CHAPITRE XVII.
Coup d'œil rapide sur trois poëmes du Tasse, il Rinaldo, la Gerusalemme conquistata et le sette Giorinate; idée du Fido Amante, du prince Curzio Gonzagua; fin du poëme héroïque.
La vie du Tasse nous l'a fait voir comme un de ces êtres rares auxquels la nature donne, à leur naissance, une impulsion tellement déterminée, qu'elle dirige si énergiquement vers un but, qu'ils ne peuvent s'en proposer aucun autre: ils l'atteignent ou ils succombent; mais ils ne s'en détournent jamais. Heureux les hommes ainsi doués, quand ce but où les pousse une organisation impérieuse, est la perfection dans les arts, et la gloire innocente que cette perfection procure!
Le Tasse tout formé, pour ainsi dire, d'éléments poétiques, fut poëte dès le berceau. Quand son père voulut comprimer en lui par l'étude des lois l'essor de la nature, cette compression ne fit qu'en augmenter la force, et au lieu des faibles essais qui avaient été les jeux d'enfance de son fils dans des gymnases littéraires, il le vit produire à dix-huit ans un poëme épique dans le gymnase de droit, où il l'avait placé. Ce poëme, dont on parle toujours lorsqu'il est question du Tasse, est peu lu et mériterait peu de l'être, s'il était de tout autre auteur; mais on doit aimer à connaître, au moins superficiellement, ce début épique d'un poëte qui devait, à son second pas, s'élancer si loin dans la carrière de l'épopée. Il est à remarquer que dès ce premier pas il voulut avoir une marche à lui, s'écarter de la route qu'il voyait la plus fréquentée, revenir enfin, de l'excessive liberté du poëme romanesque, à la régularité du poëme héroïque. Le héros de ce poëme en douze chants, qui fut composé en dix mois, est Renaud, fils d'Aymon, et cousin de Roland. Son amour pour la belle Clarice, ses premiers faits d'armes entrepris pour l'obtenir, les obstacles qui les séparent, et enfin leur union en sont le sujet, le nœud et le dénoûment. Le jeune poëte s'y propose, comme il l'avoue dans son avis au lecteur, d'observer, entre autres règles, celle de l'unité, non pas stricte, mais considérée avec une certaine extension qui ne nuise, ni au plaisir, ni à la régularité. Il voudrait que son ouvrage ne fût sévèrement jugé, ni par les sectateurs trop rigoureux d'Aristote, qui ont toujours devant les yeux l'exemple parfait d'Homère et de Virgile, sans vouloir considérer la différence des temps, des goûts et des mœurs; ni par les partisans trop exclusifs de l'Arioste et du goût moderne.
Il craint que ceux-ci ne lui fassent un reproche grave de n'avoir pas employé, au commencement des chants, ces moralités, ces prologues agréables que l'Arioste y place toujours, et que son père lui-même, cet homme, dit-il, dont tout le monde connaît l'autorité et le mérite, avait quelquefois adoptés[698]. Ni Virgile cependant, ni Homère, ni les autres anciens ne s'en sont servis; et Arioste dit clairement dans sa Poétique, qu'un poëte est d'autant meilleur qu'il imite davantage, et qu'il imite d'autant plus qu'il parle moins comme poëte, et qu'il fait plus souvent parler ses personnages. C'est ce que n'ont pas fait ceux qui mettent toutes les sentences et toutes les moralités dans la bouche du poëte lui-même, et toujours au commencement des chants. «Alors, ajoute-t-il, non-seulement ils n'imitent pas, mais il semble qu'ils sont tellement privés d'invention, qu'ils ne sauraient comment placer ailleurs toutes ces choses. En un mot, il est de l'avis de ceux[699] qui disent que l'Arioste n'aurait point fait ces sortes de prologues, s'il n'avait pensé que, comme il parlait de différents chevaliers et de différentes actions, comme il laissait souvent une chose pour en reprendre une autre, il était quelquefois nécessaire qu'il s'adressât aux auditeurs pour les rendre dociles; qu'il leur annonçât dans ces préambules ce qu'il voulait raconter dans le cours du chant, et qu'il joignît ainsi les choses qu'il allait dire avec celles qu'il avait dites. C'était là aussi le motif qui avait déterminé son père; mais lui qui ne veut chanter qu'un seul héros, qui veut réunir ses exploits en une seule action, autant du moins que le goût du temps le permet, et qui se propose d'ourdir son poëme d'un fil qui ne soit jamais interrompu, il ne voit pas pourquoi il aurait dû suivre leur exemple[700].» On ne hait pas à voir cette indépendance raisonnée dans un jeune homme de dix-huit ans; mais ce qu'il faut surtout observer ici, c'est que cet abus, qui a produit dans l'Arioste, dans le Berni, et dans quelques autres des choses si agréables, mais qui n'en est pas moins un abus, était devenu presque une règle, ou du moins un usage si général, que le Tasse, pour s'en dispenser, crut avoir besoin de raisonnements et presque d'excuses.
[Note 698: ][(retour) ] Quest'altri gravemente mi riprinderanno che non usi ne' principj de' canti quelle moralità e quei proemj che usa sempre l'Ariosto, e tanto più che mio padre, huomo di quell'autorità e di quel valore che 'l mondo sà, anch'ei tal volta da questa usanza s'è lasciato trasportare. (Torq. Tasso ai Lettori.)
[Note 699: ][(retour) ] Il cite il dottissimo sig. Pigna. C'est celui dont nous avons parlé dans la Vie du Tasse.
[Note 700: ][(retour) ] Ub. supr.
L'action du poëme commence lorsque Charlemagne, vainqueur, dans plusieurs combats, des Sarrazins qui étaient descendus en Italie, poursuit les restes de leur armée, et les tient comme assiégés au bord de la mer. Le jeune Roland s'est couvert de gloire dans cette guerre; il a tué de sa main les deux rois africains Almon et Trojan. Sa renommée remplit l'Italie et la France. Elle excite une noble jalousie dans son cousin Renaud, plus jeune que lui de quelques années, mais pour qui l'âge est venu de sortir du repos où sa mère le retient, et de prendre les armes. Renaud tout occupé du dessein d'aller aussi chercher la gloire, errait près de Paris dans la campagne; il trouve attaché au pied d'un arbre un cheval superbe tout équipé, et chargé d'une armure complète. Il monte sur le cheval, après s'être revêtu des armes, à l'exception de l'épée. Le jour où il avait été, avec ses frères, reçu chevalier par l'empereur, il avait juré de ne ceindre jamais d'autre épée que celle qu'il aurait enlevée dans un combat à quelque fameux guerrier. Il prend le chemin de la forêt des Ardennes, célèbre par tant d'aventures et de combats. A peine y est-il entré qu'il rencontre un vieillard courbé sous le poids de l'âge, et apprend de lui qu'il est arrivé depuis peu dans cette forêt un cheval indomptable, qui brise et renverse tout ce qui s'oppose à son passage. Oser l'attaquer ou même l'attendre, c'est s'exposer à une mort certaine. Renaud, loin de s'effrayer, montre le plus vif désir de le voir et de le combattre. C'est le fameux cheval Bayard. Il avait autrefois appartenu au grand Amadis des Gaules. Après la mort de ce héros, il était resté enchanté par un magicien, qui avait prédit que lorsque le temps serait venu où il recommencerait à se mouvoir, il ne pourrait être dompté que par un guerrier du sang d'Amadis, et aussi brave que lui. Pour s'emparer de ce cheval merveilleux, il faut l'abattre par force ou par adresse; du moment où il sera étendu sur la terre, il deviendra docile et facile à conduire. Sa retraite habituelle est dans un antre, sur les limites de la forêt; mais à moins d'une force et d'une valeur surnaturelles, malheur à qui ose en approcher!
