CHAPITRE XVIII.

Coup-d'œil général sur l'état politique et littéraire de l'Italie pendant la première moitié du quinzième siècle. Grand schisme d'Occident. Protection accordée aux Lettres par les papes; autres puissances d'Italie amies des Lettres; à Milan, le dernier Visconti; la maison d'Este à Ferrare; les Gonzague à Mantoue; les Médicis à Florence; Alphonse Ier. à Naples; Cosme de Médicis, sa vie, son pouvoir, ses richesses, ses bienfaits envers les Lettres et les Arts.

Le quinzième siècle s'ouvrit en Italie sous d'heureux auspices. Le siècle précédent lui avait légué les chefs-d'œuvre et les exemples de trois hommes de génie, une langue créée par eux et fixée, enfin la connaissance et l'admiration renaissante des anciens, source de toute bonne littérature. Les trois sources d'erreurs, de faux esprit et de mauvais goût, qui avaient été long-temps les seuls objets d'étude, la théologie scolastique, la dialectique de l'école et le chaos embrouillé des deux jurisprudences, reléguées dans les Universités, n'empêchaient pas que les études particulières ne se portassent avec ardeur vers cette lumière de l'antiquité qui sortait de dessous des ruines et qui brillait d'un nouvel éclat. Les républiques qui existaient encore, et les princes qui s'étaient élevés et agrandis sur des républiques éphémères, rivalisaient de magnificence dans les édifices, de luxe dans l'appareil et le cortège du pouvoir, de zèle à encourager tout ce qui pouvait accroître la prospérité des états, et par conséquent les sciences et les lettres, déjà reconnues pour l'un des moyens de prospérité le plus noble et le plus puissant. La protection qu'ils leur accordèrent à cette époque était d'autant plus importante que si l'on apercevait de toutes parts une grande émulation pour les lettres, et si un grand nombre d'esprits distingués se montrait avide de recherches et de travaux, il n'y eut point durant ce siècle, de ces génies extraordinaires et transcendants qui sont tout par eux-mêmes et qui n'ont besoin ni d'encouragement ni d'appui. On ne voit, quand on l'examine attentivement, presque nul moyen possible d'empêcher Dante, Pétrarque et Boccace d'être ce qu'ils ont été. Il n'est presque aucun des hommes célèbres du quinzième siècle dont on en puisse dire autant. Animés et encouragés comme ils le furent, ils firent de grandes choses, augmentèrent la masse des connaissances, et firent faire à leurs contemporains des progrès dans la culture des lettres; mais on ne voit pas aussi bien ce qu'ils auraient été sans les circonstances heureuses que rassemblèrent autour d'eux la faveur et la protection des gouvernements et des princes, et sans les rivalités mêmes qu'excitaient entre eux cette protection et cette faveur.

Il est donc ici plus nécessaire que jamais de connaître la situation politique des différents états de l'Italie, et ce qui fut fait dans chacun pour accélérer et pour diriger ce mouvement d'émulation générale qui entraînait tous les esprits. Deux des grands événements qui signalent ce siècle, la découverte de l'imprimerie et la chute de l'empire grec, arrivèrent presque ensemble au milieu de son cours. Alors le sort des lettres éprouva une révolution qui forme une grande époque dans l'histoire morale des peuples. La littérature du quinzième siècle se partage donc en deux moitiés comme le siècle même. On pourrait dire en général que l'influence de l'un de ces deux événements a été si forte, qu'elle forme non seulement une époque, mais une ère; et que, dans la chronologie de l'esprit humain, l'on devrait dater les années avant la découverte de l'imprimerie ou après.

La Puissance qui, depuis plusieurs siècles, semblait dominer sur toutes les autres, et qui, par sa prépondérance politique et religieuse, pouvait en exercer le plus sur ce mouvement universel, la puissance pontificale se trouvait alors dans une position critique et singulière qui la neutralisait en quelque sorte et rendait presque nulle son influence. Déjà pendant vingt-deux ans le grand schisme d'Occident avait déchiré l'Église. Depuis le pape Urbain VI et l'anti-pape Clément VII, les papes et les antipapes se succédaient, s'excommuniaient réciproquement. Les cardinaux qui nommaient les uns et les autres se prétendaient également inspirés de l'Esprit saint. Les gouvernements de l'Italie et de l'Europe se partageaient entre eux par des considérations purement temporelles. Le sang coulait pour des querelles de conclave; et les peuples, sans rien entendre à ces querelles, servaient le parti qu'avaient épousé leurs maîtres, et se laissaient ruiner ou se faisaient tuer en sûreté de conscience, pour l'un ou pour l'autre également. Les cardinaux se lassèrent enfin de ce partage. Ils se réunirent, en 1409, au concile de Pise. Chacun des deux conclaves fit le sacrifice de son pape; et ils s'accordèrent tous pour en nommer un troisième qui devait être l'unique. Mais si Alexandre V, qu'ils nommèrent alors, eut des partisans parmi les puissances de l'Europe, Grégoire XII, l'un des deux papes destitués, en eut aussi: l'Espagnol Benoît XIII, dont le nom était Pierre-de-Luna, ne perdit point les siens; et au lieu de deux papes on en eut trois.

Ce dernier était le plus entêté de tous. Le mauvais succès du concile de Pise avait engagé à en rassembler un autre à Constance. Balthazar Cossa, successeur d'Alexandre, sous le nom de Jean XXIII, avait été corsaire dans sa jeunesse [289], et avait acquis de grandes richesses dans ce métier, dont il avait gardé les mœurs. Voyant que ses affaires prenaient un mauvais tour dans le concile, il s'enfuit, au milieu d'une fête, déguisé en palefrenier ou en postillon [290]. Arrêté à Fribourg, renfermé dans un château fort [291], le concile lui fit son procès, articula contre lui l'accusation des crimes les plus scandaleux et les plus atroces, et le déposa solennellement, se réservant le droit, ce sont les termes de la sentence, de punir ledit pape pour ses crimes, suivant la justice ou la miséricorde. Captif, et sans moyens de résistance, il se soumit. Grégoire fut déposé et se soumit de même; mais le vieux Benoît, destitué comme les deux autres, réfugié à Perpignan, réduit à deux seuls cardinaux pour tout sacré collége, sollicité par l'empereur Sigismond et par le roi d'Aragon Ferdinand, qui se rendirent auprès de lui, sut résister à tout, se retira en Espagne dans une petite forteresse du royaume de Valence, s'obstina jusqu'à la fin dans sa papauté, et y mourut en 1424; âgé de quatre-vingt-dix ans. Ses deux cardinaux, non moins entêtés que lui, osèrent lui donner pour successeur un chanoine de Barcelone; mais ce fantôme de pape abdiqua enfin, et laissa régner seul sur la chaire de saint Pierre, Martin V, de la famille des Colonne, élu dix ans auparavant par le concile de Constance.

[Note 289: ][ (retour) ] Abrégé de l'Hist. ecclés., t. II, p. 134.

[Note 290: ][ (retour) ] Jacques l'Enfant, Hist. du Concile de Constance, liv. I, p. 125, éd. de 1727.

[Note 291: ][ (retour) ] À Ratolfcell en Souabe, d'où il fut transféré à Gotleben, à une demi-lieue de Constance. Par une circonstance remarquable, Jean Hus, arrêté peu de temps auparavant, par ordre de ce pape, s'y trouvait aussi renfermé. Ibid., p. 298.

