CHAPITRE IX.

Observations générales sur l'Orlando furioso; beautés de ce poëme; fragment de l'Arioste, appelé les cinq Chants; caractères particuliers et distinctifs de l'épopée romanesque.

Si j'ai réussi à donner une idée claire de cette triple et immense action du Roland furieux, il me semble qu'on en doit également admirer l'étendue, la hardiesse et les ressorts; qu'on doit reconnaître un art prodigieux dans la manière dont toutes les parties en sont entrelacées et conduites, dont les oppositions y sont ménagées et les événements préparés. Peu d'imaginations auraient suffi à mener ensemble et presque de front ces trois parties importantes de l'ouvrage; mais l'imagination de l'Arioste était en quelque sorte insatiable d'inventions. A peine semble-t-il l'avoir satisfaite par le nombre presque infini d'épisodes répandus dans l'économie générale de son poëme, les uns qu'on pourrait nommer principaux, les autres secondaires, selon qu'ils sont plus ou moins inhérents aux grands fils de sa triple intrigue. A peine ai-je pu indiquer un petit nombre des plus remarquables, tels que les histoires intéressantes d'Ariodant et de la belle Genèvre, de la tendre Olimpie et de l'ingrat Birène, du beau Médor et d'Angélique, si long-temps fière et dédaigneuse, devenue sensible pour lui, et de cette constante Isabelle, fidèle jusqu'à la mort et au martyre à la mémoire de son cher Zerbin. J'aurais dû (mais pouvais-je tout dire, pouvais-je même tout indiquer dans une analyse aussi rapide?) j'aurais dû surtout y ajouter celle de l'aimable et tendre Fleur-de-Lys, dont Brandimart ne peut achever en mourant le nom chéri [777], qu'il laisse désolée, inconsolable, qui s'enferme dans le tombeau de son amant, et s'obstine à y finir tristement sa vie.

[Note 777: ] [ (retour) ] Roland, après leur grand combat dans l'île de Lipaduse, le trouve expirant. Brandimart, après l'avoir conjuré de prier Dieu pour lui, ajoute:

Ne men ti raccomando la mio Fiordi...

Ma non potè dir, ligi, e quì finìo.

(C. LXII, st. 14.)

Il est vrai qu'à ces épisodes touchants il s'en joint d'autres d'un différent genre, tels que la changeante Doralice, Joconde, la Coupe enchantée, Gryphon, Martan et la coupable Origille, l'aventure de Richardet et quelques autres encore; parmi tant de personnages nobles, on trouve, il est vrai, la veille et hideuse Gabrine, un vilain Ogre, imitation malheureuse du Polyphême d'Homère, un maître d'hôtellerie et une troupe de voleurs. Mais plus il est évident que l'Arioste pouvait se passer de les introduire dans son poëme, plus il l'est aussi qu'il ne les y a placés que pour délasser l'esprit du lecteur et le tenir en haleine par une plus grande variété. «Il y a, dit Voltaire, presque autant d'événements touchants dans son poëme que d'aventures grotesques; son lecteur s'accoutume si bien à cette bigarrure, qu'il passe de l'un à l'autre sans en être étonné [778].» Et quand il en résulterait quelques disparates et quelques inégalités, a-t-on droit d'exiger que dans une mine si riche et si féconde toutes les veines soient d'un or également pur?

[Note 778: ] [ (retour) ] Diction. philos., édit. de Kelh, t. LI, in-12, au mot Épopée.

L'allégorie charmante et profondément morale des îles d'Alcine et de Logistille; celle de ce fleuve où le Temps jette les noms des hommes, et de ces cignes mélodieux qui les portent au temple de l'Immortalité; l'idée aussi originale que philosophique de ce bon Astolphe qui, tout en cherchant dans la lune la fiole qui contient la raison de son cousin Roland, retrouve une partie de la sienne; celle de cette arme perfide dont se sert le barbare Cimosque, d'où une poudre qui s'enflamme chasse une balle meurtrière, que Roland enlève à son lâche possesseur, et qu'il précipite dans la mer en la chargeant de malédictions [779]; mille autres fictions dans lesquelles se réunissent la raison, l'esprit, la poésie et les grâces, ne méritent-elles pas qu'on pardonne au petit nombre de celles qu'un goût trop sévère refuserait d'approuver? Et ce très-petit nombre, qu'avec une connaissance parfaite de la langue, de son génie, de celui de l'auteur, du but qu'il se propose et du genre de poëme qu'il a choisi, on est encore très-porté à excuser, suffirait-il pour contrebalancer tant de beautés et pour faire descendre de son rang l'un des poëtes les plus vraiment poëtes que la nature ait jamais produits?

[Note 779: ] [ (retour) ] C. IX, st. 90 et 91.

Chez lui, la variété, l'abondance, la vérité des caractères est égale à la fertilité des inventions. Charlemagne, Roland, Renaud, Roger, Brandimart, Olivier, Astolphe, pour ne parler que des principaux, ont chacun leur manière de parler et d'agir. La valeur de Bradamante ne ressemble point à celle de Marfise, comme sa tendresse n'est point celle d'Olimpie ou d'Isabelle. Entre Sacripant et Ferragus, entre l'imprudent et jeune Agramant et le vieux et sage Sobrin, entre le présomptueux Gradasse et le querelleur Mandricard, entre tous ces guerriers et l'indomptable Rodomont, il y a des nuances infinies. Il y a dans tous une peinture vive et fidèle des caractères et des passions, des vertus et des vices. Le talent d'imaginer est partout joint à l'art de peindre, et surtout à l'art important d'annoncer et de mettre en scène tous ces personnages si différents.

Si l'on veut par un seul exemple juger de la supériorité de cet art sur le talent des portraits, qui fait l'un des plus grands mérites de quelques poëmes modernes, on n'a qu'à se rappeler comment paraît pour la première fois la principale héroïne de ce poëme, l'intrépide Bradamante; comment, passant dans une forêt, défiée au combat par Sacripant qui la prend pour un chevalier, sans daigner lui répondre, presque sans s'arrêter, elle le renverse sur la poussière, continue dédaigneusement sa route, et comment ce n'est que d'un courrier qui la suit, que Sacripant, et le lecteur avec lui, apprennent que ce redoutable chevalier est une fille jeune et charmante [780]. Quel portrait pourrait égaler cette peinture vive et animée? L'Arioste a presque toujours le même art, en le variant sans cesse. Il est, pour les caractères, pour le moins égal au Tasse, inférieur au seul Homère, et supérieur à tous les autres poëtes connus.

[Note 780: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 394.

Ce qu'il décrit, on croit le voir. Je ne parle pas seulement des descriptions innombrables de palais, de jardins, de fleuves, d'îles, de campagnes, qui, toujours entremêlées à celles des armées et des combats, font de cette suite de tableaux, la galerie la plus riche et la plus variée; je parle de ce talent admirable de faire mouvoir tous ses acteurs de manière qu'on voit leurs gestes, leur démarche, leur attitude, qu'on les reconnaît, qu'on les distingue, qu'on a devant les yeux, non un mélange informe d'objets qui se croisent et se confondent, mais des images claires et ressemblantes, ou plutôt des êtres vivants et de véritables actions. L'histoire, la fable, la féerie sont trois sources fécondes où il puise tour à tour, sans apprêt, sans effort et comme sans projet. Il ne cherche rien, tout vient à lui, tout est sous sa main. Tous les genres de merveilleux sont bons pour lui, sont à ses ordres; on le voit employer tour à tour, non-seulement la féerie moderne et l'ancienne mythologie, mais les personnages allégoriques, mais nos saints, nos anges et même

De la foi des chrétiens les mystères terribles.

Je ne dis pas qu'en cela il soit à imiter, mais enfin c'est par tous ces moyens réunis qu'il arrive, et qu'il vous fait arriver avec lui, sans fatigue, jusqu'à la fin d'un si long poëme.

La connaissance parfaite qu'il avait de la géographie brille dans toutes les parties de son ouvrage. A l'exemple d'Homère, il ne fait voyager aucun de ses héros, sans nommer, sans indiquer clairement les pays qu'ils parcourt. Lors même qu'Astolphe ou Roger voyagent en l'air sur l'Hippogryphe, on passe avec eux en revue tous les lieux sur lesquels ils sont emportés. Chaque région, chaque ville, ne fut-elle que nommée, est le plus souvent accompagnée d'une expression courte, mais pittoresque, quelquefois d'une seule épithète qui suffit pour la désigner. Si le poëte s'étend davantage, c'est avec une exactitude qui n'est jamais en défaut. On reconnaît encore Paris dans la description qu'il en a faite. On y suit Rodomont dans les rues qu'il ravage, sur les ponts où ces rues aboutissent, devant le palais qu'il assiége, à la pointe de l'île d'où il se précipite dans la Seine.

Enfin, voici une chose plus singulière et qui prouve mieux encore avec quelle exactitude l'Arioste s'attachait aux plus petits détails géographiques. Dans une course qu'il fait faire à Roland le long des côtes de Bretagne pour passer à l'île d'Ebude, il va jusqu'à donner à une ville de cette côte son nom Bas-Breton, auquel tous les traducteurs français sont trompés.