Cela dit, le vieillard s'éloigne. Ce n'était point un vieillard; c'était l'enchanteur Maugis, cousin de Renaud, qui, voulant seconder les projets du jeune chevalier, lui avait procuré cette armure et l'instruisait à acquérir le plus beau cheval qu'il y eût au monde. Renaud s'enfonce dans la forêt, et pendant plusieurs jours il y cherche Bayard, sans même en apercevoir les traces. Il voit enfin courir, non un cheval, mais une biche blanche, poursuivie par une jeune et belle chasseresse qui paraît quelques moments après, passe rapidement, atteint d'un trait la biche fugitive, et la tue. Renaud frappé de sa beauté, de son courage et de son adresse, l'aborde, lui parle avec une galanterie respectueuse, et lui fait offre de ses services. Elle lui apprend son nom, que l'on devine déjà sans doute; c'est Clarisse, sœur d'Yvon, roi de Gascogne, qui habite avec sa mère un château voisin, où elle n'a d'autre plaisir que celui de la chasse. Quand Renaud s'est nommé à son tour, elle connaît, lui dit-elle, les héros de sa race; mais elle est surprise de n'avoir point encore entendu parler de ses exploits, tandis que ceux de Roland son cousin retentissent dans tout l'univers. Le jeune guerrier rougit; il rend justice à la bravoure de Roland; mais il ne craindrait pas de le combattre lui-même, si la belle Clarice daignait l'y encourager. Sur ces entrefaites, arrive la suite de Clarice qui la cherchait avec inquiétude, et toute composée de dames et de chevaliers. Clarice dit en souriant à Renaud: Vous qui vous sentez assez de courage pour défier même Roland, voyez si vous voulez en donner ici des preuves en joutant contre mes chevaliers. Renaud y consent avec joie; il renverse et blesse à mort le premier qui se présente. Il se jette ensuite au milieu des autres, blesse tous ceux qu'il atteint de sa lance jusqu'à ce qu'elle soit rompue. Il combat encore avec le tronçon; et quand ce tronçon même est réduit en pièces, il se sert de ses poings contre les uns, heurte les autres de son cheval, en enlève un de la selle, et le lance avec une force si extraordinaire contre ce qui lui restait d'ennemis, qu'ils n'osent plus l'approcher, et lui cèdent le champ de bataille.
Clarice, témoin de ce combat ne peut plus douter de la valeur de Renaud; elle le trouve charmant; elle l'admire, et l'admiration ouvre son cœur à l'amour[701]. Elle fait emporter les morts et les blessés; les dames et ce qui reste de chevaliers suivent en silence; elle marche lentement, accompagnée du jeune vainqueur. Il lui tient chemin faisant quelques propos d'amour, qu'elle feint de ne pas entendre, ou qu'elle reçoit avec une fausse rigueur. Il s'en afflige, et le poëte qui n'aime point les moralités au commencement des chants, en fait une à la fin de celui-ci sur l'inutilité de la résistance quand on se sent blessé par l'amour, sur les progrès qu'il fait dans un cœur à mesure que l'on s'efforce de le vaincre ou de le cacher. Combien de femmes, dit-il, et cela est fort pour un jeune écolier en droit, qui montrent sur leur visage un courroux endurci et une invincible rigueur, et qui ont ensuite un cœur faible et tendre, toujours en butte aux traits de l'amour! C'est être peu habile que de prendre ce qui paraît au dehors pour l'indice certain des volontés cachées. C'est un art employé pour vaincre et conquérir l'homme qui suit d'un pas rapide celle qui fuit[702]. Clarice arrivée à la porte du château, toute sévère qu'elle a voulu paraître, invite Renaud à y entrer. Mais il veut auparavant courir et mettre à fin des aventures qui puissent le rendre digne d'elle; et il la quitte pour les aller chercher.
Dal valor nasce in lei la meraviglia,
E da la meraviglia indi il diletto.
Poscia il diletto che in mirarlo piglia,
Le accende il cor di dolce ardente affetto,
E mentre ammira e loda 'l cavaliero,
Pian piano à novo amore apre 'l sentiero.
(C. I, st. 81.)
Deh, quante donne son ch'aspro rigore
Mostran nel volta ed indurato sdegno,
C'hanno poi molle e delicato il core,
Degli strali d'amor continuo segno, etc. (St. 91.)
Celle de la conquête du cheval Bayard est la première. Avant Bayard, il rencontre cependant un Sarrazin espagnol, avec qui il fait connaissance, comme il arrivait souvent entre chevaliers, les armes à la main, et qui devient son intime ami. Isolier, c'est le nom de ce Sarrazin, voulait aussi conquérir Bayard; ce n'est donc pas pour une maîtresse qu'ils se battent, c'est pour un cheval. Isolier reçoit un si furieux coup sur la tête, qu'il tombe évanoui, et reste comme mort pendant une heure. Il revient à lui et veut recommencer de plus belle; un Anglais qui l'accompagne donne alors aux deux champions un conseil qu'il aurait pu leur donner plus tôt, c'est d'aller affronter ensemble ce redoutable cheval; ils n'auront pas trop contre lui de leurs forces réunies, et celui qui aura le plus contribué à le vaincre en restera possesseur. Le pacte ainsi fait, Renaud et Isolier marchent ensemble, trouvent enfin Bayard[703] et l'attaquent. La description de ce singulier combat est aussi détaillée que celle du fait d'armes le plus chaud et le plus terrible[704]. Renaud parvient enfin à le saisir par les deux pieds de derrière; malgré tous ses efforts pour se dégager, il le renverse; au moment où l'animal touche la terre, il s'adoucit, se relève, souffre que Renaud le palpe, le caresse, le monte, et devient aussi docile au frein qu'il était féroce et indomptable auparavant.
Les deux amis se remettent en quête d'aventures. Ils apprennent d'un chevalier, avec lequel Renaud commence encore par se battre, qu'il est question d'une paix définitive entre les Sarrazins et Charlemagne. Francard, roi d'Arménie, est devenu amoureux de Clarice, sur le portrait qu'il a vu d'elle en Asie dans le temple de la Beauté; il l'a fait demander en mariage à Charlemagne aux conditions de paix les plus avantageuses. L'empereur a fort bien accueilli la demande, mais n'a voulu rien décider sans le consentement du roi de Gascogne, frère de Clarice. Yvon, consulté, renvoie la décision à sa sœur, et le chevalier qui fait ce récit est chargé, par le roi Francard son maître, de cette négociation auprès d'elle. Renaud qui l'a écouté avec colère, lui dit que son roi est un insensé, que s'il ne veut pas courir à sa perte certaine, il cherche une femme ailleurs qu'en France. Il laisse pourtant le Sarrazin aller à sa destination; mais il reste, après son départ, plongé dans une sombre rêverie. Il en est tiré par l'aspect imprévu de deux statues de bronze, représentant deux chevaliers armés de toutes pièces, qui semblent s'avancer la lance en arrêt l'un contre l'autre. Le nom de Tristan est écrit sur l'un des piédestaux, et celui de Lancelot sur l'autre. Une inscription gravée sur le marbre apprend que les deux lances qui ont réellement appartenu à ces deux célèbres chevaliers de la Table ronde, sont destinées à deux autres chevaliers qui les surpasseront en force et en valeur. Isolier, qui ne doute de rien, veut se saisir de la lance de Tristan; il est repoussé durement et jeté par terre. Renaud fait la même tentative: elle lui réussit parfaitement. La statue baisse la tête, ouvre la main, et lui cède la lance qu'elle avait refusée à cent autres, comme elle venait de le faire à Isolier[705].
[Note 703: ][(retour) ] Ce cheval s'appelait ainsi parce qu'il était bai et châtain:
Baio e castagno, onde Baiardo e detto.
(C. II, st. 31.)
[Note 704: ][(retour) ] St. 30 à 44.
[Note 705: ][(retour) ] C. III.
Renaud, fier de cette conquête, marchait avec son ami le long de la Seine. Ils aperçoivent sur un char magnifique, traîné par dix cerfs, blancs comme la neige, une troupe de belles dames, au milieu desquelles s'élevait la reine Galerane, femme de Charlemagne. Clarice était auprès d'elle; sa beauté brillait d'un si grand éclat que Renaud transporté d'amour ne peut supporter l'idée qu'un Sarrazin, un barbare, ose aspirer à sa main. Le char était environné de cent chevaliers, couverts de leurs armes et la lance haute. Il les défie au combat, en tue, blesse ou renverse une partie: Isolier le seconde bravement: rien ne leur résiste. Ce qui reste de chevaliers prend la fuite et se disperse dans la campagne. Renaud s'avance vers le char, parle très-poliment à Galerane, mais enlève Clarice, la place sur un cheval et l'emmène[706]. Elle est d'abord très-effrayée, ne sachant quel est son ravisseur; mais lorsqu'il a ôté son casque, qu'elle a reconnu Renaud, et qu'il lui a tenu les discours les plus tendres et les plus soumis, elle se rassure et se résigne à son sort. Il regarde autour de lui, cherchant un lieu où cette résignation puisse être mise à profit. Tout à coup un guerrier menaçant paraît, et ordonne à Renaud de se dessaisir de sa proie. Nouveau combat, mais moins heureux que le premier. Le guerrier inconnu terrasse Isolier, renverse Bayard, qui s'abat sur son maître et ne peut se relever. L'inconnu frappe la terre, d'où sort un char tiré par quatre chevaux noirs. Il force Clarice d'y monter avec lui, part, presse les coursiers et disparaît[707].
[Note 706: ][(retour) ] C. IV.