On se croyait à la fin du schisme; mais deux ans après [292], Martin étant mort, Eugène IV, qui lui succéda, ouvrit à Bâle un concile général, dont il fut bientôt si peu content qu'il en ordonna la translation à Ferrare. Les Pères du concile se partagèrent entre l'obéissance et le refus d'obéir, et l'on eut pour spectacle, en 1438, deux conciles généraux, l'un à Ferrare et l'autre à Bâle, fulminant l'un contre l'autre des excommunications et des censures. Pour dernier trait, tandis que le pape, avec les Pères de Ferrare, s'occupaient de terminer le schisme d'Orient, les Pères de Bâle le déposèrent comme simoniaque, hérétique et parjure, lui donnèrent un successeur, et firent ainsi renaître le schisme d'Occident. Ce successeur fut Amédée VIII, duc de Savoie, qui avait abdiqué depuis quelques années, et s'était retiré dans une solitude appelée Ripaille, nom qui désigna mieux dans la suite une grasse abbaye qu'un ermitage.

[Note 292: ][ (retour) ] En 1431.

L'antipape Amédée, qui prit le nom de Félix V, tint tête à Eugène IV; mais il céda à Nicolas V, successeur d'Eugène, revint mourir tranquillement à Ripaille, et termina définitivement le second schisme au milieu du siècle, à un an près [293], soixante-douze ans après la naissance du premier.

[Note 293: ][ (retour) ] En 1449.

Il ne serait pas étonnant qu'au milieu de tant de troubles, les papes n'eussent pu donner aucune attention au progrès des lettres; quelques-uns d'eux cependant s'en occupèrent comme au milieu de la plus tranquille paix. Déjà, vers la fin du siècle précédent, Innocent VI, Urbain V et Grégoire XI, avaient eu successivement pour secrétaire apostolique, le savant Coluccio Salutato. Poggio Bracciolini, que nous nommons le Pogge, Leonardo Bruni d'Arezzo, et d'autres encore de ce mérite et de cette réputation, possédèrent le même emploi auprès d'Innocent VII. Ce pontife, au plus fort de ses querelles avec l'anti-pape endurci, Pierre de Luna, conçut l'idée de faire revivre, plus brillante que jamais, l'Université de Rome, qui s'était comme éclipsée depuis long-temps, mais la mort l'interrompit dans ce dessein. Les sciences pouvaient beaucoup attendre d'Alexandre V; il leur devait son élévation. Son nom était Philargi; il était grec et né à Candie, ou dans l'ancienne île de Crète, de parents pauvres. Après avoir fait dans son pays ses premières études, il entra fort jeune dans l'ordre de saint François. Son profond savoir dans la langue grecque et sa science non moins profonde dans la philosophie et la théologie du temps, lui procurèrent de grands succès dans les Universités de Bologne et de Paris, les deux plus célèbres de l'Europe. La protection de Jean Galéas Visconti l'éleva ensuite aux dignités ecclésiastiques et politiques; Visconti le chargea de plusieurs ambassades, lui procura consécutivement plusieurs évêchés, et enfin celui de Milan. Fait cardinal en 1404, par le pape Innocent VII, il fut élu pape lui-même cinq ans après, au concile de Pise. Il avait écrit, dans sa jeunesse, un Commentaire sur le Maître de Sentences, Pierre Lombard, que l'on conserve manuscrit dans quelques bibliothèques d'Italie; il composa un assez grand nombre d'autres ouvrages théologiques, dont, à l'exception d'un seul, aucun n'a été imprimé [294]; mais à en juger par les éloges des auteurs contemporains, c'était un des hommes de son temps les plus savants et les plus zélés pour les sciences. Il n'eut le temps de rien faire pour elle; il ne régna qu'un an, et mourut de poison, selon l'opinion commune. Tiraboschi le rapporte ainsi; mais il ajoute que c'était un genre de mort auquel on croyait alors facilement, dès que quelqu'un mourait d'une manière imprévue [295]; c'est une légèreté d'opinion qui ne fait pas honneur à la nature humaine; mais qui, dans des circonstances données, est à peu près la même dans tous les temps.

[Note 294: ][ (retour) ] C'est un Traité sur l'immaculée Conception.

[Note 295: ][ (retour) ] E fu comune opinione che morisse di veleno, cosa che allora credevasi di leggieri, ogni qual volta vedeasi alcuno morire più presto che non si sarebbe pensato. (Tirab. t. VI, part. I, p. 201.)

Eugène IV, quoique fort occupé de son double concile, et des autres affaires qu'il eut à débrouiller, aima les sciences, appela auprès de lui les hommes les plus célèbres par leur érudition, les fixa dans sa cour par des emplois, et ce fut lui enfin qui acheva l'entreprise inutilement tentée par Innocent VII, de rétablir l'Université romaine. Il était naturel que la science théologique obtînt de lui des préférences et des encouragements particuliers; on dit pourtant que ses libéralités s'étendaient à tous les savants en général; il avait coutume de dire qu'il faut non seulement aimer leur savoir, mais craindre leur colère (ce qui était vrai des savants de ce temps-là), et qu'il n'est pas aisé de les offenser impunément [296]. Mais aucun de ces papes ne fit autant pour eux que Nicolas V. Fils d'un pauvre médecin de Sarzane, son amour pour l'étude et sa réputation littéraire l'élevèrent aux plus hautes dignités. Il s'appelait Thomas, et l'on n'y joignit point d'autre nom que celui de Sarzane sa patrie. Il montra, dès sa jeunesse, une ardeur infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, une grande application à expliquer les plus difficiles, et un talent extraordinaire pour en faire des copies aussi belles que régulières. Ce talent et son érudition le firent employer, comme nous le verrons dans la suite, par un illustre protecteur des lettres, à un travail qui le mit en relation avec les littérateurs les plus distingués. Il eut grand soin de les attirer à sa cour lorsqu'il fut devenu pape; il y réunit à la fois Poggio, Georges de Trébizonde, Léonardi Bruni d'Arezzo, Giannozzo Manetti, Fr. Philelphe, Laurent Valla, Théodore Gaza, Jean Aurispa et plusieurs autres. Il les accueillait avec distinction, leur donnait des emplois honorables et lucratifs, et récompensait libéralement leurs travaux. Ce fut par ses ordres que tant d'auteurs grecs furent alors traduits en latin, Diodore de Sicile, la Cyropédie de Xénophon, les histoires d'Hérodote, de Thucydide, de Polybe, d'Appien d'Alexandrie, l'Iliade d'Homère, la Géographie de Strabon, les Œuvres d'Aristote, de Ptolémée, de Platon, de Théophraste, sans compter les Pères grecs traduits ou pour la première fois, ou mieux qu'ils ne l'avaient été. Poggio dit, dans la préface de sa traduction de Diodore, qu'il a été engagé à ce travail par les libéralités du pontife; il dit ailleurs que Nicolas V l'a en quelque sorte réconcilié avec la fortune [297]. Laurent Valla raconte que lui ayant offert sa traduction de Thucydide, Nicolas lui donna, de sa main, cinq cents écus d'or [298]. Pour engager Philelphe à traduire en vers latins l'Iliade et l'Odyssée, il lui promit une belle maison à Rome, une bonne terre et dix mille écus d'or qu'il aurait déposés chez un banquier pour lui être comptés à la fin de ce travail; mais il mourut peu de temps après avoir fait ces propositions magnifiques, qui restèrent sans exécution et sans suite [299]. Ce même pape assigna à Giannozzo Manetti, outre ses appointements ordinaires de secrétaire apostolique, cinq cents écus par an pour composer quelques ouvrages sur des matières ecclésiastiques; il donna, à Guarino de Vérone, quinze cents écus d'or pour la traduction de Strabon, et cinq cents ducats à Perotti, pour celle de Polybe, en lui faisant encore des espèces d'excuses de ne le pas récompenser dignement [300].