Breaco e Landriglier lascia a man manca [781].

[Note 781: ] [ (retour) ] C. IX, st. 16.

Breaco est Saint-Briene, et Landriglier Treguier, dont le nom breton est Landriguer. Les traducteurs disent Bréac et Landrillier, qu'ils chercheraient inutilement sur la carte.

La beauté de ses récits, la vivacité de ses peintures sont encore relevées par des comparaisons fréquentes, dans lesquelles on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de l'abondance ou de la perfection; du génie qui invente sans cesse des traits, des circonstances et des détails nouveaux, ou du talent qui exprime et qui peint. Le Tasse, quoiqu'il en ait d'admirables, est tellement inférieur dans cette partie, que ceux mêmes qui le préfèrent d'ailleurs au chantre de Roland, donnent pour une des causes de cette infériorité que l'Arioste étant venu le premier, avait transporté dans son poëme les plus belles comparaisons employées par les poëtes grecs et latins [782].

[Note 782: ] [ (retour) ] Perche l' Ariosto fu primo e trasportó nel suo poema le più belle e vaghe comparationi usate da' greci e latini poeti...... in questa parte si può dire che avanzó il Tasso. (Camillo Pellegrino, Dial. della Poesia epica.)

Il n'en est pas tout-à-fait ainsi de la partie dramatique. On croit généralement que le Tasse y a tout l'avantage; que ses héros et ses héroïnes parlent plus convenablement à leur situation et à leur caractère. Cela est plutôt vrai de la partie oratoire; on trouverait difficilement dans l'Arioste rien qui fût comparable à la première harangue de Godefroi, à celle de l'ambassadeur égyptien et à quelques autres de cette espèce. Dans les dialogues, ou les discours alternatifs que se tiennent l'un à l'autre les différents personnages diversement placés, on peut encore regarder les deux poëtes comme égaux, c'est-à-dire comme également parfaits. Mais dans la plupart des discours passionnés et des plaintes amoureuses, comme dans celles de Tancrède, d'Armide et même d'Herminie, la Jérusalem délivrée offre trop souvent, comme nous le verrons dans la suite, aussi peu de vérité, ou même beaucoup moins que le Roland furieux, avec cette différence encore entre les deux poëtes, que le Tasse ayant écrit tout son poëme dans un style grave et pompeux, les jeux d'esprit et les écarts qu'il se permet en blessent davantage, au lieu que l'Arioste, qui paraît toujours se jouer de sa matière et converser avec ses lecteurs, peut, sans les choquer, se donner beaucoup plus de licences.

Cette correspondance continuelle entre les lecteurs et le poëte est encore un caractère particulier aux poëmes romanesques, que l'Arioste adopta et dont on lui a fait un reproche: on a même critiqué ces charmants prologues, qui commencent presque tous ses chants: on a prétendu que cela détruit l'illusion, que l'action est interrompue, et que les acteurs disparaissent dès que le poëte se montre. D'abord, quand ce serait une faute, il faudrait avouer du moins qu'elle est heureuse et que la plupart de ces exordes ont un charme dont il serait à regretter que la sévérité de l'art nous eût privés; mais soyons de bonne foi; quel est le lecteur infatigable qui parcourt d'une haleine la carrière immense qui lui est ouverte dans l'Iliade, dans l'Odyssée, dans l'Énéide, à plus forte raison dans la Pharsale, dans la Thébaïde, ou dans la Guerre punique de Silius [783]? Si les auteurs de ces poëmes ont pensé que le lecteur ne se reposerait pas, pourquoi lui ont-ils marqué des lieux de repos, et pourquoi paraissent-ils se reposer eux-mêmes, en divisant leurs poëmes par livres, comme les Italiens les ont divisés par chants?

[Note 783: ] [ (retour) ] J'ai dit à plus forte raison, quoique ces trois poëmes soient plus courts que ceux d'Homère, et ne crois pas avoir besoin d'expliquer pourquoi je l'ai dit.

Avouons encore que la lecture des poëtes est, généralement parlant, un délassement, non une occupation; que pour bien goûter les vers, il ne faut pas les lire trop vite, et qu'on peut en effet se reposer quand on a lu tout un livre d'Homère de Virgile ou du Tasse. Le lendemain, en reprenant votre lecture, que vous importe si le poëte s'interrompt, puisque vous vous êtes interrompu? Il vous parle en son nom ce jour-là, comme il faisait la veille dans sa proposition, dans son invocation; où est pour le second, pour le troisième, pour le vingtième chant l'inconvénient qui n'existait pas pour le premier? Allons plus loin. S'il reprend crûment son récit au même endroit où il l'avait laissé, ne risque-t-il pas de vous trouver froid et distrait dans le plus chaud de son action? Ne fera-t-il pas mieux de fixer de nouveau votre attention par quelques réflexions qui lient ce qui précède à ce qui suit, et de ne se remettre au courant que lorsque vous y serez vous-mêmes?

Pour bien juger de l'Arioste, figurez-vous la cour de Ferrare, l'une des plus polies, des plus nombreuses qui fussent au seizième siècle en Italie, formant tous les soirs un cercle brillant, dont Alphonse d'Este et le cardinal Hippolyte étaient le centre; oubliez les torts qu'eut bientôt après ce prince de l'Église; ne songez qu'à l'éclat qui l'environnait, à l'amour des lettres et à la bienveillance pour l'Arioste qu'on lui supposait alors. Dans cette assemblée aussi imposante qu'aimable, représentez-vous le poëte fixant pendant quarante-six soirées, une heure entière et souvent plus, tous les yeux et tous les esprits. Le premier jour, il propose son sujet; il s'adresse au cardinal son patron; il promet de célébrer l'origine de son illustre race; il s'engage dans son récit; mais dès qu'il peut craindre que l'attention ne se fatigue, il s'arrête, en disant: Ce qui arrive ensuite, je vous le réserve pour un autre chant.

Le lendemain, on se rassemble, on attend avec impatience; le poëte paraît, et de courtes réflexions sur les injustes caprices de l'amour ramènent ses auditeurs au point d'où il était parti la veille. Le troisième jour, il change de ton et de méthode; il va consacrer toute cette séance à prédire la gloire de la maison d'Este. «Qui me donnera, dit-il, une voix et des expressions propres à un si noble sujet [784]? qui prêtera des ailes à mes vers pour les élever à la hauteur de mes pensées?» Quand il a fourni cette carrière, il fait encore une pause; il en fait tous les jours autant, et jamais il ne manque de congédier son auditoire en promettant pour l'autre chant la suite de son récit. Il ajoute quelquefois: Pourvu qu'il vous soit agréable d'entendre cette histoire; quelquefois même: Vous entendrez le reste dans l'autre chant, si vous revenez m'écouter. Il avait trouvé toutes ces formes établies par les premiers poëtes romanciers; il les jugea naturelles et commodes, et il les emprunta d'eux. Comme eux encore, dans le cours même de ses chants, il ne perd point de vue l'assemblée; il s'adresse aux princes qui la président, aux dames qui l'embellissent; comme eux enfin, s'il hasarde un fait incroyable, et qui passe les bornes de la vraisemblance poétique: Cela est fort extraordinaire, dit-il, vous ne le croirez pas, et je n'en suis pas sûr moi-même; mais Turpin l'ayant mis dans cette histoire, je l'y mets aussi [785].

[Note 784: ] [ (retour) ] L'Arioste, qui a pris en général dans le Bojordo l'idée de ces débuts, y a pris même ici le premier vers de son vingt-septième chant (liv. I), qui est ainsi mot pour mot:

Chi mi dara la voce e le parole, etc.

Voyez ci-dessus, p. 296.

[Note 785: ] [ (retour) ]

Mettendo lo Turpino, anch'io lo messo.

Il nous donne souvent cette excuse plaisante, surtout quand son imagination l'a emporté dans des exagérations un peu trop fortes. «Le bon Turpin, dit-il ailleurs, qui sait bien qu'il dit vrai, laisse un chacun maître d'en croire ce qu'il voudra:»

Il buon Turpin che sa che dice vero,

E lascia creder poi quel che all' uom piace, etc.

(C. XXVI, st. 23.)

Les lances de deux chevaliers se brisent dans le combat; les éclats volent jusqu'au ciel; cette expression hyperbolique est assez ordinaire, mais il ne s'en contente pas; il ajoute: «Turpin écrit, et dans cet endroit il dit vrai, que deux ou trois de ces morceaux retombèrent tout en flamme, parce qu'ils étaient allés jusqu'à la sphère du feu:»

Scrive Turpin, verace in questo loco,

Che due o tre giù ne tornaro accessi

Ch' eran saliti alla sfera del foco.

(C. XXX, st. 49.)

Nous avons vu cette plaisanterie dans tous les poëmes précédents. Cela était devenu une formule dont il paraît qu'aucun poëte romanesque ne croyait pouvoir se dispenser.

