CHAPITRE VII.
L'ARIOSTE.
Notice sur sa vie; observations préliminaires sur l'ORLANDO FURIOSO; analyse de ce poëme.
Il n'est peut-être aucun poëte qui ait donné lieu à des jugements si divers et si contradictoires que l'auteur du Roland furieux. Divinisé par les uns, presque méprisé par les autres, toujours apprécié par un enthousiasme aveugle ou par une prévention injuste, rarement par une raison éclairée et sensible, son sort fut de marcher, plus qu'aucun autre homme de génie,
Entre l'Olympe et les abîmes,
Entre la satire et l'encens [564].
[Note 564: ] [ (retour) ] Le Brun, ode à M. de Buffon.
Il faut cependant remarquer que ce n'est point le même public ni la même nation qui varient ainsi sur son compte. Dans sa patrie, il est presque généralement regardé comme le plus grand des poëtes. Ceux mêmes qui refusent de le placer seul au premier rang, n'admettent un autre poëte qu'à le partager avec lui, et n'osent faire descendre l'Arioste au second; et si l'on en excepte quelques esprits chagrins, personne ne s'est avisé de traiter avec mépris celui dont la plus grande partie de la nation ne parle qu'en lui donnant le titre de Divin, celui que le seul rival qui pût lui être comparé, appelait lui-même son père, son seigneur et son maître [565].
[Note 565: ] [ (retour) ] Le Tasse, dans une de ses lettres, dit en parlant de l'Arioste: Ma l'honoro e me gl'inchino, e lo chiamo con nome di padre, di maestro e di signore, e con ogni più caro ed honorato titolo che possa da riverenza o da effetione essermi dettato. (Lettere poetiche, Nº. 47, ad Orazio Ariosto.)
Cette nation, dont l'Arioste est l'idole, est, ne l'oublions pas, la même qui a vu renaître dans son sein les lettres et les arts, qui les a recueillis fugitifs du sein de la Grèce, à qui le reste de l'Europe a dû toutes ses lumières, et qui, long-temps fertile en imaginations créatrices, a peut-être plus qu'aucune autre le droit de juger des ouvrages d'imagination. C'est au moment de cette heureuse renaissance, au moment où l'on respirait de toutes parts en Italie la fleur des chefs-d'œuvre antiques, où la voix de Léon X y rassemblait toutes les Muses, c'est à cette époque à jamais mémorable que parut le poëme de l'Arioste. Il fut mis au nombre des phénomènes de ce beau siècle, et dans cette patrie des arts et des lettres, trois siècles écoulés ont consolidé la gloire du poëte et confirmé son apothéose.
C'est donc chez les peuples étrangers, ou plutôt c'est presque uniquement en France que sa prééminence poétique est encore un problème. Je voudrais qu'elle cessât de l'être, et qu'après avoir lu ce que je dirai de lui, on comprît du moins très-clairement pourquoi elle n'en est pas un dans sa patrie. Je voudrais qu'on suivît l'exemple de ce grand Voltaire, qui ne rougit point de rétracter, dans un âge avancé, le jugement trop précipité qu'il avait porté de l'Arioste dans sa jeunesse. Il avait eu le malheur de l'exclure du nombre des poëtes épiques, et d'écrire en toutes lettres que «l'Europe ne mettrait l'Arioste avec le Tasse que lorsqu'on placerait l'Énéide avec Don-Quichotte, et Calot avec Corrége [566].» Ce n'est plus ainsi qu'il en parle dans son Dictionnaire philosophique. En apprenant à l'imiter dans le second de ses deux grands poëmes, qu'on nomme moins, mais qu'on relit peut-être plus que le premier, il avait appris aussi à lui rendre plus de justice; et il finit par ces paroles positives l'éloge très-étendu qu'il en fait: «Je n'avais pas osé autrefois le compter parmi les poëtes épiques; je ne l'avais regardé que comme le premier des grotesques; mais en le relisant je l'ai trouvé aussi sublime que plaisant, et je lui fais très-humblement réparation [567].»
[Note 566: ] [ (retour) ] Essai sur la Poésie épique, ch. 7.
[Note 567: ] [ (retour) ] Dictionn. philos., Œuvres, édit. de Khel, in-12, t. LI, au mot Epopée.
Mais avant de parler du poëme de l'Arioste, jetons un coup-d'œil sur sa vie. Nous y verrons peu d'événements, peu de vicissitudes, un malheur assez constant, adouci par le plus heureux caractère, et par des jouissances simples dont la source était en lui, non dans la volonté des hommes ni dans le cours des choses. Quand on personnifie la Fortune, et qu'on lui suppose une action et des conseils, c'est une des injustices qu'on lui reproche le plus que de persécuter ceux mêmes qui ne l'importunent pas de leurs demandes, et de se montrer rigoureuse et sévère pour qui ne sollicite point ses faveurs.
Lodovico Ariosto naquit à Reggio, le 8 septembre 1474. Niccolò Ariosto, son père, gentilhomme ferrarais, mais d'une famille noble originaire de Bologne, avait été dans sa jeunesse majordome du duc Hercule Ier., qui l'employa dans plusieurs ambassades auprès du pape, de l'empereur et du roi de France. Sa conduite dans ces emplois lui mérita les titres de comte et de chevalier, et ce qui était plus solide, de bonnes terres. Le duc le fit ensuite capitaine, ou selon d'autres, gouverneur de Reggio, de Modène, commissaire ducal dans la Romagne, et enfin juge du premier tribunal de Ferrare. Ayant épousé à Reggio une demoiselle noble et riche [568], il aurait pu laisser une fortune honnête, s'il n'avait pas eu dix enfants, cinq garçons et autant de filles. Louis fut l'aîné de tous. Il donna de bonne heure des indices de son génie poétique. Encore enfant, il mit en vers et en scènes dialoguées la fable de Thisbé; il la représentait dans la maison paternelle avec ses frères et sœurs. Il fit même plusieurs autres essais de ce genre. Dès que les parents étaient sortis, ces jeux étaient l'occupation de toute la petite famille, sous la direction de l'aîné.
[Note 568: ] [ (retour) ] Daria de' Malagucci..
Envoyé très-jeune à Ferrare pour y suivre ses études, un discours latin qu'il prononça peu de temps après, pour l'ouverture des classes, parut si supérieur à son âge, que l'auteur devint dès ce moment le modèle que tous les pères montraient à leur fils. Bientôt il lui fallut, pour obéir à son père, se mettre à étudier les lois: il le fit, comme plusieurs autres hommes de génie, sans goût, même sans capacité, sans trouver en soi assez d'esprit pour apprendre ce qu'apprennent facilement tant de gens qui n'en ont pas. Quand il eut perdu cinq ans entiers à cette étude, on lui permit enfin de retourner à celles qui lui étaient indiquées par la nature: c'est par où l'on devrait toujours commencer.
Il avait alors vingt ans. Il se remit avec une nouvelle ardeur à étudier les bons auteurs latins. Le savant Grégoire de Spolète fut son guide. Il s'appliqua surtout à lui bien faire entendre les poëtes, et ce fut en expliquant Plaute et Térence que l'Arioste ébaucha ses deux premières comédies, la Cassaria, et i Suppositi. Lorsqu'il était occupé de la première, son père lui fit, n'importe sur quel sujet, une longue réprimande. L'Arioste, qui pouvait la terminer en disant comme Philoctète dans Œdipe:
Ce n'est point moi, ce mot doit vous suffire,
l'écouta très-attentivement d'un bout à l'autre; il songeait à sa comédie. Un jeune homme s'y trouvait avec son père dans la même situation que lui; il lui fallait un modèle pour le discours du père; le hasard le lui offrait; il ne songea qu'à en profiter. Il ne perdit pas un mot, pas un geste, et jamais on n'a plus véritablement pris la nature sur le fait. On ne serait pas surpris de trouver ce trait dans la vie de Molière.
Le jeune Ariosto regarda, et avec raison, comme un malheur le départ de son maître Grégoire de Spolète, qui suivit en France le duc de Milan, François Sforce [569], lorsqu'il y fut emmené prisonnier; et la mort de son père, qui lui laissa des affaires domestiques très-embarrassées, lui ôta peu de temps après [570] le loisir nécessaire pour ses études. Il ne les interrompit cependant pas entièrement; et c'est à cette époque qu'il fit la plupart de ses poésies lyriques, italiennes et latines. Elles le firent connaître du cardinal Hippolyte d'Este, fils du duc Hercule. Ce cardinal qui aimait et cultivait les sciences, passait pour aimer aussi les lettres, ou du moins pour les protéger; il s'attacha l'Arioste en qualité de gentilhomme, et ne tarda pas à reconnaître en lui d'autres talents que celui de poëte. Il l'employa dans des affaires délicates, et Alphonse, frère d'Hippolyte, ayant succédé au duché [571], ne lui montra pas moins de confiance. Il le députa auprès du pape Jules II, dans deux occasions importantes; la première fois [572], pour demander au pape des secours d'hommes et d'argent, lorsqu'il était menacé et attaqué par toutes les forces vénitiennes, avec lesquelles il ignorait encore que le pontife était ligué secrètement; la seconde fois [573], pour fléchir ce pape vindicatif, irrité contre lui, parce qu'il était resté attaché aux Français, quand Jules s'était tourné contre eux, n'ayant plus de service à en attendre. Il ne put rien obtenir de l'irascible pontife, qui, toujours en fureur, fit attaquer ouvertement les états du duc par ses troupes, et lança contre sa personne cette arme alors terrible, aujourd'hui considérablement émoussée, qu'on appelait excommunication; mais l'Arioste montra dans cette double mission un courage et une intelligence qui augmentèrent l'estime et le crédit dont il jouissait dans cette cour. Pendant cette petite guerre, qui fut assez vive entre le duc de Ferrare et les Vénitiens soutenus par le pape, l'Arioste montra qu'il savait servir son pays par son courage, aussi bien que par ses talents. Il se trouva surtout avec d'autres gentilshommes du duc à un combat sur les bords du Pô, et eut plus de part qu'aucun d'eux à la victoire [574].
[Note 569: ] [ (retour) ] Fils de Jean Galéaz Sforce. Il fut conduit prisonnier en France, avec sa mère Isabelle, en 1499.
[Note 570: ] [ (retour) ] En 1500.
[Note 571: ] [ (retour) ] En 1505.
[Note 572: ] [ (retour) ] Décembre 1509.
[Note 573: ] [ (retour) ] Juin ou juillet 1510.
[Note 574: ] [ (retour) ] A la prise d'un vaisseau richement chargé, qui faisait partie d'une flotille des ennemis. Au reste le Pigna est le seul qui rapporte ce fait; il serait possible qu'il se fût trompé, ou bien il faut donc qu'il y ait eu deux actions à peu près semblables, dans l'une desquelles seulement l'Arioste se soit trouvé. Au commencement du quarantième chant du Roland furieux, il rappelle au duc Alphonse une action brillante, soutenue par ce duc contre des bâtimens vénitiens qui avaient remonté le Pô, et à laquelle il dit positivement qu'il n'assista point, parce que dans ce moment là même il se rendait à Rome en toute hâte pour demander des secours au pape; ubi supra, st. 3. Mais trois Arioste y étaient; il le dit dans la stance suivante; et c'est, comme l'observe Mazzuchelli (Scritt. d'Ital., t. II), ce qui peut avoir causé l'erreur du Pigna.
Mais le grand service qu'il devait rendre à sa patrie, à son siècle et aux siècles futurs, était d'une autre nature. Le désir d'être agréable aux princes d'Este et surtout au cardinal Hippolite, autant qu'il leur était utile, lui fit entreprendre enfin son grand poëme, où il se proposa d'élever un monument durable à la gloire de cette maison. Le Bojardo avait eu le même but dans le poëme qu'il avait laissé imparfait. Tout imparfait qu'il était resté, le Roland amoureux occupait alors les esprits. Ce succès appelait le génie inventif et libre de l'Arioste vers le roman épique, et le succès tout contraire que venait d'avoir le Trissin dans son Italie délivrée [575], le détournait du poëme épique régulier. Il sentait que l'épopée romanesque n'était pas portée au point de perfection dont elle était susceptible, et qu'il était capable de lui donner. Les anciens romans français et espagnols étaient devenus sa lecture favorite, si l'on n'ose pas dire sa principale étude. Il en avait même traduit plusieurs, et il est à regretter que ces esquisses se soient perdues.
[Note 575: ] [ (retour) ] L'ordre des matières nous a fait intervertir ici l'ordre des temps; nous ne parlerons du Trissin et de son poëme qu'après avoir fini ce qui regarde le roman épique.
Parmi les différents sujets romanesques qui se présentèrent à lui, il eut quelque idée d'un poëme dont l'action était placée au temps des guerres entre Philippe-le-Bel et Edouard, roi d'Angleterre, et dont le héros était Obizon d'Este, jeune guerrier qui se fit connaître alors par des faits d'armes très-brillants. Il le commença même en tercets ou terza rima, et l'on a ce commencement dans ses Poésies diverses [576]. Mais ce rhythme sévère lui parut peu convenable à la majesté de l'épopée, et peu favorable au ton d'aisance et de facilité, l'une des qualités éminentes de son style. Il y substitua l'octave ou l'ottava rima, qui, dès qu'elle avait paru, avait obtenu l'approbation générale; forme séduisante en effet, qui prévient le dégoût et trompe la lassitude du lecteur par des retours périodiques, qui ne sont ni assez fréquents pour paraître monotones, ni assez rares pour que l'on perde le sentiment du cercle harmonieux et mesuré qui les ramène, ni assez gênants pour contraindre un poëte habile à interrompre la suite de ses pensées, pour refroidir son enthousiasme et pour arrêter son élan.