[Note 707: ][(retour) ] C. IV.
Dès que Bayard peut se relever, Renaud se met à la poursuite du char, mais il en perd bientôt les traces. Séparé de son cher Isolier qui n'a pu le suivre et qu'il ne doit plus revoir, seul, livré à la plus noire mélancolie, il trouve pour consolateur un jeune homme en habit de berger, qui paraît aussi affligé que lui. Ce berger, nommé Florindo, lui raconte ses tristes aventures; Renaud lui dit les siennes: ils vont ensemble à une espèce d'antre sacré, où une petite statue de l'Amour, ancien ouvrage de l'enchanteur Merlin, rendait encore des oracles[708]. Elle apprend à Renaud que c'est Maugis qui, pour son bien, lui a enlevé Clarice et l'a rendue à sa famille; à Florindo, qu'il est issu d'un sang royal, et qu'il cessera bientôt d'être persécuté par la fortune. Elle engage le premier à suivre son dessein de s'illustrer par les armes pour mériter celle qu'il aime; le second, à prendre le même parti, pour obtenir la même récompense.
[Note 708: ][(retour) ] C. V.
Renaud et Florindo passent les Alpes, descendent en Italie, et se rendent au camp de Charlemagne[709]. Florindo obtient de l'empereur l'ordre de chevalerie. C'est Roland qui lui ceint l'épée. Le nouveau chevalier annonce aussitôt à Charlemagne, que lui et un autre guerrier qui l'attend auprès du camp, se présentent pour soutenir contre tous qu'un homme ne peut atteindre au véritable honneur, s'il n'est conduit et inspiré par l'Amour. L'empereur leur accorde le champ, et fait publier le sujet de la joute dans son armée et dans celle des Sarrazins. Il se présente un assez grand nombre de tenants contre l'amour; aucun ne peut résister aux deux jeunes chevaliers. Un géant africain, nommé Atlant, succombe sous les coups de Renaud, qui, après l'avoir tué, s'arme de son épée Fusbert, et se trouve ainsi relevé du premier serment qu'il avait fait. Il renverse ensuite Otton, tue le brave Hugues et lui coupe la tête. Charlemagne, désespéré de voir mal mener ainsi ses chevaliers, engage Roland, qui est présent à la fête, à entrer en lice et à venger l'honneur des paladins français. Roland obéit; les deux cousins sont aux prises; Renaud connaît Roland qui ne le connaît pas; mais il croirait faire quelque chose d'indigne d'un tel adversaire s'il ne l'attaquait pas de toutes ses forces. Le combat est tellement égal; il est si long-temps et si vigoureusement disputé, que l'empereur lui-même descend de son trône et vient séparer les combattants. Ils s'arrêtent, s'embrassent, se font des présents mutuels, et se quittent pénétrés d'estime et d'admiration l'un pour l'autre. Florindo ne s'est pas moins distingué que Renaud; il a désarçonné un grand nombre de chevaliers. Les deux tenants d'amour se retirent couverts de gloire. Charlemagne veut en vain les retenir; il leur demande inutilement leur nom: ils partent sans vouloir se faire connaître.
[Note 709: ][(retour) ] 709: C. VI.
Après quelques rencontres épisodiques, ils arrivent aux environs de Naples, au palais de Courtoisie[710]; ils subissent l'épreuve de la barque enchantée, et se montrent dignes d'être mis au nombre des chevaliers loyaux et courtois[711]. Ils trouvent ensuite au bord de la mer, une troupe nombreuse qui préparait dans une vaste et superbe tente un sacrifice, à la manière des peuples d'Asie, devant une statue qui représente une jeune dame d'une beauté parfaite. Renaud reconnaît bientôt cette figure charmante; c'est celle de Clarice, le chef de cette troupe est Francard, roi d'Arménie, qui rend un culte d'adoration au portrait de celle dont il a fait demander la main. Il voit les deux chevaliers s'arrêter devant sa tente; il veut qu'ils descendent de cheval, qu'ils adorent avec lui cette image, et qu'ils confessent que lui seul est digne d'en posséder l'original. Renaud peu disposé à un pareil aveu, l'est bien moins encore quand il a su le nom de cet insolent roi. Un défi est sa réponse. Francard est tué par Florindo; Chiarello, autre roi sarrazin qui combattait toujours accompagné et défendu par un lion, est tué par Renaud; tout le reste de la troupe est vaincu, terrassé, blessé, dispersé. Renaud s'empare de la belle statue, la place sur un cheval, et parcourt avec elle et son ami, une partie de l'Asie[712].
[Note 710: ][(retour) ] C. VII.
[Note 711: ][(retour) ] Ils apprennent auparavant ce que c'est que ce palais, par qui il a été bâti, et voient dans une suite de portraits prophétiques, des héros et des héroïnes qui auront un jour au plus haut degré le don de courtoisie. C'est là que le jeune poëte brûla son premier grain d'encens pour la maison d'Este, pour le duc Alphonse II, pour Lucrèce sa sœur, etc. (C. VIII, st. 7 et 14.)
[Note 712: ][(retour) ] C. VIII, st. 7 et 14.
Ils trouvent au milieu d'une plaine riante et fleurie, de jeunes beautés rassemblées autour d'une dame plus belle encore, et qui semble être leur reine, escortées par une troupe de guerriers de haute apparence. Cette dame leur envoie demander s'ils veulent s'éprouver contre ses chevaliers; ils acceptent, après avoir appris qu'elle est reine de Médie, qu'elle se nomme Floriane, et qu'elle n'a point encore subi le joug de l'hymen. Les guerriers mèdes ont le sort de tous les autres, et ne peuvent résister, ni à Renaud, ni à Florindo.
Floriane témoin de leur défaite, loin de sentir ou de la colère, ou de l'effroi, trouve que Renaud surtout les renverse et les tue de si bonne grâce, qu'elle y prend beaucoup de plaisir. Elle désire vivement de savoir si sa beauté répond à sa force et à sa valeur. Le dernier chevalier qu'il abat rompt de la pointe de sa lance les liens qui attachent le casque du jeune paladin; le casque tombe, et Renaud paraît dans tout l'éclat et toute la fraîcheur de la jeunesse. La pauvre reine ne résiste plus; et le poëte, sans doute pour la justifier, fait dans trois octaves un portrait de la beauté mâle de son héros, qui prouve que si Floriane était un peu prompte à s'enflammer, elle était du moins connaisseuse[713]. Elle emmène dans son palais Renaud et son ami, leur donne un magnifique repas, et fait asseoir Renaud auprès d'elle. Là, le jeune Tasse, tout rempli de son Virgile, ne manque pas de faire de cette reine une seconde Didon; Renaud lui raconte ce qu'il avait fait, encore enfant, pour venger l'honneur de sa mère, et ses premiers exploits contre la maison de Mayence, et d'autres aventures dont le récit touche de plus en plus Floriane, comme ceux d'Enée touchaient la reine de Carthage. Les progrès sont les mêmes, les profonds soucis, le feu caché, et le reste[714]. Elle a une vieille nourrice qui lui tient lieu de la sœur Anne, et qui, ayant reçu ses confidences, lui conseille de même de céder à ce coup du sort. Didon céda; comment Floriane aurait-elle résisté? Mais au lieu de la partie de chasse, de l'orage, et de la grotte où Enée et Didon se retirent ensemble, la scène se passe dans un jardin charmant; Floriane y cueillait des fleurs, en pensant à Renaud, et disait en soupirant: Cher Renaud, quand pourrai-je éteindre dans tes baisers le feu de mes désirs[715]? Renaud survient dans ce moment: il apporte, comme on peut croire, la réponse à cette question; mais le disciple de Virgile a du moins profité de l'exemple de son maître. Il laisse tout deviner, ou sauve tout par l'intervention, à d'autres égards déplacés, d'une déesse. Ce n'est pourtant pas Junon qu'il fait intervenir, c'est Vénus; et si on lui permet cette licence mythologique, en un pareil sujet, on trouvera de la grâce dans l'image et dans l'expression. «Vénus rit dans les cieux[716]; elle verse libéralement sur eux ses délices; et peut-être le plaisir de ces jeunes gens éveilla-t-il dans son cœur une subite et douce envie; peut-être eût-elle changé, ce jour-là, son état, tout divin qu'il est, pour celui de Floriane».
[Note 713: ][(retour) ] C. IX, st. 15, 16 et 17.
Ma il cieco mal nutrito ogn'hor s'avanza
Tal che' ella a morte corre e si disface, etc. (St. 64.)
[Note 715: ][(retour) ] St. 78.