Placez-vous dans ce point de vue; asseyez-vous parmi cette cour attentive; écoutez, admirez avec elle ce génie fécond, ce conteur inimitable, ce courtisan adroit, ce poëte sublime; arrêtez-vous quand il s'arrête; égayez-vous, élevez-vous, enflammez-vous avec lui; laissez là ce goût trop sévère qui diminuerait vos plaisirs. Écoutez surtout l'Arioste dans sa propre langue; étudiez-en les finesses; apprenez à en sentir la grâce, la force, l'harmonie, et vous verrez alors ce que vous devez penser des censeurs atrabilaires qui ont osé traiter si injustement un si beau génie.

Je suis involontairement ramené aux injustices qui ont été faites à l'Arioste, surtout en France. J'ai parlé de celle de Voltaire et de sa réparation éclatante. Ce grand homme, dont le goût était si pur, jugeait cependant quelquefois avec tant de précipitation et de légèreté ce qui n'était que du ressort du goût, que dans cette rétractation même il lui est échappé trois singulières erreurs. Elles sont d'autant plus singulières qu'il commence par assurer que «l'Arioste (ce sont ses termes) est si plein, si varié, si fécond en beautés de tous les genres, qu'il lui est arrivé plus d'une fois, après l'avoir lu tout entier, de n'avoir d'autre désir que d'en recommencer la lecture.» Plus une pareille assertion doit inspirer de confiance, plus il paraît nécessaire de relever ici les erreurs qui l'accompagnent. Ce sont des fautes dans un errata.

«Le poëme de l'Arioste, dit l'auteur du Dictionnaire philosophique, est à la fois l'Iliade, l'Odyssée et Don Quichotte; car son principal chevalier errant devient fou comme le héros espagnol, et est infiniment plus plaisant [786].» Où Voltaire avait-il donc vu cela? Dans toutes les descriptions de la folie de Roland il n'y a pas une seule plaisanterie. L'Arioste se garde bien de le rendre plaisant. C'est partout un fou terrible que l'on fuit, mais dont on ne rit pas. Non-seulement sa démence est l'effet d'une passion profonde, elle est encore une punition divine. Un seul rire du lecteur détruirait ce caractère; mais ce rire, qu'un trait d'extravagance pourrait quelquefois appeler, est toujours repoussé par un acte de violence qui frappe de terreur. La terreur et la pitié sont les seuls sentiments que le poëte ait voulu exciter, et qu'il excite en effet dans ce tableau sublime et entièrement neuf en poésie. Comparer Roland à Don Quichotte, c'est prendre, comme Don Quichotte lui-même, les objets pour ce qu'ils ne sont pas.

[Note 786: ] [ (retour) ] Ubi supr., tom. LI, au mot Epopée.

«Le fond du poëme, dit encore Voltaire, est précisément celui de notre roman de Cassandre.... Ce fond du poëme est que la plupart des héros et les princesses qui n'ont pas péri pendant la guerre, se retrouvent dans Paris après mille aventures, comme les personnages du roman de Cassandre se retrouvent dans la maison de Polémon [787].» Peu nous importe aujourd'hui ce qu'est le fond du roman de Cassandre; mais le fond du poëme de Roland n'est point du tout cela. Il est tel que j'ai tâché de le faire entendre; et il est inconcevable qu'ayant relu tant de fois ce poëme, un tel lecteur ne l'ait pas mieux entendu.

[Note 787: ] [ (retour) ] Ibid.

Enfin Voltaire, après avoir dit que l'Arioste fut le maître du Tasse, et il entend par-là qu'il fut son modèle, ajoute: «l'Armide est d'après l'Alcine; le voyage des deux chevaliers, qui vont désenchanter Renaud, est absolument imité du voyage d'Astolphe.» Ceci est plus inconcevable encore. Voltaire confond Roger avec Roland; c'est Roger que l'on va chercher dans l'île d'Alcine, et c'est à Roland qu'Astolphe rend la raison. Son voyage n'a certainement aucun rapport avec celui des deux chevaliers du Tasse; ils vont en bateau aux îles Fortunées, et lui dans la Lune sur l'Hippogryphe. L'île enchantée d'Armide est imitée de celle d'Alcine, cela est très-vrai; Renaud est amolli par la volupté dans l'une, comme Roger dans l'autre; ils en sont retirés, et sont rendus à la gloire par deux moyens différents, et qui pourtant se ressemblent. Le voyage des deux chevaliers qui vont désenchanter Renaud, est imité, non du voyage aérien d'Astolphe, mais du voyage de Mélisse, qui, sous la figure d'Atlant, va trouver Roger dans l'île d'Alcine, lui met au doigt l'anneau merveilleux, comme les chevaliers présentent à Renaud le bouclier magique, le fait rougir de son repos, et le désenchante.

Qu'il nous suffise d'avoir rectifié ces trois erreurs. Ne nous y appesantissons pas, ne cherchons pas à les expliquer, et surtout n'en faisons point un crime au vieillard illustre qui, voulant en réparer une de sa jeunesse, les a laissé tomber de sa plume élégante, rapide et amie de la vérité; mais faisons-en notre profit; et dans nos jugements sur la littérature étrangère, instruits par un tel exemple, n'en devenons que plus circonspects.

Ce serait ici le lieu de nous étendre plus particulièrement sur les différentes beautés qui frappent à chaque instant dans la lecture du Roland furieux; de citer au moins quelques-unes de ces descriptions si poétiques, quelques-uns de ces combats trop nombreux peut-être dans le Roland comme dans l'Iliade, mais aussi beaux, plus variés que ceux d'Homère, et que le poëte a peut-être plus habilement distribués dans l'économie générale de son poëme; quelques-uns de ces charmants épisodes, dont la diversité enchante, et dont la multitude étonne; quelques-unes de ces comparaisons si belles, les unes prises immédiatement dans la nature, les autres, et en plus grand nombre, imitées des anciens, et qui sont encore alors de fidèles imitations de la nature; quelques-uns de ces admirables prologues que Voltaire a si justement loués, et auxquels il devait tant de reconnaissance, puisqu'ils lui ont donné l'idée des siens. Des morceaux de tous ces divers genres, même médiocrement traduits, ne pourraient manquer de plaire; mais dans une telle surabondance, que choisir, et où s'arrêter? Comment aussi m'interdire à moi-même, et envier au lecteur, du moins un léger aperçu de ce que lui pourrait offrir une moisson de ce genre faite avec choix dans le Roland furieux, si je ne consultais que son agrément et mon plaisir? Des épisodes cependant et des combats, il n'y faut pas songer; ces morceaux, vus par extrait, ne sont plus les mêmes, et leur étendue défend de les citer tout entiers. Mais les exordes de quelques chants, mais quelques-unes de ces descriptions qui mettent sous les yeux l'objet réel ou idéal que le poëte a voulu peindre, mais un petit nombre de ces belles comparaisons qui décrivent, en les rapprochant, deux objets à la fois, n'auront pas le même inconvénient, et nous dédommageront un peu.

«Il y a dans l'Orlando furioso, dit Voltaire [788], un mérite inconnu à toute l'antiquité [789], c'est celui de ses exordes. Chaque chant est comme un palais enchanté, dont le vestibule est toujours dans un goût différent, tantôt majestueux, tantôt simple, même grotesque. C'est de la morale, ou de la gaîté, ou de la galanterie, et toujours du naturel et de la vérité.» Nous trouverons facilement des exemples dans tous ces genres. Il en cite trois; il en pouvait citer bien davantage. Mais n'oublions pas, pour être justes, que si l'Arioste est le plus parfait dans ce genre, il n'a pas été le premier, et que le Bojardo, qui lui avait fourni le fond de sa fable, lui avait encore donné le modèle de cet embellissement [790].

[Note 788: ] [ (retour) ] Ubi supr.

[Note 789: ] [ (retour) ] Il aurait pu en excepter Lucrèce.

[Note 790: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 296 à 300.

C'est l'événement que le poëte commence ou continue de raconter qui lui dicte le sujet et le ton de chaque exorde. Quand le jeune Médor fut au milieu des bois et de la nuit, chargé du corps inanimé de son roi, «personne, dit le poëte [791], (et l'on voit que sa position, souvent orageuse, à la cour de Ferrare, lui a fourni, autant que celle de Médor, l'idée de ces maximes), personne ne peut savoir de qui il est aimé, tandis qu'il est heureux et assis au haut de la roue. Il est alors entouré de vrais et de faux amis, qui lui montrent tous une fidélité pareille; mais si son bonheur se change en infortune, la foule adulatrice tourne ailleurs ses pas; celui qui l'aime de cœur reste seul avec courage; et même après la mort, il l'aime encore. Si le cœur se montrait comme le visage, tel qui dans une cour est au nombre des grands et opprime tous les autres, et tel qui jouit peu de la faveur du maître, changeraient entre eux de destinée; cet homme obscur deviendrait bientôt le premier, et ce grand seigneur serait confondu dans les derniers rangs. Mais revenons à Médor qui fut si reconnaissant et si fidèle, que pendant la vie et après la mort de son maître, il l'aima toujours également.»

[Note 791: ] [ (retour) ] C. XIX.

