CHAPITRE VIII.

Fin de l'Analyse de l'Orlando furioso.

Roger, à peine échappé de l'île d'Alcine [671], était tombé, malgré son amour pour Bradamante, dans une erreur des sens où la beauté peut entraîner la jeunesse, et qu'ordinairement elle lui pardonne. Il en avait été puni en perdant à la fois Angélique et l'Hippogryphe. Le magicien Atlant avait alors imaginé un nouveau moyen pour s'emparer de lui. Il avait construit par enchantement un palais, et l'y avait attiré par un prestige infaillible. Roger avait cru voir sa chère Bradamante enlevée par un géant et emportée dans ce palais. Il y avait poursuivi le géant; mais au moment où il était entré, la porte s'était fermée; il n'avait plus revu ni le géant ni Bradamante [672]. Il croyait entendre la voix de sa maîtresse qui l'appelait à son secours. Il parcourait sans cesse l'édifice, et se fatiguait à chercher ce qu'il ne trouvait jamais. Et dans ce même temps, la véritable Bradamante attendait avec impatience, à Marseille, l'effet des promesses de Mélisse et le retour de son cher Roger [673]. Mélisse vient enfin lui apprendre le nouveau stratagême employé par Atlant, et l'engage à se rendre avec elle au château magique, dont elle lui apprend les moyens de détruire l'enchantement. Elles y vont ensemble; pour charmer l'ennui de la route. Mélisse prédit à Bradamante toutes les femmes célèbres qui doivent sortir de son union avec Roger, et qui ajouteront à l'illustration de la maison d'Este par leurs charmes et par leurs vertus [674]. Arrivées à la vue du château, Mélisse répète à Bradamante les instructions qu'elle lui a données, et la laisse aller seule, de peur d'être reconnue par le vieil Atlant. Mais Bradamante suit mal ces instructions. Elle croit voir Roger, et l'entendre invoquer son secours. Il fallait, pour le délivrer, qu'elle le tuât de sa main, lui, ou plutôt ce qui n'en est que le fantôme [675]. Elle hésite; Roger l'appelle à grands cris en fuyant dans le château. Elle y entre sur ses pas: la porte se referme; et la voilà close et enchantée comme Roger lui-même. Sans cesse ils courent pour se trouver l'un l'autre: ils se rencontrent à tout moment, et ne se reconnaissent pas.

[Note 671: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 403.

[Note 672: ] [ (retour) ] C. XI, st. 19 et 20; c. XII, st. 17.

[Note 673: ] [ (retour) ] C. XIII, st. 45.

[Note 674: ] [ (retour) ]Ibid., st. 57 et suiv.

[Note 675: ] [ (retour) ] St. 52.

Qui les tirera de cette fatigante prison, et réunira deux amants qui sont à la fois si près et si loin l'un de l'autre? C'est le paladin Astolphe. J'aurais pu faire mention de lui en parlant de l'île d'Alcine: il y a joué un assez grand rôle. D'abord amant de cette fée, ensuite changé en myrte quand il avait cessé de lui plaire, c'est en cet état que Roger le trouva dans son île [676]. Quand Mélisse en retira Roger, elle délivra aussi Astolphe, qui se rendit avec lui et les autres chevaliers désenchantés, auprès de la sage Logistille. Outre les leçons de cette bonne fée, il en reçut encore deux présents très-précieux: l'un était un livre qui apprenait à détruire les enchantements les plus forts; l'autre un cor si bruyant et si terrible, qu'il mettait en fuite quiconque en entendait le son [677]. Avec ce cor, ce livre, ses bonnes armes et sa lance d'or, Astolphe, en quittant les états de Logistille, avait été conduit par mer dans le golphe Persique [678]. Il avait pris de là son chemin par terre, sur son excellent cheval Rabican, avait traversé l'Arabie, et, parvenu jusqu'en Égypte, y avait couru les aventures les plus extraordinaires, dont, au moyen de sa lance et de son cor, il était toujours sorti avec gloire.

[Note 676: ] [ (retour) ] C. VI, st. 33.

[Note 677: ] [ (retour) ] C. XV, st. 13.

[Note 678: ] [ (retour) ] C. XV presque tout entier. Voyez ses autres aventures, c. XVIII, st. 96 et suiv.; c. XIX, st. 54; c. XX, st. 88.

Cédant enfin au désir de voir l'Europe et l'Angleterre sa patrie, il y était revenu, n'importe par quel chemin [679]. Ayant appris à Londres l'état des choses et le secours envoyé récemment à Charlemagne, il était repassé sur le continent, avait débarqué en Normandie, et s'étant avancé dans les terres jusqu'en Bretagne, auprès du château magique d'Atlant, il y avait été attiré et renfermé comme tant d'autres [680]. Mais il avait avec lui son cor et le livre de Logistille; il s'aperçoit enfin qu'il y a de la magie dans cette affaire; il consulte son livre, et y trouve de point en point ce que c'est que tout ce prestige, et ce qu'il faut faire pour le dissiper. Aussitôt il emploie la recette indiquée: son effroyable cor se fait entendre; le château est détruit de fond en comble, et, ce que je puis attester en effet, il n'en reste aucune trace dans le pays [681].

[Note 679: ] [ (retour) ] C. XXII, st. 7.

[Note 680: ] [ (retour) ] St. 14.

[Note 681: ] [ (retour) ] St. 23.

Bradamante et Roger s'étaient enfuis au son du cor. Il s'arrêtent en cessant de l'entendre, se trouvent l'un près de l'autre, se reconnaissent avec ravissement, s'embrassent, jouissent pour la première fois du plaisir d'aimer et de se le dire; mais Bradamante, aussi sage que tendre, exige pour se donner entièrement à Roger, qu'il renonce à Mahomet et qu'il reçoive le baptême. Lui qui se serait mis, dit-il, pour l'amour d'elle, la tête non-seulement dans l'eau, mais dans le feu [682], y consent de tout son cœur. Ils s'acheminent ensemble vers l'abbaye de Vallombreuse, où il veut être baptisé. Il sont arrêtés par diverses aventures, dans l'une desquelles Bradamante retrouve le perfide mayençais Pinabel, le reconnaît et le tue. Dans cette même occasion, Roger se battant avec un chevalier, était armé du bouclier d'Atlant, mais voilé, comme il le tenait toujours, excepté lorsqu'il avait besoin de son effet magique. Un coup de lance en déchire l'enveloppe, il brille, et le chevalier, et d'autres que Roger devait aussi combattre, et les spectateurs et les dames, tous enfin sont éblouis et renversés. Roger, honteux de sa victoire, jette et enfonce généreusement son bouclier dans une fontaine profonde, où personne ne l'a retrouvé depuis [683].

[Note 682: ] [ (retour) ]

Non che nell'acqua, disse, ma nel foco

Per tuo amor porre il capo mi fia poco. St. 36.

[Note 683: ] [ (retour) ] St. 94.

Roger et Bradamante sont séparés par les suites de ce combat. Après de longs détours, Bradamante revient à l'endroit où avait été le château d'Atlant et où il n'était plus. Astolphe y était encore. Il s'était emparé de l'Hippogryphe, et ne savait que faire de son propre cheval. En acquérant l'autre monture, il a repris son goût pour les voyages. Il avait appris de Logistille, en même temps que Roger, à dompter et à conduire ce coursier ailé. Dans cette manière de voyager, ses armes ne seraient qu'une charge incommode; il garde seulement son cor, qui suffira pour le tirer de tous les dangers. Il prie Bradamante de faire conduire à Montauban son cheval Rabican, sa lance d'or et son armure, et de les y garder jusqu'à son retour. Ainsi vêtu à la légère, il lui fait ses adieux, monte sur l'Hippogryphe, s'élève dans les airs et disparaît [684].

[Note 684: ] [ (retour) ] C. XXIII, st. 16.

Bradamante reprend sa route, faisant conduire devant elle le cheval d'Astolphe et ses armes. Elle s'égare de nouveau, et au lieu d'arriver à Vallombreuse, elle arrive à Montauban [685]. Malgré le tendre accueil qu'elle y reçoit de sa famille, le souvenir de Roger et leur rendez-vous manqué la tourmentent. Elle charge enfin une de ses femmes d'aller à sa recherche, d'instruire Roger du lieu où elle est et des obstacles qui l'arrêtent, de le prier, au nom de leur amour, d'aller se faire baptiser à Vallombreuse, et de venir ensuite la demander à ses parents.

[Note 685: ] [ (retour) ] St. 24.

Roger, dans ce moment là même, rendait un grand service à Bradamante et à sa famille; il sauvait de la mort son jeune frère Richardet. On doit se rappeler ici que ce qui nous reste du Roland amoureux du Bojardo, finit par le joli épisode de Fleur-d'Epine, fille du roi sarrazin Marsile, qui croyant voir dans Bradamante un jeune chevalier, s'était prise d'une vive passion pour elle [686]. L'Arioste a voulu terminer cette galanterie. Richardet, frère jumeau de Bradamante, lui ressemblait à s'y tromper. Profitant de cette ressemblance, il s'est introduit auprès de Fleur-d'Epine, dans le palais du roi son père, lui a fait croire ce qu'il a voulu, et a poussé l'espiéglerie jusqu'où elle pouvait aller [687]. Traité publiquement comme la compagne de Fleur-d'Epine, il ne la quitte ni le jour ni la nuit.