Rise Venere in cielo, e i suoi diletti
Versò piovendo in lor larga e cortese;
E forse del piacer de' giovinetti
Subita e dolce invidia il cor le prese,
Tal che quel giorno il suo divino stato
In quel di Floriana havria cangiato. (St. 80.)
C'est aussi pendant son sommeil que le paladin, qui s'oubliait comme Enée dans cette vie agréable, a des visions qui l'en font sortir; mais ce n'est point son père qu'il voit en songe, c'est la belle et tendre Clarice elle-même, dont il sacrifiait l'amour à des plaisirs passagers. Il croit la voir, l'entendre qui l'appelle; il ne balance pas un instant, sort en cachette du palais, et abandonne, quoique à regret, la trop sensible Floriane. Dès qu'elle s'en aperçoit, elle envoie des guerriers à sa poursuite. Ils atteignent Renaud, mais il les bat, les fait prisonniers et les lui renvoie. La reine est au désespoir; elle veut se poignarder; une magicienne puissante vient à son secours et l'arrête. C'est Médée, non pas celle de Colchos, mais une Médée, sœur du père de Floriane. Elle enlève officieusement sa nièce sur un char volant, répand sur ses jeux, avec une liqueur magique, le sommeil et l'oubli, la transporte dans l'une des îles Fortunées, son séjour accoutumé, où elle la retient auprès d'elle[717].
[Note 717: ][(retour) ] C. X.
Cependant Renaud et Florindo sont parvenus au bord de la mer: ils s'embarquent pour l'Italie. Une tempête affreuse brise et submerge leur vaisseau. Ils nagent long-temps ensemble, et se prêtent mutuellement secours; mais Florindo est enfin englouti, et Renaud jeté presque sans vie sur la côte, à quelque distance de Rome. Revenu à lui, il reçoit dans un château voisin l'hospitalité la plus généreuse. Le seigneur de ce château lui donne des armes, un cheval et un écuyer. Renaud part pour retourner en France. Le troisième jour, il trouve auprès d'une fontaine un chevalier couvert d'armes brillantes, qui tient attaché à un arbre son cheval Bayard, et un portrait qu'il reconnaît aussitôt pour celui de Clarice; il a même au côté son épée Fusberte. Renaud demande poliment au chevalier ces objets qui lui appartiennent; cette demande est mal reçue; il faut se battre. Le chevalier inconnu est renversé, et reste étendu sans mouvement. Renaud reprend le portrait, son coursier, son épée; s'apercevant que son bouclier a été fendu dans le combat, il prend aussi celui du chevalier, non pas à cause du portrait d'une très-belle dame qui y est artistement gravé, mais parce qu'il lui a paru d'une trempe parfaite[718].
[Note 718: ][(retour) ] C. X.
Il continue gaîment sa route, arrive bientôt en France, la traverse, et trouve auprès de Paris la campagne couverte de chevaliers, de dames, de chevaux et d'écuyers dans le plus brillant équipage. Tout le monde, sans le connaître, est frappé de sa bonne mine. Griffon de Mayence en est jaloux. Il avait depuis peu offert ses vœux à Clarice. «Je veux, dit-il au guerrier inconnu, que tu jures qu'il n'y a point de beauté qui ne cède à la dame de mes pensées.» Renaud, qui ne sait point quelle est cette dame, avoue qu'elle est belle sans doute, mais affirme que la sienne l'est cent fois plus. Le combat n'est ni long, ni douteux; l'insolent Griffon est désarçonné d'un coup de lance. Le jeune vainqueur, entouré et applaudi par les chevaliers et par les dames, ôte son casque, se fait connaître, embrasse ses parents, ses amis, est accueilli et fêté de tout le monde. Mais il n'est pas au bout de ses peines. Clarice, témoin de sa victoire, voit en même temps sur son bouclier le portrait d'une dame inconnue. La jalousie s'empare d'elle, la tourmente, lui fait faire un très-mauvais accueil à celui qui n'aime et ne cherche qu'elle, et comme il arrive souvent, fait sans aucun motif deux malheureux à la fois[719].
[Note 719: ][(retour) ] C. XI.
Renaud était lié, depuis l'enfance, d'une tendre amitié avec Alde la Belle, qui était aussi amie de Clarice: dans un grand bal qui se donne à la cour, il veut l'engager à le racommoder avec sa maîtresse. Il la prie à danser; mais dans ce même instant Anselme de Mayence la prie de son côté. Alde embarrassée baisse les yeux, se tait, et reste immobile. Anselme insulte Renaud, et finit par l'appeler bâtard, ce qui n'était ni poli, ni vrai. Renaud le prend à la gorge de la main gauche, le poignarde de la droite, et le jette mort sur le carreau[720]. Le bal est troublé; tous les Mayançais furieux sont prêts à se jeter sur Renaud; tous les guerriers de la maison de Clairmont et leurs amis se disposent à le défendre. Renaud passe entre les deux troupes d'un air fier et tranquille, et parvient jusqu'à son logement, sans que personne ose l'attaquer. Charlemagne irrité le condamne à un exil perpétuel; il part, sans avoir pu obtenir de Clarice réponse à une lettre suppliante qu'il lui a écrite. Il s'arrête à quelque distance de Paris, aux bords de la Seine; ayant détaché de son cou son bouclier, il lui reproche, un peu tard, d'avoir causé ses malheurs, et le jette dans la rivière. Après huit ou neuf jours de route, il traverse une sombre, étroite et humide vallée; c'est la vallée du Deuil ou des Douleurs; il est conduit de là sur une colline riante où il ne voit que d'agréables objets, où il s'endort et fait les plus jolis rêves du monde, où tout enfin le ramène du désespoir à l'espérance.
[Note 720: ][(retour) ] L'auteur, plus avancé en âge, et mieux instruit des lois de l'honneur, n'eût pas prêté cette manière de sa venger à un chevalier, et surtout à un chevalier français.
Un cliquetis d'armes se fait entendre; c'est un bonheur de plus, puisque ce bruit lui fait espérer une occasion d'exercer son courage; il en était privé depuis long-temps; il accourt: il voit un seul guerrier qui se défend avec intrépidité contre une troupe d'assaillants. Il fond sur eux, en tue plusieurs, aide le guerrier à se délivrer des autres, et reconnaît en lui son cher Florindo, dont il avait pleuré la mort. Florindo lui raconte comment il a été sauvé du naufrage, et les aventures qui l'ont conduit où il l'a trouvé. Ce qu'il ne sait pas, c'est pour quel motif tous ces gens armés l'ont attaqué avec tant de fureur. L'un d'eux respirait encore: on l'interroge; il répond qu'il était au service du puissant roi Mambrin; que ce roi sarrazin est devenu éperdûment amoureux de Clarice sans l'avoir vue, et qu'il est venu par mer en France pour l'enlever[721]. S'étant avancé jusqu'auprès de Paris avec une troupe d'élite, il a trouvé cette beauté charmante qui jouait dans une prairie avec ses compagnes; il l'a enlevée, et a repris aussitôt sa course vers ses vaisseaux qui sont dans un port voisin. En passant dans cet endroit, il a vu ce guerrier dont l'apparence l'a frappé: il leur a ordonné de lui faire mettre bas les armes et de le faire prisonnier. Mais la valeur de ce héros, et de celui qui est venu à son secours, leur a fait trouver la mort dans cet acte d'obéissance.
[Note 721: ][(retour) ] C. XII.
Renaud avait à peine entendu ce récit, qu'il s'était déjà élancé, vers le port voisin, de toute la rapidité de son coursier. Florindo le suit. Un troisième se joint à eux, qui fournit à Renaud une nouvelle armure, à Florindo un cheval de bataille. C'est Maugis qui ne perd pas de vue son cousin, et qui lui prête en cette occasion le double secours de son art et de son bras. Bientôt ils rencontrent en effet Mambrin, sa troupe et sa belle prisonnière. Ils les attaquent avec une fureur qui ne leur donne pas le temps de se reconnaître. Les Sarrazins les plus braves tombent sous leurs coups; Mambrin lui-même est tué par Renaud, après un combat long et sanglant. Clarice est délivrée; son amant peut enfin s'expliquer avec elle, et la convaincre de sa foi. Maugis leur rend un dernier service. Sa baguette fait naître tout à coup un palais enchanté, où ils sont reçus avec toutes les recherches du goût et de la magnificence. Maintenant qu'ils s'entendent bien, et qu'un désir égal les attire l'un vers l'autre, il leur conseille de ne pas attendre davantage. Ce conseil leur paraît fort bon, et le poëte met à contribution l'astre des nuits, Vénus et le Dieu d'hymen pour dire poétiquement comment ils le suivirent.
