébranlable sympathie « documentée » de tous ceux qui les connaissent, qui ont vécu en Orient et qui savent la vérité. Peut-être en même temps aurai-je quelque peu servi mon pays, dans la mesure de ma force, en proclamant que tous les Français, grâce à Dieu, ne sont pas avec ceux qui souscrivent à l'extermination sans merci d'une noble race vaincue.
Avec mes remerciements, veuillez agréer, je vous prie, Altesse, l'hommage de ma respectueuse considération.
PIERRE LOTI.