Canterò l'armi, canterò gli affanni
D'amor, che un cavalier sostenne gravi
Peregrinando in terra e'n mar molt'anni, etc.
Après avoir hésité quelque temps entre plusieurs sujets, il se détermina pour celui de Roland et résolut de reprendre et de suivre tous les principaux fils de la toile ourdie par le Bojardo. Le Bembo son ami voulait qu'il l'écrivît en vers latins, tous les essais faits jusqu'alors en langue italienne lui persuadant qu'elle ne pouvait pas s'élever au ton de l'épopée. Heureusement l'Arioste ne le crut pas. J'aime mieux, lui répondit-il, être l'un des premiers entre les poëtes toscans, qu'à peine le second parmi les latins [577]. Il dit encore qu'il voulait composer un roman, mais qu'il s'y élèverait si haut par son style et par son sujet, qu'il ôterait à tout autre poëte l'espérance de le surpasser et même de l'égaler dans un poëme du même genre que le sien [578]. C'est une erreur de croire avec le Ruscelli [579] que ce qui le décida dans le choix de son sujet, ce furent les éloges excessifs qu'il entendait faire de la continuation du Roland amoureux par Niccolò degli Agostini. Cette continuation ne fut jamais louée de personne. D'ailleurs le premier des trois livres qu'elle contient parut pour la première fois en 1506, et il est constaté que l'Arioste avait commencé l'année précédente son Orlando furioso.
[Note 577: ] [ (retour) ] I Romanzi, di Gio: Bat: Pigna, p. 74, 75.
[Note 578: ] [ (retour) ] Però disse voler egli romanzando alzarsi tanto che fosse sicuro di toglier la speranza ad ogn'altro di pareggiarlo, non che di superarlo nello stile e nel soggetto di poema simile al suo. (Camillo Pellegrino, Dialogue sur la Poésie épique.)
[Note 579: ] [ (retour) ] Annotazioni sopra i luoghi difficili del Furioso, édiz. Valgris, 1556.
Il y travailla dix ou onze ans, non pas, il est vrai, sans être plusieurs fois interrompu dans ce travail. Il le publia enfin en 1516 [580], assez différent de ce qu'il est aujourd'hui, et seulement en quarante chants, mais déjà si supérieur à tout ce qui avait paru jusqu'alors en ce genre, que sa réputation poétique éclipsa dès ce moment toutes les autres, et que toutes les voix de la renommée le placèrent au premier rang.
[Note 580: ] [ (retour) ] Quelques auteurs et bibliographes ont distingué deux éditions de 1515 et 1516. M. Barotti croit avec vraisemblance que c'est la même, commencée en 1515, et finie en 1516.
Si jamais un poëte dut s'attendre à recueillir des fruits solides de ses veilles, c'était assurément l'auteur du Roland furieux. Ses services, si utiles au duc et au cardinal, n'avaient point souffert de la composition de ce poëme, dont la publication jetait un éclat immortel sur eux et sur leur famille. Si le cardinal, qui avait le droit d'exiger de lui davantage, avait eu quelques petites négligences ou quelques distractions à lui reprocher [581], ce chef-d'œuvre, consacré presque entièrement à sa gloire, était une assez belle excuse, et quelque bon traitement qu'il pût faire à l'Arioste, il restait encore son obligé; mais c'est apparemment ce que les princes n'aiment pas, surtout quand l'obligation doit avoir une grande publicité. Tout le monde sait le mot que dit le cardinal, quand l'Arioste lui eut présenté un exemplaire de son poëme. Ce mot ne peut se rendre en français [582]. «Seigneur Arioste, où avez-vous pris tant de sottises? est trop dur; tant de folies, ne dit pas assez; tant de bagatelles, ou de niaiseries, ce n'est pas encore cela. Le mot existe bien en français, mais l'italien a ses licences, un cardinal a aussi les siennes, et je ne puis que rappeler ici ce mot à ceux qui le savent, sans le dire à ceux qui l'ignorent. Il suffit de ces à peu près pour juger qu'Hippolyte d'Este, tout prince, tout cardinal et tout grand mathématicien qu'il était, dit alors une impertinence.»
[Note 581: ] [ (retour) ] On trouve ce reproche ainsi exprimé dans les notes de Virginio Ariosto, pour la vie de son père: VI. Il cardinale disse che molto gli sarrebbe stato più caro che M. Lod. avesse atteso a servilo, mentre che stava a camporre il libro. Voyez la première satire de l'Arioste, terz. 36.
[Note 582: ] [ (retour) ] Messer Ludovico, dove mai avete pigliato tante coglioneri? Tiraboschi en citant ce mot a mis corbellerie, t. VII, part. 1, p. 36; mais le texte pur du cardinal était consacré et attesté depuis long-temps par d'autres auteurs graves.
Devenu plus exigeant à mesure qu'il avait moins de bienveillance, il voulut que l'Arioste l'accompagnât en Hongrie, où des affaires l'appelaient et le retinrent plus de deux ans. Le poëte allégua en vain la faiblesse de sa santé, les soins qu'exigeaient de lui les affaires de sa famille; le cardinal ne voulut admettre aucune excuse, regarda ce refus comme une injure; l'Arioste y ayant persisté, il lui retira entièrement ses bonnes grâces, et du mécontentement il passa jusqu'à la haine. L'Arioste restait à Ferrare dans une position désagréable. Le duc Alphonse eut la générosité de l'en tirer, en le faisant passer de la cour de son frère dans la sienne [583]. Le peu d'occupation que lui donnait ce nouveau service ne lui aurait laissé beaucoup de loisir pour ses études, s'il n'y avait été troublé par des embarras domestiques qui augmentaient sans cesse. Le duc aurait pu facilement lui procurer le repos, mais il crut sans doute avoir tout fait en le faisant son gentilhomme, et en l'admettant dans sa familiarité la plus intime. Il lui ôta même, peut-être sans y penser, une de ses faibles ressources. L'Arioste recevait de lui, pour tous gages, une petite rente ou pension, assise, à ce que l'on croit, sur des gabelles, ou sur un autre impôt de ce genre. Alphonse supprima l'impôt, et l'Arioste perdit sa rente, que le duc ne songea point à remplacer.
[Note 583: ] [ (retour) ] Selon quelques auteurs, ce ne fut qu'après la mort du cardinal; et c'est ainsi que Mazzuchelli le rapporte, ub. supr.
Il perdit de plus un procès qu'il eut à soutenir contre la chambre ducale. Un de ses parents [584], possesseur d'un riche fief dans le Ferrerais, mourut; trois héritiers se présentèrent: l'Arioste, comme parent le plus proche, un ordre religieux pour un de ses moines qui se disait fils naturel du mort, et la chambre ducale, qui prétendait que cette terre lui était dévolue comme féodale. L'Arioste trouva dans son premier juge un ennemi personnel qui le condamna; dans le second, un homme faux et adroit qui lui persuada de renoncer à ses prétentions; et par amour de la paix, par crainte de perdre la bienveillance d'Alphonse, il y renonça. Le duc ne prit aucune couleur dans ce procès; il laissa agir ses agens d'affaires; il les laissa déployer toute leur science fiscale et féodale, et ne leur défendit point de le si bien servir.
[Note 584: ] [ (retour) ] Rinaldo Ariosto.
Il restait à l'Arioste une petite rente à peu près semblable à la première, sur la chancellerie de Milan, que le cardinal lui avait fait avoir et qu'au moins il ne lui ôta pas. Elle lui valait 25 écus tous les quatre mois [585], c'est-à-dire à peu près 450 ou 500 liv. par an [586]. Voilà pourtant toutes les récompenses qu'il obtint de cette famille si magnifique et si libérale; voilà le prix de ses longs services, des dangers auxquels il s'était exposé pour elle et de ses immortels travaux. Après de tels exemples, et ils ne sont pas rares, qui pourra blâmer les gens de lettres, amis de leur indépendance, qui fuient les princes et les cours? Qui pourra blâmer l'Arioste d'avoir indiqué ce résultat de ses services dans une devise qui représentait une ruche, dont un ingrat villageois chassait ou tuait les abeilles par la fumée d'un feu de paille, pour en extraire le miel, avec ce simple mot: Ex bono malum, le mal pour le bien.
[Note 585: ] [ (retour) ] Cette rente provenait du tiers des honoraires dus au notaire pour chacun des contrats expédiés dans cette chancellerie. L'Arioste en jouissait en société avec un Ferrarais de la famille Costabilli; il en parle dans sa première satire.
[Note 586: ] [ (retour) ] En comptant, par écu, 6 à 7 liv. de France.
Sa position devint si cruelle qu'il se vit forcé de prier le duc, ou de pourvoir à ses besoins, ou de lui permettre de quitter son service pour chercher ailleurs des ressources. Alphonse, qui l'aimait réellement, ne rejeta point sa prière; mais comment croit-on qu'il y répondit? En le nommant son commissaire dans un petit pays appelé la Garfagnana, alors agité par des troubles, divisé par des factions et infesté de brigands [587]. Quel emploi pour un favori des Muses! Mais ce grand génie était en même temps un esprit conciliant, juste et flexible; il mit tant d'adresse, de patience et de douceur dans cette commission épineuse, qu'il ramena toutes les volontés, apaisa les troubles, et gagna l'affection des sujets en acquérant de nouveaux droits à l'attachement du maître. L'aventure connue qu'il eut alors avec un chef de brigands [588] qui, loin de l'attaquer, dans un lieu désert où il le pouvait avec avantage, lui prodigua, quand il sut son nom, les offres de services et les témoignages de respect, prouve que l'admiration qu'on avait pour lui était devenue, jusque dans les dernières classes, un sentiment général.
[Note 587: ] [ (retour) ] Février 1522.
[Note 588: ] [ (retour) ] Philippe Pacchione. Ce trait est détaillé dans toutes les Vies de l'Arioste.
Il était encore dans ce triste pays quand Clément VII fut élevé au souverain pontificat. Pistofilo de Pontremoli, secrétaire d'état du duc Alphonse, fut alors chargé de proposer à l'Arioste le titre d'ambassadeur résident auprès du nouveau pape. Il lui faisait envisager dans ce parti de grandes espérances de fortune. L'Arioste s'excusa d'accepter cette faveur. Il n'avait d'autres desirs que de retourner à Ferrare et d'y rester toute sa vie. Il laisse entendre dans sa réponse à son ami Pistofilo qu'un tendre attachement l'y rappelle. D'ailleurs, qu'irait-t-il faire à Rome? Ses espérances se sont toutes évanouies depuis que Léon X, qui avait été son ami, ainsi que toute cette famille des Médicis, après l'avoir leurré de belles promesses, l'a doucement écarté et enfin laissé dans l'infortune, tandis qu'il élevait et enrichissait tous ses autres amis. Il aurait tort d'attendre de Clément ce qu'il n'a pas eu de Léon même [589].
[Note 589: ] [ (retour) ] Voyez sa septième satire, à la fin.
En effet, on a lieu d'être surpris que ce généreux protecteur des lettres, qui répandait tant de bienfaits sur les poëtes mêmes les plus médiocres, n'ait rien fait pour le premier poëte de son temps. Les liaisons de l'Arioste avec les Médicis remontaient à l'époque de leur exil. Léon, qui était alors le cardinal Jean, lui avait promis que si jamais il se trouvait en état de le servir, il se chargerait de sa fortune. Il lui avait répété les mêmes protestations à Florence, après le rétablissement de sa famille [590]. Quand il fut devenu pape, l'Arioste alla le complimenter à Rome, comme firent tous ses amis. Léon lui fit le meilleur accueil; il l'embrassa, le baisa sur les deux joues [591], et lui renouvela toutes ses promesses: cependant il ne lui donna rien, il ne fit absolument rien pour lui, si l'on ne veut compter pour un bienfait la bulle qu'il lui accorda pour l'impression de son poëme [592], cette bulle a du moins le mérite d'être plaisante par son objet; mais ni l'amitié du pape, ni celle du cardinal Bibbiena n'empêchèrent qu'une partie de l'expédition du bref ne fût aux frais du poëte. Léon X régna neuf ans, et l'Arioste, dont les vœux étaient très-modérés, qui ne désirait que les deux vrais biens de la vie, le nécessaire et l'indépendance, n'obtint de lui ni l'un ni l'autre.
[Note 590: ] [ (retour) ] Sat. 4.
[Note 591: ] [ (retour) ] Sat. 3.
[Note 592: ] [ (retour) ] Le 20 juin 1515. Ce bref est parmi les lettres écrites par le Bembo, au nom de Léon X. (L. X, ép. 40.)
A quoi attribuer cette conduite, si ce n'est à l'attachement de l'Arioste pour la maison d'Este? Léon X avait hérité de la haine de Jules II contre le duc Alphonse, et du projet déjà formé d'envahir Ferrare. Cette ville entrait avec Modène, Reggio, Parme et Plaisance dans un plan qu'il avait fait pour son frère Julien de Médicis [593]. Il craignit que, s'il élevait l'Arioste aux dignités ecclésiastiques, comme le Bembo et Sadolet, il ne trouvât en lui dans la suite quelque obstacle à ses desseins [594]. L'Arioste avait sans doute pénétré ce motif, et il n'avait garde d'attendre du second pape Médicis ce qu'après tant de témoignages d'amitié, après tant de promesses, il avait attendu inutilement du premier.