[Note 686: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 335.

[Note 687: ] [ (retour) ] C. XXV, st. 26 et 70.

On sent que l'Arioste, peu gêné par les mœurs de son temps, par le genre de son poëme, par le génie de sa langue, et tout aussi peu par son propre génie, a dû prendre bien des libertés dans un pareil sujet. Nous qui, suivant l'expression d'un ancien poëte, cultivons des Muses plus sévères [688], disons seulement que quelque envieux s'aperçut enfin de la chose, que Marsile en fut instruit, qu'il fit prendre au lit Richardet, et le condamna au dernier supplice, que le jeune et beau chevalier allait être brûlé vif, lorsque Roger arrive fort à propos pour être son libérateur [689]. Il fond avec l'impétuosité de la foudre sur la canaille qui entoure le bûcher, sur les satellites, sur les bourreaux, frappe, blesse, tue tout ce qui ne s'enfuit pas. Richardet, détaché du poteau fatal, le seconde avec les premières armes qui lui tombent sous la main. Ils sortent ensemble de cette ville maudite; et c'est alors que Richardet raconte à Roger le tour de page qui a été sur le point de finir si mal.

[Note 688: ] [ (retour) ] Qui Musas colimus severiores.

[Note 689: ] [ (retour) ] Ub. sup., st. 10.

La nuit suivante, Roger, au lieu de dormir, est agité par ses pensées. La promesse qu'il a faite à Bradamante de se faire chétien, est-ce le moment de la remplir? Un courrier lui avait annoncé la position où se trouve Agramant, son seigneur et son roi. Ce serait une lâcheté que de l'abandonner quand la fortune l'abandonne, et lorsqu'il est attaqué dans son camp par toutes les forces de Charlemagne. Il suivra, quoi qu'il lui en coûte, la loi de l'honneur et du devoir. Il écrit à Bradamante, l'instruit de sa résolution, et lui jure de nouveau que dès qu'il aura délivré Agramant, il tiendra toutes ses promesses [690].

[Note 690: ] [ (retour) ] St. 86.

Le lendemain il sauve encore d'un grand péril Vivien et Maugis, cousins de Bradamante. En marchant à leur délivrance avec leur frère Andigier et Richardet, ils rencontrent la guerrière Marfise qui se réunit avec eux. Elle a déjà paru plusieurs fois dans le poëme. Déjà plusieurs exploits l'ont fait voir en Orient et en Europe telle qu'elle est annoncée dans le roman du Bojardo; mais ce n'est qu'ici qu'elle se lie à l'action principale. Elle contribue puissamment à délivrer Vivien et Maugis d'une troupe de Mayençais, car c'est toujours de cette race perfide qu'il faut sauver ou venger les héros de la maison de Montauban. Les trois chevaliers et Marfise tuent ou mettent en fuite tous les traîtres. Vivien et Maugis sont libres et se joignent à leurs libérateurs [691]. Ils font ensuite, soit ensemble, soit séparément, plusieurs exploits. Ils se quittent enfin pour aller où le devoir les appelle; Roger et Marfise au secours de leur roi Agramant qui rassemble toutes ses forces pour résister à Charlemagne, les autres auprès de cet empereur qui se prépare à l'attaquer avec toutes les siennes.

[Note 691: ] [ (retour) ] C. XXVI, st. 26.

En même temps que Roger et Marfise arrivent au camp d'Agramant, l'Esprit infernal, qui veut causer au roi Charles de nouveaux malheurs, y rassemble aussi Rodomont, Sacripant, Mandricard et Gradasse, qui en étaient éloignés depuis long-temps [692]. Les Sarrazins, d'assiégés qu'ils étaient, redeviennent assiégeants. Ils font un grand carnage des chrétiens. Charlemagne rentre en désordre dans Paris. Ce qui lui restait de paladins sont faits prisonniers, excepté Oger et Olivier qui sont blessés, et Brandimart qui lui seul ne l'est pas. Les cris et les plaintes des femmes et des enfants qui se voient exposés dans Paris à de nouveaux désastres, parviennent à l'archange Michel [693]. Il s'aperçoit que ses ordres n'ont été qu'à moitié suivis, et que la Discorde n'a pas fait son devoir [694]. Il revole au saint monastère où il l'avait déjà trouvée. Il l'y retrouve siégeant dans un chapitre de moines pour l'élection des grands officiers de l'ordre. Elle s'amusait à voir ces révérends pères se jeter leurs bréviaires à la tête. L'ange la prend par les cheveux, lui donne des coups de pied, des coups de poing, lui rompt un manche de croix sur la tête, sur le dos et sur les bras; et de cette manière qui n'était admissible que dans l'épopée romanesque, et qu'on aimerait encore mieux n'y pas voir, l'envoie au camp d'Agramant, en lui promettant pis encore si elle en sort avant d'avoir armé les uns contre les autres tous les rois et tous les chevaliers sarrazins.

[Note 692: ] [ (retour) ] C. XXVII, st. 7 et suiv.

[Note 693: ] [ (retour) ] St. 34 et suiv.

[Note 694: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 407.

Le monstre obéit: aussitôt toutes les têtes de ces guerriers s'enflamment [695]. Rodomont et Mandricard se disputent Doralice. Marfise, précédemment insultée par Mandricard, a commencé avec lui un combat qu'elle veut finir. Rodomont s'est emparé du cheval Frontin, qui appartenait à Roger; celui-ci veut qu'il le rende ou qu'il se batte. Tous demandent à la fois le combat. Le roi Agramant ne sait auquel entendre. Il les fait tirer au sort, à qui rompra la première lance. La lice est ouverte entre le camp et Paris; tous les rois et toutes les reines sont assis; les juges du camp sont placés. On attend avec impatience le signal du combat. Rodomont et Mandricard sont les deux premiers champions désignés par le sort. Conduits chacun dans une tente, aux deux extrémités du champ clos, leurs amis les aident à revêtir leurs armes; mais ces armes sont tout à coup dans les deux tentes le sujet de nouvelles querelles. L'un reconnaît une épée, l'autre un cheval qui lui appartient. Tandis que le roi Agramant, descendu de son trône, tâche d'accorder dans l'une des tentes Gradasse, Mandricard et Roger, Rodomont et Sacripant sont aux mains dans l'autre tente, et il faut qu'il coure les séparer. On vient aux éclaircissements. Le cheval que ces deux guerriers se disputent, est celui que Brunel avait jadis volé à Sacripant, le même jour où il déroba l'anneau d'Angélique et l'épée de Marfise. Marfise, qui se trouve là, apprend pour la première fois, que c'est Brunel qui lui a volé son épée, et que c'était pour ces beaux faits, qui méritaient la corde, qu'Agramant en avait fait un roi [696]. Ce misérable était assis sur l'estrade, parmi les rois; Marfise le voit, court à lui, le saisit d'un bras robuste, l'enlève et le porte devant Agramant. Elle déclare au roi d'Afrique, qu'elle veut faire justice de ce voleur, et désigne l'endroit où elle va se rendre pour cette exécution. Elle attendra trois jours que quelqu'un vienne le défendre; passé ce terme, c'est un parti pris, elle le pendra. Cela dit, elle monte à cheval, place le pauvre Brunel en travers devant elle, et malgré ses contorsions et ses cris, l'emporte hors de la carrière. Agramant trouve cela trop fort; il se met en colère et veut suivre Marfise, pour lui arracher Brunel et venger le respect dû à sa couronne. Le sage Sobrin s'y oppose, mais il a bien de la peine à le retenir. La Discorde triomphe. Elle jette un horrible cri de joie qui retentit sur les bords de la Seine, du Rhône, de la Garonne et du Rhin.

[Note 695: ] [ (retour) ] St. 40 et suiv.

[Note 696: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 327.

Voilà encore un tableau des plus originaux, des plus animés, des plus fortement conçus et des mieux peints qui soient dans aucun poëme [697]. Bien des gens le placent dans celui-ci au premier rang avec ceux de l'assaut de Paris et de la folie de Roland; et il serait difficile d'en trouver dans d'autres poëmes modernes que l'on pût mettre à côté de ces trois-là.

[Note 697: ] [ (retour) ] Il remplit une grande partie du c. XXVII.

Agramant ne pouvant apaiser Rodomont et Mandricard, propose de s'en rapporter à Doralice du choix qu'elle voudra faire entre eux. Ils y consentent. Rodomont l'avait eue long-temps pour maîtresse; Mandricard la lui avait enlevée; mais il croit bien que c'est par force, et qu'elle ne va pas manquer de revenir à lui. L'armée entière, témoin de tout ce que Rodomont a fait pour se l'attacher, le croit de même. Doralice interrogée, baisse modestement les yeux, et se décide pour Mandricard. Rodomont, furieux, veut en appeler à son épée; mais obligé de céder, par les lois de la chevalerie, il sort du camp, jurant de ne jamais pardonner cet outrage, maudissant les femmes [698], les combats, les lois, Mandricard, Agramant et surtout Doralice.

[Note 698: ] [ (retour) ] C. XXVII, st. 117.