[Note 296: ][ (retour) ] Ciacono, cité par Tiraboschi, ub. supr., p. 46.

[Note 297: ][ (retour) ] Pog. Oper., p. 32.

[Note 298: ][ (retour) ] Antidot. IV, in Pog.

[Note 299: ][ (retour) ] Philelf. Epist. l. XXVI, ép. i.

[Note 300: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 49 et 50.

On raconte qu'ayant un jour entendu dire qu'il y avait à Rome de bons poëtes qu'il ne connaissait pas, il répondit qu'ils ne pouvaient pas être tels qu'on le disait. Si ce sont de bons poëtes, ajouta-t-il, que ne viennent-ils à moi, qui reçois bien même les médiocres [301]? Joignons à tant de libéralités et d'affabilité, non plus seulement pour les docteurs en droit canon et en théologie, mais pour les véritables gens de lettres, le soin que prit ce sage Pontife de faire chercher de toutes parts de bons livres, et de les rassembler à grands frais. Jamais les papes n'avaient formé une bibliothèque bien précieuse, et la translation du Saint-Siége à Avignon et d'autres causes encore avaient presque réduit à rien le peu qu'ils avaient de livres. Nicolas V fut le premier qui s'occupa sérieusement de cet objet, et qui jeta les fondements de cette riche bibliothèque du Vatican, devenue depuis si justement célèbre. Il envoya des savants en France, en Allemagne, en Angleterre, en Grèce pour acheter des manuscrits, ou pour copier ceux dont ils ne pouvaient obtenir la vente; ils avaient ordre de ne point regarder au prix: à mesure qu'ils se procuraient de nouveaux livres, ils les envoyaient au pape, qui n'avait point de plus grande jouissance que de les recevoir, de les examiner et de les faire placer avec ordre. Les arts lui durent autant que les lettres; il fit élever plusieurs édifices aussi somptueux que le permettait le goût encore peu formé de son siècle. Ces profusions n'épuisaient point sa munificence; il en exerçait une partie à secourir les pauvres et les malheureux [302]. Il eut enfin toutes les vertus d'un chef de la religion, et tous les goûts nobles et délicats, presque aussi nécessaires à un souverain que les vertus.

[Note 301: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 49 et 50.

[Note 302: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 50.

Malheureusement son pontificat ne fut que de huit années. Ce ne sont pas les nombreux éloges qui lui furent adressés de son vivant qui prouvent qu'il les a mérités; ceux mêmes que lui donnèrent, après sa mort, les gens de lettres qu'il avait si bien traités, peuvent paraître suspects, et l'on pourrait aller jusqu'à suspecter encore tout ce que les écrivains catholiques attachés à la cour de Rome en ont écrit depuis; mais le savant Isaac Casaubon, qui était protestant, a tenu, dans la dédicace de son Polybe, absolument le même langage. Il a rendu le même hommage à l'Italie, qui fut la première à donner l'exemple du retour vers l'étude des anciens, et à ce souverain pontife, en qui cette étude trouva tant d'encouragements et de secours [303]. Nicolas V est le premier pape qu'on doive regarder comme un véritable père des lettres. Que lui manqua-t-il pour obtenir, dans la mémoire et dans la reconnaissance de ceux qui les cultivent, et de ceux qui les aiment, la place qu'un autre pontife obtint depuis? un règne plus long, des circonstances plus heureuses, et les lumières d'un demi-siècle de plus.

[Note 303: ][ (retour) ] ibid., p. 51, 52.

Si l'état de l'Église était agité, comme nous venons de le voir, au commencement de ce siècle, l'état civil de l'Italie n'était pas beaucoup plus tranquille. Jean Galéas Visconti, duc de Milan, le plus puissant des princes qui s'y étaient formé des souverainetés indépendantes, partagea en mourant, en 1402, ses immenses domaines entre Jean-Marie et Philippe-Marie, ses deux fils légitimes, et Gabriel son fils légitimé. Mais la jeunesse de ces princes, confiée à un conseil de régence mal assorti et bientôt divisé, sous le gouvernement d'une mère violente et cruelle, fit que ce grand héritage dépérit promptement entre leurs mains. Plusieurs villes s'affranchirent, ou reconnurent pour maîtres des hommes puissants parmi leurs concitoyens; les princes voisins et les républiques de Florence et de Venise s'agrandirent aux dépens des trois frères. Jean-Marie se rendit odieux par ses cruautés, et fut massacré après environ dix ans de règne. Philippe-Marie, héritier de ses états, éprouva pendant trente-cinq ans toutes les vicissitudes de la fortune, tantôt porté au comble du bonheur et de la puissance, tantôt tout-à-fait abattu. Les dernières années de sa vie furent les plus malheureuses. Il vit plusieurs fois les troupes vénitiennes s'avancer jusque sous les murs de Milan, et piller toutes les campagnes. Le chagrin abrégea ses jours. Il mourut, en 1447, ne laissant aucun enfant mâle pour lui succéder, mais seulement Blanche, sa fille naturelle, mariée avec François Sforce, fils du célèbre capitaine de ce nom, grand capitaine lui-même, et que ce mariage, sa bravoure et son adresse élevèrent bientôt après au souverain pouvoir.

Philippe-Marie Visconti, dans sa vie orageuse, eut peu de loisir pour cultiver les lettres, et peu de moyens de les encourager: l'auteur de sa Vie [304] le représente cependant comme ayant reçu une éducation littéraire, aimant Dante et Pétrarque, et les faisant lire souvent; étudiant aussi l'Histoire de Tite-Live, et les Vies des hommes illustres, écrites en français, que Tiraboschi croit avec raison n'avoir pu être que des romans [305]. Il accorda des distinctions et des récompenses aux savants qui se trouvaient à sa portée, ou qu'il pouvait attirer à Milan. Il invita, par ses lettres, François Philelphe à l'y venir voir, et il le reçut si honorablement, que Philelphe avoue lui-même qu'il en était tout hors de lui [306]. Si Philippe-Marie ne fit rien de plus pour les sciences, il faut donc s'en prendre moins à lui qu'à sa fortune.

[Note 304: ][ (retour) ] Candido Decembrio; voy. Script. Rer. ital. de Muratori, vol. XX, p. 1014.

[Note 305: ][ (retour) ] Tom. VI, part. I, p. 14.

[Note 306: ][ (retour) ] A quo... tam honorificè cum exceptus ut me oblitum mei penè reddiderit. (Philelf. Epist. l. III, ép. 6.)

Les princes de la maison d'Este, souverains de Ferrare, étaient déjà célèbres par leur amour pour les lettres, et par l'accueil qu'ils faisaient aux littérateurs et aux savants. Le marquis Nicolas III fit rouvrir, en 1402, l'Université de Ferrare, fermée par le conseil de régence qui avait gouverné pendant son bas âge. Les guerres qu'il eut bientôt à soutenir et les affaires politiques où il fut engagé, ne lui laissèrent pas le temps de donner à cette école tout l'éclat qu'il aurait voulu; il y appela pourtant des professeurs habiles qu'il y fixa par ses bienfaits; et il confia au plus célèbre d'entre eux, à Guarino, de Vérone, l'éducation de son fils Lionel. Ce fils, plus fameux que son père, profita des leçons d'un si bon maître. Il se distingua dès sa jeunesse par les qualités les plus brillantes de l'esprit, par une mémoire prodigieuse, une éloquence naturelle et des connaissances au-dessus de son âge [307]. Parvenu au gouvernement, en 1441, il n'oublia rien pour donner à l'Université de Ferrare un éclat égal à celui des plus célèbres Universités d'Italie. Il s'entoura d'hommes instruits, de philosophes, de poëtes; il se délassait dans leurs entretiens de la fatigue des affaires. Il cultiva lui-même la poésie; et l'on a conservé de lui deux sonnets, plus élégants que ceux de la plupart des poëtes du même temps [308].