[Note 593: ] [ (retour) ] Guichardin, Hist. d'Ital., l. XII.
[Note 594: ] [ (retour) ] Voyez notes de Rolli, sur la quatrième satire de l'Arioste, édit. de Londres, 1716.
Au bout de trois ans, sa commission étant finie et la Garfagnana pacifiée, il revint à Ferrare. Il y trouva le duc très-occupé de spectacles. Ce goût alors naissant en Italie faisait alors l'amusement de toutes les cours. Ce fut pour celle de Ferrare qu'il revit et qu'il corrigea quatre comédies, écrites, les unes dès sa première jeunesse, et les autres déjà depuis long-temps [595]. Le duc Alphonse n'épargna aucune dépense pour qu'elles fussent magnifiquement représentées. Il fit bâtir exprès un théâtre d'après les dessins et sous la direction du poëte lui-même; et ce fut l'un des plus beaux que l'on eut encore vus. Ces quatre pièces y furent jouées plusieurs fois dans les fêtes données à différents princes et dans d'autres occasions solennelles. Les acteurs étaient, selon l'usage de ce temps-là, des gentilshommes de la cour et d'autres personnes distinguées; l'un des fils mêmes du duc récita le prologue de l'une de ces comédies, la première fois qu'elle fut jouée [596]. L'Arioste traduisit pour les mêmes spectacles et pour les mêmes acteurs deux comédies de Térence [597]; et l'on doit encore regretter que ces traductions se soient perdues. Ses propres pièces étaient imitées de l'ancienne comédie latine, mais avec de nouvelles intrigues et des caractères nouveaux. Je reviendrai, en parlant de la poésie dramatique, sur ces premiers essais d'un art où avons surpassé les Italiens, mais dans lequel ils ont été nos maîtres comme dans tous les autres.
[Note 595: ] [ (retour) ] La Cassaria, i Suppositi, il Negromante, et la Lena.
[Note 596: ] [ (retour) ] La Lena, jouée en 1528.
[Note 597: ] [ (retour) ] L'Andrienne et l'Eunuque. Ces traductions étaient en prose, l'Arioste n'ayant pas eu le temps de les faire en vers pour les fêtes où elles furent représentées (Voyez Gian. Bat. Giraldi, défense de sa Didon, t. Ier. de son Théâtre, p. 133.)
Au milieu de ces douces, mais assujétissantes occupations, il n'oubliait pas le plus solide fondement de sa gloire. Peu satisfait de la première publication de son Orlando, malgré le bruit qu'il avait fait en Italie, et les éditions répétées qui en avaient paru, il y retouchait, corrigeait et ajoutait sans cesse, dès qu'il en avait le loisir. Il fit même plusieurs voyages pour recueillir les conseils des hommes les plus éclairés et les plus célèbres de ce temps-là, tels entre autres que le Bembo, le Molza, le Navagero, ses rivaux dans cet art où la rivalité éteint souvent jusqu'à la bienveillance, et cependant ses intimes et fidèles amis. Profitant de leurs avis, des critiques qui avaient été faites de son poëme et de ses propres réflexions, il le fit reparaître en 1532, avec des changements et des additions considérables, en quarante-six chants, et tel enfin qu'il est resté.
Quelque soin qu'il prit de cette édition, l'exécution typographique en fut si détestable, que, selon l'expression de l'un de ses frères, dans une lettre au cardinal Bembo [598], il se plaignait hautement d'être assassiné par l'imprimeur. Il en conçut beaucoup de chagrin; il projetait même une nouvelle édition quand il fut attaqué de la maladie dont il mourut. Il ne faut croire, ni avec le Pigna, que depuis qu'il eut perdu la faveur du cardinal Hippolyte, les chagrins, les distractions, les affaires l'empêchèrent pendant quatorze ans de s'occuper de poésie, et de travailler à son poëme; ni avec le Giraldi, que pendant seize années entières, il ne passa pas un seul jour sans y toucher, ou au moins sans y penser [599]; mais il est évident que si, au lieu de cette injuste disgrâce, il eût reçu les récompenses qu'il avait droit d'attendre, si le mauvais état de sa fortune et de celle de sa famille l'eût moins tristement occupé, s'il avait eu moins d'embarras, d'inquiétudes, de procès, si le duc même, qui ne cessa point de l'aimer, avait su faire autre chose pour lui que de l'employer à des commissions difficiles, ou à des travaux littéraires si l'on veut, mais de commande, auxquels son génie se pliait, mais qu'il ne lui demandait pas, s'il eût eu enfin la délicatesse de lui procurer ce loisir sans trouble qui est l'unique ambition des véritables amis des Muses, et dont ils jeuissent si rarement, le Roland furieux, tout excellent qu'il est, aurait été bien plus parfait encore.
[Note 598: ] [ (retour) ] Lettres de Calasso Ariosto à P. Bembo, du 8 juillet 1533, vol. Ier. des Lettere de diversi al Bembo.
[Note 599: ] [ (retour) ] Note manuscrite ajoutée par le Giraldi sur un exemplaire de ses Discorsi intorno al comporre de' Romanzi, que possédait M. Barotti, et qu'il cite dans ses notes sur la vie de l'Arioste.
On attribue au travail forcé qu'exigea de l'Arioste cette dernière édition de son poëme, la maladie dont il fut attaqué, maladie trop ordinaire aux gens de lettres [600], et qui en conduit un grand nombre au tombeau par le chemin de la douleur. Les médecins, et il en eut malheureusement trois, lui ordonnèrent, dit-on, des boissons apéritives qui lui ruinèrent l'estomac: pour le rétablir, il recourut à d'autres remèdes; enfin, il se travailla si bien, qu'il tomba dans l'étisie et mourut après huit mois de souffrances, dans le neuvième mois de sa cinquante-huitième année [601]. Son corps fut porté de nuit et enterré avec la plus grande simplicité, dans la vieille église de Saint-Benoît, comme il l'avait expressément demandé. Ses cendres restèrent quarante ans dans cette humble sépulture, où l'on ne voyait d'autre ornement que les vers latins et italiens dont tous les poëtes voyageurs s'empressaient de faire hommage à leur maître. En 1572, un gentilhomme ferrarais, nommé Agostino Mosti [602], qui avait été dans sa première jeunesse disciple de l'Arioste, lui fit ériger à ses frais, dans la nouvelle église des Bénédictins, un tombeau en très-beau marbre, orné de figures et d'autres embellissements, surmonté du buste du poëte [603]. Il y transporta, de ses propres mains les restes de son maître, le jour même de l'anniversaire de sa mort, et ce ne fut pas sans les arroser de ses larmes. Les religieux de cette maison l'accompagnèrent de leurs chants, et donnèrent la plus grande solennité à cette cérémonie touchante. C'est à de pareils traits qu'on reconnaît une religion humaine et charitable, et non aux fureurs d'un clergé fanatique refusant la sépulture à un grand poëte [604], et forçant ses cendres vénérables à chercher un asyle obscur loin de la capitale d'un grand empire qu'il avait, pendant soixante ans, éclairé par ses lumières, enchanté par ses chefs-d'œuvre, et honoré par son génie.
[Note 600: ] [ (retour) ] C'était une obstruction à la vessie.
[Note 601: ] [ (retour) ] Le 6 juin 1533. M. Barotti établit très-solidement cette date, et réfute celles du Fornari, du Pigna, etc.
[Note 602: ] [ (retour) ] Et non pas Agostini, comme l'a dit l'auteur de la Vie de l'Arioste qui est en tête du sixième volume de la traduction du Roland furieux, publiée à Paris en 1787.
[Note 603: ] [ (retour) ] On y lisait au-dessous de l'inscription nominale et votive, ces huit vers latins composés par Lorenzo Frizoli:
Heic Areostus est situs, qui comico
Aures theatri sparsit urbanas sale,
Satyraque mores strinxit acer improbos;
Heroa culto qui furentem carmine
Ducumque curas eccinit, atque prœlia;
Vales coronâ dignus unus triplici,
Cui trina constant quœ fuere vatibus
Graiis, latinis, vixque etruscis, singula.
[Note 604: ] [ (retour) ] A Paris, en 1778.
Enfin, quarante autres années après, Louis Arioste, petit-fils du poëte, fit élever à sa mémoire un monument beaucoup plus riche que le premier. Les marbres, les statues, l'architecture, tout y est magnifique [605]. Les cendres de l'Arioste y furent transportées de nouveau et y sont restées depuis. Il n'est point de voyageur qui ne les visite avec respect. Des souverains mêmes y ont porté leur tribut d'admiration. L'empereur Joseph II, en 1769, passa rapidement à Ferrare. Il n'y resta qu'une heure, et ne sortit de son hôtel que pour aller voir le tombeau de l'Arioste. Les Muses italiennes n'ont pas manqué de consacrer cette visite impériale [606], aussi honorable à l'empereur qu'au poëte.
[Note 605: ] [(retour) ] L'inscription gravée sur ce second tombeau est plus emphatique que la première; et ne la vaut pas. L'Arioste en avait fait lui-même une autre; le ton badin qu'il y avait pris a sans doute empêché de l'employer sur l'un et sur l'autre de ces deux monuments; mais c'est ce ton même qui la rend curieuse, et qui doit engager à la recueillir.
Ludovici Areosti humantur ossa
Sub hoc marmore, seu sub hâc humo, seu
Sub quidquid voluit benignus hæres,
Sive hærede benignior comes, sive
Opportuniùs incidens viator,
Nam scire haud potuit futura, sed nec
Tanti erat vacuum sibi cadaver
Ut urnam cuperet parare vivens;
Vivens esta tamen sibi paravit
Quæ inscribi voluit suo sepulchro,
Olim si quod haberet is sepulchrum,
Ne cum spiritus exili peracto
Præscripti spatio misellus artus,
Quos œgrè antè reliquerat, reponet,
Hac et hac cinerem hunc et hunc revellens,
Dum norit proprium, diu vagetur.
(Mazzuchelli, ub. supr.)
[Note 606: ] [(retour) ] Voyez un sonnet italien et deux épigrammes latines rapportées par M. Barotti, dans sa Vie de l'Arioste.
L'Arioste avait une belle figure, les traits réguliers, le teint vif et animé, l'air ouvert, bon et spirituel. Sa taille était haute et bien prise, son tempérament robuste et sain, si l'on en excepte un catarrhe dont il fut quelquefois attaqué. Il aimait à se promener à pied; et ses distractions, causées par les méditations, la composition ou les corrections dont il était continuellement occupé, le menaient souvent plus loin qu'il n'en avait eu le projet. C'est ainsi que, par une belle matinée d'été, voulant faire un peu d'exercice, il sortit de Carpi qui est entre Reggio et Ferrare, mais beaucoup plus près de Reggio, et qu'il arriva le soir à Ferrare, en pantouffles et en robe de chambre, sans s'être arrêté en chemin.
Sa conversation était agréable, piquante et respirait la franchise et l'urbanité autant que l'esprit. Ses bons mots étaient pleins de sel; sa manière de raconter était originale et plaisante, et ce qui manque rarement son effet, quand il faisait rire tout le monde, il était lui-même fort sérieux. Les auteurs qui ont écrit sa vie avec le plus de détail, le représentent doué de toutes les qualités sociales, sans orgueil, sans ambition, réservé dans ses discours et dans ses manières, attaché à sa patrie, à son prince, et surtout à ses amis; aimant la solitude et la rêverie; sobre, quoique grand mangeur et sans goût pour les mets recherchés, comme pour les repas bruyants. Ils le représentent aussi peu studieux et ne lisant qu'un petit nombre de livres choisis [607]; travaillant peu de suite, très-difficile sur ce qu'il avait fait, corrigeant ses vers et les recorrigeant sans cesse. Depuis qu'il eut formé le dessein de faire un poëme épique, il joignit à ses études poétiques l'histoire et la géographie. Ses connaissances géographiques surtout s'étendaient aux plus petits détails; on le voit par ceux où il se plaît à entrer quand il fait voyager ses héros; et dans ce genre d'épopée, les héros voyagent souvent.
[Note 607: ] [ (retour) ] Il aimait surtout Catulle, Virgile, Horace et Tibulle, et ne cessait de les relire.
L'Arioste aimait les jardins et les traitait comme ses vers, ne se lassant jamais de semer, de planter, de transplanter, de changer la distribution des carrés et des allées. Il lui arrivait souvent de prendre une plante pour l'autre; il élevait, comme précieuses, les herbes les plus communes, et les voyait éclore avec une joie d'enfant, pour n'y plus songer le lendemain. Il avait un autre goût plus cher, celui de bâtir et de faire dans sa maison des changements continuels; et il plaisantait souvent sur le malheur de ne pouvoir changer aussi facilement et à aussi peu de frais sa maison que ses vers. Il avait fait graver sur l'entrée ce joli distique latin:
Parva, sed apta mihi, sed nulli obnoxia, sed non
Sordida, porta meo sed tamen œre domus.
Tout homme sage peut aimer à les traduire ainsi librement pour sa propre maison.
Petite, mais commode, elle est faite pour moi:
Rien de honteux ne l'a souillée [608],
Personne ne m'y fait la loi [609],
Et de mes propres fonds enfin je l'ai payée.
[Note 608: ] [ (retour) ] On transporte ici au moral ce qui est au physique dans le latin, sed non sordida; rien n'empêche qu'une maison propre ne soit aussi une maison pure.