C'est dans cette disposition d'esprit qu'il arrive à une hôtellerie, dont l'hôte jovial et bon homme raconte devant lui l'histoire graveleuse de Joconde [699], que l'Arioste conseille si plaisamment aux dames et à ceux qui les aiment de ne pas lire, parce qu'elle contient des exemples de la fragilité des femmes trop honteux et trop injurieux pour elles, mais qu'il a si agréablement narrée, qu'il en est peu qui suivent rigoureusement ce conseil. On sait que notre La Fontaine a tiré de cet épisode un de ses plus jolis contes, et que le sévère Boileau, dans sa jeunesse, lorsqu'il n'était pas encore le législateur de notre Parnasse, écrivit pour défendre le Joconde [700] de La Fontaine, contre celui de M. de Bouillon, que de sots juges ne manquaient pas de lui préférer, et aussi profondément ignoré aujourd'hui qu'ils le sont eux-mêmes. Boileau, non content de prouver que La Fontaine vaut mieux que Bouillon, veut aussi qu'il vaille mieux que l'Arioste. Cette question n'est pas de nature à pouvoir être discutée ici. Je dirai seulement, avec tout le respect dont je fais profession pour Boileau, qu'il paraît n'avoir pas assez connu la langue de l'Arioste ni le genre dans lequel il a écrit, pour le juger sainement. Il parle du Roland comme d'un poëme héroïque et sérieux, dans lequel il le blâme d'avoir mêlé une fable et un conte de vieille. D'abord ce n'est point là un conte de vieille, au contraire. Ensuite ce genre de poëme n'est héroïque et sérieux que quand il plaît au poëte. Le roman épique admet tous les tons, et surtout ce ton de demi-plaisanterie que l'Arioste possède si bien, mais que l'on ne peut véritablement sentir que quand on connaît toutes les finesses et les délicatesses de la langue italienne. La preuve que Boileau ne poussait pas loin cette connaissance, c'est qu'il trouve le ton de l'Arioste sérieux, même dans cette nouvelle de Joconde [701].

[Note 699: ] [ (retour) ] C. XXVIII.

[Note 700: ] [ (retour) ] Et non pas la Joconde, comme on le dit ordinairement, et comme le dit Boileau lui-même.

[Note 701: ] [ (retour) ] Boileau reproche aussi à l'Arioste d'avoir fait, dans un conte de cette espèce, jurer le roi sur l'Agnus Dei, et d'avoir fait une généalogie plaisante du reliquaire que Joconde reçut de sa femme en partant. Ce n'est plus ici la langue que le censeur ne connaît pas, ce sont les mœurs du pays et du siècle. En Italie, pourvu que l'on reconnût l'autorité du pape, on a toujours été très-coulant sur ces sortes d'objets.

Après l'avoir entendue, Rodomont, toujours rongé de fureur, de honte et de ressentiment, continue de marcher vers le Midi de la France, où il veut s'embarquer pour retourner dans son royaume d'Alger. L'état où il est approche de l'aliénation; peut s'en faut que, comme il ressemble à Roland par la valeur et par la force, il ne lui ressemble aussi par la folie. Il arrive auprès de Montpellier, dans un lieu retiré, mais agréable, où il trouve une petite chapelle que les désastres de la guerre avaient fait abandonner, mais voisine d'un village habité, tout auprès d'une rivière [702]. Il s'arrête dans cette solitude. C'est là que l'Arioste a placé un intéressant épisode qui forme un contraste admirable avec le précédent. En mettant l'acte de vertu et de fidélité le plus sublime immédiatement après des friponneries d'amour, il a prouvé combien il était loin de penser mal des femmes, et d'imputer au sexe en général les torts particuliers que quelques individus peuvent avoir.

[Note 702: ] [ (retour) ] C. XXVIII, st. 93.

La tendre Isabelle conduisait tristement vers Marseille, dans une bière, le corps de son cher Zerbin, tué sous ses yeux par Mandricard. Elle passe auprès de la retraite de Rodomont. Frappé de sa beauté, il veut qu'elle le venge de Doralice; il lui fait des propositions très-claires qu'elle repousse avec douceur. Ne pouvant persuader, il se prépare à employer la violence. Isabelle imagine alors un stratagême héroïque, pour se délivrer de la vie plutôt que d'être infidèle à la mémoire de Zerbin. Elle confie à Rodomont qu'elle sait composer avec des plantes une eau qui rend invulnérable. Cette composition finie, elle propose d'en faire l'épreuve sur elle-même, s'en frotte le cou, et dit à Rodomont d'y assener hardiment un coup de sabre. Il frappe, la tête tombe, et Isabelle n'est plus [703]. L'Algérien, tout barbare qu'il est, se repent du sang qu'il a versé. Pour l'expier, il fait de cette chapelle un tombeau; il y place le corps d'Isabelle, fait élever à grands frais un monument prodigieux où la chapelle est renfermée, et construire sur la rivière un pont étroit où il force à combattre tout chevalier, chrétien ou sarrazin, qui veut passer. Toujours vainqueur, il suspend leurs armes en trophée autour du tombeau [704].

[Note 703: ] [ (retour) ] C. XXIX, st. 25.

[Note 704: ] [ (retour) ] C'est sur ce pont que Roland, devenu insensé, le rencontre. Voyez ci-dessus, p. 417, note 3.

Cependant le camp d'Agramant continue d'être en proie à la discorde. Gradasse et Roger se disputent à qui se battra le premier contre Mandricard [705]. On tire au sort une seconde fois, et c'est Roger que le sort favorise. Son combat avec Mandricard est long et terrible; on tremble plus d'une fois pour Roger: rassemblant enfin toutes ses forces, il porte à son ennemi un coup mortel; mais celui-ci lui en donne, en tombant, un si violent sur la tête, qu'il y fait une profonde blessure; le vainqueur tombe évanoui à côté du vaincu; Agramant le fait porter dans sa tente, lui fait prodiguer tous les secours de l'art, et en prend lui-même le plus grand soin.

[Note 705: ] [ (retour) ] C. XXX, st. 18.

Bradamante ignore l'état dangereux où est Roger; mais elle est tourmentée par d'autres craintes [706]. La confidente qu'elle avait envoyée à sa recherche l'a rencontré lorsqu'il était encore avec Vivien, Maugis, Richardet et Marfise. L'amitié qui s'était formée entre Marfise et Roger n'a point échappé aux yeux de cette femme; il l'a chargée de remettre à sa maîtresse la lettre qu'il avait écrite [707]; et Bradamante en recevant à Montauban les excuses de Roger, a su ses liaisons avec Marfise. Il n'en fallait pas davantage pour lui faire éprouver tous les tourments de la jalousie. Sur ces entrefaites Richardet, Vivien et Maugis arrivent à Montauban; Alard et Guichard y étaient déjà. Renaud, fatigué de chercher en vain Roland et Angélique, car depuis son retour d'Angleterre il n'a pour ainsi dire fait autre chose, vient se réunir un instant à sa famille, et embrasser son père Aymon, sa mère, ses frères, sa femme et ses enfants. Il repart presque aussitôt pour se rendre enfin auprès de Charlemagne, suivi de ses cousins et de ses frères, petite troupe des plus braves guerriers. La seule Bradamante reste; incertaine encore du parti qu'elle doit prendre, elle se dit malade pour se dispenser de les suivre. Elle disait vrai, ajoute le poëte; mais son mal était le mal d'amour.

[Note 706: ] [ (retour) ] St. 76.

[Note 707: ] [ (retour) ] Ci-dessus, p. 427.

Cette troupe d'élite se grossit encore, en marchant vers Paris, de Guidon le Sauvage, des deux fils d'Olivier et de Sansonnet de la Mecque. Ils sont suivis de six ou sept cents hommes d'armes que Renaud entretenait toujours autour de Montauban, soldats intrépides et déterminés à le suivre jusqu'à la mort. Arrivés auprès du camp d'Agramant, Renaud les cache dans un bois en attendant la nuit [708]. La nuit venue ils sortent en silence, trouvent à l'une des portes du camp la garde endormie, l'égorgent et se jettent sur les Sarrazins en criant: Renaud! Montauban! et au son éclatant et subit des clairons et des trompettes. Charlemagne prévenu dans Paris de cette attaque nocturne, sort avec des troupes choisies, attaque de son côté les ennemis, et en fait un grand carnage. Les Sarrazins sont mis en pièces. Agramant se sauve à la hâte, et se retire vers Arles avec les débris de son armée [709].

[Note 708: ] [ (retour) ] C. XXXI, st. 50.

[Note 709: ] [ (retour) ] St. 84.

Espérant encore y soutenir la guerre, il expédie en Afrique l'ordre de lui envoyer des renforts. Marsile en fait venir d'Espagne. Agramant appelle à Arles tous les chefs qui peuvent l'y venir joindre. Rodomont, quelque chose qu'on fasse auprès de lui, refuse de quitter son pont et son tombeau. Marfise, au contraire, n'attend pas qu'on la prie; dès qu'elle apprend la déroute d'Agramant, elle vient le trouver à Arles. Depuis sa sortie du camp devant Paris, elle s'était tenue éloignée de l'armée; elle n'y venait plus que pour voir Roger, retenu dans sa tente par les suites de son combat; elle passait auprès de lui les jours entiers, et retournait le soir dans sa retraite. Malgré les menaces qu'elle avait faites en emportant Brunel, elle n'avait pu se résoudre à le pendre; elle le ramène avec elle, et le remet généreusement entre les mains du roi d'Afrique. Agramant enchanté de son retour, et touché de cet acte de générosité, ne veut pas demeurer en reste, et par politesse pour Marfise, il fait pendre par le bourreau le petit roi de Tingitane [710].