[Note 307: ][ (retour) ] Voy. Antichi Annali Estensi, dans les Scrip. Rer. ital., vol. XX, p. 453.

[Note 308: ][ (retour) ] Dans le recueil intitulé Rime de' Poeti Ferraresi.

Moins puissant que les seigneurs de Milan et de Ferrare, Jean-François de Gonzague donnait à Mantoue les mêmes preuves d'amour pour les sciences et de considération pour les savants. Il confia l'éducation de ses deux fils et de sa fille, à un professeur de belles-lettres alors célèbre, mais qui, n'ayant laissé aucun ouvrage, n'a pas eu une célébrité durable: il se nommait Victorin de Feltro. Gonzague lui assigna de forts appointements [309], et fit meubler pour lui une maison entière qu'il habitait seul avec ses élèves. On y voyait des galeries, des promenades charmantes, et des peintures agréables qui représentaient des enfants se livrant aux jeux de leur âge. On l'appelait la Maison joyeuse. L'historien de la vie de Victorin [310] fait une description touchante de l'éducation paternelle que recevaient de ce bon professeur, non seulement les jeunes princes, mais beaucoup d'autres élèves qu'il avait la permission d'y admettre; il lui en venait de toutes les parties de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et même de la Grèce; et son école seule donnait à Mantoue une renommée égale à celle des Universités les plus célèbres. Victorin de Feltro n'était pas seulement le maître, mais le tendre père de cette jeunesse studieuse; il ne la formait pas uniquement aux lettres, mais aux vertus, et toujours en mêlant la douceur et les caresses aux leçons, la gaîeté au recueillement et les jeux à l'étude. On est surpris de trouver dans un siècle où il y avait encore de la grossièreté dans les mœurs, un modèle aussi parfait d'éducation littéraire et civile. Le titre seul que portait ce lieu d'instruction donne beaucoup à penser et à sentir. Il faudrait envoyer tous les pédants, je ne dis pas du quinzième siècle, mais de trois et même de quatre siècles après, prendre des leçons d'éducation à la Maison joyeuse.

[Note 309: ][ (retour) ] Vingt écus d'or par mois.

[Note 310: ][ (retour) ] Fr. Prendilacqua de Mantoue, son contemporain et son élève. Cette histoire, écrite en latin, a été publiée par Natale delle Laste, à Padoue, en 1774.

Un état libre qui avait produit les trois grands hommes auxquels l'Italie devait sa gloire littéraire, où jusqu'alors les hommes ne s'étaient élevés que par leurs propres forces ou par celle des partis politiques qu'ils avaient embrassés, la république de Florence commençait, sans presque sans apercevoir, à changer de forme, et les lettres à y trouver de l'appui dans une famille qui devait bientôt s'en servir pour augmenter sa puissance et fonder sa gloire. Les Médicis, quelle que fût leur origine, étaient déjà depuis plusieurs siècles distingués à Florence par leurs richesses, acquises dans le commerce, par les grands emplois qu'ils avaient remplis, par leur attachement au parti populaire, qu'ils avaient toujours soutenu contre celui des nobles. Jean de Médicis qui hérita vers la fin du quatorzième siècle du crédit et des richesses de ses aïeux, les augmenta considérablement en joignant à une application encore plus soutenue au commerce, une sagesse d'esprit et une théorie politique fondée sur l'affabilité, la modération, la libéralité, qui devint la science de la famille et la source de sa grandeur. Lorsqu'il mourut, en 1428, Cosme, son fils aîné, avait près de quarante ans. C'était lui qui depuis long-temps gouvernait la maison de commerce, et sa considération personnelle était déjà si grande, que lorsque le pape Jean XXIII se rendit au concile de Constance, il voulut que Cosme fût du nombre des personnages éminents dont il s'y fit accompagner. Fugitif peu de temps après, déposé, détenu par le duc de Bavière, il ne trouva que dans les Médicis de la générosité et de l'amitié. Cosme le racheta pour une somme considérable, et lui donna ensuite asyle à Florence, pendant le reste de sa vie [311]. On a dit que ce ci-devant pape avait amassé d'immenses trésors; qu'à sa mort, en 1419, les Médicis s'en emparèrent, et que ce fut ce qui, joint aux leurs, les rendit les plus riches particuliers de Florence, de l'Italie et même de l'Europe. Ce bruit répandu par Philelphe, ennemi des Médicis, et trop légèrement adopté par Platina [312], est une calomnie dont Scipion Ammirato a démontré l'absurdité dans le dix-huitième livre de son histoire [313].

[Note 311: ][ (retour) ] William Roscoe, Vie de Laurent de Médicis, t. I, p. 11, éd. de Bâle, 1799. On a en français une fort bonne traduction de cet ouvrage, par M. Thurot.

[Note 312: ][ (retour) ] Quem (Cosmum Medicem) homines existimant pecuniâ Baldesaris opes suas in tantum auxisse, ut, etc. Platin., in Vita Martini V.

[Note 313: ][ (retour) ] Tom. II, p. 985. A. B.

Cosme, resté maître de cette immense fortune et de ce grand pouvoir, ajouta encore à l'une et à l'autre. Les orages qui s'élevèrent contre lui, son exil, son rappel; l'accroissement de puissance qui en fut la suite, et qui lui donna pour toute sa vie, une espèce de magistrature suprême sans titre, et une autorité presque sans bornes, n'appartiennent point à cet ouvrage. La conduite politique des Médicis, leur usurpation adroite, et la substitution faite par eux du gouvernement ducal à la constitution républicaine de Florence, doivent être renvoyés de même à l'histoire de cette République; ici, nous ne devons considérer dans Cosme de Médicis que le généreux protecteur des sciences, des lettres et des beaux-arts.

À Venise, pendant son exil, quoiqu'il évitât d'affecter le luxe et la magnificence, sa simplicité était, pour ainsi dire, celle d'un souverain. Un trait suffit pour en donner l'idée. Il fit bâtir et orner à ses frais, par le célèbre architecte florentin Michellozzo, qui l'avait suivi, une bibliothèque pour le monastère des Bénédictins de St.-Georges, et la fit remplir de livres, voulant laisser à Venise un monument de sa reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait reçu, de son amour pour les lettres et de sa libéralité [314]. Ce furent-là, dit Vasari [315], les amusements et les plaisirs de Cosme dans son exil. Lorsque son parti, devenu le plus fort, l'eût fait rappeler à Florence, tous les chefs du parti contraire ayant été bannis, plusieurs condamnés sous d'autres prétextes à une prison perpétuelle et même à la mort [316], voyant tout redevenu tranquille autour de lui, et certain désormais de son pouvoir, il put satisfaire la noblesse et la générosité de ses goûts. Il s'entoura de savants, de philosophes et d'artistes dont il encourageait les travaux, et dont la société instructive était le délassement des siens. La découverte et l'acquisition des anciens manuscrits devint une de ses passions les plus fortes. Il y employa cette élite de savants dont le zèle égalait les lumières, et n'épargna rien ni pour le succès de leurs recherches, ni pour les en récompenser. Plusieurs d'entre eux, après avoir parcouru l'Italie, la France et l'Allemagne, passèrent en Orient, et en revinrent avec d'abondantes moissons. Nous verrons, en parlant de chacun d'eux, les services de ce genre qu'ils rendirent aux lettres. Médicis était le point central, et comme la cause première de tout ce mouvement scientifique imprimé à des esprits éclairés et actifs, pour recouvrer et conserver des trésors littéraires, qui, sans cette impulsion peut-être, ou même si elle eût été plus tardive, auraient entièrement péri. Ce n'était pas seulement ses richesses, mais l'étendue de ses relations commerciales avec les différentes parties de l'Europe et de l'Asie, qui le mettaient à portée de satisfaire cette noble passion. Ses savants émissaires arrivaient, avec des recommandations qui étaient comme des ordres, dans des pays qui leur étaient absolument inconnus et dans les régions les plus lointaines; tous les dépôts et tous les crédits leur étaient ouverts. La chute lente et progressive de l'empire de l'Orient leur facilita l'acquisition d'un grand nombre d'ouvrages inestimables dans les langues grecque, hébraïque, chaldéenne, arabe, syriaque et indienne. Tels furent les commencements de cette riche et précieuse bibliothèque que Cosme laissa à ses descendants, et qui, surtout considérablement accrue par Laurent son petit-fils, jouit dans l'érudition européenne, d'une réputation si grande et si bien méritée, sous le titre de bibliothèque Mediceo-Laurentienne.