[Note 609: ] [ (retour) ] L'Arioste, en disant que sa maison n'est dépendante de personne, nulli obnoxia, veut indiquer par-là sa propre indépendance, dont il ne jouissait qu'en l'habitant. A la cour, il était esclave; dans sa maison il se sentait libre. C'est là le vrai sens de l'expression latine. J'en fais ici l'observation pour une raison particulière. Dans l'article Arioste, de la Biographie universelle, j'avais rendu en prose sed apta mihi, sed nulli obnoxia, par ces mots français: mais commode pour moi, mais qui ne dépend de personne. Quelqu'un crut que je m'étais trompé, qu'obnoxia signifiait incommode, et non pas sujette, dépendante, qui en est pourtant le véritable sens et même le seul. Il indiqua son observation par ces mots, incommode à personne, en marge de mon manuscrit; je n'y eus aucun égard; mais à l'impression, l'observation qui n'était point rayée, passa, comme il arrive souvent, dans le texte. Je n'en ai été averti que par le grand bruit qu'on a fait de cette faute, dans un prétendu Examen de la Biographie universelle. Le vers français auquel se rapporte cette note, et auquel je n'ai rien changé, prouve assez quelle était l'expression dont je m'étais servi pour rendre les mêmes mots latins, dans ma traduction en prose.
Ce dernier trait n'est pas indifférent. Il prouve que Paul Jove et d'autres auteurs ont eu tort de dire que l'Arioste dut cette maison aux libéralités du duc Alphonse [610], et que Tiraboschi a eu tort de le répéter [611]. L'Arioste n'aurait certainement pas déclaré publiquement sous les yeux du duc qu'il avait payé cette maison de son argent, parta meo œre, s'il avait dû au duc lui-même les moyens de la bâtir. Bien plus, on pourrait croire que ce vers n'est pas exempt d'une légère malignité. Dans la position où était l'Arioste avec le souverain de Ferrare, il fallait que l'inscription de sa maison contînt un remercîment ou un reproche.
[Note 610: ] [ (retour) ] P. Jov. Elog. Viror. Litter. illustr.
[Note 611: ] [ (retour) ] Stor. della Leterr. ital., t. VII, part. I, p. 34.
L'Arioste obtint non-seulement la bienveillance, mais l'amitié de tous ceux des hommes puissants de son siècle qui avaient le goût des lettres et l'esprit cultivé. Les cardinaux Médicis, Farnèse Bembo, et surtout Bibbiena, les ducs d'Urbin et de Mantoue, le marquis del Vasto, le duc Alphonse lui-même, et dans toutes ces cours les hommes de lettres et les poëtes qui y brillaient, oubliant la vanité du rang et les rivalités littéraires, semblaient lui pardonner la supériorité de son génie en faveur de ses qualités aimables.
Il est faux qu'il ait été couronné solennellement à Mantoue par l'empereur Charles-Quint, comme l'ont prétendu quelques biographes [612]. Cet empereur ne s'amusait pas à couronner des poëtes; et s'il est vrai que l'on ait retrouvé un de ses diplômes où l'Arioste ait été traité de poëte lauréat [613], c'est dans ce diplôme même que consistait cette sorte de couronnement: c'était une pièce de chancellerie qui s'expédiait sans conséquence; et le laurier qu'elle décernait n'est pas celui qui a rendu le nom de l'Arioste immortel.
[Note 612: ] [ (retour) ] Son fils Virginio dit positivement, dans les notes rapportés par M. Barotti: Egli è una baja che fosse coronato.
[Note 613: ] [ (retour) ] Voyez Mazzuchelli, Scrit. ital., loc. cit.
On voit par mille endroits de ses ouvrages qu'il aimait beaucoup les femmes et qu'il les connaissait parfaitement; mais s'il avoue souvent qu'il les aime, il ne nomme, ni ne désigne même jamais l'objet ou les objets particuliers de cet amour. On ne sait si ce fut de la même ou de deux différentes maîtresses qu'il eut deux enfants naturels, Virginia, qui prit l'état ecclésiastique et obtint de bons bénéfices, et Jean-Baptiste, capitaine dans les troupes du duc de Ferrare. L'Arioste fut toujours sur l'article de la galanterie d'une discrétion rare chez les poëtes; et c'est peut-être pour se rappeler sans cesse à l'exercice de cette vertu qu'il avait sur son encrier de bronze un petit Amour en relief, qui posait sur ses lèvres l'index de sa main droite, et semblait commander le silence [614].
[Note 614: ] [ (retour) ] Il est gravé dans la vie de l'Arioste écrite par Barotti, ainsi que sa maison, son tombeau, sa chaise, et un facsimile de son écriture.
Sa plus forte passion peut-être fut celle qu'il éprouva pour une jeune veuve très-belle et très-sage, dont il devint amoureux à Florence, lorsqu'il y alla pour voir les fêtes auxquelles l'exaltation du pape Léon X donna lieu [615]. Elle se nommait Genèvre. N'osant la nommer publiquement, il se dédommagea de cette contrainte en donnant le nom de Genèvre à l'héroïne de l'un des plus touchants épisodes du Roland furieux. C'est elle qu'il chante sans la nommer dans plusieurs de ses poésies lyriques, ou de ses rimes, poésies dont on parle peu, parce que le grand éclat du Roland les a pour ainsi dire effacées, mais qui, loin d'être inférieures à celles du Bembo, et du Casa, dont on parle beaucoup, joignent à ce que pouvaient mettre dans leurs vers ces deux hommes de talent et de goût, ce que l'Arioste mettait dans tout ce qui sortait de sa plume, la grâce qu'ils ont rarement et le génie qui leur manque.
[Note 615: ] [ (retour) ] Voyez dans ses Rime la canzone I.
Nous retrouverons donc l'Arioste au nombre des premiers poëtes lyriques qui fleurirent dans ce beau siècle, rétablissant avec eux le style pur, élégant, harmonieux qui paraissait presque oublié depuis Pétrarque; nous le retrouverons parmi les poëtes comiques, disputant au cardinal Bibbiena son ami, et la supériorité de talent, et même l'antériorité de date; nous le retrouverons enfin, et le premier de tous, entre les poëtes satiriques, créateur de la satire italienne, marchant sur les pas d'Horace, amusant comme lui ses lecteurs des moindres particularités de ses mœurs et de sa vie, censeur malin, mais sans fiel, et commençant presque toujours par essayer sur lui-même la pointe du trait dont il veut blesser les autres. C'est maintenant comme poëte épique que je dois le considérer. Le résultat de l'examen où je vais entrer prouvera, je ne crains point de l'annoncer, qu'il est dans le premier des genres de poésie le premier des poëtes modernes, et qu'ayant appliqué son talent et son génie à un genre d'épopée que les deux grands épiques anciens ne connaissaient pas, il est trop difficile de juger à quelle distance on doit le placer, ou même si l'on doit réellement le placer au-dessous d'eux.
Observations préliminaires.
Lorsque ne connaissant d'autres poëmes épiques que ceux d'Homère et de Virgile, et d'autres théories de l'épopée que les règles tracées dans les anciennes poétiques, on lit pour la première fois l'Orlando furioso de l'Arioste, sans s'y être préparé par la lecture des poëmes modernes qui précédèrent le sien, on reçoit à la fois deux impressions opposées. On est saisi d'admiration pour l'imagination prodigieuse qui paraît avoir créé des machines poétiques si nouvelles, un merveilleux si surprenant, si varié, si fécond en peintures agréables et en riches descriptions, en même temps qu'il est si différent du merveilleux qu'avaient épuisé les poëtes grecs et latins; mais on se trouve comme ébloui de la diversité des objets, de leur succession rapide, de leur étonnante multiplicité; l'intérêt que tant de moyens contribuent à faire naître semble près d'expirer à chaque instant, parce que sans cesse il se partage; mais la curiosité toujours excitée le ranime et le soutient; l'imagination exaltée par le grand et par l'héroïque est tout à coup rabaissée par des objets vulgaires, ou amusée par des contes plaisants; l'esprit qui n'est point habitué à ces contrastes, n'en trouvant ni l'exemple dans aucune épopée, ni le précepte dans aucune poétique, est tenté, malgré le plaisir qu'il éprouve, d'exclure du nombre des poëmes épiques un ouvrage qu'il trouve si peu conforme et aux poëmes d'Homère et aux principes d'Aristote. C'est, comme nous l'avons vu, ce qui était arrivé à Voltaire lui-même; mais nous avons vu aussi qu'il revint de son erreur.
Quand on arrive au contraire au Roland furieux par le chemin qui nous y a conduits, l'admiration que l'on sent pour son auteur n'est peut-être pas moindre, mais elle est d'une autre espèce. On voit qu'il fut loin d'être l'inventeur de ce genre où il excelle; que la route lui était tracée; que le fonds de la plupart de ses fables était trouvé; que les formes mêmes qui paraîtraient le plus lui appartenir étaient employées avant lui, mais que tout cela existait en quelque sorte sans vivre, et que le génie de l'Arioste fut pour cette masse encore inerte le souffle créateur ou le flambeau de Prométhée.
D'un autre côté, on commence à soupçonner que ces prétendues contradictions entre lui et le prince des poëtes épiques, entre les règles qu'il s'est faites et celles qu'avait tracées le premier législateur du Parnasse, pourraient bien n'être qu'apparentes; que l'épopée, telle qu'il l'a traitée, étant d'une espèce particulière et inconnue aux anciens, s'il a fait des fables de son temps un usage aussi heureux qu'Homère des fables du sien, s'il a observé, dans ce genre nouveau, des convenances que l'on puisse convertir en règles et en préceptes, comme Aristote convertit celles que l'instinct du génie avait dictées à Homère, on ne peut réellement s'armer contre lui ni d'Homère ni d'Aristote.
Si l'on veut changer ce soupçon vague en idée nette et distincte, voici peut-être le fil de raisonnements que l'on peut suivre. Il doit nous conduire à reconnaître comment dans ce nouveau genre de poëme, c'est-à-dire dans le roman épique, l'épopée a pu se dispenser de suivre les règles connues, ou du moins leur donner une grande extension sans les enfreindre.
On en convient universellement aujourd'hui, nous n'avons qu'un fragment de la Poétique d'Aristote, soit qu'il ne l'ait point achevée, soit que ce qui manque se soit perdu. Dans ce qui nous reste, il ne traite que de la poésie en général, de la tragédie et du poëme épique. Relativement à ce dernier, il se borne à parler de l'héroïque, et n'emploie presque jamais pour le désigner que le mot épique ou épopée, quoiqu'il doive y avoir et qu'il y ait effectivement plusieurs sortes d'épopées, dont une seule est purement héroïque.
D'après l'étymologie même du mot, le titre de poëme épique convient à tout poëme qui contient le récit d'une action soit héroïque, soit commune: épique est le genre, héroïque est l'espèce; les règles qu'Aristote a établies pour l'espèce, doivent-elles être appliquées à tout le genre? Ses préceptes sont inattaquables; ce sont ceux du génie et du goût; mais sans nous en écarter donnons-leur toute l'extension qui leur convient; nous en verrons sortir plusieurs espèces de poëmes dont il n'a fait aucune mention, mais que lui-même reconnaîtrait pour des poëmes et de véritables épopées, puisqu'ils sont déduits de ses principes, et que, pour employer les termes de l'école, il en a parlé, sinon explicitement, du moins implicitement.
Le récit d'une action illustre est la matière de l'épopée, et la représentation de cette action est le sujet de la tragédie: la comédie, au contraire, a pour sujet la représentation d'une action populaire ou commune. Voilà ce que dit Aristote. Ajoutons à cela que le récit d'une action populaire ou commune peut fournir une autre espèce de poëme dont il ne parle pas; tel était le Margitès d'Homère, qui, selon Aristote lui-même, fut l'origine de la comédie, comme l'Iliade le fut de la tragédie; car pourquoi serait-il moins permis de raconter en vers une action commune qu'une action illustre?
Ce n'est pas tout. Quelques poëtes dramatiques, comme Plaute, par exemple, ont mêlé dans leurs représentations, des personnes illustres ou héroïques avec des personnes de basse condition et des gens du peuple. Faisons dans le récit ce que Plaute a fait dans la représentation, et nous aurons une troisième sorte d'épopée, dont Aristote n'a rien dit, mais qui est déduite de ses principes. Voilà donc la poésie représentative ou dramatique divisée en trois espèces, selon qu'elle représente des actions illustres ou des actions communes, ou enfin des actions illustres et communes mêlées ensemble, d'où naîtront la tragédie, la comédie et la tragi-comédie; voilà aussi la poésie narrative ou épique également divisée en trois espèces, selon qu'elle raconte l'une ou l'autre de ces trois sortes d'actions. La première sera l'héroïque ou l'épique d'Aristote, telle que l'Iliade; la seconde ressemblera au Margitès, ou à l'idée que la tradition nous donne de ce poëme qui s'est perdu, et elle ne racontera que des actions communes; la troisième racontera des actions communes et des actions héroïques, et ses personnages seront moitié nobles, moitié populaires, à peu près comme l'Odyssée, ou comme serait, si l'on veut, un poëme où il y aurait encore plus d'actions et de personnes communes.