Renaud a délivré une jeune femme à qui des brigands allaient arracher la vie [792]. Cette férocité indigne l'Arioste; et sans savoir encore l'histoire que cette femme va raconter, il fait que nous en sommes indignés comme lui. «Tous les autres animaux qui sont sur la terre, ou sont d'un naturel tranquille et vivent en paix, ou s'ils prennent querelle entre eux et s'ils se font la guerre, le mâle ne la fait point à sa femelle; l'ourse erre avec l'ours en sûreté dans les bois; la lionne repose auprès du lion; la louve est sans défiance avec le loup, et la génisse n'a rien à craindre du taureau. Quelle peste abominable, quelle Mégère est venue troubler le cœur de l'homme? On entend sans cesse l'époux répéter contre son épouse des propos injurieux; on le voit outrager son visage et y imprimer des marques noires et livides; on voit l'épouse baigner de larmes le lit nuptial; et même quelquefois la colère insensée ne le baigne pas uniquement de pleurs, mais de sang. L'homme ne paraît pas seulement commettre un grand crime, mais un crime contre nature, et un acte de rébellion contre Dieu, s'il va jusqu'à frapper une belle femme au visage ou à lui rompre un seul cheveu; mais que celui qui lui donne du poison, ou qui lui arrache la vie par le lacet ou le poignard, que celui-là soit un homme, je ne le croirai jamais; c'est, avec une face humaine, un esprit échappé des enfers.»

[Note 792: ] [ (retour) ] C. V.

Quelquefois, il s'embarrasse lui-même dans les interruptions fréquentes de ses récits, et il est le premier à rire avec vous de l'embarras où il se jette. «Je me souviens [793] que je devais vous chanter l'histoire de ce soupçon qui avait fait tant de peine à l'amante de Roger, je l'avais promis, et ensuite cela m'est sorti de l'esprit. S'y devais ajouter cette jalousie plus forte et plus cruelle qui, depuis le récit de Richardet, avait dévoré son cœur. C'est ce que je voulais vous chanter, et Renaud s'étant jeté à la traverse, j'ai commencé une autre histoire; ensuite Guidon m'a donné bien de l'ouvrage en venant arrêter quelque temps Renaud dans son chemin; je me suis si bien égaré d'une chose dans l'autre, que je me suis mal souvenu de Bradamante; je m'en souviens à présent, et je veux vous parler d'elle, avant d'en revenir à Gradasse et à Renaud.»

[Note 793: ] [ (retour) ] C. XXXII.

Quelquefois, la fantaisie poétique l'emporte loin de son sujet, et il suffit des moindres rapports pour qu'il se permette d'aller où il veut et de revenir comme il lui plaît. Roland qui cherche partout Angélique, ne ressemble pas tout-à-fait à Cérès qui cherche sa fille, et cependant écoutez ce début du douzième chant: «Lorsque Cérès, empressée de revenir du mont Ida, où sa mère est adorée, dans la vallée solitaire où le mont Ethna presse le corps d'Encelade écrasé par la foudre, ne retrouva plus sa fille qu'elle y avait laissée, ayant fait, loin de tout chemin fréquenté, sentir les effets de sa douleur à ses joues, à son sein, à sa chevelure, à ses yeux, elle arracha deux pins, les alluma au feu de Vulcain, leur donna la propriété de ne jamais s'éteindre, et les portant de chaque main, montée sur un char traînée par des dragons, parcourut les forêts, les champs, les monts, les plaines, les vallées, les fleuves, les étangs, les torrents, la terre et la mer; et quand elle eut cherché sur toute la surface du globe, elle alla jusqu'au fond du Tartare. Si Roland avait eu le même pouvoir, il eût parcouru de même, en cherchant Angélique, le ciel, la terre et les enfers; mais n'ayant ni char ni dragons, il l'allait cherchant du mieux qu'il pouvait [794].» Cette chute naïve, après le luxe poétique étalé dans ce qui précède, est un de ces contrastes qui sont toujours sûrs de leur effet.

[Note 794: ] [ (retour) ]

Ma poi che'l carro e i draghi non avea,

La gìa cercando al meglio che potea.

Il paraît ne pas prendre un ton moins élevé lorsqu'il veut terminer le voyage d'Astolphe dans la lune, où il a retrouvé dans une fiole le bon sens de son cousin Roland [795]; mais tout à coup son vol s'abaisse; il continue et finit dans le goût d'Anacréon ce qu'il avait commencé du style de Pindare. «Qui montera au ciel pour moi, madame, et m'en rapportera ma raison que j'ai perdue? Depuis qu'est sorti de vos yeux le trait qui m'a percé le cœur, je vais la perdant de plus en plus. Je ne me plains pas de cette perte, pourvu qu'elle ne s'accroisse pas, et qu'elle en reste à ce point-là; mais si cela continue, je crains bien de devenir moi-même tel que j'ai peint Roland. Pour retrouver mon esprit, il me semble que je n'ai pas besoin de m'élever jusqu'au cercle de la lune ou dans le paradis; je ne crois pas qu'il se soit logé si haut; c'est dans vos beaux yeux qu'il va errant; c'est sur votre charmant visage, sur votre sein d'ivoire et sur ses deux monts d'albâtre; c'est là que mes lèvres l'iront cueillir quand il vous plaira de me le rendre.» C'est ce que Voltaire a traduit, non pas exactement, mais on pourrait dire fidèlement, puisqu'il en a conservé l'aisance et la grâce, dans ces vers bien étonnants pour un vieillard plus que septuagénaire:

Oh! si quelqu'un voulait monter pour moi

Au paradis! s'il pouvait reprendre

Mon sens commun! s'il daignait me le rendre!

Belle Aglaé, je l'ai perdu pour toi;

Tu m'as rendu plus fou que Roland même;

C'est ton ouvrage: on est fou quand on aime.

Pour retrouver mon esprit égaré,

Il ne faut pas faire un si long voyage.

Tes yeux l'ont pris, il en est éclairé;

Il est errant sur ton charmant visage,

Sur ton beau sein, ce trône des amours.

Il m'abandonne. Un seul regard peut-être,

Un seul baiser peut le rendre à son maître;

Mais sous tes lois il restera toujours [796].

[Note 795: ] [ (retour) ] C. XXXV.

[Note 796: ] [ (retour) ] Ub. supr., p. 82.

L'idée du début du dernier chant est originale et très-heureuse [797]. Après une si longue et si pénible route, le poëte se voit enfin près du port, et prenant tout à coup dans le sens propre cette expression figurée: «Oui, dit-il, je vois la terre, je vois le rivage se déployer devant moi; j'entends un cri d'allégresse, dont l'air frémit et dont les ondes retentissent; j'entends le son des cloches et des trompettes qui se mêle à ce cri de la joie publique; je commence à distinguer quels sont ceux qui couvrent les deux rives du port. Ils paraissent tous se réjouir de me voir venu à bout d'un si long voyage. Oh! combien de belles et vertueuses dames; oh! combien de braves chevaliers; oh! combien d'amis à qui je suis éternellement obligé pour la joie qu'ils témoignent de mon retour!» Et là-dessus, il nomme d'abord les dames et les chevaliers, puis les amis, les compagnons d'études, les poëtes; seize octaves lui suffisent à peine pour cette revue vive et animée, semée d'éloges délicats, qui auraient dû flatter toutes celles et tous ceux qu'il y a placés, mais qui parut, dit-on, trop familière à quelques grandes dames et à de hauts et puissants seigneurs. C'est un art difficile que celui de flatter les grands; leur orgueil est quelquefois blessé, même de ce qu'on fait pour lui. Ce devrait être le sujet d'un chapitre à part dans les poétiques modernes; mais on n'en trouverait ni les principes dans Aristote, ni les exemples dans Homère.

[Note 797: ] [ (retour) ] C. XLVI.

L'Arioste, qui tenait à la fois d'Homère et d'Ovide par son génie, ressemble surtout à ce dernier dans ses descriptions; c'est, pour ainsi dire, un long tissu de descriptions que le Roland furieux tout entier, comme les Métamorphoses tout entières; mais Ovide paraît lui avoir plus particulièrement servi de modèle quand il décrit des êtres métaphysiques auxquels il donne, non-seulement un corps et des attributs, mais un séjour assorti à leur nature idéale. La grotte du Sommeil, si bien décrite dans le onzième livre des Métamorphoses, était sans doute présente à son souvenir quand il la décrivit de nouveau dans le quatorzième chant de son poëme; mais quoique la peinture en soit plus longue et plus détaillée dans Ovide, peut-on mettre au-dessous de l'original une imitation si belle? Ovide n'a peint que le Sommeil, et c'est un Songe qu'Iris va chercher auprès de lui; l'archange Michel, dans l'Arioste, y va prendre le Silence, dont il a besoin pour exécuter les ordres de l'Éternel. C'est le Silence surtout que le poëte a voulu représenter; aussi ne s'arrête-t-il point à peindre le Sommeil lui-même; dès qu'il a trouvé le Silence, il ne le quitte plus. «Dans l'Arabie [798], s'étend, loin des cités et des villages, une petite et agréable vallée, ombragée par deux montagnes, et toute plantée d'antiques sapins et de robustes ormeaux. Le soleil y ramène en vain la clarté du jour; l'ombre épaisse des rameaux en défend si bien l'entrée à ses rayons qu'ils n'y pénètrent jamais [799]. Cette noire forêt couvre une grotte profonde et spacieuse qui pénètre dans le sein du rocher. Le souple lierre en parcourt à pas tortueux toute l'entrée. C'est dans ce séjour que gît le pesant Sommeil. D'un côté l'Oisiveté au corps épais et chargé d'embonpoint, de l'autre la Paresse qui ne peut marcher et se tient mal sur ses pieds, sont assis près de lui sur la terre. L'Oubli distrait est à la porte; il ne laisse entrer, ne reconnaît personne, n'écoute aucun message, n'en reporte aucun, et repousse également tout le monde. Le Silence rôde alentour et fait sentinelle. Sa chaussure est de feutre; il est couvert d'un manteau noir. Tous ceux qu'il aperçoit de loin, il leur fait, avec la main, signe de ne pas avancer. L'Ange de Dieu s'approche de son oreille, et lui donne tout bas l'ordre dont il est chargé pour lui. Le Silence, par un seul signe de tête, répond qu'il obéira; et aussitôt, sans rien dire, il marche sur les pas de Michel.» On compare souvent la peinture à la poésie, mais quel tableau pourrait représenter aussi bien le Silence?