[Note 314: ][ (retour) ] Angelo Fabroni, Magni Cosmi Medicei Vita. Florent., 1789, in-4., p. 42.

[Note 315: ][ (retour) ] Vita di Michellozzo Michellozi, t. I, p. 287. Ed. de Rome, 1789, in-4.

[Note 316: ][ (retour) ] L'historien anglais de la Vie de Laurent de Médicis, M. Roscoe, dissimule, comme s'il était Florentin, et de l'ancien parti de cette famille, les rigueurs exercées en cette occasion, non pas, il est vrai, par Cosme lui-même, mais par ses partisans, pour sa cause, et pour ses intérêts personnels, quoique au nom de la république. Le dernier auteur florentin de la Vie de Cosme s'exprime à cet égard comme aurait pu faire un Anglais, et comme le doit tout ami des hommes, de la justice et de la vérité. Voy. Angelo Fabroni, ub. supr., p. 49, 50 et 51 surtout dans ce passage: Horrere soleo cum reminiscor tot aut nobilitate aut gestis magistratibus claros viros, etc.

Un autre citoyen de Florence, Niccolo Niccoli, faisait à peu près le même emploi de sa fortune; mais comme elle était assez bornée, il la dérangea par ses libéralités. Il était parvenu à rassembler huit cents volumes grecs, latins et orientaux, nombre qui était alors considérable. Ce n'était pas d'ailleurs simplement un curieux, mais un savant amateur des lettres. Il recopiait souvent lui-même les anciens ouvrages, mettait le texte en ordre, corrigeait les fautes des premiers copistes; et c'est lui qui est regardé en quelque sorte comme le père de ce genre de critique [317]. Il fut aussi le premier, depuis les anciens, qui conçut l'idée d'une bibliothèque publique [318]. A sa mort [319], il laissa, par son testament, la sienne pour cet usage, sous la surveillance de seize curateurs. Cosme de Médicis était du nombre, ce qui prouve, d'un côté, qu'il était regardé comme un homme instruit et zélé pour la conservation des livres; et de l'autre, que, malgré ses richesses et le pouvoir qu'elles lui donnaient à Florence, il était toujours traité en égal parmi ses concitoyens. Niccolo avait laissé beaucoup de dettes, qui pouvaient empêcher l'effet de ses bonnes intentions. Cosme se fit donner par ses associés le droit de disposer seul des livres, à condition qu'il paierait toutes les dettes. Ayant généreusement rempli cette condition, il fit placer les livres, pour l'usage public, dans le monastère des Dominicains de Saint-Marc, qu'il venait de faire bâtir avec la plus grande magnificence, et pour laquelle, selon Vasari [320], il n'avait pas dépensé moins de trente-six mille ducats. C'est l'origine d'une autre célèbre bibliothèque de Florence, connue sous le nom de bibliothèque Marcienne, ou de Saint-Marc, et qui reconnaît pour fondateur Cosme de Médicis, à aussi juste titre que Niccolo Niccoli lui-même. Pour en mettre en ordre les manuscrits précieux, Cosme se fit aider par Thomas de Sarzane [321], alors pauvre ecclésiastique, mais homme d'une érudition profonde; excellent copiste de livres, et destiné à une élévation, dont ses rapports avec Cosme furent le premier degré. Peu d'années après [322], ce copiste était devenu pape; et ce fut lui qui, sous le nom de Nicolas V, fit pour les lettres à Rome, ce qu'il avait vu Médicis faire à Florence [323].

[Note 317: ][ (retour) ] Illud quoque animadvertendum est Nicolaum Niccolum veluti parentem fuisse artis criticœ, quœ auctores veteres distinguit emendutque. (Mehus, Prœf. in Vit. Ambrosii Camald. p. 50.)

[Note 318: ][ (retour) ] Poggio, Oraison funèbre de Niccolo Nicoli, Poggii Opera, Basileæ, 1538, in-fol, p. 276.

[Note 319: ][ (retour) ] En 1436.

[Note 320: ][ (retour) ] Vita di Michelozzo Michelozzi, ub. supr., p. 291. Vasari ajoute que pendant tout le temps que l'on mit à bâtir ce grand édifice, Cosme du Médicis paya aux religieux de St.-Marc trois cent soixante-six ducats par an pour leur nourriture.

[Note 321: ][ (retour) ] Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 102.

[Note 322: ][ (retour) ] En 1447.

[Note 323: ][ (retour) ] Voy. ci-dessus, p. 244.

Sous Eugène IV, son prédécesseur, Cosme avait eu une belle occasion de satisfaire son penchant pour la magnificence, et de donner un nouveau développement à ses goûts littéraires. Eugène, qui avait transféré son concile de Bâle à Ferrare, fut forcé par la peste, un an après, à le transporter à Florence [324]. Il s'agissait de la réunion de l'Église grecque et de l'Église romaine. C'était donc le pape, les cardinaux et les prélats d'une part; de l'autre, le patriarche grec, ses métropolitains, et l'empereur d'Orient lui-même [325], que Florence allait recevoir. Cosme venait d'être pour la seconde fois revêtu de la charge de gonfalonnier. Il reçut au nom de la république, mais à ses frais, tous ces illustres étrangers; et cette réception, et les honneurs qu'il leur rendit, et les traitements qu'il leur fit pendant tout leur séjour à Florence, furent si magnifiques et si splendides, qu'il flatta sensiblement l'orgueil de ses concitoyens, et qu'il augmenta de plus en plus son crédit et son autorité, sans déranger sa fortune, supérieure à ces dépenses fastueuses et à ce luxe de souverain.

[Note 324: ][ (retour) ] 1439.

[Note 325: ][ (retour) ] Jean Paléologue.

Les savants grecs qui vinrent à ce concile, pour défendre, dans la controverse avec les Latins, la cause de l'Église grecque, trouvèrent Florence familiarisée avec l'étude de leur langue. Cette étude y avait langui peu de temps après la mort de Boccace: Emmanuel Chrysoloras l'avait fait refleurir. Ce Grec illustre, né à Constantinople, vers la moitié du quatorzième siècle, après y avoir enseigné les belles-lettres, avait été envoyé à Venise par son empereur [326], pour y solliciter des secours contre les Turcs; et, dès ce premier voyage, plusieurs gens de lettres italiens étaient allés prendre de ses leçons. Il était de retour à Constantinople, lorsque, de leur propre mouvement, les Florentins lui offrirent de venir dans leur ville professer la littérature grecque, avec cent florins d'honoraires, et un engagement pour dix ans. Il s'y rendit vers la fin de 1396, et c'est de son école que sortirent Ambrogio Traversari général des Camaldules, Léonardo Bruni d'Arezzo, Giannozzo Manetti, Palla Strozzi, Poggio, Filelfo, et d'autres encore, qui formèrent à Florence, une espèce de colonie grecque. Chrysoloras n'y resta qu'environ quatre ans. Dès le commencement du quinzième siècle, il se rendit à Milan auprès de l'empereur Manuel, qui venait de passer en Italie. Il y ouvrit aussi une école, comme partout où il faisait quelque séjour; mais bientôt il fut chargé de missions importantes, par cet empereur, auprès des puissances d'Italie; par le pape Alexandre V [327], auprès du patriarche de Constantinople; par Jean XXIII, au concile de Constance, où il mourut en 1415 [328].