[Note 710: ] [ (retour) ] C. XXXII, st. 8.

Bientôt de tristes nouvelles parviennent à Bradamante. Avec le combat de Roger et ses blessures, elle apprend les assiduités de Marfise auprès de lui [711]. Marfise et Roger, lui dit-on, ne se quittent plus; ils doivent s'épouser dès que Roger sera guéri: c'est le bruit général de l'armée. Bradamante est au désespoir. Elle ignore la défaite d'Agramant, et qu'il s'est retiré loin de Paris. Elle s'arme, prend la lance d'or qu'Astolphe lui a laissée, et dont elle ignore, ainsi que lui, la vertu magique, part de Montauban, et se met seule en chemin vers Paris. Elle veut aller accabler Roger de reproches, et se venger de Marfise. Elle ne manque pas, chemin faisant, de faire diverses rencontres, et de courir des aventures chevaleresques. La plus remarquable est celle du château fort de Tristan [712], où, d'après une loi établie, elle fait coucher dehors, pendant la nuit et sous la pluie, trois rois du Nord qu'elle a renversés à coups de lance. Elle y fait aussi lever de table une très-belle dame islandaise venue avec eux, et qu'un tribunal, composé de femmes et de deux vieillards, juge lui céder en beauté. La loi veut que la moins belle sorte non-seulement de table, mais du château. Le temps qu'il fait afflige autant la dame d'Islande que la sentence l'humilie; mais Bradamante, toujours aussi généreuse et aussi bonne qu'elle est intrépide et qu'elle est belle, prend la défense de celle qu'elle a vaincue, et plaide si éloquemment sa cause qu'elle la gagne. La dame reste; on soupe gaiement dans une salle ornée de belles peintures prophétiques, où l'enchanteur Merlin a fidèlement représenté les guerres des Français en Italie depuis Pharamond jusqu'à François Ier.

[Note 711: ] [ (retour) ] St. 30.

[Note 712: ] [ (retour) ] St. 65 et suiv.

Bradamante, après une nuit agitée, comme le sont toutes les siennes depuis qu'elle croit Roger infidèle, sort du château et reprend le chemin de Paris. Elle apprend la défaite d'Agramant et sa retraite vers Arles; sûre que Roger est avec lui, elle y tourne ses pas. En approchant d'Arles, elle est instruite que Rodomont, dont on lui conte toute l'histoire, a fait prisonniers plusieurs chevaliers français: elle se détourne de sa route, va le défier sur son pont, lui reproche la mort d'Isabelle, et lui déclare que c'est une femme qui se présente pour la venger [713] Les conditions du combat sont que si elle est abattue, elle sera aussi sa prisonnière, mais que si elle l'abat, il mettra en liberté tous ses prisonniers; de plus, il lui remettra ses armes qu'elle suspendra, en expiation, au mausolée, après en avoir détaché toutes les autres. Rodomont accepte. Ses prisonniers, il est vrai, ont été envoyés en Afrique [714], mais si, par un hasard impossible, il est vaincu, il ne faudra pour les délivrer que le temps d'envoyer quelqu'un les chercher dans ses états; il en expédiera l'ordre sur-le-champ. L'orgueilleux se croit sûr de la victoire; mais la lance d'or, comme à l'ordinaire, le renverse du premier coup. Rodomont reste quelque temps à terre, frappé d'étonnement et de stupeur. Il se relève sans dire un mot, fait quelques pas, arrache ses armes, les jette loin de lui, ordonne à un de ses écuyers d'aller en Afrique délivrer les chevaliers français, s'éloigne, disparaît, et va cacher sa honte loin des humains, dans une caverne obscure [715].

[Note 713: ] [ (retour) ] C. XXXV, st. 43.

[Note 714: ] [ (retour) ] On verra plus bas ce qu'ils sont devenus, et à quoi, dès ce moment, le poëte les destine, sans paraître y songer.

[Note 715: ] [ (retour) ] St. 52.

Bradamante arrive enfin à Arles. Agramant y était avec son armée. Elle fait avertir Roger qu'un chevalier le défie au combat, pour lui prouver qu'il est un traître et qu'il lui a manqué de foi [716]. Tandis que Roger se prépare à descendre dans la plaine, et qu'il se perd en conjectures sur le nom de l'ennemi qui ose le défier, d'autres chevaliers demandent au roi Agramant la permission d'aller combattre. Serpentin, Grandonio, Ferragus, y vont l'un après l'autre; Bradamante les abat sans la moindre peine, aide chacun d'eux à remonter sur son cheval, et ne leur impose d'autre loi que d'aller dire dans la ville que c'est un plus fort et un plus brave qu'eux qu'elle attend. «Je ne vous refuse pas, dit-elle à Ferragus, mais j'en aurais préféré un autre.--Et qui? demande Ferragus; elle répond: Roger; et à peine peut-elle prononcer ce nom; et en le prononçant, une couleur aussi vermeille que la rose se répand sur son charmant visage.» Trait délicieux de nature et de sentiment, qui rappelle toujours que cette redoutable guerrière est une jeune fille belle et sensible. Une autre guerrière qui n'a point ces faiblesses aimables, Marfise vient ensuite; elle est désarçonnée jusqu'à trois fois [717]. Pendant ce temps-là, des guerriers sarrazins sortent en foule d'Arles, et des guerriers chrétiens campés à peu de distance sortent aussi de leur camp. Bientôt le combat s'engage entre eux. Roger paraît enfin; Bradamante l'attaque, mais d'un bras faible, et lui qui l'a reconnue se défend de même; il ne sait à quoi attribuer la fureur dont elle paraît animée. Enfin, il crie à Bradamante qu'il la prie en grâce de l'entendre. Ils se retirent de la mêlée, et se rendent dans un bois de cyprès, au milieu duquel est un tombeau en marbre blanc [718].

[Note 716: ] [ (retour) ] St. 60.

[Note 717: ] [ (retour) ] C. XXXVI, st. 20.

[Note 718: ] [ (retour) ] St. 42.

Marfise les voit de loin; elle croit qu'ils n'ont d'autre intention que de finir leur combat; elle les suit et arrive presqu'en même temps qu'eux. Bradamante ne doute point que ce ne soit l'amour qui la conduise. Furieuse, elle jette sa lance, met l'épée à la main et se précipite sur Marfise. Leurs épées ne suffisent pas: elles s'attaquent avec leurs poignards. Roger s'efforce de les séparer; il saisit d'un bras vigoureux Marfise, qui se met en colère, lui reproche de lui avoir arraché la victoire, reprend son épée, et fond sur lui à son tour. Il se défend, reçoit un coup très-rude sur la tête, se met aussi lui en fureur, et d'un coup qu'il adressait à Marfise enfonce son épée très-avant dans le tronc de l'un des cyprès dont ce bois est planté [719].

[Note 719: ] [ (retour) ] St. 58.

Aussitôt, la terre tremble, une voix sort du tombeau et leur crie: «Cessez de vous combattre; toi Roger et toi Marfise, vous êtes frère et sœur.» Ils s'arrêtent, la voix continue; elle leur apprend la mort funeste de Roger leur père, celle de leur mère Galacielle [720], et comment lui Atlant (car c'est ce vieux magicien dont on entend la voix), les avait transportés sur le mont de Carène, et les avait fait allaiter par une lionne. Marfise lui fut enlevée encore enfant par des Arabes; il avait continué d'y élever Roger. Long-temps il avait espéré le soustraire au mauvais sort qui lui était prédit; voyant enfin tous ses efforts inutiles, il en était mort de douleur; il s'était élevé lui-même ce tombeau, où il attendait que leur arrivée, qu'il avait prévue, lui fournît l'occasion de les instruire de leur destinée.

[Note 720: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 325 et 334.

La voix se tait, Roger et Marfise s'embrassent. Le frère instruit la sœur de son amour pour Bradamante, de leurs engagements, de leurs projets. Les deux guerrières font la paix et se jurent une sincère amitié. Roger, qui était très-instruit de sa généalogie, la leur conte rapidement, depuis Hector jusqu'à Roger second son père; et c'est, il faut l'avouer, plus à l'orgueil de la maison d'Este, qu'au plaisir du lecteur que l'Arioste a songé dans ces retours fréquents sur une antiquité fabuleuse.

Il tire cependant parti de la fin de ce récit pour la suite de son action. Il en résulte non-seulement que depuis Constantin les aïeux de Roger et de Marfise ont été chrétiens, mais que leur père et leur mère ont péri par les embûches et les cruautés du père, de l'aïeul et de l'oncle d'Agramant [721]. Marfise veut se rendre sur-le-champ à l'armée du roi Charles, recevoir le baptême et ne plus combattre que pour la foi de ses aïeux. Roger voudrait en faire autant; mais avant tout Agramant a reçu son serment de fidélité. C'est ce roi qui l'a armé chevalier; il l'a comblé d'honneurs et de bienfaits; il est tombé dans le malheur; ce n'est pas là le moment de le quiter. Il restera donc auprès de lui jusqu'à ce que le cours des événements l'ait dégagé de sa parole et lui permette d'obéir au penchant de son cœur. Bradamante et Marfise n'ont rien à répondre: elles connaissent trop les lois de l'honneur. Après une aventure épisodique qui les arrête peu de temps [722], Roger les quitte et revient à Arles, tandis qu'elles se rendent au camp de Charlemagne qui marche à l'ennemi pour achever sa défaite et en purger enfin la France.