[Note 798: ] [ (retour) ] C. XIV, st. 92.

[Note 799: ] [ (retour) ]

Est prope Cimmerios lungo spelunca recessus,

Mons cavus, ignavi domus et penetralia somni, etc.

(Métam., l. II, v. 592.)

L'imitation s'arrête au cinquième vers d'Ovide, et au mot français sur lequel porte cette note.

Les descriptions de lieux champêtres, de jardins, et de paysages charmants, offrent dans presque tous les chants au lecteur des repos qui le délassent et l'enchantent. Ceci nous rappelle aussitôt les jardins d'Alcine; mais ils sont destinés à nous fournir un parallèle intéressant, et nous devons les tenir en réserve pour cet usage. Sans chercher loin dans le poëme, arrêtons-nous dès le premier chant dans ce bosquet où se réfugie Angélique effrayée et poursuivie par Renaud. «Elle fuit parmi des forêts effroyables et sombres [800], dans des lieux inhabités, déserts et sauvages; le moindre mouvement des feuilles et de la verdure qu'elle entend sur les chênes, les hêtres et les ormeaux, lui cause des terreurs subites, et la fait errer, ça et là, dans les sentiers écartés. A chaque ombre qu'elle aperçoit sur la montagne ou dans la vallée, elle craint toujours d'avoir Renaud sur ses traces. Telle qu'un jeune daim, ou un chevreau timide, qui a vu, sous le feuillage du bosquet où il a reçu le jour, un léopard étrangler sa mère et lui ouvrir la poitrine et les flancs, fuit de forêts en forêts loin du barbare; il tremble de peur et de crainte [801]; à chaque tige qu'il heurte en passant, il se croit sous la dent de la bête cruelle.

[Note 800: ] [ (retour) ] C. I, st. 38 et suiv.

[Note 801: ] [ (retour) ]

E di paura trema e di sospetto.

Je crois pouvoir mettre la même nuance en français entre peur et crainte, qu'il y en a en italien entre paura et sospetto. La peur est l'effet d'une explosion ou d'une apparition subite, ou d'un danger présent et réel; la crainte est causée par l'apparence du mal; c'est une sorte de prévoyance du danger à venir, ou, comme le dît l'abbé Roubaud dans ses Synonymes, un calcul de probabilité. On a peur de ce qu'on voit, on craint ce qu'on imagine.

»Tout ce jour, et toute la nuit, et la moitié du lendemain, elle s'égara dans mille détours et marcha sans savoir où. Elle se trouve enfin dans un bosquet agréable, que le frais zéphir agite légèrement; deux clairs ruisseaux l'entourent en murmurant, y entretiennent une herbe tendre et toujours nouvelle, et rendent un son qui charme l'oreille, en brisant entre de petits cailloux leur cours paisible. Angélique s'y croit en sûreté s'arrête, descend parmi les fleurs, et laisse son cheval errer sur l'herbe fraîche qui borde ce claires eaux. Elle aperçoit, tout auprès, un buisson d'épines fleuries et de roses vermeilles, qui semble se mirer dans l'onde limpide, garanti du soleil par des chênes au vaste ombrage. Au milieu, un espace vide offre sous l'ombre la plus épaisse un frais asyle; et le feuillage et les rameaux y sont si bien entrelacés que le soleil même et à plus forte raison une vue moins perçante n'y peuvent pénétrer. L'herbe tendre y forme un lit qui invite à s'y reposer. La belle fugitive se place au milieu; elle s'y couche et s'endort. Elle est bientôt réveillée par le bruit que fait un guerrier qui descend de cheval auprès de l'un des ruisseaux, se couche sur le bord, et la tête appuyée sur sa main, se met à rêver profondément. Il s'y répand en plaintes amères contre la dame à qui il avait donné son cœur et qui a donné le sien à un autre; et cette dame est Angélique elle-même; et ce guerrier est un de ses amants; et dans ses plaintes amoureuses il mêle cette charmante imitation de Catulle, que tout le monde sait par cœur:

La jeune fille est semblable à la rose,

Au beau matin sur l'épine naïve, etc. [802]

[Note 802: ] [ (retour) ]

La verginella è simile alla rosa

Che in bel giardin su la nativa spina, etc.

(St. 43.)

Ut flos in septis secretis nascitur hortis.

(Catul. Epithat. Jul. et Manl.)

Il faut avouer qu'un poëme qui, dès le début, offre de telles peintures, où ces peintures sont presque innombrables, et qui, lorsque le sujet l'exige, en présente d'aussi fortes et d'aussi terribles que celles-ci est douce et gracieuse, n'a, quant aux descriptions, aucune rivalité, ni aucun parallèle à craindre.

C'est surtout dans les fréquentes descriptions de combats que sont employées ces fortes et terribles couleurs. L'un des moyens dont le poëte se sert pour ajouter encore à la représentation effrayante de ces grandes scènes de destruction, ce sont les comparaisons; et il en prend alors le plus souvent les objets parmi les animaux féroces, dont l'homme semble vouloir imiter les fureurs. Quelquefois, à l'exemple d'Homère, il accumule ces comparaisons pour augmenter la terreur, et paraît encore moins occupé de frapper l'imagination du lecteur que de soulager la sienne.

Voyez Rodomont dans Paris, lorsqu'à la voix de l'empereur marchant contre lui en personne, le peuple qui fuyait se rassure, lorsque de tous les remparts, de toutes les rues, accourant sur la place où le redoutable Sarrazin est entouré de morts, on reprend à la fois, et les armes, et le courage. «De même que, pour les plaisirs du peuple, si l'on a renfermé dans sa loge, loin du taureau indompté, une vieille lionne exercée aux combats [803], ses lionceaux qui voient comment le fier et courageux animal erre en mugissant dans l'arène, et qui n'ont jamais vu de cornes si hautes [804], se tiennent à part, timides et confus; mais si leur intrépide mère s'élance sur lui, si elle lui enfonce dans l'oreille sa dent cruelle, ils veulent aussi se baigner dans le sang, et s'avancent hardiment à son secours: l'un mord le dos du taureau, l'autre son ventre; autant en fait tout ce peuple contre la fier Sarrazin; des toits, des fenêtres et de plus près, une nuée épaisse de traits pleut sur lui de toutes parts.».... Il est enfin accablé par le nombre. Il se lasse de tuer des ennemis qui semblent renaître; son haleine devient fréquente et pénible; il sent que s'il ne sort pas tandis qu'il a encore toute sa force, il le voudra trop tard. Il se voit entouré, resserré, pressé par la foule, mais il saura se faire jour avec son épée. «Celui qui a vu sur la place rompre des barrières entourées des flots d'un peuple immense, un taureau sauvage poursuivi par les chiens, excité, blessé pendant tout le jour [805]; le peuple fuir épouvanté devant lui; l'animal furieux les atteindre tour à tour et les enlever avec ses cornes; celui-là doit penser que tel et plus terrible encore parut le cruel Africain quand il commença sa retraite.» Chaque fois qu'il se retourne, il jonche la terre de morts. Il sort enfin sans donner aucun signe de crainte, et marche vers la pointe de l'île d'où il veut se jeter dans la Seine. «Tel que dans les forêts des Massyliens ou des Numides, l'animal généreux, poursuivi par des chasseurs [806], montre encore, même en fuyant, son noble courage; c'est en menaçant et à pas lents qu'il se renfonce dans les bois; tel Rodomont environné d'une épaisse forêt de lances, d'épées et de traits lancés dans les airs, sans se laisser avilir par la crainte, se retire vers le fleuve, lentement et à grands pas.»

[Note 803: ] [ (retour) ] C. XVIII, st. 14.

[Note 804: ] [ (retour) ] Il ne faut point dissimuler dans une traduction ces traits naïfs qui appartiennent au génie de l'auteur, et qui sont le cachet du maître.

[Note 805: ] [ (retour) ] St. 19.

[Note 806: ] [ (retour) ] St. 22.

Non-seulement cette comparaison, mais cette grande scène tout entière est imitée de Virgile [807]; et si dans quelques parties la supériorité appartient au chantre d'Enée, dans d'autres aussi, et surtout dans les vastes proportions de ce tableau terrible, on oserait dire que l'avantage paraît rester au chantre de Roland.