[Note 326: ][ (retour) ] Manuel Paléologue, en 1393.

[Note 327: ][ (retour) ] Voy. Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 118.

[Note 328: ][ (retour) ] Hodius, de Græcis illustribus, etc., l. I, cap. 2; Tiraboschi, ub. supr.

Parmi les savants grecs venus au concile de Florence, on distinguait le vieux Gemistus Plethon, qui avait été le maître d'Emmanuel Chrysoloras. Sa longue vie avait été consacrée à l'étude de la philosophie platonicienne, encore nouvelle pour la plupart des savants d'Italie, chez qui la philosophie d'Aristote était presque seule en crédit. Dès que les devoirs publics de Gemistus le lui permettaient, il s'attachait à répandre ses opinions, et il ne négligea point cette occasion de les propager à Florence. Cosme, qui l'allait entendre assiduement, fut si frappé de ses discours, qu'il résolut d'établir une académie, dont l'unique objet fut de cultiver cette philosophie si nouvelle et d'un genre si élevé. Il choisit pour la former et la diriger, Marcile Ficin, jeune encore, mais déjà très-versé dans la philosophie platonicienne, et qui répondit parfaitement au choix que Cosme avait fait de lui. L'académie platonicienne de Florence acquit dans peu d'années une grande célébrité. Ce fut, en Europe, la première institution consacrée à la science, où l'on s'écartât de la méthode des scholastiques, alors universellement adoptée, et quoique ce ne soit qu'après la mort de Cosme qu'elle prit son plus grand accroissement, c'est à lui qu'appartient la gloire de l'avoir fondée.

Le concile, qu'il avait si bien traité, eut à Florence le dénouement le plus heureux. Eugène IV fut unanimement reconnu par l'assemblée pour successeur unique et légitime de saint Pierre; le patriarche et ses Grecs eurent la gloire de se soumettre, pour le bien général de l'Église chrétienne, aux arguments et aux explications du clergé romain. Jean Paléologue, qui avait pris part à la controverse comme théologien, se réjouissait comme empereur d'une réconciliation quelconque, espérant que les princes catholiques viendraient à son secours, et le défendraient contre les Turcs. Il s'agissait de son empire. Tandis qu'il écoutait argumenter, et qu'il argumentait lui-même en Italie, ses états étaient envahis, sa capitale menacée. Il y retourna sans avoir obtenu les secours qu'il avait espérés. Les prêtres de son clergé furent moins raisonnables que le patriarche et les évêques; ils refusèrent de reconnaître le Pontife romain pour chef; plusieurs de ceux qui avaient signé le décret de Florence se rétractèrent; et l'empereur, presque sous le canon des Turcs, fut forcé de s'occuper de ses controverses sacerdotales. L'empire grec tomba enfin. La prise de Constantinople par Mahomet II, en 1453, est une de ces catastrophes qui retentissent dans les siècles, et donnent un nouveau cours aux chances des destinées humaines. Les sciences et les lettres profitèrent en Italie, et surtout à Florence, du désastre qu'elles éprouvaient en Orient. Les succès précédents des professeurs grecs, et le zèle connu de Cosme de Médicis pour la gloire et le progrès des lettres, engagèrent plusieurs savants fugitifs à y chercher un asyle; ils reçurent de Cosme l'accueil qu'ils avaient espéré; la philosophie platonicienne acquit en eux de nouveaux soutiens, et fut décidément en état de tenir tête à celle d'Aristote [329].

[Note 329: ][ (retour) ] M. Roscoe, p. 46, ub. supr.

Cosme avançait en âge au milieu de ces grandes occupations et de ces douces jouissances. Sa considération au dehors égalait le pouvoir dont il jouissait dans sa patrie, et s'augmentait par la nature même de ce pouvoir, qui faisait attribuer toute sa force aux qualités morales de celui qui l'exerçait. Il traitait d'égal à égal avec les puissances de l'Europe, et trouvait quelquefois ailleurs que dans sa politique et dans ses richesses les moyens de traiter avantageusement. Celui qu'il employa avec Alphonse, roi de Naples, mérite d'être remarqué; et cet Alphonse lui-même, que les Espagnols appellent le Sage et le Magnanime, doit, malgré ses vices, beaucoup plus grands que ses vertus, occuper une place dans l'histoire des lettres.

Le royaume de Naples était depuis long-temps déchiré par des guerres extérieures et par des troubles domestiques; les lettres y étaient tombées dans le discrédit et dans l'oubli. Après la mort de Charles de Duraz, assassiné en Hongrie, Ladislas son fils, que nous appelons Lancelot, avait eu à disputer son trône contre Louis II, duc d'Anjou; il était mort excommunié et empoisonné [330].

[Note 330: ][ (retour) ] L'historien Giannone rapporte comme un bruit public, è fama, que les Florentins gagnèrent à prix d'or un médecin, pour qu'il sacrifiât sa fille, en même temps qu'il les déferait de Ladislas, en empoisonnant chez elle les sources du plaisir; et il exprime avec une naïveté qu'on ne pourrait se permettre dans notre langue, la nature et les effets du poison. Voy. Istoria civile del regno di Napoli, LXXIV, c. 8.

Jeanne II, sa sœur, qui lui succéda, n'est connue que par ses faiblesses, ses fautes et ses malheurs. Dans les embarras où elle s'était jetée, elle adopta imprudemment Alphonse, qui la secourut d'abord, l'opprima ensuite, l'assiégea, la força d'invoquer contre lui d'autres secours, comme elle avait invoqué le sien. Délivrée par François Sforce, encore jeune, et dont cette délivrance fut le premier exploit, elle adopta Louis III d'Anjou, qui mourut peu de temps après, et à sa place René d'Anjou son frère. Ce René fit, après la mort de Jeanne, des efforts inutiles pour hériter d'elle; Alphonse était maître de la succession, et s'y maintint. La France appuya les prétentions de René; l'Espagne, la possession d'Alphonse. Deux grands états se firent long-temps la guerre pour soutenir l'une contre l'autre deux adoptions de la même reine.