[Note 721: ] [(retour) ] C. XXXVI, st. 76.

[Note 722: ] [(retour) ] Celle de Marganor et des trois femmes à qui ce brigand avait coupé les jupes. C. 37, st. 26 et suiv.

Un de ses paladins, éloigné depuis long-temps de son armée, le servait alors dans des pays lointains plus utilement que s'il ne l'eût pas quitté. Astolphe, que nous avons laissé s'élevant en l'air sur l'Hippogryphe, lorsqu'il se fût séparé de Bradamante après la destruction du château magique d'Atlant [723], voyagea quelque temps sans but et seulement pour son plaisir. Il parcourut la France et l'Espagne, passa en Afrique et remonta jusqu'en Éthiopie. Là régnait le puissant roi Senape, le plus riche de tous les rois. Astolphe descend dans son empire et va le visiter à sa cour. Senape était aveugle par une punition divine, et de plus affamé par les Harpies. On a reproché à l'Arioste cette imitation de Virgile et d'Ovide: quoi qu'il en soit de ce reproche, après qu'Astolphe a mis en fuite les Harpies par les sons redoublés de son terrible cor, qu'il les a poursuivies dans l'air et forcées de se précipiter dans une caverne, au pied d'une montagne où est l'entrée des enfers; après qu'il a bouché cette caverne avec de grosses pierres, pour que les Harpies n'en sortent plus, il s'élève sur l'Hippogryphe jusqu'au sommet de la montagne [724].

[Note 723: ] [ (retour) ] C. XXXIII, st. 96 et suiv.

[Note 724: ] [ (retour) ] C. XXXIV, st. 48.

Il y trouve une plaine charmante et des jardins enchantés: c'est le paradis terrestre. Un vieillard vénérable et très-poli lui fait le plus gracieux accueil, et ce vieillard est l'évangéliste S. Jean. L'auteur conclut d'un passage de l'Évangile que cet apôtre ne devait pas mourir, et il le place avec Énoch et Élie dans ce beau séjour, où ils attendent la seconde venue du Messie [725]. Quoique l'Arioste ne passe pas pour un docteur très-grave en ces matières et qu'il soit un peu singulier de voir saint Jean figurer dans un poëme après Joconde, les bulles données par deux papes en faveur du Roland furieux nous autorisent à croire que tout cela est parfaitement orthodoxe.

[Note 725: ] [ (retour) ] Ibid., st. 59.

Astolphe ignorait encore que son cousin Roland était devenu fou; l'apôtre le lui apprend. Il ajoute que c'est Dieu qui lui a envoyé cette infirmité pour le punir d'avoir trop aimé une païenne, ennemie de la foi dont il était le défenseur. Mais trois mois de folie suffisent pour expier son erreur; Dieu lui-même a fixé ce terme, et c'est sa volonté toute-puissante qui a conduit Astolphe sur la montagne du paradis, pour y apprendre les moyens de rendre au comte d'Angers son bon sens. Mais il lui reste un autre voyage à faire. Ce n'est point dans la paradis terrestre que se trouve le remède à ce mal, c'est dans la Lune. Le char d'Élie est là tout prêt pour y transporter Astolphe et son guide. Ils y montent; et sans trop s'arrêter à considérer les merveilles du monde lunaire, il vont droit à une vallée où se trouve rassemblé avec ordre tout ce qui se perd confusément dans celui-ci, non-seulement les sceptres, les richesses et les autres vanités que donne et qu'enlève la Fortune, mais celles mêmes sur lesquelles elle n'a point de prise, les réputations fragiles, les vœux et les prières adressés à Dieu par nous autres pécheurs, les larmes et les soupirs des amants, le temps que l'on emploie au jeu, le loisir des ignorants, les vains projets, les vains désirs, enfin tout ce qu'il y a d'inutile ou de perdu sur la terre. Il serait trop long d'en achever ici l'énumération piquante et variée. Elle finit par ce joli trait:

Là, tout se trouve enfin, excepté la folie,

Qui nous reste ici-bas, pour n'en sortir jamais [726].

[Note 726: ] [ (retour) ]

Sol la puzzia non v'è, poca nè assai,

Chè sta quaggiù, nè se ne parte mai.

(Ibid., st. 81.)

Le paladin et l'apôtre arrivent au magasin du bon sens. Il y en a une masse aussi haute qu'une montagne. Ce sont des fioles bien fermées, remplies d'une liqueur subtile et qui s'évapore facilement. Les unes sont plus grosses, les autres moins, selon le volume du bon sens qu'elles renferment. Celle du comte d'Anglante est la plus forte de toutes. On lit dessus en grosses lettres: Bon sens du paladin Roland. Astolphe la met à part pour l'emporter avec lui. Toutes les autres ont aussi leurs étiquettes. Astolphe y trouve les fioles de beaucoup de gens qu'il avait crus fort sages, et surtout qui se croyaient tels. L'Arioste n'oublie ni les astrologues, ni les sophistes, ni les poëtes; mais ce qu'Astolphe attendait le moins, c'est qu'il y trouve aussi une partie de son bon sens. L'auteur de l'obscure Apocalypse [727] (ce sont les propres mots du texte), lui permet de prendre sa fiole; il l'ouvre, respire avidement tout ce qu'elle contient; et depuis ce temps, à peu de chose près, ce fut, de l'aveu de Turpin, un homme parfaitement sage.

[Note 727: ] [ (retour) ] Lo scrittor dell'oscura Apocalisse. (St. 86.)

Avant de quitter le globe de la lune, l'apôtre le conduit à un palais situé sur le bord d'un fleuve. C'est le palais des Parques; elles y filent les destinées des mortels. Les quenouilles sont de soie, de lin, de coton ou de laine de diverses couleurs, les unes obscures et les autres éclatantes. Sur chacune est inscrit le nom de celui à qui elle doit appartenir. La quenouille la plus belle, de la plus fine soie et de la couleur la plus brillante, porte le nom d'Hippolyte d'Este, et ce n'est pas sans doute à ce trait délicat de flatterie que pensait le cardinal quand il se servit de l'expression inconvenante que je n'ai osé redire après lui [728]. Un vieillard agile, qui ne se repose jamais, enlève toutes ces inscriptions. Dirigeant son vol le long du cours du fleuve, il les y laisse tomber sans cesse, et en va prendre de nouvelles qu'il y fait pleuvoir encore [729]. La plus grande partie est submergée, et sur cent mille qui vont au fond, à peine y en a-t-il une qui surnage.

[Note 728: ] [ (retour) ] Ci-dessus, p. 357.

[Note 729: ] [ (retour) ] C. XXXV, st. 12.

Des troupes de corbeaux, de vautours avides et d'autres oiseaux de proie, volent au-dessus du fleuve, en poussant des cris aigus et discordants, guettent le moment où le vieillard jette et disperse ces noms, et les saisissent dans leur bec ou dans leurs griffes; mais ils ne peuvent les porter loin. Les écriteaux retombent dans le fleuve et ne s'y enfoncent que plus vite et plus avant. Parmi tous ces oiseaux on aperçoit deux cygnes blancs comme la neige; eux seuls portent où ils veulent les noms qu'ils ont choisis. En dépit du malin vieillard qui veut noyer tous ces noms dans le fleuve, ils en sauvent quelques-uns. Ils les portent vers un temple qui s'élève sur une colline à quelque distance du fleuve. Une belle nymphe sort de ce temple en voyant approcher les deux cygnes. Elle va prendre dans leur bec les noms qu'ils apportent, et revient les afficher dans le temple, où ils restent pour toujours consacrés à la Déesse.

Saint-Jean explique à Astolphe toute cette ingénieuse allégorie. «Ce fleuve est le fleuve d'Oubli; ce vieillard est le Temps qui y précipite les noms des hommes; ces oiseaux sont les courtisans, les flatteurs, les délateurs et les bouffons qui vivent dans les cours, et y sont beaucoup mieux accueillis que l'homme de talent et l'honnête homme [730]; ces deux cygnes sont les poëtes qui peuvent seuls sauver de l'oubli les noms des hommes, et les rendre immortels.» Là-dessus le bon évangéliste se met à faire l'éloge des poëtes, et de leur influence sur la gloire et sur la renommée. Il parle avec action, il s'enflamme, et pour excuser la chaleur qu'il met dans son discours, il ajoute:

J'aime fort les auteurs, et dois penser ainsi,

Car chez vous autrefois je fus auteur aussi [731].

[Note 730: ] [ (retour) ]

Che vivono a le corti, e che vi sono,

Più grati assai che'l virtuoso e'l buono.

(Ibid. st. 20.)

[Note 731: ] [ (retour) ]

Gli scrittori amo, e fo il debito mio,

Ch'al vostro mondo fui scrittore anch'io.

(St. 28.)

Deux stances après, le poëte laisse Astolphe dans le ciel, et redescend sur la terre, pour nous ramener à Bradamante et à la suite de ses exploits et de ses amours.

Ce trait est encore un de ceux qu'assurément la Sorbonne, de prohibitive mémoire, n'eût point laissé passer dans un poëme français, mais qui, en Italie, le pays du monde cependant où l'on devait s'y connaître le mieux, n'ont jamais été regardés que comme des plaisanteries fort innocentes.