Chacune de ces espèces peut se subdiviser encore. Et comment établir des règles qui puissent convenir en même temps à tant d'espèces différentes? Homère s'était tracé un plan pour l'Iliade; il s'en traça un autre pour l'Odyssée; celui du Margitès qu'on lui attribue, ne ressemblait sans doute ni à l'un ni à l'autre. L'Amphiaraüs et l'Amazonéide, s'il est vrai qu'il les eut composés, n'avaient peut-être aucun rapport avec les trois premiers; et sans parler de la Batrachomyomachie, qui, soit qu'elle appartienne à un autre poëte, soit même qu'on la regarde comme son ouvrage, n'est évidemment qu'une parodie de ses grands poëmes, si ce génie fécond avait, comme l'assurent quelques auteurs, enfanté jusqu'à dix-huit poëmes [616], peut-être avait-il, dans chacun, suivi une marche particulière, et mélangé de diverses façons le caractère des personnes et des actions, l'héroïque et le populaire, le plaisant et le sérieux.
[Note 616: ] [ (retour) ] La Petite Iliade, la Phocæide, les Cercopes, les Epiciclides, la Prise d'Œcalie, les Cypriaques, les Épigones ou la Prise de Thèbes, etc. Selon le Quadrio (Stor. e rag. d'ogni Poësia, t. VI, p. 648), on lui en a attribué plus de quarante. C'est, comme l'observe Cesarotti (Ragionam. Storie. critic., en tête de sa traduction de l'Iliade, édit. de Pise, t. I, p. 127), c'est ce qui pourrait faire paraître moins étrange l'opinion de Vico, qu'Homère était un nom générique qui représentait l'idée abstraite du poëte épique, et auquel on rapportait, dans l'antiquité, tous les individus particuliers du même genre.
C'est précisément ce qu'on a fait dans le roman épique. Des personnes de tout rang, des événements de toute espèce, des batailles, des combats singuliers, des scènes domestiques, des intrigues d'amour, des voyages; des héros, des chevaliers, des rois, des villageois, des ermites, des reines et des femmes enlevées, des amantes abandonnées, des femmes guerrières, des fées, des magiciens, des démons, des géants, des nains, des chevaux volants, des montagnes de fer ou d'acier, des palais enchantés, des jardins délicieux, des déserts; enfin, tout ce que la nature produit, tout ce que l'art invente et tout ce que peut créer l'imagination la plus riche, ou si l'on veut la plus folle, tout cela est admis dans l'épopée romanesque, et y peut entrer à la fois.
Supposons qu'on retrouvât le manuscrit d'un poëme grec inconnu jusqu'à présent, et qu'au style, à la manière, aux opinions mythologiques, aux traits d'histoire mêlés avec la fable, on le reconnût pour être une des productions d'Homère; supposons encore que dans ce poëme il se fût proposé de célébrer une des plus illustres familles de la Grèce, mais qu'il eût voulu masquer ce dessein et ne le présenter en apparence que comme épisodique; qu'il eût attaché cette partie principale de son sujet à une époque devenue fameuse, soit par l'histoire, soit par les fictions des autres poëtes; qu'il eût choisi dans cette époque un héros célèbre, sur lequel il eût feint et même promis par son titre, de vouloir fixer l'attention et l'intérêt; qu'il eût rassemblé un grand nombre d'autres épisodes, les uns naturels et touchants, les autres extraordinaires et merveilleux, d'autres enfin hors de toute croyance et plus étrangers encore à l'ordre naturel des choses que les breuvages de Circé, les Syrènes, les Lestrigons et le Cyclope; qu'avec des personnages héroïques, tels qu'Ulysse, Agamemnon, Hector, Achille, Diomède, etc., il en eût mêlé de vulgaires et de bas, tels qu'Eumée, Mélanthius, les suivantes de Pénélope et le mendiant Irus, mais en plus grand nombre encore, et répandus plus universellement dans la machine du poëme, et qu'habile comme il l'était à peindre la nature, il eût aussi fidèlement imité les mœurs des gens du peuple que celles des rois et des héros.
Supposons enfin que pour donner à cet ouvrage un caractère particulier, au lieu de se cacher sans cesse, comme dans ses autres poëmes, derrière ses personnages, de les faire mouvoir sans se montrer lui-même, et d'attacher le lecteur par l'illusion d'une action continue et fidèlement représentée, il eût au contraire imaginé de se mettre lui-même en scène, de débiter librement des faits, tantôt naturels et tantôt fantastiques, ou des réflexions analogues à ces faits mêmes, de passer d'un sujet à un autre, comme on le fait en racontant de vive voix, mais de ne perdre de vue son principal objet que pour le retrouver et le reprendre à son gré, d'exciter la curiosité et de la satisfaire ou de la tromper tour à tour, de conserver dans les récits, mêmes les plus sérieux, cet air d'aisance et quelquefois moitié plaisant, d'un esprit fécond et facile, qui se joue de ce qu'il raconte et de ce qu'il invente. Quel serait le jugement qu'on porterait de cet ouvrage? Qui oserait dire à Homère: Vous avez fait un mauvais poëme, et il est mauvais parce qu'il ne ressemble ni à votre Iliade, ni à votre Odyssée; nous avions établi, d'après la première, des règles qui convenaient un peu moins à la seconde, mais qui ne vont point du tout à cette production nouvelle. Nous ne réformerons pas nos lois; nous avons trop long-temps soutenu qu'elles étaient les seules justes et raisonnables, il est plus simple de nier que l'ouvrage soit de vous, ou de soutenir que lorsque vous l'avez fait vous étiez en délire.
Sans nous embarrasser de ce qu'Homère pourrait répondre, voyons quels rapports le Roland furieux peut avoir avec un poëme de cette espèce; entrons mieux qu'on a fait jusqu'ici dans l'esprit de cet ouvrage; tâchons de distinguer ce qu'il a de commun avec les anciens, et la teinte particulière qu'il a reçue, tant du génie de son auteur que des fictions et des idées adoptées de son temps.
Analyse de l'Orlando furioso.
Nous avons suivi dans leur développement successif les idées de ces fictions poétiques, depuis l'époque où elles amusaient le peuple dans les places publiques et dans les rues, jusqu'au temps où le Bojardo, y ajoutant des inventions plus riches et plus élégantes, mettant plus de décence dans les mœurs que le Pulci, plus d'art et de grandeur dans son plan, plus de gravité dans ses pensées et dans son style, donna le premier type de ce que devait être le roman épique, et ne laissa plus qu'un pas à faire pour le porter à sa perfection. Ce pas était encore immense; l'Arioste était destiné par la nature à le franchir. Le tableau de sa vie et de ses études nous a fait voir tout ce qu'une excellente culture avait ajouté à ses dispositions naturelles, par quels degrés il fut conduit à cette grande entreprise, la position où il était quand il la forma, ce qui détermina le choix de son sujet, et le but qu'il se proposa dans la contexture et dans la disposition de sa fable. Ce fut de célébrer l'origine de la maison d'Este. Heureuse maison, que rendirent fameuse les deux plus grands poëtes de l'Italie, mais qui paya d'ingratitude ceux à qui elle dut une partie de sa gloire, comme pour apprendre à jamais aux poëtes le fond qu'ils doivent faire sur la faveur des grands!
L'Arioste, en courtisan délicat, n'annonça pas d'abord son projet; il ne donna point pour titre à son poëme le nom de Roger, que toutes les branches de la famille d'Este regardaient comme leur souche commune; il n'en parla pour ainsi dire qu'accidentellement dans son invocation adressée au cardinal Hippolyte. Par une méthode qui lui est particulière, tout son début expose dans un ordre rétrograde les matières qu'il doit embrasser. Les amours et les exploits de Roger et de Bradamante, voilà le fond de son sujet: l'amour et la folie de Roland forment son principal accessoire, il y joint d'autres exploits, d'autres amours, les faits d'armes, les aventures galantes d'une foule de dames et de chevaliers, mélange qui constitue essentiellement le roman épique, et qui le différencie de l'épopée proprement dite. Le public était alors enivré de la lecture des romans, et c'est un roman que le poëte annonce d'abord par ce grand nombre d'objets qu'il promet de réunir [617]. Le nom de Roland était devenu le plus célèbre des noms romanesques, et l'Arioste s'engage ensuite à raconter de lui des choses que personne n'a encore dites ni en vers ni en prose [618]. Enfin il prometà au cardinal Hippolyte de chanter ce Roger, le premier héros de sa race [619].
Le donne, i cavalier, l'arme, gli amori
Le cortesie, l'audaci imprese io canto, etc.
(C. I, st. 1.)
Diró d'Orlando in un medesmo tratto
Cosa non detta in prosa mai nè in rima.
(St. 2.)
Voi sentirete fra i più degni eroi
Che nominar con laude m'apparecchio,
Ricordar quel Ruggier che fu di voi
E de' vostri avi illustri il ceppo vecchio.
(St. 4.)
L'amante de Roger, la courageuse et sensible Bradamante est mise en scène dès le premier chant, et c'est par leur union que le poëme se termine. Les enchantements, les malheurs et les divers obstacles qui les séparent font le nœud de l'action: l'événement heureux qui détruit tout ce qui s'oppose à leur bonheur fait le dénoûment; tout le reste est épisodique. C'est à cette fable principale que l'Arioste a lié toutes les prédictions faites pour flatter la maison d'Este ou pour intéresser sa nation. Ces prédictions sont reprises jusques à quatre fois dans le cours du poëme; c'est toujours Roger et Bradamante qu'elles regardent, et presque toujours à Bradamante qu'elles sont faites. Les trois derniers chants sont entièrement consacrés à réunir les deux amants. On ne perd plus Roger de vue; on partage ses périls, son incroyable générosité, son désespoir et son bonheur. C'est la dernière impression qui reste du poëme, dont sa victoire sur le terrible Rodomont forme le dénoûment. S'il n'en était pas le véritable héros, le retour si fréquent de son apparition, ou plutôt sa présence presque continuelle, l'attention sans cesse ramenée sur lui, sur son amante et sur leurs descendants, seraient des répétitions trop importunes, des fautes trop choquantes et trop nombreuses contre la convenance et contre le goût, ou plutôt le poëme entier serait une faute.
L'événement célèbre auquel l'Arioste attache cette intrigue principale est la guerre des Sarrazins contre Charlemagne, guerre fabuleuse, mais qui faisait alors le sujet de tous les romans. C'est avec un art admirable que, la reprenant au point où le Bojardo l'a laissée, il la conduit à sa fin, et qu'il y entrelace les amours et les exploits de Roger et de Bradamante. Les Français, d'abord vaincus et assiégés dans Paris, et réduits aux dernières extrémités, repoussent ensuite les Sarrazins jusqu'en Provence, et les forcent enfin de s'embarquer pour l'Afrique. Le roi Agramant, chef général de l'entreprise, près d'arriver dans ses états, voit sa capitale embrasée et détruite: une tempête l'oblige à relâcher dans une petite île, où il meurt de la main de Roland.
La folie de ce Roland, qui sert de titre au poëme, n'en forme, à proprement parler, que le premier épisode. Sa passion constante pour l'ingrate Angélique, celle de cette reine pour Médor, la manière inattendue dont Roland en est instruit, les tourments qu'il éprouve, la démence qui en est la suite, la peinture énergique de cette fureur et de ses effets, le moyen extraordinaire qu'Astolphe emploie pour lui rendre son bon sens, et les détails ingénieux qui préparent cette cure singulière, font de ce long épisode, ou si l'on veut, de cette troisième partie de l'action, une des plus riches productions du génie poétique.
Après ces généralités, qui donnent une idée trop imparfaite du vaste plan de ce poëme et de l'artifice avec lequel ces trois principales actions y sont conduites, voyons si nous ne pourrons pas en suivre plus particulièrement la triple intrigue, en la dégageant, et des retours qu'elle forme continuellement sur elle-même, et des épisodes secondaires qui s'y entremêlent à chaque instant. Il n'est pas rare de voir des personnes se plaire assez à la lecture de l'Arioste pour la recommencer plusieurs fois: il l'est beaucoup de trouver quelqu'un parmi les plus assidus de ces lecteurs, à qui il en reste dans l'esprit une idée nette, et qui s'en soit fait à soi-même une analyse un peu exacte. Celle-ci leur épargnera de la peine, et peut-être leur préparera de nouveaux plaisirs, à peu près comme ces dessins ou ces plans sans couleurs, mais fidèlement tracés, à l'aide desquels on se rappelle agréablement les paysages qu'on a parcourus, et qui font que l'on jouit mieux de leurs aspects variés et de leurs divers points de vue, lorsqu'on y voyage encore.
Je me propose ici un but tout différent de celui que j'avais dans l'analyse du Dante; ma méthode différera de même. En traçant le plan de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis, je citais et faisais ressortir les beautés dont ils sont remplis, et dont la plupart étaient entièrement inconnues, du moins en France. On y connaît beaucoup mieux les principales beautés de l'Arioste; mais l'ensemble, la marche, en un mot le plan général de l'Orlando furioso ne sont guère moins ignorés que ceux de la Divina commedia. C'est de cela uniquement que je vais m'occuper. J'analyserai toujours, sans jamais citer ni traduire. Les citations auront leur tour. S'il en résulte d'abord plus de sécheresse, moins d'agrément et de variété, on voudra bien me pardonner, pourvu qu'avec d'autres moyens je ne sois pas moins utile.