Il termine par un épilogue qui n'est pas sans intérêt. On y trouve d'abord l'époque et presque la date de son poëme. «Ainsi, dit-il, je célébrais en me jouant les ardeurs de Renaud et ses douces souffrances, lorsque encore dans le quatrième lustre de mes jeunes années je pouvais dérober un jour à d'autres études, où j'étais soutenu par l'espérance de réparer les maux que m'a faits la fortune; études ingrates dont le poids m'accablait, et dans lesquelles je languissais, inconnu aux autres et à charge à moi-même[722]:» Il s'adresse ensuite au cardinal Louis d'Este, à qui son poëme est dédié; puis à son ouvrage même, et lui souhaite une destinée heureuse. La dernière strophe contient l'expression touchante de sa docilité pour un grand poëte et de sa tendresse pour un bon père. «Va, dit-il à son livre, trouver celui qui fut choisi par le ciel pour me transmettre la vie; c'est par lui que je parle, que je respire, que j'existe: s'il y a en moi quelque chose de bon, c'est à lui que je le dois[723]. De ce regard perçant dont il pénètre, à travers l'écorce des choses, jusqu'à leur centre, il verra tes défauts que mes yeux faibles et peu clairvoyants m'ont cachés. Il te corrigera, autant que cela est possible, de cette main qui ajoute maintenant de la prose véridique aux fictions de la poésie; il te donnera enfin la beauté qui manque à tes vers.»
[Note 722: ][(retour) ] St. 90.
Io per lui parlo e spiro e per lui sono,
E se nulla hò di bel, tutto è suo dono, etc.
Imitation heureuse de ce vers d'Horace:
Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est.
Horace le dit à sa muse; il est bien plus touchant d'entendre le Tasse le dire à son père.
Tel est en abrégé le plan de cette première production épique du Tasse. On voit que l'auteur s'y était proposé d'observer la règle de l'unité; mais on voit en même temps que cette règle est peu applicable aux sujets romanesques, et qu'il y a eu autant de goût que de génie à créer pour ces sortes de sujets un genre particulier d'épopée. Pour qu'un poëme héroïque où l'unité et les autres règles de l'art sont observées, intéresse, il faut que l'intérêt soit d'abord dans le sujet même. Le succès de la guerre de Troie, l'établissement d'Enée en Italie, la conquête du tombeau du Christ faite par des chrétiens, sont des sujets qui portent leur intérêt en eux-mêmes, et qu'il ne s'agit que de développer et d'embellir. Mais Renaud épousera-t-il ou non Clarice? Voilà tout le sujet du poëme qui porte son nom, et l'unité importe peu quand le fait auquel elle conduit a si peu d'importance.
Quant au style, il est peu formé, plus simple, moins affecté, mais aussi bien moins poétique, que ne le devint ensuite celui du Tasse. Il y a cependant déjà de l'harmonie, un heureux tour de phrase, une bonne construction de l'octave, de l'éloquence dans les discours, de l'abondance dans les descriptions, les comparaisons et les images. C'était beaucoup moins bien que le Tasse, mais beaucoup mieux que tous les insipides imitateurs de l'Arioste; c'était le lever déjà brillant d'un astre poétique, dont la Jérusalem délivrée marque le brûlant midi, et la Jérusalem conquise le déclin. Il ne tint cependant pas au Tasse que le premier de ces deux poëmes ne descendît du rang où la juste admiration des hommes l'a placé, et que le second n'y montât; mais ce ne fut jamais que dans son propre jugement que cette révolution fut faite; le jugement de la postérité, qui fait seul les révolutions durables, n'a point ratifié le sien. Nous avons vu dans sa Vie tout ce qui regarde le projet et la composition de sa Jérusalem conquise; il reste à faire connaître brièvement les principales différences qui existent entre ce poëme et le premier.
Le changement qu'on aperçoit d'abord, est celui de l'Invocation; elle n'est plus adressée à cette Muse qui n'a point sur l'Hélicon le front ceint d'un laurier périssable, etc., mais aux Intelligences célestes et à celui qui est leur chef; qui dans leurs courses, lentes ou rapides, porte devant elles un flambeau lumineux et brillant d'or. «Venez, leur dit-il, m'inspirer des pensées et des chants qui me rendent digne du laurier toscan, et que le son éclatant de la trompette angélique fasse taire celle qui retentit aujourd'hui[724].» Par-là, il entend sa Jérusalem délivrée, qu'il avait entrepris, mais heureusement en vain, de faire oublier. On ne voit plus ici cette belle comparaison imitée de Lucrèce: Così a l'egro fanciul, etc. On l'avait beaucoup critiquée, et peut-être avec raison sous certains rapports; mais il y a une assez bonne réponse à ces critiques, c'est que tout le monde la sait par cœur.
E d'angelico suon canora tromba
Faccia quella tacer c'hoggi rimbomba. (C. I, st. 3.)
Ce n'est plus au duc Alphonse que la dédicace est offerte. Eh! comment la main du Tasse, après avoir été pendant sept ans injustement captive par ordre de ce duc, aurait-elle tracé de nouveau cette belle et touchante invocation, qui n'avait pu briser ses fers[725]? C'est au cardinal Cinthio que celle du nouveau poëme est adressée, à ce neveu du pape Clément VIII, qui fut plus constant dans son amitié qu'Alphonse, et qui ne donna jamais lieu au Tasse de regretter l'hommage qu'il lui avait rendu.
[Note 725: ][(retour) ] Tu magnanimo Alfonso, etc. Voy. ci-dessus, p. 255.
Dans la revue que Godefroy fait de l'armée, plusieurs troupes et plusieurs chefs sont ajoutés ou substitués à d'autres; Renaud surtout a disparu; à la place de ce héros, l'une des tiges de la maison d'Este, on voit le jeune Richard, fils de l'un de ces Guiscards de Normandie qui avaient régné à Naples. Il a pour ami, pour compagnon d'armes inséparable, le jeune Rupert, fils du marquis d'Ansa. Ils sont suivis de plusieurs chevaliers de Venouse, de Consa, de Pouzzole, de Nole, de Salerne, de Conca, de Gaëte et de Sorrento, villes des états de Naples, pays natal du poëte, où il avait trouvé un asyle, et dont il voulait honorer les familles les plus illustres. Un exposé rapide des conquêtes faites par les mahométans en Asie et en Afrique, et des différents empires qui s'y étaient formés, termine le premier chant, et fait mieux connaître l'état où se trouvait Jérusalem quand l'armée chrétienne vient l'assiéger.
Dans le second chant, l'épisode d'Olinde et de Sophronie est entièrement supprimé. Les objections que les amis et les ennemis du Tasse avaient faites contre ce morceau intéressant, mais déplacé, subsistaient dans toute leur force; et le sentiment qui en avait pris la défense dans le cœur, plus que dans l'esprit du Tasse[726], n'y était plus. Le tyran de Jérusalem, qui ne s'appelle plus Aladin, mais Ducalte, occupé de la défense de ses états, envoie ses fils en visiter toutes les places. Irrité des marques de joie que laissent échapper les chrétiens habitants de la ville, aux approches de l'armée fidèle, il les en fait tous sortir. Ils vont, sous la conduite de leur patriarche, se réfugier dans le camp de Godefroy. L'action se développe ensuite à peu près comme dans la première Jérusalem.
[Note 726: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, p. 238 et 239.
L'ambassade d'Alètes et d'Argant[727], l'arrivée de l'armée chrétienne devant la ville qu'elle vient assiéger, le premier combat sous les murs de Jérusalem, la mort du chef des aventuriers, sa pompe funèbre[728], le conseil infernal[729], le parti que prend Hidraot d'envoyer Armide sa nièce dans le camp des chrétiens, le portrait et les ruses de cette enchanteresse, la querelle de Gernand avec le jeune Richard, au sujet de la place de chef des aventuriers[730], la mort de Gernand, l'exil de Richard, le départ d'Armide avec tous les chevaliers qu'elle emmène; le combat de Tancrède avec Argant[731], tout se ressemble, à quelques détails près qui sont plus dans le style que dans les choses; et dans ces corrections, le style ne gagne pas toujours.
[Note 727: ][(retour) ] C. III.
[Note 728: ][(retour) ] C. IV.
[Note 729: ][(retour) ] C. V.
[Note 730: ][(retour) ] C. VI.
[Note 731: ][(retour) ] C. VII.
Dans ce second poëme comme dans le premier, Tancrède est amoureux de Clorinde, et aimé d'une princesse qui a été sa prisonnière; cette princesse ne s'appelle plus Herminie, mais Nicée. Nicée, comme Herminie, sachant Tancrède blessé, veut aller panser ses blessures, prend les armes de Clorinde, s'approche du camp, est poursuivie, et s'enfuit à travers les bois[732]. Elle s'arrête aussi sur les bords du Jourdain, mais elle n'y trouve plus le vieux berger et sa famille. Le Tasse a fait ce sacrifice à la dignité de l'épopée, réclamée par des censeurs trop difficiles, par des partisans trop sévères de la noblesse épique, trop ennemis de la nature et de la simplicité champêtre.