Redescendu sur la montagne du paradis, avec Astolphe qui emporte la fiole du bon sens de Roland [732], l'évangéliste lui fait connaître une herbe qu'il lui suffira d'appliquer sur les yeux du roi Senape, pour lui faire recouvrer la vue. Engagé par ce service et par le premier qu'Astolphe lui a rendu en le délivrant des Harpies, Senape lui fournira une forte armée pour attaquer les états d'Agramant. Le paladin quitte enfin son guide, et revient sur l'Hippogryphe à la cour du roi d'Éthiopie. Il le guérit de sa cécité. Senape, par reconnaissance, lui donne toutes les troupes qu'il lui demande et cent mille hommes de plus. Mais dans cette innombrable armée, il n'y a point de cavalerie, faute de chevaux. Astolphe se sert, pour en créer, d'un moyen très-économique. Du haut d'une montagne, où il s'est mis en prière, il jette des pierres dans la plaine. Ces pierres se changent en chevaux tout équipés; et quatre-vingt mille [733] cent deux pitons sont ainsi changés en cavaliers, dans un seul jour.

[Note 732: ] [ (retour) ] C. XXXVIII, st. 24.

[Note 733: ] [ (retour) ]

Ottanta mila, cento e due in un giorno

Fè di pedoni Astolfo cavalieri.

(St. 35.)

Tout cela est conté avec un sérieux très-comique; et dans la stance précédente, après avoir peint le paladin faisant à genoux sa prière, le poëte s'écrie plus sérieusement encore:

O quanto, a chi ben crede in Cristo, lece!

Si je ne pas craignais d'ennuyer, je rappellerais encore ici, mais seulement comme une singularité remarquable, les bulles de Léon X et de Clément VII.

Cette armée se met aussitôt en campagne, entre dans les riches états d'Agramant, et y met tout au pillage. Il reçoit en France ces tristes nouvelles; il veut repasser en Afrique; mais avant de partir, il fait proposer à Charlemagne de vider leur querelle par un combat singulier entre les deux guerriers les plus braves des deux armées. Charles choisit Renaud, et Agramant Roger. Celui-ci, tout fier qu'il est de cet honneur, est au désespoir d'être obligé de se battre contre le frère de sa maîtresse. Le poëte nous fait entrevoir dans cette situation nouvelle un grand intérêt pour la suite de cette partie de son action; mais une autre partie qu'il a suspendue le rappelle en Afrique; il nous y ramène avec lui.

Astolphe à la tête d'une armée qui aurait suffi, dit l'Arioste, pour conquérir sept Afrique [734], continuait à ravager les états d'Agramant. Il veut, de plus, délivrer la Provence des Sarrazins qui y avaient réuni toutes leurs forces. Il lui faut une flotte. On vient de voir comment il s'était fait une cavalerie nombreuse; il crée à peu près de même une armée navale; il jette à pleines mains dans la mer, des feuilles de laurier, de palmier et de cèdre; et ces feuilles se changent en vaisseaux. Le poëte félicite avec raison le petit nombre d'hommes à qui le ciel permet de faire de si grandes choses à si peu de frais [735].

[Note 734: ] [ (retour) ] C. XXXIX, st. 25.

[Note 735: ] [ (retour) ]

O filici, dal ciel ben dilette alme,

Grazia che Dio raro a' mortali infonde!

(St. 26.)

Voyez l'avant-dernière note.

Tandis que cette flotte, pourvue de tous ses équipages, attend un bon vent, le hasard amène au milieu des vaisseaux celui qui portait les prisonniers français qu'on se rappelle que Rodomont avait envoyés en Afrique [736]. Le vent l'avait écarté du port d'Alger où le pilote voulait entrer, et il ne s'aperçut qu'il était au milieu d'une flotte ennemie que lorsqu'il n'était plus temps. Dans ce vaisseau se trouvaient Brandimart, Sansonnet, Olivier et plusieurs autres paladins qui se réunirent avec joie au bon Astolphe. Il avait délivré, peu de jours auparavant, par un échange, Dudon, fils d'Oger le Danois, depuis long-temps prisonnier en Afrique. Tous ces braves étaient rassemblés, lorsqu'un bruit soudain se fait entendre. Le trouble se répand parmi le camp sur le rivage. Un homme furieux, seul et nu, cause tout ce tumulte [737]. Armé d'un énorme bâton, il a osé attaquer l'armée. Il a déjà tué plus de cent soldats; les autres n'osent plus le combattre que de loin et avec des flèches.

[Note 736: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 441, et note 2.

[Note 737: ] [ (retour) ] C. XXXIX, st. 26.

Astolphe et les autres paladins accourent au bruit: ils voient cet insensé; et à sa force prodigieuse, et à ce qu'on pouvait encore distinguer de ses traits, ils reconnaissent le malheureux comte d'Anglante. C'était en effet Roland qui, ayant passé, comme on l'a vu [738], le détroit de Gibraltar, suivait la côte d'Afrique, et qui, conservant son intrépidité au milieu de sa folie, dès qu'il avait aperçu une armée, s'était déterminé à l'attaquer. Les chevaliers, ses frères d'armes et ses amis, ne peuvent retenir leurs larmes en le voyant dans un si déplorable état; mais il faut le guérir et non le pleurer. Astolphe va chercher dans sa tente la fiole qui renferme le bon sens du comte d'Angers. Les autres l'environnent avec adresse, et le serrent de si près, tous à la fois, qu'ils parviennent à le saisir, à lui passer des cordes aux bras et aux jambes, et enfin à le faire tomber. Alors ils se jettent sur lui, attachent fortement tous ses membres, et le mettent hors d'état de se défendre. On le porte au bord de la mer, on le lave de toute la fange dont il est couvert. Astolphe vient à bout de placer la fiole de manière que Roland la respire d'un trait. A l'instant il redevient aussi raisonnable qu'il l'ait jamais été. Son amour disparaît en même temps que sa folie [739]. On lui donne des vêtements et des armes; il ne songe plus qu'à servir sa patrie, et à la délivrer de ses ennemis. L'armée navale cingle vers les côtes de Provence; l'armée de terre assiége Biserte, capitale des états d'Agramant. Astolphe la commande, et Roland est avec lui.

[Note 738: ] [ (retour) ] Ci-dessus, p. 418.

[Note 739: ] [ (retour) ] St. 61 à 64.

Cependant le combat avait commencé en France entre Roger et Renaud [740]. Le premier ne pouvait s'empêcher de ménager l'autre, et se défendait mollement. La sage Melisse vient mettre fin à cette lutte inégale. Elle trompe Agramant par de fausses apparences, le pousse à rompre le pacte qu'il a fait et à livrer aux chrétiens une bataille générale. Les deux champions sont séparés par la foule des combattants. Agramant est vaincu encore une fois. Il rentre avec peine dans Arles [741]; et, de là, ayant fait embarquer les faibles restes de son armée, dont il a perdu plus des trois quarts en France, il met à la voile pour retourner en Afrique.

[Note 740: ] [ (retour) ] C. XXXIX, ci-dessus, p. 453.

[Note 741: ] [ (retour) ] St. 66 et suiv.

Le malheur qui le poursuit veut qu'il rencontre en pleine mer la flotte créée par Astolphe et commandée par le brave Dudon. Attaqués à l'improviste pendant la nuit, ses vaisseaux sont tous brûlés, pris ou coulés à fond. Après tant de combats sur terre, ce combat naval et nocturne offre un nouveau spectacle et une riche variété. Les couleurs n'en sont pas moins vigoureuses, moins chaudes, ni moins terribles [742]. Agramant a beaucoup de peine à se sauver dans un esquif, accompagné du sage Sobrin. Il passe à travers la flotte victorieuse, et arrive à la vue de terre au moment où Biserte, sa capitale, est prise d'assaut par l'armée d'Astolphe, et mise à feu et à sang. Agramant qui voit de loin la flamme, ne peut que gémir et se désespérer. Il veut se tuer; Sobrin l'arrête, et lui redonne encore quelque espoir. Tout à coup une tempête horrible s'élève, le repousse loin du rivage, et le jette dans une petite île déserte [743].

[Note 742: ] [ (retour) ] Même chant, st. 81, jusqu'à la fin. Le poëte s'interrompt alors, et commence le chant XL, en rappelant au duc Alphonse une petite action assez chaude que ce duc avait soutenue contre des bâtiments vénitiens qui avaient remonté le Pô, et qu'Alphonse força de redescendre. Il revient à son sujet, st. 6.

[Note 743: ] [ (retour) ] Ibid., st. 45.

Gradasse, roi de Sericane, venait d'y aborder dans une autre barque. Après avoir agité entre eux plusieurs projets, ayant appris comment les choses se sont passées à Biserte, et quels sont les guerriers qui l'ont détruite, ils s'arrêtent au dessein d'envoyer défier Roland de venir, lui et deux autres chevaliers chrétiens, se mesurer avec eux trois dans l'île de Lipaduse, entre la côte d'Afrique et l'île où ils ont abordé. Roland accepte avec joie. Il choisit pour second son cousin Olivier, et le plus cher de ses amis, Brandimart. Ils montent tous trois sur une barque, et arrivent d'un côté à Lipaduse, en même temps que leurs adversaires y arrivent de l'autre côté [744]. Voici encore un combat, mais plus terrible que tous les autres, et qui a un caractère particulier. Ce n'est point un triple duel, c'est un combat mêlé et à outrance entre ces six redoutables champions, qui font, dans une petite île déserte et ignorée, des prodiges de valeur dignes des regards de toute la terre. Brandimart est tué [745], Olivier grièvement blessé; mais à la fin Roland reste vainqueur [746]. Il tue Agramant et Gradasse. Sobrin était étendu près d'Olivier, baigné dans son sang et presque sans vie; Roland fait panser ses blessures, et prend de lui autant de soin que d'Olivier même. Il ne peut se réjouir de sa victoire, ni se consoler de la mort de son cher Brandimart [747].