L'Arioste a choisi avec beaucoup de discernement le point de l'action du Bojardo où il devait commencer la sienne. C'est lorsqu'une rixe s'étant élevée entre Roland et son cousin Renaud, tous deux amoureux de la belle Angélique, Charlemagne, qui avait besoin d'eux pour la bataille qu'il allait donner, remet cette beauté dangereuse entre les mains du vieux duc de Bavière, et la promet pour récompense à celui des deux rivaux qui se sera le plus distingué dans cette journée [620]. La bataille est perdue, l'armée chrétienne en déroute, le duc fait prisonnier. Dans cette déroute, Angélique quitte la tente où elle était en dépôt, monte à cheval et s'enfuit dans la forêt voisine. Elle y rencontre Renaud qui court à pied cherchant son cheval Bayard. On se rappelle qu'Angélique avait bu à la fontaine de la Haine, et Renaud à la fontaine de l'Amour [621]. Dès qu'il l'aperçoit, il veut l'aborder; elle le reconnaît et s'enfuit à toute bride. Elle arrive au bord d'une rivière, où elle fait une autre rencontre. Le sarrazin Ferragus, baigné de sueur, avait voulu puiser de l'eau dans son casque, et l'y avait laissé tomber. Il cherchait à le ravoir, lorsqu'il entend les cris d'effroi que jette Angélique en fuyant Renaud qui la suit. Quoique sans casque, il s'élance au-devant de Renaud et l'attaque l'épée à la main. Angélique les laisse se battre et s'enfuit de plus belle. Les deux chevaliers s'en aperçoivent, suspendent leur combat, conviennent de le reprendre quand ils auront retrouvé celle qui en est l'objet, montent tous deux, l'un en selle, l'autre en croupe, sur le cheval de Ferragus, et se mettent à la poursuite d'Angélique [622].
[Note 620: ] [ (retour) ] J'ai observé dans l'extrait du Bojardo la différence qui existe ici entre la version de l'Arioste et la sienne; ci-dessus, p. 331.
[Note 621: ] [ (retour) ] Orlando innamorato, c. III; ci-dessus, p. 307.
[Note 622: ] [ (retour) ] Orlando furioso, c. I. C'est là qu'est ce trait charmant devenu proverbe:
O gran bontà de' cavalieri antiqui! etc. (St. 22.)
Bientôt le chemin se partage en deux. Incertains de celui qu'elle a pu prendre, ils se séparent. Renaud s'enfonce dans la forêt; Ferragus revient au bord du fleuve d'où il était parti. Il recommence à chercher avec une longue perche son casque qui y était tombé. Tout à coup l'ombre de l'Argail, de ce jeune frère d'Angélique, qu'il avait tué peu de temps auparavant, et dont il avait jeté le corps précisément en cet endroit, s'élève du milieu du fleuve, tenant d'une main le casque que Ferragus lui avait alors promis d'y rapporter dans trois jours. Il lui reproche son manque de parole, et disparaît avec son casque; action particulière que le Bojardo avait commencée [623], et que l'Arioste, en passant, termine ainsi.
[Note 623: ] [ (retour) ] Orlando innamorato, c. III; ci-dessus, p. 306.
Cependant Angélique fuyant à travers la forêt et n'en pouvant plus de lassitude, était descendue dans un bosquet où des arbres et des buissons fleuris formaient le plus délicieux ombrage. Elle entend un chevalier qui, se croyant seul, poussait des soupirs et se plaignait de sa destinée. C'était Sacripant, roi de Circassie, qui, après l'avoir défendue en Orient lorsqu'elle était assiégée dans Albraque sa capitale [624], était passé en Occident pour la suivre, et croyait l'avoir entièrement perdue. Angélique pense qu'il peut la servir encore, la sauver des poursuites de Renaud, et la reconduire dans ses états. Elle sort du lieu où elle était cachée, aborde Sacripant, et lui montre les dispositions les plus favorables. Il se préparait à en profiter plus qu'elle ne le voulait peut-être, lorsqu'il est interrompu par l'arrivée d'un chevalier couvert d'une armure aussi blanche que la neige. Sacripant le défie au combat. Au premier coup de lance, ce chevalier l'abat, le laisse étendu sur le sable, et poursuit fièrement sa route. Un courrier qui vient à passer apprend au triste Circassien que ce chevalier blanc est une femme, ou plutôt une jeune fille, la belle et invincible Bradamante [625]. Sacripant, à peine relevé de sa chute, n'était pas encore revenu de sa honte, lorsqu'un autre chevalier survient à pied. C'est Renaud. Sacripant met pied à terre; nouveau combat, nouvelles terreurs d'Angélique, qui prend, comme à son ordinaire, le parti de monter sur le cheval de Sacripant et de s'enfuir [626].
[Note 624: ] [ (retour) ] Orlando innam., c. X.
[Note 625: ] [ (retour) ] Orlando fur., c. I, st. 69, 70.
[Note 626: ] [ (retour) ] C. II.
Elle rencontre dans la forêt un vieil ermite, nécromant de son métier. Elle lui confie son extrême desir de quitter la France, et de s'embarquer au plus vite pour échapper aux poursuites de Renaud. L'ermite qui a ses vues, évoque un démon familier, et l'envoie, sous la forme d'un valet, tromper les deux chevaliers qui se battent pour Angélique. L'esprit follet leur affirme qu'elle a retrouvé Roland, qu'en ce moment il l'enlève en se moquant d'eux et retourne à Paris avec elle. Renaud, sans dire un mot, monte sur Bayard, que son instinct, qui approchait de l'intelligence humaine, avait ramené auprès de lui, et court au galop vers Paris. C'était le moment où Charlemagne, après la bataille qu'il avait perdue contre Agramant, rassemblait le reste de ses troupes, se préparait à soutenir un siége, et pensait à envoyer en Angleterre demander du secours. Il y députe Renaud, à qui cette commission est fort désagréable, mais qui part aussitôt pour la remplir.
Ce ne sont-là, pour ainsi dire, que les préliminaires de l'action; c'est ici qu'elle commence à s'engager et que l'on a besoin, pour l'entendre dans l'Arioste, de se rappeler ce qu'on en a vu dans le Bojardo. Cette terrible Bradamante qui traite si rudement les chevaliers les plus braves, est cependant occupée d'un soin plus analogue à son sexe et à son âge. Elle va cherchant son cher Roger, qu'elle aime tendrement et qui l'aime de même, quoiqu'ils ne se soient vus et parlé qu'une fois, le jour où ils furent séparés par une troupe de Sarrazins, et où elle se laissa emporter à la poursuite de celui qui l'avait blessée [627]. A quelque distance du lieu où elle avait renversé Sacripant elle trouve Pinabel, de cette perfide race de Mayence, ennemie de celle de Clairmont et de Montauban. Il la trompe, l'égare dans les montagnes et la précipite dans une caverne, où il croit qu'elle trouvera la mort [628]. Elle y trouve au contraire le tombeau prophétique de Merlin, et la bonne magicienne Mélisse, à qui sa venue était annoncée, et qui, après lui avoir prédit et avoir fait passer sous ses yeux tous les héros futurs de la maison d'Este, qui doivent naître de son union avec Roger, lui enseigne ce qu'elle doit faire pour le retrouver et pour le tirer du château magique où le vieil Atlant, cet ancien guide de sa jeunesse, le tient de nouveau renfermé [629].
[Note 627: ] [ (retour) ] Orlando innam., t. III, c. V; ci-dessus, p. 335.
[Note 628: ] [ (retour) ] Orlando fur., c. II, st. 75 et pénult.
[Note 629: ] [ (retour) ] C. III.
En passant de l'imagination du Bojardo dans celle de l'Arioste, Atlant s'est enrichi d'un Hippogryphe, espèce de coursier ailé, sur lequel il s'élève dans les airs, et d'un bouclier enchanté qui jette un tel éclat lorsqu'il le découvre, que les yeux sont éblouis; on tombe privé de sentiment, presque sans vie; le magicien saisit alors celui qui l'a osé combattre et l'emporte dans son château. Il n'existe qu'un seul moyen de vaincre cet enchantement; c'est de porter à son doigt l'anneau qui avait appartenu à la belle Angélique. Or, dans ce moment là même, le petit roi Brunel, qui lui avait dérobé cet anneau [630], marchait vers le château d'Atlant pour en retirer Roger et le livrer au roi Agramant, son général. Mélisse en instruit Bradamante et lui conseille de tuer Brunel, de s'emparer de l'anneau, et de faire pour son compte ce que ce fourbe voulait faire pour celui d'Agramant.
[Note 630: ] [ (retour) ] Orlando innam., l. II, c. V; ci-dessus, p. 326.
Bradamante, après avoir quitté Mélisse, trouve en effet le petit roi de Tingitane, mais elle répugne à tuer un homme vil, faible et sans défense; elle l'attache au pied d'un arbre, lui prend l'anneau d'Angélique, et marche vers le château d'Atlant [631]. Arrivée là, elle suit de point en point les leçons de Mélisse, rompt l'enchantement, délivre Roger et avec lui Gradasse, Sacripant et quelques autres guerriers qui y étaient aussi retenus. L'enchantement détruit, Atlant et son château disparaissent, mais l'Hippogryphe reste; Roger a l'imprudence de le monter; l'Hippogryphe prend aussitôt son vol et l'emporte à travers les airs [632]. L'Arioste usant du privilége, ou suivant une des lois du roman épique, a laissé Renaud embarqué pour l'Angleterre et assailli d'une tempête; il laisse ici Roger au haut des airs, emporté par l'Hippogryphe, pour raconter les aventures de Renaud en Ecosse, où la tempête l'a jeté, ou plutôt l'aventure intéressante de la belle Genèvre, que Renaud venge d'une calomnie et sauve de la mort [633]. Le poëte revient ensuite à Roger, le retrouve en l'air sur son Hippogryphe, le ramène enfin vers la terre, et le conduit dans l'île enchantée d'Alcine [634].
[Note 631: ] [ (retour) ] Orlando fur., c. IV; st. 14.
[Note 632: ] [ (retour) ] Ibid., st. 46.
[Note 633: ] [ (retour) ] C. IV, st. 51, jusqu'à la fin, tout le chant V, et les seize premières stances du chant VI.
[Note 634: ] [ (retour) ] C. VI, st. 19.
Cette fiction est liée à celle de l'île de Falerine et de Morgane dans l'Orlando innamorato [635]. La fée Alcine est sœur de la méchante fée Morgane, et ne vaut pas mieux qu'elle. Elle retient pour son plaisir, dans les délices et dans la mollesse, les chevaliers qui tombent entre ses mains. Elle s'en dégoûte bientôt; et pour qu'ils n'aillent pas lui faire une mauvaise réputation par le monde, elle les change, selon son caprice, en arbres, en fontaines, en animaux ou en rochers. Le vieil Atlant, à qui Roger avait échappé, a imaginé ce nouveau moyen de l'écarter des dangers de la guerre. Il a eu l'art de le faire arriver dans cette île, et celui de fixer l'inconstante Alcine. Elle lui restera fidèle, et sent que désormais elle ne peut plus changer. Mais ce plan ne s'arrange point avec ceux de la bonne Mélisse, qui ne perd pas un instant de vue Roger et Bradamante. Elle instruit la fille d'Aymon du piége où est tombé son amant, et promet de l'en retirer. Elle ne demande pour cela que l'anneau d'Angélique, que Bradamante avait gardé. Avec ce talisman infaillible, déguisée sous la forme du vieil Atlant, elle va chercher Roger dans son île, le fait rougir de l'état où elle le trouve, et pour dissiper les fausses apparences qui l'ont séduit, elle lui met au doigt l'anneau magique. Roger revoit Alcine; il la revoit telle qu'elle est, c'est-à-dire qu'au lieu d'une jeune reine, belle et charmante, il reconnaît qu'il n'a eu affaire qu'à une vieille fée, chauve, édentée et ridée. Il la fuit avec horreur [636].
[Note 635: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 321 et 324.
[Note 636: ] [ (retour) ] Le reste du chant VI, le chant VII tout entier, et les vingt-une premières stances du chant VIII.
L'Arioste revient alors sur ses pas jusqu'à l'endroit où il a laissé Angélique seule dans un bois avec un vieil ermite, qui a sur elle des desseins peu conformes à son état et à son âge. Elle est exposée avec lui à une aventure qui n'est ni la plus agréable, ni la plus décente du poëme [637]; surprise ensuite au bord de la mer par des corsaires et emmenée dans l'île d'Ebude, près de l'Irlande, pour être dévorée par un monstre marin [638]. Le roi de cette île avait encouru la colère de Protée. Pour l'apaiser, il fallait exposer tous les jours au pied d'un rocher une jeune fille que le monstre venait dévorer. Angélique y est conduite et attachée. Elle n'attend plus que la mort. Là, le poëte l'abandonne, pour parler enfin de Roland [639], qui n'a point encore figuré dans l'action du poëme.
[Note 637: ] [ (retour) ] C. VIII, st. 30, 48 et 49.
[Note 638: ] [ (retour) ] St. 51.
[Note 639: ] [ (retour) ] St. 68.
Il annonce dès le début le caractère passionné qu'il a voulu donner à ce héros. Ce n'est plus le Roland de la Chronique de Turpin et des premiers poëtes romanesques: c'est celui que le Bojardo a mis à sa place. C'est un amant plus encore qu'un chevalier, qui sacrifie à son amour la sûreté de son empereur, le salut même de sa patrie, en un mot, si préoccupé de sa passion qu'on ne sera pas surpris de voir cette forte préoccupation devenir une véritable folie.