[Note 732: ][(retour) ] C. VII.
Tancrède croit, comme il le faisait auparavant, que c'est Clorinde qui a paru à l'entrée du camp, et qu'on a forcée à s'en écarter; il se met de même à la poursuite des poursuivants, et va tomber dans les prisons d'Armide; mais auparavant il fait dans la forêt une rencontre singulière[733]. Il y trouve cinq sources d'eau vive qui s'échappent du même rocher; la première se sépare en deux ruisseaux, dont l'un se cache et semble retourner sur ses pas; l'autre descend tranquillement, et va mourir dans la mer Morte[734]. La seconde source est d'une couleur ardente comme la chevelure d'une comète; la troisième brille comme l'or, ou comme l'arc céleste aux rayons du soleil; la quatrième est agitée comme la vaste mer; elle est remplie de poissons, de coraux, de perles, et obéit comme l'Océan aux mouvements de l'astre des nuits; la cinquième enfin est de la couleur de l'herbe, mais elle est toute brillante de pierres précieuses, d'or, de tous les métaux que renferme le sein de la terre; et ses bords sont couverts de palmiers, de lauriers, d'arbres de toute espèce, qui prêtent leur ombre aux bêtes sauvages et aux troupeaux.
[Note 733: ][(retour) ] C. VIII.
L'altro queto scendea con l'acque chiare,
Sin ch'egli si moria nel Morto mare. (St. 12.)
Tancrède voit tout cela sans y rien comprendre et il poursuit sa route. Le lecteur ne le comprend pas plus que lui, à moins qu'il n'ait lu saint Thomas. Ce docteur aussi inintelligible que célèbre, dans un de ses opuscules[735], où il traite de l'amour de Dieu et du prochain, parle de cinq fontaines ou sources mystérieuses, qui signifient les cinq genres de la substance sensible, dans lesquels elle est divisée, comme en cinq ruisseaux différents. La première source indique le cinquième corps ou la quintessence qui sort des parties supérieures pour aller jusqu'aux inférieures; au-dessous est l'élément du feu, ensuite celui de l'air, puis l'élément de l'eau, et enfin le plus bas de tous, la terre. La première source est donc toute substance métaphysique ou surnaturelle, d'où dérivent les accidents, comme causes de leurs effets, etc. Le Tasse, malheureusement trop livré dans ses dernières années aux études théologiques, triomphait d'avoir placé dans son poëme ces fontaines allégoriques, qu'il croyait dignes d'autant de célébrité que les fontaines de Merlin[736]. Il voulut peut-être remplir, par ces belles inventions thomistes, le vide que laissait dans ce chant la scène pastorale qu'il en avait retranchée: mais saint Thomas est encore plus contraire à l'épopée que ne le peuvent être des bergers.
[Note 735: ][(retour) ] C'est le soixante-unième: de Dilectione Dei et proximi.
[Note 736: ][(retour) ] Del Giudizio, l. I.
Le second combat d'Argant avec le comte de Toulouse dans l'absence de Tancrède[737]; l'horrible tempête suscitée par les démons, au moment où Argant allait être vaincu, les nouvelles de la défaite et de la mort du jeune Suénon[738]; la révolte excitée dans le camp, par les bruits répandus sur la prétendue mort de Richard; l'attaque nocturne de Soliman et de ses Arabes[739], leur défaite, la retraite de Soliman dans Jérusalem[740], sont encore à peu près les mêmes. Le rappel de Richard est moins tardif que celui de Renaud; il précède l'assaut général donné à la place. C'est Rupert, ami de Richard, qui se charge de l'aller chercher avec le chevalier Danois[741]. Du reste, ils rencontrent de même un bon solitaire qui leur fait voir des merveilles encore plus étonnantes, et leur fait à peu près les mêmes récits que dans la Jérusalem délivrée. C'est un descendant des anciens mages, que l'ermite Pierre a converti, mais qui n'a pas encore embrassé le christianisme. Il est comme placé entre son ancienne foi et la nouvelle; ce qui répond en partie à un reproche qu'on avait fait au Tasse, mais ne le détruit pas tout-à-fait. Il est certain qu'un magicien qui professe la foi du Christ, ou qui en est instruit et compte la professer un jour, est une distraction un peu forte, chez un poëte aussi religieux et aussi savant dans sa religion que le Tasse.
[Note 737: ][(retour) ] C. VIII, st. 84 et suiv.
[Note 738: ][(retour) ] C. IX.
[Note 739: ][(retour) ] C. X.
[Note 740: ][(retour) ] C. XI.
[Note 741: ][(retour) ] C. XII.
Un autre changement important, c'est que les deux chevaliers ne vont plus, par le conseil de ce bon enchanteur, chercher une femme qui les conduise dans sa barque aux îles Fortunées. Les jardins d'Armide sont au sommet d'une montagne voisine du lieu que le disciple de Pierre habite, et ils arrivent au pied de cette montagne, en le quittant. Ils la gravissent de même, entrent dans les jardins, trouvent Richard dans les bras d'Armide[742], le rappellent à la gloire et l'emmènent. Les descriptions et les discours sont les mêmes; il n'y a de changé que la fin. Tandis que l'un des chevaliers entraîne Richard, l'autre, suivant les instructions que leur a données le bon ermite, surprend Armide, lui attache les bras et les pieds avec des liens de topazes et de diamants, et la menace de la laisser en cet état, si elle ne détruit elle-même son palais, ses jardins et toute cette représentation fantastique. Elle est forcée d'obéir, et de faire obéir ses démons. Le charme est détruit; il ne reste que les rocs déserts et les bois de cyprès sauvages frappés de la foudre. Les chevaliers suivent leur route, et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, malgré la docilité d'Armide, ils la laissent enchaînée dans ce séjour horrible[743]. Le poëte s'est ainsi débarrassé d'elle et de sa magie; car dans tout le reste de l'ouvrage elle ne reparaît plus.
[Note 742: ][(retour) ] C. XIII.
[Note 743: ][(retour) ] Tout cela est allégorique; la dernière stance de ce chant le prouve. Le chevalier, qui avait enchaîné les pieds d'Armide, lui dit en la laissant dans cet état:
Hor securi andremo, e tu rimanti,
Perchè senno e valor così t'avvinse;
E vinta infernal fraude, honore havranno
Perfida lealtate e fido inganno.
Alors l'action du second poëme se renoue comme dans le premier. L'assaut se donne et dure jusqu'à la nuit[744]. Les machines sont brûlées par Argant et par Clorinde[745]. Cette guerrière est tuée et baptisée par Tancrède. Ismen enchante la forêt pour empêcher les chrétiens de renouveler leurs machines[746]; et tout s'y passe comme auparavant. L'armée d'Égypte s'avance[747]. En même temps que Godefroy en est instruit, il apprend aussi que la flotte qui fournit des vivres et des munitions à l'armée, est en si mauvais état dans le port de Joppé, que cette place elle-même est tellement endommagée, qu'il y aurait tout à craindre si les efforts de l'ennemi se portaient de ce côté. Godefroy y envoie les deux Robert avec une troupe choisie. Argant, à la tête d'un nombreux détachement, marche de son côté vers Joppé, où il se donne un combat opiniâtre et meurtrier. La place est emportée; le mur qui gardait les vaisseaux est renversé. La flotte est menacée de l'incendie: elle n'est délivrée que par l'arrivée imprévue de Richard et de Rupert, à qui ni le terrible Argant, ni aucun guerrier infidèle, ne peuvent opposer de résistance. Ils se retirent en bon ordre, et campent au bord de la mer, où ils allument des feux pendant la nuit. Toute cette action qui occupe près de deux chants[748], est absolument nouvelle. Le Tasse s'y montre digne de lui-même. Cette addition corrige un défaut reproché à la Jérusalem délivrée, où il est trop peu question de la flotte, partie si importante des forces de l'armée chrétienne, que sa perte l'aurait réduite aux plus fâcheuses extrémités. On voudrait pouvoir transporter ce combat d'une Jérusalem dans l'autre; il est presque perdu dans la seconde; ce serait dans la première une grande beauté de plus.
[Note 744: ][(retour) ] C. XIV.
[Note 745: ][(retour) ] C. XV.
[Note 746: ][(retour) ] C. XVI.
[Note 747: ][(retour) ] C. XVII.
[Note 748: ][(retour) ] C. XVII et XVIII.