[Note 744: ] [ (retour) ] L'Arioste les y quitte encore, st. 61, et nous laisse dans l'attente jusqu'à la st. 36 du c. XLI, où, après nous avoir instruit de la manière dont les trois chevaliers étaient armés, il les fait descendre à terre, et peint les préparatifs du combat; mais notre attente est encore trompée; il s'interrompt de nouveau, pour aller retrouver Roger, et ce n'est qu'à la st. 68 que le combat commence enfin.

[Note 745: ] [ (retour) ] St. 102.

[Note 746: ] [ (retour) ] C. XLII, st. 7 et suiv.

[Note 747: ] [ (retour) ] St. 18.

Pendant que cela se passe en Afrique, Roger n'ayant pu en France terminer son combat avec Renaud, ni empêcher la défaite totale de l'armée d'Agramant, croit toujours qu'il est de son devoir de s'attacher à lui jusqu'à la fin, et de le suivre, s'il n'a pu l'accompagner dans sa fuite. Après quelques aventures, car jamais un des héros de l'Arioste ne fait route sans en trouver, il s'embarque pour l'Afrique [748]. La même tempête qui a repoussé Agramant attaque le vaisseau où est Roger. Elle le pousse vers des rochers où il va se briser: point d'autre moyen de salut que de se précipiter dans les flots, et de nager vers ces rochers [749]. Tout en nageant, Roger se rappelle la promesse qu'il a faite tant de fois de se faire chrétien; il le promet de nouveau, et cette fois du fond du cœur [750]. Arrivé seul dans cette île déserte, il y trouve un saint ermite à qui sa venue était annoncée. L'ermite lui reproche ses trop longs délais, lui en fait voir le danger, le persuade, le baptise, et, doué du don de prophétie, lui prédit encore une fois les destinées qui l'attendent et la gloire de ses descendants [751].

[Note 748: ] [ (retour) ] C. XLI, st. 7.

[Note 749: ] [ (retour) ] St. 22.

[Note 750: ] [ (retour) ] Il craint, dit le poëte, que J.-C. ne se venge de lui, et que pour s'être si peu soucié d'être baptisé dans l'eau épurée, quand il en avait le temps, il ne le soit dans l'onde amère et salée:

Teme che Christo ora vendetta faccia,

Che poi che battezar nell'acque mondo,

Quando ebbe tempo, si paco gli calse,

Or si battezzi in queste amore e salse.

(St. 47.)

[Note 751: ] [ (retour) ] St. 61 et suiv.

Renaud de son côté, tout-à-fait guéri de son amour pour Angélique, et ayant trouvé, par une rencontre heureuse et imprévue, dans la fontaine de la Haine, le remède contre les effets de celle de l'Amour [752], ne songeait plus qu'à retrouver Roland, dont il avait appris la maladie et la guérison. Le bruit de son combat à Lipaduse avait passé la mer; Renaud l'y veut aller trouver. Il traverse une partie de l'Italie. S'il ne court pas beaucoup d'aventures, il en entend raconter tantôt dans une hôtellerie, et tantôt dans une barque. L'histoire de la Coupe enchantée [753], celle du petit Chien qui secoue de l'or et des pierreries [754] amusent le paladin voyageur; et imitées par notre bon La Fontaine, elles ont amusé plus d'une fois parmi nous ceux mêmes qui les connaissaient dans l'Arioste. Enfin Renaud fait voile vers l'île de Lipaduse, où il trouve Roland occupé, au milieu de sa victoire, à pleurer son cher Brandimart [755]. Ils passent ensemble en Sicile pour lui faire des funérailles dignes de lui [756]. Olivier était avec eux, encore languissant de ses blessures. Ils cherchaient pour lui un médecin habile; on leur indique le saint ermite qui avait recueilli Roger [757]. Ils se font conduire sur son rocher dans une barque. L'ermite se met en prières, bénit le malade et le guérit. Sobrin qui les accompagnait, et qui était encore plus malade qu'Olivier, témoin de ce miracle, est touché de la Grâce, demande le baptême, le reçoit, et recouvre au même instant toute sa première vigueur.

[Note 752: ] [ (retour) ] C. XLII, st. 63.

[Note 753: ] [ (retour) ] C. XLIII, st. 11 à 46.

[Note 754: ] [ (retour) ] St. 72 à 143.

[Note 755: ] [ (retour) ] St. 151 et suiv.

[Note 756: ] [ (retour) ] Elles sont simples et touchantes; les regrets de Roland sont exprimés avec une éloquence naturelle, très convenable à son caractère, qu'il a retrouvé tout entier depuis qu'il est guéri de son amour.

[Note 757: ] [ (retour) ] St. 187 et suiv.

Roger était encore dans l'ermitage. L'ermite le fait connaître pour ce qu'il est aux paladins de France, qui, sachant qu'il s'est fait chrétien, lui font le meilleur accueil [758]. Renaud surtout conçoit pour lui une véritable amitié. Il avait eu, les armes à la main, des preuves de sa valeur; il savait d'ailleurs que son jeune frère Richardet lui devait la vie; instruit par l'officieux ermite de son amour pour Bradamante, il lui donne, devant tous, sa parole que sa sœur n'aura jamais d'autre époux [759]. Ils s'embarquent enfin pour la France et arrivent à Marseille. Ils y sont joints par Astolphe, qui, ayant terminé tout ce qu'il avait à faire en Afrique, était remonté sur l'Hippogryphe, et s'était abattu sur les côtes de France, à Marseille même, où il met définitivement en liberté sa monture aérienne [760].

[Note 758: ] [ (retour) ] St. 199.

[Note 759: ] [ (retour) ] C. XLIV, st. 11.

[Note 760: ] [ (retour) ] St. 25 et 26.

Charlemagne était à Arles depuis l'entière défaite des Sarrazins et la fuite d'Agramant. Il fait la réception la plus honorable aux destructeurs de Biserte. Roger lui est présenté; sa sœur Marfise, Bradamante et lui sont enchantés de se voir réunis. On croit le roman et le poëme près de finir, quand un nouvel incident en renoue avec plus de force l'intrigue principale. On a déjà vu la preuve de ce que je crois avoir fait observer le premier, qu'en dépit du titre, ce n'est point la folie ou la fureur de Roland qui est le sujet du poëme, que ce n'est point lui qui en est le héros. Maintenant que les deux autres principales actions sont terminées, que Roland a recouvré sa raison, que les Sarrazins sont chassés de France et que leurs rois ont porté la peine de leur folle entreprise, on va voir plus clairement qu'on ne l'a fait encore que le vrai héros du poëme est Roger, et que son union avec Bradamante en est le véritable sujet.

Renaud fait part au duc Aymon son père des engagements qu'il a pris pour sa sœur avec Roger [761]. Le vieux duc est fort en colère: il l'a engagée de son côté avec Léon, fils de l'empereur Constantin Copronyme. Sa femme Béatrice et lui veulent absolument que leur fille soit impératrice. La sensible Bradamante se désespère. Roger forme le dessein d'aller défier au combat ce Léon, cet Auguste, ce fils d'un empereur grec, de les détrôner son père et lui, et de se rendre ainsi, aux yeux mêmes des parents de sa maîtresse, digne d'être son époux. Bradamante n'ose opposer à ses parents aucune résistance, mais elle va trouver Charlemagne, et obtient de lui qu'il ordonne qu'aucun chevalier ne puisse obtenir sa main, à moins qu'il ne l'ait vaincue en combat singulier. Aymon et Béatrice, mécontents de cet ordre sollicité par leur fille, la renferment dans un château fort, entre Perpignan et Carcassonne. Bradamante se soumet à ses parents avec autant de respect et de modestie qu'une jeune fille qui ne les aurait jamais perdus de vue [762]. Cette peinture de mœurs est admirable. Quoiqu'elle soit idéale, on sent qu'elle est de la plus grande vérité, tant il y a de différence en poésie, de l'idéal à ce qui n'est que fantastique. Bradamante devient plus intéressante que jamais au moment où elle et Roger occupent presque seuls la scène. L'Arioste a fort bien senti que la destinant à servir de tige à l'illustre maison d'Este, il devait réunir en elle, dans la vie domestique, toutes les vertus et toute la sensibilité de son sexe à l'éclatante valeur qu'elle fait briller dans les combats. Intrépide et chaste comme Marfise, elle est aussi tendre amante, fille aussi obéissante et aussi timide que si jamais elle n'eût quitté le toit paternel.

[Note 761: ] [ (retour) ] St. 35.

[Note 762: ] [ (retour) ] Ibid., st. 39 à 74.