Paris est assiégé et réduit à de telles extrémités qu'une pluie miraculeuse a pu seule éteindre l'incendie que l'ennemi y avait allumé. Roland pendant la nuit est livré aux agitations et à l'insomnie. Ce n'est point du siége ni de l'incendie qu'il s'occupe, c'est d'Angélique. Il ne peut digérer l'affront que lui a fait Charlemagne en lui ôtant des mains celle qu'il avait conduite en France à travers tant de dangers. Elle s'est échappée; à quoi sa beauté, sa jeunesse ne l'exposent-elles pas? C'en est fait, il veut la suivre. Il ira pour la trouver jusqu'aux extrémités de la terre. Il se lève, prend des armes couvertes d'un vêtement noir, et quitte, pour n'être pas connu, ses enseignes ordinaires, où l'on voyait ce cartel, emblême de l'habit de deux couleurs dont il avait été vêtu dans son enfance [640]. Il part seul, sans prendre congé, sans dire adieu; il traverse le camp ennemi, et va cherchant dans toutes les provinces de France, la belle reine du Catay. Pendant tout l'hiver et une partie du printemps, il continue cette recherche. Enfin, il apprend en Normandie l'horrible usage de l'île d'Ebude. Une idée confuse que son Angélique peut y être exposée à une mort affreuse, le détermine à aller combattre le monstre et délivrer ce peuple malheureux. Il monte sur une barque, côtoyé quelque temps la Bretagne et veut cingler vers l'île d'Ebude. Une tempête le jette en Zélande, où il est arrêté par l'aventure épisodique du barbare Cimosque, de Biréne et de la belle et tendre Olimpie [641].
[Note 640: ] [ (retour) ] St. 90. Voyez ci-dessus, p. 172.
[Note 641: ] [ (retour) ] C. IX.
Cependant Roger avait vaincu tous les obstacles qu'Alcine avait voulu mettre à sa fuite: ferme dans son dessein, il était parvenu dans l'autre partie de l'île, où étaient les états de la fée Logistille, sœur d'Alcine et de Morgane, mais aussi bienfaisante et aussi sage qu'elles étaient méchantes, folles et perfides [642]. C'est l'emblême allégorique de la Raison et de la Vertu, comme les deux autres le sont des passions vicieuses et insensées. Roger, instruit par les leçons de Logistille, remonte sur l'Hippogryphe, qu'il a appris d'elle à gouverner comme on conduit sur terre un coursier docile. Il portait suspendu à l'arçon le bouclier magique d'Atlant, et à son doigt l'anneau enchanté que lui avait envoyé Bradamante. Il s'élève dans les airs et dirige son vol vers la France. En passant sur l'île d'Ebude, il apperçoit Angélique attachée nue sur un rocher, et déjà le monstre marin qui s'avance pour dévorer sa proie [643]. Après lui avoir porté des coups que la dureté des écailles du monstre rend inutiles, il se rappelle son bouclier et son anneau. Le bouclier, qui éblouit et endort tous ceux qui le regardent, suffira pour vaincre le monstre; mais de peur qu'Angélique n'éprouve le même éblouissement, il descend d'abord auprès d'elle et lui passe au doigt l'anneau qui rompt tous les enchantements. A l'aspect du bouclier, le monstre s'assoupit; Roger, sans perdre de temps à le tuer, délie Angélique, et la fait monter derrière lui sur l'Hippogryphe, qui s'élève de nouveau dans les airs. On se rappelle dans quel état est Angélique. La beauté de toute sa personne et la jeunesse de son libérateur ont leur effet ordinaire. Il se détourne cent fois vers elle; les caresses qu'il se permet ne font qu'irriter ses désirs. Il change son plan de voyage, cherche des yeux le premier rivage où il voie des bois et des paysages agréables, et s'abat sur les côtes de Bretagne, dans un endroit délicieux. Son premier soin, dès qu'ils sont tous deux à terre, est de se débarrasser de ses armes. Angélique voit son dessein, mais que faire? Heureusement en baissant les yeux, elle aperçoit à son doigt l'anneau que Roger y avait mis [644]. Elle le reconnaît; c'était le sien; c'était cet anneau précieux que Brunel lui avait dérobé jadis, et qui lui était rendu par ce cercle étonnant d'aventures. La vertu de cet anneau ne se bornait pas à détruire les enchantements; il en produisait un lui-même; en le mettant dans sa bouche on devenait invisible. Angélique le met sur-le-champ dans la sienne, et au moment où Roger se croit près de tout obtenir, il ne touche et ne voit plus rien. Pour comble de malheur, l'Hippogryphe qu'il avait attaché à un arbre, rompt sa bride, s'envole et disparaît. Le pauvre Roger tout honteux reprend ses armes, et s'enfonce tristement dans la forêt [645].
[Note 642: ] [ (retour) ] C. X.
[Note 643: ] [ (retour) ] St. 91.
[Note 644: ] [ (retour) ] C. XI, st. 3.
[Note 645: ] [ (retour) ] St. 15.
Pendant ce temps-là, Roland avait terminé son expédition de Zélande, tué le cruel Cimosque, et réuni Birène à l'amoureuse Olimpie [646]. Il se rembarque pour l'île d'Ebude; les vents tantôt trop lents et tantôt contraires l'en écartent long-temps. Il arrive enfin dans le moment où le monstre des mers allait s'élancer sur une nouvelle victime. Roland se sert pour le vaincre d'un moyen très-extraordinaire [647]. Il le tue enfin et s'empresse de délivrer la jeune beauté qui était attachée nue sur le rocher, comme l'avait été Angélique. Il se trouve que c'est cette même Olimpie qu'il avait réunie à Birène, que ce perfide avait enlevée, puis abandonnée sur le rivage; que les corsaires d'Ebude y avaient prise, et qui, pour récompense de l'amour le plus généreux et le plus tendre, était exposée à ce sort affreux [648]. Dans cette imitation justement célèbre de l'Ariane abandonnée de Catulle, ou plutôt de celle d'Ovide, le roi d'Irlande joue le même rôle que Bacchus. Il faisait à l'instant même une descente dans cette île. Il ne peut voir Olimpie sans l'aimer, et Roland ne part d'Ebude qu'après avoir vu celle qu'il a sauvée deux fois, devenue reine d'Irlande et vengée de son infidèle par l'amour et par l'hymen d'un roi [649].
[Note 646: ] [ (retour) ] St. 21.
[Note 647: ] [ (retour) ] Il passe du vaisseau où il était sur une petite barque, avec une ancre attachée par un gros câble, se fait avaler par le monstre, avec son ancre, et même, si le poëte ne se trompe, avec son bateau:
E se l'immerse
Con quella anchara in gola, e s'io no fallo
Col batello ancor.
(C. XI, st. 37.)
Il enfonce les deux pointes de l'ancre dans le palais et dans la langue du monstre, et lui tient ainsi de force la gueule ouverte; il en sort à la nage, tenant toujours le câble de l'ancre, et tire facilement l'énorme animal sur le sable, où il expire.
[Note 648: ] [ (retour) ] St. 55.
[Note 649: ] [ (retour) ] St. 80.
Il revient sur le continent, où il va toujours cherchant sa chère Angélique, et courant des aventures qui amusent le lecteur et l'intéressent même quelquefois, comme celle de la tendre Isabelle, que Roland trouve dans une caverne, et qu'il délivre d'une troupe de brigands pour la rendre à son cher Zerbin [650]; mais ces aventures avancent peu l'action du poëme. Elle prend enfin une marche plus rapide et un plus grand caractère, quand le poëte nous ramène à la guerre des Sarrazins contre Charlemagne et au siége de Paris [651]. Marsile est à la tête d'une forte armée de Sarrazins d'Espagne; le jeune et présomptueux Agramant, chef général de l'entreprise, en commande une innombrable d'Africains. Les deux rois passent en revue les deux armées: elles s'approchent de Paris et le cernent de toutes parts.
[Note 650: ] [ (retour) ] C. XII et XIII.
[Note 651: ] [ (retour) ] C. XIV.
Pour la première fois, depuis que Charlemagne est le sujet des romans épiques, il paraît ici tel que l'épopée héroïque l'aurait peint d'après l'histoire. Les vœux et les cérémonies de la religion l'occupent d'abord [652]. Tout Paris est en prières. Celle de l'empereur est noble et fervente. Elle est portée, par l'Ange qui veille sur ses destinées, au pied du trône de l'Éternel. Le chœur entier des anges et des saints intercède pour lui. Dieu charge l'archange Michel d'aller chercher le Silence et la Discorde; il veut que l'un conduise pendant la nuit les troupes qui viennent d'Angleterre, sous la conduite de Renaud, et que l'autre mette le trouble et la confusion dans le camp des Sarrazins. Ici, comme on voit, l'Arioste fait succéder au merveilleux de la féerie celui de la religion, mêlé avec le merveilleux allégorique. Son génie embrasse, et tout ce qui est dans la nature des choses, et tout ce que notre faible nature a imaginé dans tous les temps d'êtres supérieurs à elle, qu'elle craint ou qu'elle implore et dont elle attend ses biens ou ses maux.
[Note 652: ] [ (retour) ] St. 68 et suiv.
La manière dont l'archange remplit sa mission ne conviendrait pas de même au poëme héroïque; elle ne pouvait figurer que dans l'épopée romanesque qui admet le genre satirique comme tous les autres. Michel ne croit pouvoir rien faire de mieux pour trouver le Silence que de l'aller chercher dans un couvent de moines; il espère y trouver aussi la Paix, la Charité, l'Humilité. Point du tout; elles en avaient été chassées par la Gourmandise, l'Avarice, la Colère, l'Orgueil, l'Envie, la Paresse et la Cruauté [653]. A la place de ce septième péché, on en attendait peut-être un autre. L'Arioste n'en parle pas. Il est vrai qu'il ne dit pas non plus que l'archange s'attendît à trouver dans ce couvent la vertu contraire. Qu'y trouve-t-il encore? Ce qu'il croyait devoir aller chercher jusqu'aux enfers, la Discorde. C'est dans ce nouvel enfer qu'elle habite parmi les saints offices et les messes [654].
[Note 653: ] [ (retour) ] St. 81.
E ritrocolla in questo nuovo inferno
(Chi'l crederia? tra santi uffizii e mese.
(St. 82.)
Michel ordonne à la Discorde d'aller porter ses fureurs et tous les désordres qu'elle entraîne dans le camp des Sarrazins. Il apprend ensuite de la Fraude, qui se trouve aussi dans cette maison, en quel endroit il doit aller chercher le Silence. C'est dans le palais du Sommeil, situé en Arabie, dans un vallon paisible, loin de toute habitation humaine [655]. L'archange prend son vol vers ce palais, y trouve en effet le Silence, lui donne ses ordres, et le conduit en Picardie, où Renaud était débarqué avec les troupes que les rois d'Angleterre et d'Écosse envoyaient au secours de Charlemagne. Le Silence leur est donné pour escorte. Elles arrivent sans être aperçues, à l'instant où commençait l'assaut général de Paris.
[Note 655: ] [ (retour) ] St. 92.
La poésie moderne, ni peut-être même l'ancienne, n'ont rien à mettre au-dessus de la description de cet assaut. Charlemagne y remplit tous les devoirs d'un grand capitaine et d'un roi. Ce qui lui reste de ses paladins le seconde avec une intrépidité qu'aucun danger n'étonne. Mais ils sont attaqués par des forces supérieures et par des ennemis furieux. Le plus terrible des rois africains, Rodomont, porte de tous côtés l'incendie et le carnage; et tandis que ses propres soldats sont consumés dans les fossés de la ville par les fascines embrasées que les assiégés y jettent, il s'élance sur le mur, le franchit, et renfermé seul dans Paris, il y répand la mort et l'effroi, comme s'il était suivi de son armée [656]. Agramant attaque en même temps une des portes avec l'élite de ses troupes [657]. Charlemagne en personne la défend avec ses plus braves chevaliers. C'est alors que Renaud arrive avec ses Anglais [658]; il tombe à l'improviste sur les Sarrazins, et les oblige à tourner contre lui tous leurs efforts, tandis qu'une partie du secours qu'il amène pénètre d'un autre côté dans la ville assiégée.
[Note 656: ] [ (retour) ] Le reste du chant XIV.
[Note 657: ] [ (retour) ] C. XV, st. 6. Mais le poëte s'interrompt trois stances après, pour retourner, non à Renaud, mais à Astolphe, qu'il a laissé en Angleterre. Il reprend l'assaut de Paris, c. XVI, st. 16.
[Note 658: ] [ (retour) ] St. 29.
Cependant Rodomont y continue ses ravages. Il ose attaquer le palais même de l'empereur [659]. Charlemagne et ses paladins accourent pour le défendre. Une foule de guerriers suit leurs pas. Ils entourent l'indomptable Africain, et l'attaquent tous à la fois [660]. Après avoir fait un grand carnage des chevaliers et des soldats, il est contraint de céder et de se retirer vers les remparts. Trois fois il se retourne contre la foule qui le suit, et trois fois sa redoutable épée se baigne dans le sang français. Enfin parvenu au pied des murs, il y monte, se précipite tout armé dans le fleuve, le passe à la nage, et rendu sur l'autre bord, il gémit profondément, et ne quitte qu'à regret sa proie [661]. Toute cette scène héroïque, animée de l'esprit des anciens, est remplie de leurs imitations les plus heureuses. C'est Pyrrhus au palais de Priam, c'est Turnus au camp retranché des Troyens, c'est, si l'on ose le dire, le génie même et le style admirable de Virgile. Le genre seul du poëme, et non le talent du poëte, peut nuire à l'effet de ce tableau, et en refroidir la chaleur. Le roman épique permet, ou plutôt commande des suspensions et des interruptions qui amènent plus d'une fois au milieu du siége de Paris des aventures, non-seulement étrangères, mais lointaines. Elles transportent le lecteur tantôt en Egypte et tantôt à Damas, et l'occupent d'Astolphe et de Marfise, de Griffon, d'Aquilant et d'Origille quand son attention était fixée sur Paris, Rodomont et Charlemagne. J'écarte à dessein toutes ces actions incidentes, et je tâche de suivre entre les mains de l'Arioste, celle des trois actions principales où il ressemble le plus aux épiques anciens; elle va le conduire par un fil presque imperceptible à une autre de ces actions, celle que son titre annonce, et pour laquelle il n'a point eu de modèle.