[Note 807: ] [ (retour) ]Elle l'est en partie de l'assaut de Pyrrhus au palais de Priam (Énéid., l. II), et en partie de l'irruption de Turnus dans le camp des Troyens (ibid., l. IX). C'est de là qu'est prise cette dernière comparaison:

Seu sœvum turba leonem

Cùm telis premit infensis, etc. (V. 757.)

Dans les comparaisons en général, soit que l'Arioste invente, soit qu'il imite, il va de pair avec les plus grands poëtes. Voyez encore dans l'assaut de Biserte, cet autre tableau si fortement conçu et si vigoureusement tracé [808], lorsque Brandimart s'étant élancé de l'échelle sur le rempart, l'échelle se rompt, les guerriers qui le suivaient retombent, et il se trouve exposé seul, comme Turnus et comme Rodomont, à une foule d'ennemis. Roland, Olivier, Astolphe, d'autres encore dressent d'autres échelles et montent pour le secourir. Alors la ville assiégée perd tout espoir de se défendre. «Comme sur la mer où frémit la tempête [809], un vaisseau téméraire est assailli par les flots. A la proue, à la poupe, ils y cherchent une entrée, et l'attaquent avec rage et avec fureur. Le pâle nocher soupire et gémit; c'est de lui qu'on attend du secours, et il n'a plus ni cœur ni génie; une vague survient enfin qui couvre tout le navire, et dès qu'elle entre, elle est suivie de tous les flots; ainsi, dès que ces trois paladins se sont emparés des murs, ils y font un si large passage, que tous les autres peuvent les suivre en sûreté: mille échelles sont dressées, et l'on s'avance à la fois par toutes les brèches au secours de l'intrépide Brandimart. Avec la même fureur que le superbe roi des fleuves [810], quand il renverse quelquefois ses digues et ses rivages, s'ouvre un chemin dans les champs de Mantoue [811], emporte avec ses ondes, et les sillons fertiles, et les abondantes moissons, et les troupeaux entiers avec les cabanes, et les chiens avec les bergers [812]; avec la même fureur la troupe impétueuse entre par tous les endroits où la muraille est ouverte, le fer et la torche à la main, pour détruire ce peuple réduit aux derniers abois.»

[Note 808: ] [ (retour) ] C. XL.

[Note 809: ] [ (retour) ] St. 29.

[Note 810: ] [ (retour) ] St. 31. Imité de Virgile (Géorg., l, I, v. 446); mais l'imitation se réduit à ces trois vers:

Produit insano contorquens vertice sylvas

Fluviorum rex Eridanus, camposque per omnes

Cum stabulis armenta tulit.

[Note 811: ] [ (retour) ] Ne i campi Ocnei. Ocnus fut le fondateur de Mantoue, et donna à cette ville le nom de sa mère Manto.

[Note 812: ] [ (retour) ] Je passe à dessein les deux derniers vers, où l'Arioste, après s'être si heureusement rappelé Virgile, s'est moins heureusement souvenu d'Horace:

Guizzano i pesci a gli olmi in su la cima,

Ove solean volar qli augelli in prima;

ces deux vers rendent librement et poétiquement les deux vers latins:

Piscium et summa genus hœsit ulmo

Nota quœ sedes fuerat columbis.

Mais cette petite image ôte à sa comparaison une partie de son effet, et ralentit pour ainsi dire le mouvement de la terreur.

Mais de toutes les belles comparaisons qui s'offrent presque à chaque page dans le Roland furieux, la plus sublime peut-être est celle dans laquelle l'Arioste compare Médor entouré d'ennemis auprès du corps de son roi, et ne pouvant ni l'abandonner ni le défendre, à l'ourse surprise par des chasseurs dans son antre avec ses petits. C'est ainsi que le génie poétique rapproche les objets les plus éloignés, et trouve des rapports là où la nature n'avait mis que des différences. «Comme une ourse que le chasseur des montagnes vient attaquer dans sa tanière rocailleuse [813], se tient debout sur ses petits, le cœur incertain, et frémit avec l'accent de la tendresse et de la rage, la colère et sa cruauté naturelle la poussent à étendre ses griffes, à baigner ses lèvres dans le sang; l'amour l'attendrit et la ramène vers ses petits, qu'elle regarde encore au milieu de sa fureur.» Cette admirable octave, que je suis loin d'avoir pu rendre, avec la triple infériorité de la langue, de la prose et du talent, est imitée et même presque littéralement traduite de Stace; mais traduire aussi poétiquement un poëte, c'est l'égaler et presque le vaincre; copier ainsi, c'est créer [814].

[Note 813: ] [ (retour) ] C. XIX, st. 7.

[Note 814: ] [ (retour) ] Voici la comparaison de Stace (Théb., l, X):

Ut Lea quam sævo fœtam pressere cubili

Venantes numidæ, natos erecta superstat

Mente sub incertâ, torvum ac miserabile frendens,

Illa quidem turbare globos et frangere morsu

Tela queat, sed prolis amor crudelia vincit

Pectora, et in mediâ catulos circumspicit irâ.

Et voici la traduction de l'Arioste:

Come Orsa che l'alpestre cacciatore

Ne la pietrosa tana assalita abbia,

Sta sopra i figli con incerto core

E freme in suono di pietà e di rabbia;

Ira la invita e natural furore

A spiegar l'ugne e a insanguinar le labbia;

Amor la intenerisce, e la ritira

A riguardare ai figli in mezzo all'ira.

Cette traduction est si exacte, que le traducteur de la Thébaïde, Cornelio Bentivoglio, cardinal, sous le nom de Selvaggio Forpora, en a conservé trois vers, qu'il ne pouvait rendre autrement:

Qual Leonessa in cavernoso monte

Cui cinse intorno il cacciator numida,

«Stà sopra i figli con incerto cors

E freme in suono di pietà e di rabbia.»

A saltar nello stuolo, a franger dardi

Furor la spinge; amor l'arresta e sforza

«A riguardare i figli in mezzo all'ira.»

J'ai rapproché précédemment (t. III, p. 523) cette belle comparaison de l'Arioste d'une comparaison semblable, tirée des Stances du Polotien, et qui sans doute fut puisée à la même source.

Je m'aperçois, peut-être un peu tard, que je me laisse entraîner au plaisir de citer de si beaux traits. Ils ne font que m'en rappeler d'autres que je voudrais citer encore, et si je m'arrêtais à ces derniers, ils me laisseraient le même désir. Au reste, le Roland furieux, sans être encore véritablement traduit dans notre langue, y a cependant plusieurs traductions que l'on peut lire, et qui sont entre les mains de tout le monde; au lieu de multiplier les citations, je dirai donc même à ceux qui n'entendent pas l'italien: Lisez le Roland furieux; ou plutôt je leur répéterai: Apprenez l'italien pour le lire dans sa langue originale, et ne dussiez-vous jamais y lire autre chose que le Roland furieux, apprenez toujours l'italien.

Il me reste à donner une nouvelle preuve de cette avidité d'inventions dont l'imagination de l'Arioste était tourmentée, et qui semblait réellement aller jusqu'à l'insatiabilité. On a conservé de lui un grand fragment épisodique si dépendant de l'action générale de son poëme, qu'on ne lui peut assigner aucune destination différente, et si étranger cependant à toutes les parties de cette action, comprises dans le Roland furieux, que personne n'a pu deviner quelle en pouvait être la place. Ce fragment divisé en cinq chants, que l'on trouve dans la plupart des bonnes éditions, mis à la suite du poëme, n'est point connu sous un autre titre que celui même des cinq chants, I cinque canti. Le premier de ces cinq chants commence sans exposition et paraît lui-même une suite de quelque autre chant. Le dernier ne va pas jusqu'à un point de l'action qui puisse en annoncer le terme. On n'a donc pu former que des conjectures sur le poëme, ou le projet de poëme, dont ils faisaient partie.

On voit à la simple lecture que c'est une suite du Roland furieux. Les mêmes personnages y pariassent, l'action commence où finit celle du Roland; le même merveilleux y est employé; les mêmes formes y sont suivies; les débuts de chant, les interruptions, les adieux à l'auditoire ou aux lecteurs à la fin de chacun des chants, tout annonce, ou une partie du Roland qui en a été retranchée, ou un second roman épique qui aurait fait suite au premier. Charlemagne et ses pairs conduits à leur perte par les intrigues de Ganelon de Mayence en sont visiblement le sujet. On voit du moins une grande trahison ourdie contre eux par ce paladin perfide. Il est a remarquer que lui, qui joue un rôle si odieux dans tous les poëmes dont Charlemagne et les chevaliers de la maison de Clairmont sont les héros, ne paraît point dans le Roland furieux. Le comte Anselme et son fils Pinabel sont les seuls de cette odieuse race que l'on voie tendre des piéges et y tomber. Ici, c'est Ganelon même qui revient sur la scène; mais il n'agit pas de son propre mouvement; il est l'instrument de la vengeance des fées, et surtout d'Alcine, furieuse de la perte de Roger. Charles, après de premiers avantages contre les ennemis que Ganelon lui suscite, éprouve déjà une défaite; précipité d'un pont, qu'il défendait en personne, il tombe dans la rivière; son cheval a de la peine à le ramener au bord. C'est là que finit le fragment, et l'Arioste n'a laissé aucune note ni aucune esquisse du reste.