Roger part pour exécuter son entreprise. Il trouve auprès de Belgrade l'empereur Constantin à la tête d'une armée, qui veut reprendre cette ville sur les Bulgares [763]. Les deux armées sont aux mains, et si peu égales en nombre que les Grecs sont quatre contre un. Léon, fils de l'empereur, tue de sa main le roi des Bulgares, qui sont mis en déroute et fuient de toutes parts. Roger se met à leur tête, les ramène au combat, et parvient, malgré la supériorité du nombre, à repousser les Grecs. Léon qui lui voit faire de tels prodiges, l'admire sans le connaître et se prend d'une forte amitié pour lui. Les Bulgares, après la bataille, veulent pour chef et pour roi celui qui la leur a fait gagner; mais il refuse toute espèce de titre jusqu'à ce qu'il ait arraché la vie au fils de Constantin. Il se met à sa poursuite, non plus à la tête d'une armée, mais seul, en simple chevalier [764].

[Note 763: ] [ (retour) ] St. 78.

[Note 764: ] [ (retour) ] St. 99.

Il arrive dans une ville et descend dans une auberge où, à ses armes et à son bouclier sur lequel était peinte une licorne, il est reconnu pour le guerrier qui avait arraché la victoire des mains de l'empereur, et détruit une partie de son armée. Le commandant de la ville le fait arrêter dans son lit pendant son sommeil, le fait mettre en prison, et en donne avis à l'empereur [765]. Léon, ferme dans les sentiments qu'il a conçus pour Roger, espère tirer parti de la position critique où il se trouve pour obtenir son amitié. Mais Roger avait tué dans le combat le fils de Théodora, sœur de Constantin; elle sollicite sa mort, et la demande avec tant d'instance que l'empereur ne peut la refuser. Roger est livré à cette mère vindicative. Il est jeté dans un cachot souterrain, chargé de fers, et menacé du plus honteux et du plus cruel supplice.

[Note 765: ] [ (retour) ] C. XLV, st. 10 et suiv.

Cependant Charlemagne avait, suivant sa promesse, fait publier dans tout son empire que celui qui voudrait obtenir Bradamante devait se présenter les armes à la main pour la combattre [766]. Aymon et Béatrice sont forcés de céder à l'autorité de l'empereur et de ramener leur fille à la cour. Roger n'y était plus: elle ne sait à quoi attribuer son absence, et tombe dans de nouvelles perplexités. Elle était loin de soupçonner le péril qu'il courait alors. La cruelle Théodora pressait son supplice: mais le généreux Léon ne peut se résoudre à voir périr honteusement un si brave guerrier [767]. Il corrompt les gardes de Roger, pénètre dans la prison, l'en retire et le cache dans sa propre maison, en attendant qu'il puisse lui rendre ses armes et le renvoyer en sûreté. La haine de Roger ne peut tenir à de si grands et de si généreux services: il ne sait comment témoigner sa reconnaissance à celui à qui il doit la vie.

[Note 766: ] [ (retour) ] St. 22.

[Note 767: ] [ (retour) ] St. 42.

Il s'en présente un moyen auquel il ne s'attendait pas. Le cartel publié par ordre de Charlemagne parvient à la connaissance de Léon [768]. Il s'avoue à lui-même son infériorité dans les armes, et il imagine d'engager le chevalier inconnu à se présenter au combat en son nom et couvert de son armure. Il met tant d'instances à lui demander ce service, que Roger, qui lui doit tout et qui ne veut pas se faire connaître, ne peut le refuser. On conçoit quelle agitation s'élève dans son cœur, et combien est neuve et intéressante la situation où il se trouve. Il part avec Léon: le jour du combat est fixé; les armes, dont il a eu le choix, sont l'épée seule et à pied, parce qu'il ne veut pas être reconnu à son cheval Frontin; du reste, il est couvert de la soubreveste de Léon et armé du bouclier où est la devise de ce prince. Le combat dure tout le jour, et d'après la convention faite, Bradamante n'ayant pu vaincre, est déclarée vaincue. Roger, de retour dans la tente de Léon, reçoit de lui les caresses les plus tendres et les plus vifs remercîments; il n'y répond que par un silence morne et glacé. Dès qu'il peut s'y soustraire, il se fait rendre ses armes, monte sur Frontin, et part au milieu de la nuit. Il entre dans une forêt solitaire, où il veut se laisser mourir [769].

[Note 768: ] [ (retour) ] St. 53.

[Note 769: ] [ (retour) ] St. 86.

Bradamante n'est pas moins désespérée que lui. Marfise vient à son secours. Elle se présente devant l'empereur, et affirme que Bradamante n'est plus libre; que devant elle, devant Roland, Renaud et Olivier, elle a donné sa foi à Roger, qu'elle ne peut donc plus recevoir la main d'un autre, et qu'elle Marfise le soutiendra contre tout chevalier qui osera dire le contraire [770]. Bradamante interrogée est moins affirmative que Marfise, mais ne la contredit pas. Roland et Olivier déposent pour elle; toute la cour se partage entre Roger, que l'on croit absent, et Léon à qui l'on attribue le combat contre Bradamante. Marfise fait une nouvelle proposition. Puisque son frère est vraiment l'époux de Bradamante, nul autre ne le peut être de son vivant; que Léon et lui se battent donc l'un contre l'autre, et que Bradamante soit le prix du vainqueur. Léon, qui croit toujours avoir auprès de lui le chevalier de la Licorne, ne craint pas plus Roger qu'il n'avait craint Bradamante: il accepte le défi; mais il apprend bientôt la fuite de son chevalier; il tombe alors dans de grandes inquiétudes, et fait chercher de tous côtés si l'on n'en a point de nouvelles.

[Note 770: ] [ (retour) ] St. 103, jusqu'à la fin du chant.

Le nœud va toujours se serrant et se brouillant de plus en plus. C'est la bonne et sage Mélisse qui vient enfin le dénouer [771]. Elle va trouver Léon, lui apprend que ce guerrier qu'il cherche est prêt à perdre la vie, et qu'il dépend de lui de la lui conserver. Sans lui en dire davantage, elle le conduit dans la forêt, où ils trouvent Roger, couché sur la terre depuis trois jours, et décidé à y mourir. Léon l'interroge avec tant de chaleur et d'amitié, qu'il arrache enfin à Roger le secret de son nom et celui de son amour. On prévoit alors le dénoûment. Léon ne veut pas se laisser vaincre en générosité; il embrasse son rival et renonce à toutes prétentions sur sa maîtresse. C'est lui-même qui va présenter Roger à Charlemagne, qui lui déclare hautement tout ce qui s'est passé, et qui demande pour son ami la main de Bradamante.

[Note 771: ] [ (retour) ] C. XLVI, st. 21.

Pour que rien ne manque au bonheur de Roger, des ambassadeurs arrivent de la part des Bulgares. Ces peuples ont persisté à vouloir pour leur roi le chevalier de la Licorne, à qui ils ont dû leur salut et une si grande victoire. Leurs députés sont venus le chercher à la cour de Charlemagne; et trouvant en lui ce même Roger que tout le monde admire, ils font auprès de lui leur ambassade. Le sceptre et la couronne l'attendent à Andrinople, capitale de ses nouveaux états. Alors, l'ambitieuse Béatrice elle-même n'a plus rien à dire. Bradamante, sa fille, sera reine, si elle n'est pas impératrice. Le mariage est donc conclu et célébré à la cour par les fêtes les plus splendides.

L'Arioste, pour rappeler aux lecteurs son but principal, charge Mélisse de préparer aux deux époux un logement magnifique [772]. La bonne magicienne, enfin venue à bout de ses projets, met au nombre des objets rares et somptueux qu'elle rassemble un pavillon prophétique, sur lequel est brodée en relief une partie de l'histoire de la maison d'Este, et surtout dans un long détail celle du cardinal Hippolyte.

[Note 772: ] [ (retour) ] Ibid., st. 76.

Ces fêtes, où la joie éclate, ne sont troublées que par l'apparition subite et inattendue du seul ennemi qui restât, en France, à Roger et à l'empereur. Seul de tous les rois africains, Rodomont n'était point reparti pour ses états. Retiré dans une caverne [773], il s'était imposé à lui-même un an de pénitence, c'est-à-dire de suspension de faits d'armes. Ce terme étant expiré, il se présente, couvert d'armes toutes noires et de l'air le plus menaçant, devant la table de Charlemagne où les jeunes époux sont assis, dans un festin solennel, l'un à droite, l'autre à gauche de l'empereur [774]. Il interpelle Roger à haute voix, lui soutient qu'il est traître à sa religion et à son roi, et le défie au combat. La cour entière, et surtout la tendre Bradamante tremblent à ce terrible défi. Roger, incapable de crainte, se lève, prend ses armes, entre en lice, et après le combat le plus effrayant et peut-être le plus poétique et le plus chaudement écrit de tout le poëme, il renverse Rodomont et le tue. Sa mort termine le Roland furieux, comme celle de Turnus termine l'Énéide; mais ce n'est point en gémissant [775], c'est en blasphêmant que s'enfuit cette ame indignée, qui avait été, dans le monde, si orgueilleuse et si hautaine [776].

[Note 773: ] [ (retour) ] Ci-dessus, p. 441.

[Note 774: ] [ (retour) ] St. 101.

[Note 775: ] [ (retour) ]

Vitaque cum gemitu fugit indignata sub umbras.

(Énéide.)

[Note 776: ] [ (retour) ]

Bestemmiando fuggi l'alma sdegnosa

Che fu sì altera al mondo e sì orgogliosa.

(Rol. fur.)