XVIII
Réponse de Pierre Loti au Prince héritier de Turquie.
Monseigneur,
Au delà de ce que les mots peuvent dire, je suis ému de la reconnaissance que me témoigne la Turquie, et dont je viens de trouver la haute et souveraine affirmation dans la lettre que Votre Altesse Impériale m'a fait l'honneur de m'écrire. Cette lettre, je la conserverai parmi ce que j'ai de plus précieux, et mes fils, à qui elle sera léguée, continueront après moi, je l'espère, mon attachement à ma seconde patrie orientale.
Cependant, je ne méritais pas d'être remercié, car il m'eût été impossible de ne pas faire ce que j'ai fait : tout simplement, j'ai suivi l'élan de mon cœur, si fidèle à la noble nation turque, j'ai obéi à l'impulsion de ma conscience indignée, — et je me suis senti fier ensuite de subir l'insulte et la menace pour avoir dénoncé tant de crimes.
Mon effort n'a pas été vain. Il y a dans mon pays une immense majorité de gens de cœur et de sens, que l'on avait abusés par des calomnies éhontées, par d'officiels mensonges — ou même d'officiels « démentis » ; ceux-là, il m'a suffi de les éclairer pour les ramener vers notre chère et malheureuse Turquie. J'en ai ramené beaucoup, ainsi que me le prouvent les lettres qui m'arrivent par centaines, et aussi les articles d'une presse non vendue. Je suis heureux d'ajouter du reste que j'ai été secondé dans ma tâche par tous ceux de mes compatriotes qui ont habité l'Orient et qui connaissent les Turcs autrement que par d'abjectes ou enfantines légendes. Je continuerai la lutte comme si ma propre patrie était en jeu. Mais ce petit courant de sympathie, que je serai parvenu à créer peut-être, comptera, hélas! pour si peu de chose auprès des effroyables malheurs qui fondent de tous côtés sur l'Islam et dont je me sens cruellement meurtri!…
J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, Monseigneur,
De Votre Altesse Impériale,
Le reconnaissant et affectionné
PIERRE LOTI.