Alphonse resta définitivement roi de Naples. À ne considérer que le bien qu'il fit aux sciences et aux lettres, il se montra digne des titres que les Espagnols lui ont donnés. Il appelait à sa cour les savants les plus célèbres, et semblait les disputer au pape Nicolas V et à Cosme de Médicis. Les mêmes que l'on voit fleurir auprès de ces deux protecteurs des lettres, se rendaient aussi auprès d'Alphonse, et y étaient comblés de faveurs et de récompenses. Le roi se faisait lire tous les jours quelque ancien auteur, et cette lecture était souvent interrompue par des questions d'érudition ou de philosophie qu'il faisait lui-même, ou qu'il permettait de faire devant lui. Toute personne instruite avait le droit d'y assister. Alphonse y admettait même des enfants qui montraient du goût pour l'étude, tandis qu'aux heures destinées à ces exercices de l'esprit il ne souffrait dans son appartement aucun de ces courtisans oisifs qui n'y venaient chercher qu'un maître. Un jour qu'on lui lisait l'histoire de Tite-Live, il fit taire un concert harmonieux d'instruments pour la mieux entendre. Il était malade à Capoue; Antoine de Palerme, ou Panormita, lui lut la vie d'Alexandre, par Quinte-Curce, et le roi prit tant de plaisir à cette lecture qu'il n'eut pas besoin d'autre médecine pour se guérir. Il est vrai que c'est le Panormita qui raconte lui-même ce trait, dans l'histoire d'Alphonse qu'il a écrite en latin [331], et il pourrait bien avoir exagéré l'effet de sa lecture. Dans les guerres qu'Alphonse eut à soutenir, il ne laissait pas passer un jour sans se faire lire quelque trait des Commentaires de César. Il prenait un plaisir extrême à entendre de bons orateurs. Lorsque Ginnnozzo Manetti fut envoyé par les Florentins en ambassade auprès lui, Alphonse fut si charmé de son discours, et l'écouta, dit-on, avec une attention si profonde, qu'il ne leva même pas la main pour chasser une mouche qui s'était placée sur son nez. C'est peut-être à ce trait un peu puéril, mais caractéristique, et rapporté par deux historiens contemporains [332], que notre bon La Fontaine fait allusion, lorsque, dans la grande querelle entre la mouche et la fourmi, la mouche dit avec orgueil:

Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi?

[Note 331: ][ (retour) ] De dictis et factis Alphonsi.

[Note 332: ][ (retour) ] Ce même Anton. Panormita, et Naldo Naldi, Vita Jannotii Manetti; voy. Muratori, Script. Rer. ital., vol. XX.

Il serait trop long de rapporter tous les traits de la vie du roi Alphonse qui prouvent son amour pour les sciences, pour la théologie, où il se piquait d'être aussi fort qu'aucun docteur de son royaume, pour la philosophie et pour les lettres. Le soin qui occupait le plus alors tous ceux qui les aimaient, celui de rechercher et de rassembler d'anciens manuscrits, était un des objets favoris de son attention et de ses dépenses. Il parvint à en former une collection nombreuse et choisie; et de tous les appartements de son palais, sa bibliothèque était celui où il se plaisait le plus. Il n'avait point pour écusson d'autres armes qu'un livre ouvert; sa joie s'exprimait par les signes les moins équivoques quand on lui en procurait un nouveau pour lui; lorsqu'à la prise et dans le pillage de quelque ville, il arrivait aux soldats de trouver des livres, ils se gardaient bien de les détruire, et les portaient au roi, comme ce qu'ils avaient trouvé de plus précieux dans le butin. C'est cette passion pour les livres que Cosme de Médicis sut mettre à profit pour terminer quelques différents assez graves qui s'étaient élevés entre Alphonse et lui. Il fit à ce roi le sacrifice d'un beau manuscrit de Tite-Live, et la bonne harmonie se rétablit [333]. Malgré nos progrès en tout genre et tous les avantages de notre siècle sur celui de Cosme et d'Alphonse, il est permis de regretter le temps où le don d'un livre latin, fait à propos, maintenait où rétablissait la paix entre deux états. L'histoire ajoute que les médecins du roi voulurent lui persuader que ce livre était empoisonné; mais qu'il méprisa leurs soupçons, et se mit à lire l'ouvrage avec un extrême plaisir [334].

[Note 333: ][ (retour) ] Crinitus, de honestâ Disciplinâ, l. XVIII, c. 9; Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 95.

[Note 334: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. sup.

Quelques années plus tard, ce moyen de négociation aurait perdu son efficacité. L'invention de l'imprimerie, autre événement plus important encore par ses effets que la prise de Constantinople, sembla naître à la même époque pour consoler le monde littéraire de cette ruine et pour en sauver les débris. En rendant aussi prompte que facile la multiplication des copies d'un livre, elle en diminua la haute valeur. Il y eut encore des exemplaires infiniment précieux, et il y en aura toujours; mais il n'y en eut plus d'inappréciables, parce qu'il n'y en eut plus d'uniques, dont la possession pût être l'objet de l'ambition d'un roi, et dont le sacrifice lui parût une satisfaction suffisante. On a observé avec justesse [335] que cette invention parut précisément dans le temps le plus propre à sa propagation et à son succès. Si elle était née dans ces siècles où l'on ne s'était encore occupé ni des sciences ni des livres, où un homme passait pour savant dès qu'il était en état de lire et d'écrire tant bien que mal, les inventeurs auraient été forcés de laisser oisifs leurs caractères et leurs presses, peut-être de les jeter au feu, et de chercher pour vivre d'autres ressources. Mais le bonheur des lettres voulut que l'imprimerie fût inventée précisément au moment où la recherche des livres excitait un enthousiasme universel; à peine était-elle connue qu'elle fut accueillie, célébrée, adoptée de toutes parts, comme le don le plus précieux que les arts eussent encore fait aux peuples modernes; invention merveilleuse en effet, qui décida plus que toute autre de leur supériorité sur les anciens, et qui fut pour l'homme civilisé un moyen de progrès aussi puissant peut-être que l'avait été, dans l'enfance de la civilisation, la découverte de l'écriture et la création de l'alphabet.

[Note 335: ][ (retour) ] Tiraboschi. part. I, l. I, c. 4.

Mayence, Harlem et Strasbourg se sont long-temps disputé l'honneur de lui avoir donné naissance. La Caille, Chevillier, Maittaire, Prosper Marchand, Orlandi, Schœphlin, Meerman [336], semblaient avoir épuisé cette matière. D'autres auteurs l'ont encore traitée depuis. Le résultat le plus clair de toutes ses recherches est que l'invention de l'imprimerie en caractères mobiles appartient à l'Allemagne; que Jean Guttimberg de Mayence l'employa le premier [337], et que le premier livre qui fut imprimé avec cette espèce de caractères fut une Bible qui parut de 1450 à 1455, et dont on n'a encore retrouvé, dit-on, que trois exemplaires [338]. Le reste importe médiocrement à ceux qui sont plus attentifs aux effets et aux causes, que curieux des noms de lieu et des dates. Il paraît encore certain que cette invention passa d'Allemagne en Italie avant de se répandre ailleurs; mais une autre question que les érudits italiens ont souvent agitée, et qui nous arrêtera encore moins, est de savoir quel est, en Italie, le lieu où la première imprimerie s'établit. Est-ce Venise ou Milan? Est-ce le monastère de Subiac, dans la campagne de Rome? Dans l'un ou dans l'autre lieu, on avoue que ce furent deux imprimeurs allemands [339] qui transportèrent leurs instruments et leur industrie, et que leurs éditions les plus anciennes ne remontent pas plus haut que 1465. Ce qui paraît donner l'avantage au monastère de Subiac, c'est qu'il était alors habité par des moines allemands, et que ce dut être un motif de préférence pour des ouvriers de ce pays.

[Note 336: ][ (retour) ] Histoire de l'Imprimerie, Paris, 1689, in-4.; l'Origine de l'Imprimerie de Paris, Paris, 1694, in-4.; Annales Typographici, La Haye et Londres, 1719-1741, 9 vol. in-4.; Histoire de l'Imprimerie, La Haye, 1740, in-4.; Origine e progressi della stampa, Bononiæ, 1722, in-4.; Vindiciœ Typographicœ, Argentinæ, 1760, in-4.; Origines Typographycœ, La Haye, 1765, in-4.