Aussi les avis ont-ils été partagés en Italie sur ce que c'était que ces cinq chants et sur leur destination. Les uns, choqués des imperfections et des fautes dont ils sont remplis, ont soutenu qu'ils ne sont point de l'Arioste; les autres, que c'est le commencement d'un second poëme romanesque qu'il avait projeté; d'autres, mais sans aucune vraisemblance, que ce sont des fragments que l'Arioste comptait répandre çà et là dans son poëme. Il suffit de les lire, de voir à quel moment commence l'action, et quelle en est la nature, pour reconnaître qu'ils ne pouvaient, comme je l'ai dit, que faire suite au Roland furieux. En effet, le Ruscelli [815] rapporte un fait si positif, et qui donne une explication si satisfaisante, qu'il ne semble devoir laisser dans l'esprit aucun doute. Il tenait ce fait d'anciens amis de l'Arioste, et entre autres de Galasso Ariosto, l'un de ses frères. Le premier dessein du poëte avait été que son Roland furieux eût cinquante chants. Il voulait y faire entrer la mort de Roger et la défaite des paladins à Roncevaux. Il avait rempli ce nombre de chants, et il s'en fallait beaucoup qu'il fût à la fin. Il consulta le Bembo et d'autres amis qui le détournèrent de ce dessein. Outre que le poëme serait devenu excessivement long, le dénouement en eût été triste et funeste, ce qu'Homère et Virgile avaient soigneusement évité.

[Note 815: ] [ (retour) ] Voyez sa note intitulée: de i cinque canti, après l'Avis aux lecteurs, dans la bonne édition de Valgrisi, 1556.

L'Arioste se rendit judicieusement à ces raisons. Il retrancha tout ce qui venait après la victoire de Roger sur Rodomont, et laissa le lecteur satisfait de voir la France délivrée des Sarrazins, et Bradamante unie à son cher Roger. Ayant ainsi réduit son action à la juste étendue qu'elle devait avoir, il donna tous ses soins à perfectionner et à polir les chants qu'il avait conservés, il oublia entièrement les cinq dont il avait fait le sacrifice.

Cela explique parfaitement et leur composition et les défauts que l'on y trouve. Ce ne sont pas seulement des lacunes et des négligences, mais des fautes de versification et même de langue. Elles sont si graves et en si grand nombre que le Ruscelli ne semble pas trop dire quand il assure que si l'auteur était rendu à la vie, il serait très-affligé de voir qu'on eût publié sous son nom, après sa mort, ce qu'il n'avait jamais eu l'intention de rendre public.

Mais quoique ce ne soient que des ébauches, on y trouve des morceaux qui ne seraient pas déplacés dans un ouvrage complet et achevé. Telle est, au premier chant, l'assemblée générale des fées dans le magnifique palais de leur roi Démogorgon; telle est encore la description de l'Envie et de l'antre où ce monstre habite; telle est surtout dans le second chant la peinture du Soupçon personnifié, dont Alcine fait choix pour l'envoyer troubler le cœur de Didier, roi des Lombards, et pour exciter ce roi à se soulever contre Charlemagne. Cet ingénieux épisode mérite d'être connu.

Dans l'exorde de ce chant, le poëte commence par faire un bel éloge des bons rois, et par féliciter les nations qui vivent sous leur empire [816]. Il s'élève ensuite contre les mauvais rois et les tyrans; mais, dit-il, s'ils font horriblement souffrir les peuples, ils ont eux-mêmes dans le cœur une peine plus horrible encore [817]. Cette peine, c'est le Soupçon, le plus cruel des supplices et le plus grand de tous les maux. «Heureux celui qui, loin de pareils tourments, ne nuit à personne, et que personne ne hait! Plus malheureux encore les tyrans à qui, ni la nuit ni le jour, cette peste cruelle ne laisse de repos! Elle leur rappelle leurs injustices et des meurtres ou publies ou cachés; elle leur fait sentir que tous les autres n'ont qu'un seul homme à craindre, et qu'eux ils craignent tout le monde [818]

[Note 816: ] [ (retour) ]

Pensar cosa miglior non si può al mondo,

D'un signor giusto e in ogni parte buono, etc.

[Note 817: ] [ (retour) ]

Ma nè senza martir sono essi ancora,

Ch' al cor lo sta non minor pena ogn'ora.

(St. 6.)

[Note 818: ] [ (retour) ]

Quinci dimostra che timor sol d'uno

Han tutti gli altri, ed essi n' han d'og'uno.

(St. 9.)

«Ne vous ennuyez pas de m'entendre, ajoute-t-il à sa manière accoutumée; je ne suis pas si loin de mon sujet que vous pensez. J'ai même à vous raconter quelque chose qui vous fera voir que tout ceci vient fort à propos. Un de ceux dont je vous parlais, celui qui le premier se laissa croître la barbe pour écarter de lui des gens qui pouvaient d'un seul coup lui ôter la vie, fit bâtir dans son palais une tour environnée de fossés profonds et de gros murs; elle n'avait qu'un pont-levis; point d'autre ouverture qu'on balcon étroit par où le jour et l'air pouvaient à peine entrer. C'était là qu'il dormait la nuit. Sa femme, qu'il y tenait renfermée, lui jetait une échelle par laquelle il montait. Un dogue énorme gardait cette entrée.... Mais tant de précautions furent inutiles; sa femme finit par l'assassiner avec sa propre épée. Son ame alla droit aux enfers, et Rhadamante l'envoya dans les lieux où sont les plus cruels supplices. Au grand étonnement de son juge, il s'y trouva fort à son aise. Le Soupçon, disait-il, lui avait fait souffrir dans sa vie de si cruelles tortures, que la seule pensée d'en être délivré le rendait insensible à toutes les douleurs.

Les sages des enfers s'assemblèrent. Ils ne voulurent pas qu'un tel scélérat pût rester impuni; ils décrétèrent donc qu'il retournerait sur la terre; que le Soupçon rentrerait en lui pour ne le plus quitter. Alors le Soupçon s'en empara si bien qu'il se changea en sa propre substance. De soupçonneux que ce tyran était d'abord, dit énergiquement le poëte, il était devenu le Soupçon même [819]. Sa demeure est sur un rocher élevé de cent brasses au-dessus de la mer, ceint tout alentour de précipices escarpés. On n'y monte que par un sentier tortueux, étroit et presque imperceptible. Avant de parvenir au sommet, on trouve sept ponts et sept portes. Chaque porte a sa forteresse et ses gardes; la septième est la plus forte de toutes. C'est là que, dans de grandes souffrances et dans une profonde tristesse, habite le malheureux. Il croit toujours avoir la mort à ses côtés; il ne veut personne auprès de lui, et ne se fie à personne. Il crie du haut de ses créneaux, et tient ses gardes toujours éveillées. Jamais il ne repose, ni le jour ni la nuit. Il est vêtu de fer mis par dessus du fer, et par dessus du fer encore; et plus il s'arme, moins il est en sûreté [820]. Il change et ajoute sans cesse quelque chose aux portes, aux serrures, aux fossés, aux murs. Il a des munitions plus qu'il n'en faudrait pour en céder à plusieurs autres, et ne croit jamais en avoir assez.» Certainement cette peinture est aussi énergique et aussi vive qu'ingénieuse; et il n'y a point, à la perfection du style près, dans tout le Roland furieux, de fiction plus poétique et plus philosophique à la fois.

[Note 819: ] [ (retour) ]

Di sospettoso ch'era stato in prima

Hor divenuto era il sospetto stesso.

(St. 17.)

[Note 820: ] [ (retour) ]

E ferro sopra ferro e ferro veste,

Quanto più s'arma è tanto men sicuro.

(St. 20.)

Le quatrième chant en contient une moins heureuse. Son extravagance paraît passer toutes les bornes de ce merveilleux même de la féerie, dont cependant la latitude semble presque impossible à fixer. Roger embarqué sur un vaisseau qui prend feu, se jette dans la mer tout armé. Il est englouti par une énorme baleine qui suivait le vaisseau depuis long-temps [821]. Le ventre du monstre est un abîme où il descend comme dans une grotte obscure. A peine y est-il arrivé qu'il voit paraître de loin, à l'extrémité de cette caverne, un vieillard vénérable qui tient à la main une lumière. Ce vieillard vient à lui, et lui apprend qu'il est retombé dans les fers d'Alcine.

[Note 821: ] [ (retour) ] St. 32 et suiv.