On voudrait aussi conserver presque entière la vision de Godefroy, au vingtième chant, la peinture de l'antique Sion et de la Jérusalem nouvelle; Dieu sur son trône et dans sa gloire, les anges et les saints, les chants et les louanges; la prédiction faite à Godefroy par son père, des événements futurs, des révolutions des petits états et des grands empires. Ce n'est pas qu'outre un passage qui déplut beaucoup en France, et qui doit toujours y déplaire[749], il n'y ait dans quelques endroits plus de mysticité que de poésie; mais dans beaucoup d'autres, le grand poëte se montre encore; et, si son style a perdu de sa fraîcheur et de ses grâces, peut-être n'a-t-il rien perdu de sa force et de sa grandeur.
[Note 749: ][(retour) ] Le passage que j'indique ici est doublement remarquable, et par le sens direct qu'il avait alors, et par l'allusion frappante qu'on y a saisie depuis. Alors, en 1593, la France était livrée aux horreurs de la guerre civile; Henri III était tombé, en 1589, sous un poignard catholique[749a]; Henri-le-Grand son successeur combattait encore les fureurs de la ligue, soutenues et fomentées par les excommunications de deux papes, Sixte V et Grégoire XIV. Le Tasse, trop immédiatement placé sous l'influence pontificale lorsqu'il termina son poëme, parlant, dans cette vision, des papes de son temps, et principalement de Sixte V, qui avait le premier excommunié Henri, dit que ce grand pape se félicite moins dans le ciel du monument rival de l'Olympe qu'il avait eu la gloire d'achever (l'église de Saint-Pierre), que d'avoir laissé après lui un pontife destiné à tempérer la rigueur et la terreur de ses lois, un père et un pasteur des rois, soutien du monde, et ministre du Dieu qui en fait reposer sur lui tout le poids:
Che d'aver dato a le severe leggi
Chi suo rigor contempre e suo spavento;
Padre a' regi e pastor, sostegno al mondo,
Ministro a Dio, ch'in lui n'appoggia il pondo. (St. 75.)
Cette manière de caractériser Clément VIII, alors régnant, prouverait qu'il était dès ce temps-là (1593), disposé à lever l'excommunication, qu'il leva en effet en 1595, mais seulement au mois de septembre, quatre mois après la mort du Tasse. Le poëte ajoute ensuite cette stance entière sur l'état où se trouvait la France, le meurtre récent d'un de ses rois, et la foudre romaine dont l'autre était frappé:
La Francia, adorna or da natura ed arte,
Squallida allor vedrassi in manto negro.
Nè d'empio oltraggio inviolata parte,
Nè loco dal furor rimaso integro;
Vedova la corona, afflitte e sparte
Le sue fortune, e 'l regno percosso ed egro,
E di stirpe real percosso e tronco
Il più bel ramo, e fulminato il tronco.
A une époque récente, on a trouvé que cet octave contenait une prédiction singulièrement exacte de la révolution française au temps de la terreur. Mais le Tasse alla plus loin dans l'octave suivante; il soutint le droit que les papes s'étaient audacieusement arrogé de disposer des couronnes, de donner, comme il le dit, le roi au royaume, et le royaume au roi:
.... Ei solo il re può dare al regno,
E 'l regno al re, domi i tiranni e i mostri,
E placarli del cielo i grave sdegno. (St. 76.)
Ces vers étaient faits pour exciter en France une juste indignation dès qu'ils y seraient connus. En effet, Abel l'Angelier ayant donné à Paris, en 1595, une édition in-12 de la Jérusalem conquise (voyez ci-dessus, p. 292, note 2), elle fut condamnée et supprimée par un arrêt du parlement de Paris. Apostolo Zeno nous l'apprend dans une lettre à son frère Catarino Zeno. Il avait reçu de Hollande cette édition avec d'autres livres rares, et il en attribue avec raison la rareté à cet arrêt de suppression, dont il donne la date et les motifs. Les motifs sont les dix-huit vers cités ci-dessus, condamnés, selon l'expression de l'arrêt, comme contenant des idées contraires à l'autorité du roi et au bien du royaume, et comme attentoires à l'honneur du feu roi Henri III et du roi régnant Henri IV, «qui n'était pas encore, ajoute l'auteur de la lettre, admis cette année-là au giron de l'église romaine, ni absous de ses censures.» Il le fut peu de temps après, car l'arrêt est du 1er septembre, et l'absolution du pape fut donnée à Rome le 17 du même mois. Et qui sait si, dans les dispositions pacifiques où nous avons vu qu'était déjà Clément VIII, l'acte de fermeté du premier parlement du royaume n'accéléra point l'absolution? Quoi qu'il en soit, Apostolo Zeno cite pour autorités Dupin, qui parle de cet arrêt dans son Traité de la puissance ecclésiastique et temporelle, imprimé en 1717, in-8º., et plus particulièrement le livre intitulé: Preuves des libertés de l'église gallicane, où cet arrêt est rapporté dans son entier, p. 154 et 155, t. I, seconde édition, Paris, 1651, in-fol. (Voyez Lettres d'Apostolo Zeno, t. II, p. 161.) Serassi a cité tout ce passage à l'article de cette édition de la Jérusalem conquise, dans le Catalogue général des Œuvres du Tasse, à la fin de sa Vie, p. 572.
[Voir note ajoutée 749 (annexe)]
[Note 749a: ][(retour) ] Énergique et belle expression de Boileau, dans sa satire sur l'Équivoque, ouvrage de sa vieillesse, et dont le sujet est ingrat, mais où il y a encore de grandes beautés. La tirade entière où cette expression se trouve, et qui commence par ce vers:
Au signal tout à coup donné pour le carnage, etc.,
est admirable.
Dans le reste du poëme, les additions sont encore assez considérables, mais elles consistent en plus petits détails, où il serait trop long et trop minutieux d'entrer. Les moyens déployés par l'ennemi sont cependant plus redoutables et le danger des chrétiens plus grand. Mais, à la fin, Argant et sa troupe sont forcés de quitter Joppé, et se retirent avec peine dans la ville; Richard, revenu au camp, détruit l'enchantement de la forêt. Le grand assaut se donne avec les nouvelles machines; Jérusalem est prise. L'armée d'Égypte survient, commandée par le soudan même. La bataille se donne; une victoire sanglante, mais complète, détruit tout ce qui restait d'ennemis à craindre, et Godefroy revient triomphant dans la ville sainte qu'il a conquise.
On ne doit pas s'étonner si ce poëme, où de grandes beautés de l'ancien sont conservées, où il y en a beaucoup de nouvelles, obtint toutes les préférences de son auteur, et si, lorsqu'il parut, il eut pour lui d'assez nombreux suffrages. Mais il faut s'étonner encore moins qu'on lui préfère la première Jérusalem, avec toutes ses imperfections et ses aimables défauts. L'un des plus intimes amis du Tasse, le père Angelo Grillo, auteur lui-même de poésies très-estimées, fit entre ces deux ouvrages un parallèle, et prononça un jugement auquel le goût ne peut refuser de souscrire. «Il me paraît, dit-il[751], que le Tasse gagne autant du côté de l'art et de la conduite dans la Jérusalem conquise, qu'il excelle dans la Jérusalem délivrée en grâces et en ornements. Quant aux choses qui appartiennent à l'unité et à l'essence même de la poésie, il a voulu, dans ce second poëme, s'attacher de plus près à l'exemple d'Homère et de Virgile, quoique, dans le premier, il ne se fût pas éloigné des préceptes d'Aristote. Il a mieux lié entre eux les matériaux dont quelques-uns ne paraissaient unis que par le temps et pour ainsi dire par l'instant même, lien très-faible et qui appartient plus au roman qu'au poëme héroïque. Il a conduit plus fidèlement la poésie sur les pas de l'histoire. Il a corrigé quelques endroits où l'action principale était trop suspendue.... Il a supprimé l'épisode d'Olinde et de Sophronie comme trop lyrique, trop peu lié, et trop tôt introduit, quoiqu'il y en ait de semblables dans Virgile et dans Homère qui ne tiennent pas beaucoup à la fable. Il a retranché avec soin ce qu'il y avait de trop passionné, particulièrement dans les artifices d'Armide, et dans les erreurs de Tancrède et d'Herminie[752], qu'il appelle Nicée: il s'est ainsi moins éloigné du sujet, et il a mieux servi la religion et la piété chrétienne, but qu'il s'est principalement proposé dans tout ce nouveau travail. Ces perfections de l'art et d'autres semblables que j'ai cru observer dans la Jérusalem conquise, me font regarder ce poëme comme meilleur, de même que je regarde l'autre comme plus beau. Mais, malgré tout ce que j'ai dit, si l'on doit juger meilleurs les poëmes qui plaisent le plus, qui sont généralement lus de tout le monde, et qui passent non-seulement de provinces en provinces, mais d'âges en âges, d'idiomes en idiomes, je dirai que comme la Jérusalem délivrée est plus belle que la Jérusalem conquise, elle est aussi la meilleure.»