[Note 337: ][ (retour) ] La fable de Laurent Coster, soutenue par Meerman, est entièrement discréditée aujourd'hui. M. de la Serna Santander, dans l'Essai historique qui précède son Dictionnaire bibliographique choisi du quinzième siècle, Bruxelles, 1805, in-8., ne laisse rien à désirer ni à dire sur cet objet.

[Note 338: ][ (retour) ] L'un est dans la Bibliothèque du roi de Prusse, à Berlin: l'autre chez des Bénédictins, près de Mayence (il doit être maintenant à la Bibliothèque impér.); le troisième à Paris, à la Bibliothèque Mazarine. (Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. VI, part. I, p. 121.)

[Note 339: ][ (retour) ] Sweinheim et Pannartz.

Cosme ne vécut pas assez pour voir cette belle découverte se répandre dans sa patrie. Pendant ses dernières années, il passait, à quelques-unes de ses maisons de campagne [340], tout le temps qu'il pouvait dérober aux affaires publiques. L'amélioration de ses terres, dont il tirait un immense revenu, y faisait sa principale occupation, et l'étude de la philosophie platonicienne, son plus agréable délassement. Marsile Ficin l'accompagnait dans tous ces voyages; il a écrit quelque part que Midas n'était pas plus avare de son or, que Cosme ne l'était de son temps. Il l'employa ainsi jusqu'à son dernier jour, donnant à ses affaires personnelles, avec une grand calme d'esprit, le temps qu'elles exigeaient de lui, et consacrant le reste à des entretiens philosophiques sur les matières les plus élevées et les plus abstraites. Se sentant près de mourir, il fit appeler Contessina, son épouse, et Pierre, son fils, leur parla long-temps des affaires du gouvernement, de celles de son commerce et de sa famille, recommanda à Pierre de veiller avec la plus grande attention sur l'éducation de ses deux fils, Laurent et Julien, exigea que ses funérailles se fissent arec la plus grande simplicité, et mourut six jours après [341], âgé de soixante-quinze ans.

[Note 340: ][ (retour) ] Careggi et Caffagiolo.

[Note 341: ][ (retour) ] Le Ier. jour du mois d'août 1464.

Si ses funérailles furent faites sans autre pompe que celle que son fils crut nécessaire à sa piété filiale et à la décence [342], elles furent accompagnées d'une affluence de citoyens, et d'expressions de la douleur publique, plus honorables pour sa mémoire que toutes les magnificences du luxe des morts; et ce qui l'honore encore d'avantage, c'est le décret du sénat, confirmé par le peuple, qui décerne à Cosme de Médicis, après sa mort, le titre de Père de la patrie [343].

[Note 342: ][ (retour) ] Voyez le détail de tous ces frais dans un article des Ricordi di Pietro de' Medici, note 141, à la fin de la Vie de Cosme, écrite en latin par Angelo Fabroni, p. 253 et suiv.

[Note 343: ][ (retour) ] Voyez ce décret, ibidem, note 142, p. 257, 258.

Si l'on ajoute à l'idée que l'histoire nous donne de ses avantages extérieurs, de la culture et de l'élévation de son esprit, et de la protection aussi éclairée que généreuse qu'il accorda aux lettres, les encouragements que lui durent les beaux-arts, qui étaient encore, pour ainsi dire, au berceau, on sera forcé de reconnaître que, si les circonstances favorisèrent singulièrement cet homme illustre, il sut aussi profiter admirablement de ces circonstances heureuses, et que tout ce qui honore l'esprit humain, tout ce qui fit à cette époque la splendeur et la gloire de son pays, trouva, dans le noble emploi qu'il fit de son pouvoir et de ses richesses, de puissants moyens d'accroissement et de prospérité. Ce n'était pas un protecteur que les artistes et les gens de lettres croyaient avoir en lui, c'était un ami que leur avait ménagé la fortune, et qui aimait à partager avec eux ce qu'elle avait fait pour lui; de même que ses concitoyens ne voyaient dans un chef si affable, si simple et si populaire, qu'un citoyen laborieux et appliqué, que sa capacité rendait propre à gérer, mieux qu'un autre, les affaires de la république, et ses richesses, et sa magnificence à les représenter avec plus d'honneur. Il dépensa des sommes immenses à décorer Florence d'édifices publics. Michellozzi et Brunelleschi, dont l'un, dit M. Roscoe [344], était un homme de talent, et l'autre, un homme de génie, étaient ses deux architectes de choix. Il employait surtout le dernier pour les monuments publics; mais, lorsqu'il fit bâtir une maison pour lui et pour sa famille, il préféra les plans de Michellozzi, parce qu'ils étaient plus simples. En décorant cette maison des restes les plus précieux de l'art antique, il y employa aussi les talents des artistes modernes, et surtout du jeune peintre Masaccio, qui substituait un nouveau style, une composition plus expressive et plus naturelle, à la manière sèche et froide de Giotto et de ses disciples; il l'occupa ensuite, ainsi que Filippo Lippi, son élève, à embellir les temples qu'il avait fait bâtir; et l'on voyait en même temps à Florence, comme dans une nouvelle Athènes, Masaccio et Lippi orner des productions de leur pinceau les églises et les palais, Donatello donner au marbre l'expression et la vie, Brunelleschi, architecte, sculpteur et poëte, élever la magnifique coupole de Santa Maria del Fiore, et Ghiberti couler en bronze les admirables portes de l'église Saint-Jean, qui, suivant l'expression de Michel-Ange, étaient dignes d'être les portes du paradis [345]; tandis que l'académie platonicienne discutait les questions les plus sublimes de la philosophie, que les Grecs réfugiés, pour prix du noble asyle qui leur était donné, répandaient les trésors de leur belle langue, et les chefs-d'œuvre de leurs orateurs, de leurs philosophes, de leurs poëtes, et que de savants Italiens recherchaient avec ardeur, interprétaient avec sagacité, et multipliaient avec un zèle infatigable, les copies de ces chefs-d'œuvre échappées au fer des barbares et à la rouille du temps.

[Note 344: ][ (retour) ] Life of Lorenzo de' Medici, chap. i.

[Note 345: ][ (retour) ] Un giorno Michel Agnolo Buonarotti fermatosi a veder questo lavora, e dimandato quel che gliene paresse, e se questa porte eran belle, rispose: elle son tanto belle, ch'elle starebbon bene alle porte del paradiso. Vasari, Vita di Lorenzo Ghiberti, éd. de Rome, 1759, in-4., l. I, p. 213 et suiv. On trouve dans cette Vie les détails les plus curieux sur le dessin et sur l'exécution de ces admirables portes de St.-Jean. Ce qui prouve l'état florissant où étaient déjà les arts, c'est que l'exécution en fut donnée au concours, et que Lorenzo Ghiberti, qui n'avait que vingt-deux ans, l'emporta sur sept rivaux. Le sujet du concours était le sacrifice d'Abraham fondu en bronze. L'ouvrage de Ghiberti, jugé infiniment supérieur par une assemblée de trente-quatre personnes, peintres, sculpteurs, orfèvres, tant florentins qu'étrangers, accourus de toutes les parties de l'Italie, lui fit adjuger sur-le-champ l'exécution et la fonte des portes. La première, dont Vasari fait une description détaillée, étant finie, se trouva du poids de trente-quatre milliers de livres, et coûta, tout compris, vingt-deux mille florins. La seconde porte, décrite de même, ibid., et qui fut commencée quelques années après, est d'un travail et d'une richesse encore plus admirables. Vasari prétend que la confection de ces deux portes coûta quarante ans de travaux à leur auteur; Bottari, dans une note, les réduit à vingt-deux ans. Elles furent commencées en 1402, et terminées en 1423. Voy. dans Vasari, loc. cit., la description des figures et des ornements, et le détail des opérations de Ghiberti.