C'est ainsi que cette détestable fée reprend et punit le peu de ses anciens amants qui ont pu s'enfuir de son île. Elle fait si bien qu'elle leur inspire le désir de voyager sur mer; elle envoie à la suite de leur vaisseau sa baleine, qui tôt ou tard parvient à les engloutir. Ils y vieillissent, et ils y meurent. Leurs tombeaux remplissent les lieux les plus bas de ce séjour. A mesure qu'ils se succèdent, ils se rendent les uns aux autres les derniers devoirs. Lui qui parle, et qui est parvenu à la plus extrême vieillesse, y arriva très-jeune; il y trouva deux vieillards qui étaient là depuis le temps de leur adolescence, et y avaient rencontré d'autres vieillards, descendus dès leur premier printemps dans ce gouffre, d'où l'on ne peut jamais sortir. Deux chevaliers y sont arrivés depuis peu; ils étaient trois; Roger fera le quatrième. Le vieillard l'exhorte à prendre son parti sur un mal sans remède, et à jouir, en attendant, du peu de douceurs qu'ils peuvent encore se procurer.

Ils vivent de poisson, qu'ils pèchent dans un réservoir formé par les eaux que la baleine absorbe en respirant. Il y a au bord de cette espèce d'étang un petit temple en façon de mosquée, un appartement tout auprès, où l'on se repose sur des lits commodes; une cuisine [822], un moulin pour moudre du blé; enfin tant de folies qu'on en reste comme étourdi. Roger, en entrant dans ce lieu, trouve que l'un des deux nouveaux venus est Astolphe, qui lui raconte par quelle suite d'aventures il a été repris comme lui [823]. Les quatre reclus se mettent à table, et le poëte les laisse là, sans que l'on devine comment il comptait les en tirer [824]. Quelque folle que soit cette imagination, nous verrons dans la suite que l'auteur de Richardet ne l'a pas trouvée indigne de figurer dans son poëme, et l'y a transportée tout entière, avec un couvent de plus, des cloches, des moines et un réfectoire [825].

[Note 822: ] [ (retour) ] Qu'on ne soit pas inquiet de la fumée:

Che per lungo condotto di fuor esce

Il fumo a i luoghi onde sospira il pesce.

(St. 51.)

[Note 823: ] [ (retour) ] St. 52 à 74.

[Note 824: ] [ (retour) ] St. 89.

[Note 825: ] [ (retour) ] Voyez il Ricciardetto, c. V.

Nous avons vu éclore et croître par degrés en Italie le roman épique proprement dit. Quand l'Arioste préféra ce genre à celui de l'épopée héroïque, il s'en était formé dans son esprit un modèle idéal, supérieur à ce qu'on avait fait jusqu'alors; et ce modèle, il l'exécuta si bien que l'on a pu tracer, d'après son poëme, les règles de l'épopée romanesque, de même qu'on a tracé, d'après l'Iliade, l'Odyssée et l'Énéide, les règles du poëme héroïque. Plusieurs auteurs italiens, tels que le Pigna, le Giraldi et d'autres encore ont fait des livres sur cette matière. Il serait facile, mais superflu de tirer de ces livres la poétique particulière à ce genre d'épopée. Ce qui précède suffit pour faire voir qu'avec plusieurs règles communes, le poëme romanesque et le poëme héroïque ont entre eux des différence constitutives.

De toutes ces différences, il est vrai, aux yeux de critiques austères, tels que le Muzio dans son Art poétique en vers, le Minturno dans sa Poétique en prose, le Castelvetro dans son commentaire sur la Poétique d'Aristote, et le Quadrio lui-même, il ne résulte dans l'épopée romanesque que des vices, qui en font un genre inférieur au poëme héroïque; ces vices sont même si graves que le poëme romanesque le plus parfait est encore nécessairement un mauvais poëme. Quand même cet arrêt serait rigoureusement juste, ce serait peut-être l'un de ces cas où la justice excessive est une excessive injustice. Et que peut-on opposer au plaisir et à l'approbation de toute une nation éclairée et sensible, à la constance et à l'universalité de son admiration depuis trois siècles? La multiplicité d'actions et de personnages principaux, l'étendue illimitée des lieux, les effets prodigieux des puissances magiques, tout cela dirigé par le goût, comme il faut sans doute qu'il le soit, n'ouvre-t-il pas un champ plus vaste aux créations du génie et aux jouissances du lecteur?

La nature entière est à la disposition du poëte romancier: il se crée une seconde nature, où il puise de nouveaux trésors. Il les dispose, les ordonne et les met en œuvre à son gré. Tout ce que la raison la plus saine et l'imagination la plus libre ont jamais dicté aux hommes lui appartient. Il en use comme de son bien propre; et s'il est véritablement poëte, s'il l'est surtout par le style, lors même qu'il ne fera qu'employer les inventions des autres, il passera pour inventeur.

Singulier et bien remarquable privilége du génie de style, ou du talent d'exécution! Nous ignorons ce qu'inventa réellement Homère; des faits héroïques dont la mémoire était récente, des fictions mythologiques qui formaient la croyance commune; en un mot des traditions de toute espèce, qu'il employa comme il les avait reçues, mais mieux sans doute que d'autres poëtes ne les avaient employées jusqu'alors, forment évidemment la plus grande partie de ses deux poëmes. Des traditions historiques, des fables déjà surannées, mais encore en quelque crédit, et les fictions mêmes d'Homère, font presque toute la matière du poëme de Virgile. Enfin l'Arioste, celui de tous les poëtes qui ont existé depuis Homère, qui ait eu peut-être plus de rapports avec lui, n'a fait que continuer une action commencée par un autre poëte, faire mouvoir des caractères déjà créés et déterminés, employer un merveilleux universellement convenu, se servir de formes inventées avant lui, prendre presque à toutes mains des événements, des aventures, des contes même de toute espèce, et les encadrer dans son plan; et cependant il passe pour celui de tous les poêles modernes dont l'imagination a été la plus féconde et le génie le plus inventif. C'est qu'il invente beaucoup dans les détails, beaucoup dans le style, et que toutes ses imitations sont parfaites; en un mot, pour ne pas répéter ce que j'ai dit de lui, c'est qu'il possède au degré le plus éminent deux talents, qui sont peut-être les premiers de tous dans un poëte, le talent d'écrire et celui de peindre, ou si l'on veut, le dessin et le coloris.

Au reste, quelque jugement définitif que l'on porte, ce genre d'épopée est un genre à part; il a ses chefs-d'œuvre et ses modèles, comme l'épopée des anciens. Il appartient en propre à l'Italie moderne. Il se vante d'avoir produit un de ces grands poëmes qui font époque dans l'histoire de l'esprit humain, qui éternellement critiqués peut-être, mais aussi éternellement loués, ne risquent jamais de tomber dans ce gouffre de l'oubli qui en engloutit tant d'autres, et seront à jamais un objet d'intérêt et de discussion parmi les hommes; où tous les arts puisent, toutes les imaginations s'alimentent, tous les esprits des générations qui se succèdent vont chercher d'agréables délassements.

Voilà ce qui est certain, ce qui suffit pour autoriser l'admiration, même l'enthousiasme, ce qui doit porter les étrangers à faire de l'Arioste, non pas une lecture superficielle, mais une étude attentive, je dirais même approfondie, si cette idée d'une étude profonde n'était pas propre à effrayer; si elle ne faisait pas craindre quelque chose de fatigant et de pénible qu'on ne risque jamais de trouver dans le Roland furieux, de quelque façon qu'on l'étudie.

Ce n'est pas qu'on ne pût aussi relever dans cet admirable ouvrage quelques défauts, dont aucune production humaine n'est exempte; mais ces sortes de défauts, et le Roland furieux en est la preuve, n'empêchent point de vivre un grand poëme, quand le nombre des beautés les surpasse et demande grâce pour eux. Gravina, critique philosophe, dont j'aime toujours à citer les décisions, quoique j'aie quelquefois pris la liberté de les combattre, attribue la plus grande partie de ces défauts de l'Arioste à l'imitation de Bojardo. «Telles sont, dit-il, l'interruption ennuyeuse et importune des narrations, les bouffonneries répandues quelquefois au milieu des choses les plus sérieuses, l'inconvenance des paroles, et de temps en temps même celle des sentiments, les exagérations trop excessives et trop fréquentes, les formes populaires et abjectes, les digressions oiseuses, ajoutées pour complaire aux nobles assemblées de la cour de Ferrare, où l'Arioste chercha plutôt à se rendre agréable aux dames qu'il ne songea aux jugements sévères de la poésie et du goût. Et pourtant, ajoute cet austère critique, et pourtant, à mon avis, avec tous ces défauts, il est infiniment supérieur à ceux qui n'ont pas, il est vrai, les mêmes vices, mais à qui manquent aussi ses grandes qualités. Ils ne ravissent point le lecteur par cette grâce native, dont l'Arioste sait assaisonner même ses fautes, qui obtiennent ainsi le pardon avant d'avoir pu offenser. Ses négligences plaisent mieux que tous les artifices des autres. Il a enfin un génie si libre et un style si agréable, que le critiquer paraîtrait une sévérité pédantesque et une incivilité.» [826]

[Note 826: ] [ (retour) ] Della ragione poetica, l. II, Nº. XVI, p. 104.

Ne le critiquons donc pas, et arrêtons-nous ici, non dans la crainte de paraître incivils, car on peut bien reprendre ce qu'il y a de répréhensible dans un grand poëte, sans cesser d'être poli, mais dans la crainte d'être ennuyeux, accident plus fâcheux, et qui, dans l'exercice de la critique, est peut-être, et c'est beaucoup dire, encore plus commun que l'impolitesse.