[Note 659: ] [ (retour) ] C. XVII, st. 6.
[Note 660: ] [ (retour) ] St. 16. Ici est encore une nouvelle interruption, et il faut que lecteur s'occupe, pendant tout le reste de ce chant, de Griffon et d'Origille, dont il ne se soucie guère, et qui ne sont pas la plus heureuse des fables du Bojardo que l'Arioste emprunta de lui. (Orlando innam., l. I, c. XXVIII et XXIX, etc.) L'attaque livrée à Rodomont par Charlemagne et par ses chevaliers n'est reprise qu'au chant suivant, c. XVIII, st. 8.
[Note 661: ] [ (retour) ] St. 24.
Délivré de Rodomont, Charlemagne fait sortir ses troupes par trois portes en même temps, les réunit, marche à leur tête, et attaque avec vigueur l'arrière-garde des ennemis, qui sont aux mains avec l'armée de Renaud. Le combat devient alors une horrible mêlée. Le poëte en écarte la confusion par le même artifice qu'Homère; dans cette masse générale, il dessine des groupes particuliers, et distingue par des exploits extraordinaires les principaux chefs des deux armées. Dardinel, fils d'Almont, jeune roi sarrazin, montre surtout la valeur la plus brillante, balance long-temps la victoire, tue un grand nombre de chrétiens, et tombe enfin lui-même sous les coups de Renaud. Rien ne peut plus retarder la défaite des Africains. Agramant fait rentrer dans son camp un tiers au plus de son armée. Charlemagne suit ses avantages, et l'y tient assiégé pendant la nuit.
Ici se trouve encore une belle imitation de Virgile, si belle que je ne crains pas de prononcer un blasphême littéraire, en mettant, à certains égards, la copie au-dessus de l'original. L'épisode divin de Nisus et d'Euryale au neuvième livre de l'Énéide est transporté presque tout entier dans le dix-huitième chant de l'Orlando furioso. Cloridan et le beau Médor veillent sur les remparts du camp d'Agramant, comme les deux célèbres amis à la porte du camp des Troyens. Ils conçoivent et exécutent également le dessein d'une expédition hasardeuse. Mais Nisus et Euryale ont pour objet de traverser le camp des Rutules pour aller avertir Énée du danger que courent ses compagnons et son fils; Cloridan et Médor, attachés au jeune et brave Dardinel, qui a été tué dans le combat, ne peuvent supporter l'idée de le laisser sans sépulture [662]; c'est pour remplir ce devoir pieux qu'ils se dévouent; c'est pour aller chercher sur le champ de bataille, au milieu des morts, le corps de leur malheureux roi qu'ils traversent le camp des chrétiens. Ils périssent aussi tous deux; mais quelle différence entre Euryale, qui n'est retardé dans sa fuite que par le butin qu'il a fait et qu'il ne veut pas perdre, et le sensible Médor, resté seul chargé du corps inanimé de son maître après la fuite de Cloridan, succombant sous ce fardeau sacré, le déposant enfin sur la terre, mais ne pouvant se résoudre à l'abandonner, et tombant percé de coups auprès de lui [663]!
[Note 662: ] [ (retour) ] C. XVIII, st. 165.
[Note 663: ] [ (retour) ] C. XIX, st. 13.
Un autre avantage de cet épisode, c'est qu'il est intimement lié à la marche générale du poëme, et qu'il devient même le moyen particulier dont l'Arioste se sert pour conduire l'une de ses trois principales actions; tandis que l'épisode de Virgile, une fois terminé, n'a plus aucune influence sur l'action de l'Énéide. Nous avons vu comment Angélique s'était échappée des bras du jeune Roger. Elle était nue, mais son anneau, qui la rendait invisible, mettait sa pudeur à l'abri. Elle avait cependant trouvé, dans l'asyle d'un pauvre villageois, des habits grossiers dont elle s'était vêtue, une jument qu'elle avait montée. Elle parcourait ainsi la France, tantôt cachée et tantôt visible, plus fière et plus insensible que jamais, et ne cherchant qu'une bonne occasion pour retourner dans son empire.
Elle arrive auprès de Paris; le hasard la conduit dans ce lieu même, où le jeune Médor gisait étendu sur la terre et baigné dans son sang [664]. Elle croit apercevoir qu'il respire encore. Touchée de sa jeunesse, elle descend auprès de lui, met en usage la science des simples que les filles de rois possèdent dans l'Orient, étanche d'abord le sang qui coulait de sa large blessure, le fait transporter, pour le guérir, dans la cabane d'un berger qui vient à passer en cet endroit, y reste pour achever sa cure, mais bientôt se sent elle-même atteinte d'un mal plus doux et plus difficile à guérir. Enfin, cette reine superbe, qui avait dédaigné les plus grands rois et les plus illustres chevaliers, devient la conquête d'un jeune page, qui n'a pour lui que sa beauté, mais chez lui la beauté est accompagnée d'un grand courage et de sentiments généreux dont il vient de donner des preuves. Il semble que le sort devait une récompense au dévouement qu'il a fait de sa vie, et que c'est la belle Angélique qui vient lui en apporter le prix. Elle n'en fait pas seulement son amant, mais son époux. Enchantés l'un de l'autre, ils séjournent plus d'un mois dans cette humble chaumière. Les rochers, les grottes, les arbres d'alentour sont chargés de leurs chiffres, de leurs devises, de leurs noms entrelacés. Ils y gravent de tendres serments, et l'histoire naïve de leurs amours. Mais bientôt lasse de ce bonheur obscur, pour lequel on dit qu'en général les reines ont peu de goût, Angélique veut enfin retourner dans ses états, et placer la couronne du Catay sur la tête de Médor.
[Note 664: ] [ (retour) ] C. XIX, st. 20.
Ils quittent ensemble la France, passent les Pyrénées et prennent la route de Barcelonne. Tout à coup ils sont arrêtés par l'effrayante et hideuse rencontre d'un insensé, nu et tout couvert de fange, qui s'élance vers eux avec fureur. Que veut dire cette apparition terrible? Quelle est cette espèce de monstre humain? L'Arioste se garde bien de le dire, de le laisser même entrevoir. Il nous appelle brusquement à d'autres aventures; elles se succèdent pendant plus de deux autres chants; enfin, dans le vingt-troisième, sans nous douter de rien encore, nous retrouvons son héros dont il ne nous avait point parlé depuis long-temps.
Roland n'avait cessé, ni de chercher Angélique, ni de courir, chemin faisant, de belles et de grandes aventures. En approchant de Paris, il avait attaqué et dispersé lui seul une troupe de Sarrazins qui rejoignaient l'armée d'Agramant, tué de sa main les deux rois qui les commandaient, et commencé un combat avec Mandricard, qui était accouru pour les venger. Le cheval de Mandricard, dont la bri le s'était rompue, avait emporté ce guerrier, malgré lui, à travers les bois et les plaines. Roland, retardé par un autre accident, malgré l'avance que son ennemi avait sur lui, s'était remis à sa poursuite.
Excédé de chaleur et de fatigue, il arrive, pendant l'ardeur du midi, dans un paysage délicieux, au bord d'un ruisseau limpide, où tout l'invite à se rafraîchir [665]. Il jette les yeux sur l'écorce de quelques arbres. Il y voit le nom d'Angélique et croit reconnaître sa main. Un autre nom inconnu le frappe; c'est celui de Médor. Il lit, à l'entrée d'une grotte, de plus longues inscriptions, des preuves plus manifestes du bonheur de ces deux amants et de son malheur. C'étaient en effet les environs de la cabane qu'Angélique avait habitée avec Médor, où tout offrait les emblêmes et les expressions de leur amour. Le comte d'Angers, saisi d'abord d'étonnement, puis de douleur, s'efforce de douter encore. Il arrive à la cabane qui avait servi de retraite à l'Amour et de temple à l'Hymen. Il ne veut point accepter de nourriture, et ne demande qu'un lit où il puisse trouver quelque repos. Quel repos! Ce qu'il lit gravé sur les murs, sur la porte, sur les fenêtres, lui dit trop dans quelle chambre il se trouve, sur quel lit il s'est jeté! Les villageois hospitaliers ne comprenant rien à sa peine, lui racontent, pour l'adoucir, toute l'histoire dont ils amusaient ordinairement les passagers. Ils lui montrent un bracelet garni de pierres précieuses qu'Angélique leur avait donné pour les récompenser de leurs soins; et ce bracelet, c'était de Roland lui-même qu'Angélique l'avait reçu.
[Note 665: ] [ (retour) ] C. XXIII, st. 100 et suiv.
A ce récit, à cette vue, l'infortuné verse un torrent de larmes. Il sort de ce lieu de supplice, reprend ses armes, rentre dans la forêt, parcourt les routes les plus obscures, en poussant des cris et des hurlements affreux. Il revient sur ses pas, revoit les inscriptions et les monuments d'amour. Alors il ne se connaît plus; il tire sa formidable épée, coupe les arbres, taille les rochers, les fait voler en éclats, détruit la grotte, comble de débris, de rocailles et de branchages le ruisseau et la fontaine, tombe enfin étendu sur la terre, muet de rage, sans mouvement, et les yeux tournés vers le ciel. Pendant trois jours et trois nuits, il reste dans cette attitude, privé de nourriture et de sommeil. Le quatrième jour, il se livre à de nouveaux accès de fureur; il arrache ses armes, les disperse dans la forêt, déchire ses vêtements, reste absolument nu, et court ainsi dans la campagne, brisant ou déracinant comme des herbes fragiles les chênes, les hêtres et les ormeaux. Les laboureurs de ces cantons accourent et l'environnent [666]. Il frappe et tue tout ce qui l'approche, met le reste en fuite, assomme les chevaux, les bœufs, les troupeaux entiers. De ses poings, de ses pieds, de ses dents, il rompt, fracasse et déchire. L'épouvante est dans tout le pays. On déserte les villages; il y entre, dévore les plus grossiers aliments, s'élance de nouveau dans la plaine, se renfonce dans les bois, poursuit les daims, les sangliers, les atteint, les met en pièces, et se nourrit de leurs chairs.
[Note 666: ] [ (retour) ] C. XXIV, st. 4.
De là, il se met à parcourir la France [667]. Les rencontres qu'il fait, les actes étranges de folie qui signalent partout son passage, sont impossibles à raconter. Il va jusqu'aux Pyrénées [668], passe en Espagne, arrive auprès de Barcelonne, à l'instant même où Angélique va pour s'y embarquer avec Médor [669]. Il ne la reconnaît pas; dans l'état hideux où sa démence l'a réduit, il n'en est point reconnu. Peu s'en faut que ce furieux qu'elle a privé de la raison, ne se venge d'elle sans le savoir; elle n'échappe à sa fureur, qu'au moyen de l'anneau qui la rend invisible quand il lui plaît. Elle monte enfin sur un vaisseau, et désormais en sûreté, prend, avec son cher Médor, la route de l'Inde, où le trône du Catay les attend. Et cependant l'insensé Roland, parvenu, en traversant toute l'Espagne, jusqu'au détroit de Gibraltar, le passe à la nage, aborde sur les sables d'Afrique, et continue de s'y livrer aux mêmes extravagances et aux mêmes fureurs [670].
[Note 667: ] [ (retour) ] St. 14. Le poëte le quitte alors, et ne le ramène sur la scène qu'au vingt-neuvième chant, st. 40.
[Note 668: ] [ (retour) ] Avant d'y arriver, il trouve, auprès de Montpellier, Rodomont placé sur un pont, dont il ne permet le passage à personne. Roland s'avance, prend dans ses bras le redoutable Sarrazin, se précipite avec lui dans la rivière, et gagne à la nage l'autre bord. (Ub. sup.)
[Note 669: ] [ (retour) ] Ibid., st. 58, et tout le reste du chant.
[Note 670: ] [ (retour) ] Quinze premières stances du chant XXX.
Non, ce n'est pas trop dire que d'affirmer qu'il n'y a rien dans aucun poëte ancien ni moderne que l'on puisse comparer à cette peinture si vraie, si neuve et si terrible. Elle a près de trois cents vers de suite, jusqu'au moment où Roland quitte la France; et jusque là, pour cette fois, l'Arioste ne s'est distrait ni de son objet ni de sa route; pas la plus légère interruption, pas le moindre jeu de mots ou de pensées; il paraît lui-même frappé de cette démence passionnée, profonde et sublime; il est Roland, ou il le regarde si attentivement et de si près, qu'il retrace avec des couleurs vivantes les mouvements de cet esprit aliéné et les prodiges de cette force extraordinaire. Chaque fois qu'il y revient ensuite, c'est toujours la même énergie et la même vérité.
Des trois grandes parties de l'action du poëme, deux ont donc produit, jusqu'à présent, deux grands tableaux du premier ordre et qui placent dans le premier rang le peintre qui les a tracés, le siége de Paris et la folie de Roland. Nous allons voir si, dans la suite de ces deux parties, il se montrera le même, et si, quand la troisième partie constitutive de sa fable, qui en est la principale, va dominer à son tour, il saura, dans la peinture des amours de Roger et de Bradamante, en employant d'autres couleurs, déployer le même art et soutenir le même vol.