[Note 751: ][(retour) ] Lettres, p. 537.
[Note 752: ][(retour) ] Ici, le bon religieux se trompe. Il est singulier, mais il est certain que la seconde Jérusalem passe pour austère auprès de la première, et que cependant les endroits passionnés et voluptueux sont absolument les mêmes. Dans le personnage et les artifices d'Armide, dans l'amour de Tancrède pour Clorinde, et de Nicée, qui tient la place d'Herminie, pour Tancrède, rien n'est changé. Le Tasse n'a, pour ainsi dire, pas corrigé un seul vers, ni même un seul de ces défauts brillants qui lui sont justement reprochés.
Tenons-nous-en à cette décision d'un homme d'esprit et de goût, qui aima beaucoup le Tasse, plutôt qu'au sentiment du Tasse lui-même, sur cette production que l'on peut généralement nommer malheureuse, mais où l'on reconnaît encore par moments le génie sublime de son auteur.
Si la Jérusalem conquise en avait marqué le déclin, il jeta encore quelques rayons à son coucher, dans le poëme des Sept Journées, dont il nous reste à parler: ces rayons, il est vrai, sont obscurcis par beaucoup de nuages, mais qui ne naissent pas tous de l'affaiblissement du génie de l'auteur. La plus grande partie vient du sujet même et de la manière dont il l'avait envisagé. Les Sept Journées de la création ne pouvaient fournir matière à un poëme de plus de huit mille vers, que par des digressions continuelles, des discussions philosophiques, des explications morales et théologiques, très-propres à ternir l'éclat de la poésie. C'est cependant pour la beauté du style que ce poëme est principalement vanté. L'Ingegneri, qui en fut le premier éditeur, ne craignit pas de dire dans sa préface, «que depuis que l'art poétique était né pour plaire aux hommes en les instruisant, il n'avait existé aucun poëme ni plus sublime, ni plus agréable en même temps; que l'on y trouvait expliquées avec une grâce incomparable les matières les plus profondes de la philosophie naturelle, de la théologie sacrée, et de l'histoire divine.»
Le Crescimbeni dit positivement dans son Histoire de la poésie vulgaire, qu'il le regarde comme le poëme héroïque le plus beau et le plus noble qu'il y ait en vers libres dans la langue italienne, après l'Italie délivrée du Trissin, qui doit cependant encore lui céder à l'égard du style[753]. Le style a en effet de la force, et souvent même de la sublimité; mais comment dans un sujet pareil aurait-il, si ce n'est par instants, de l'agrément et de la grâce? Je ne conçois pas non plus pourquoi le Crescimbeni range les Sept Journées parmi les poëmes héroïques. C'est un poëme théologique et philosophique, mais qui n'appartient certainement point à l'épopée; et je n'en parle ici que pour n'avoir plus à revenir sur aucun des grands poëmes du Tasse.
[Note 753: ][(retour) ] Vol. II, l. III, p. 446.
On se rappelle à quelle occasion il l'entreprit. Il était à Naples chez le marquis Manso, son ami[754]. La mère du marquis était très-dévote; le Tasse très-religieux; chez lui toutes les opinions se tournaient en sentiment, et le sentiment prenait toujours une teinte poétique. Ses entretiens avec cette dame roulaient sur des sujets de piété: la science, la chaleur et l'onction qu'il y mettait, la charmaient. Elle l'engagea enfin à traiter en vers quelque grand sujet de cette espèce, et il choisit la Création du monde. Il en fit les deux premiers livres dans cette retraite délicieuse, dans un état de santé supportable, et un entier repos d'esprit. Les cinq derniers au contraire furent faits, ou plutôt seulement ébauchés à Rome, vers les derniers temps de sa vie, lorsque le travail n'était plus qu'une distraction à ses souffrances. C'est la cause très-naturelle de la différence qu'on aperçoit entre le style de ces deux premiers chants et celui des autres.
[Note 754: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, p. 289.
On sent que le plan d'un pareil poëme était tout fait, ou plutôt qu'à proprement parler il n'y a point de plan. Ce n'est, et ce ne pouvait être qu'une paraphrase du premier chapitre de la Genèse, pour les six jours de la création, et de la première partie du second chapitre, pour le septième jour, qui est le jour du repos. C'est le même qu'a suivi notre Du Bartas dans sa première Semaine, poëme si célèbre dans son temps, et maintenant plongé dans un si profond oubli. Puisque j'ai nommé ce poëme, je dirai qu'il ne serait pas impossible qu'il eût fourni au Tasse l'idée du sien. La Semaine parut pour la première fois en France, vers 1580. Les éditions se succédèrent ensuite rapidement. Le Tasse savait très-bien le français, et ce ne fut qu'environ douze ans après qu'il commença ses Sept Journées. Bien plus, la Semaine de Du Bartas fut traduite en vers italiens[755], et cette traduction, qui eut du succès, et qui est aussi en versi sciolti, fut publiée en 1592, l'année même où le Tasse conçut l'idée de son poëme, et en composa les deux premiers livres.
[Note 755: ][(retour) ] Par Ferrante Guisone.
Quoi qu'il en soit de cette idée, sur laquelle je n'insiste pas, dans le poëme du Tasse comme dans celui de Du Bartas, et d'après le récit de Moïse, le premier livre contient la création du ciel et de la terre, de la terre déserte et vide, tandis que les ténèbres étaient sur la face de l'abîme et que l'esprit de Dieu était porté sur les eaux. Il contient encore la création de la lumière, sa séparation d'avec les ténèbres, qui reçoivent le nom de Nuit, et la lumière celui de Jour. Dans le second, le firmament est créé au milieu des eaux; il les partage en eaux inférieures qui sont au-dessous du firmament, et en eaux supérieures qui sont au-dessus; et ce firmament reçoit le nom de Ciel. Dans le troisième, Dieu rassemble en un seul lieu les eaux inférieures; ce qui reste sec s'appelle la Terre, et les eaux rassemblées se nomment la Mer. L'herbe verdoyante et qui porte avec elle sa semence, les arbres qui portent leurs fruits naissent sur la terre, et chaque plante renferme en elle le germe de sa reproduction. Au quatrième jour, deux grands luminaires sont placés dans le firmament pour distinguer le jour d'avec la nuit, pour marquer les signes, les temps, les jours et les années, pour luire au ciel, et pour éclairer la terre. Le plus grand de ces luminaires préside au jour, et le moindre à la nuit. Les étoiles sont aussi placées dans le firmament pour luire sur la terre, présider au jour et à la nuit, et séparer la lumière des ténèbres. Le cinquième livre offre la création des poissons et des reptiles qui vivent dans les eaux, et des oiseaux qui volent sur la terre, au-dessous du firmament. Dans le sixième, la terre produit les animaux, les bestiaux, les reptiles, chacun selon son espèce. Dieu crée enfin l'homme à son image et à sa ressemblance: il crée les deux sexes, l'homme et la femme; il les bénit, et leur ordonne de croître, de multiplier, de remplir la terre, de la soumettre, de commander aux poissons de la mer, aux volatiles du ciel et à tous les animaux qui vivent sur la terre. Enfin, dans le septième livre, Dieu n'a plus qu'à compléter son ouvrage, et à se reposer. Il bénit le septième jour et il le sanctifie, parce que dans ce jour il avait terminé l'ouvrage de la création.
Il est aisé d'apercevoir les avantages et les écueils de ce sujet et de ce plan. Les avantages naissent des descriptions de toute espèce qui se présentent à chaque instant; les écueils sont aussi dans ces descriptions mêmes, qui sont nécessairement trop nombreuses, trop continues, et qui ne peuvent laisser d'autre relâche au poëte et au lecteur que des digressions et des discussions théologiques, philosophiques ou morales. On vante beaucoup aujourd'hui le genre descriptif. Il s'est formé en poésie une école, et je dirais presque une secte descriptive; mais, malgré tous ses efforts, malgré les talents de ses chefs, malgré le zèle de leurs prosélytes, qui n'est pas toujours selon la science, ce genre porte invinciblement avec lui un germe terrible et contraire à celui de la reproduction, c'est l'ennui.
Il est cependant à regretter que le Tasse n'ait pu conduire ce poëme entier au point où il avait porté les deux premiers livres. Il s'y trouve des morceaux d'une grande beauté et d'une certaine majesté de style, singulièrement adaptée à son sujet. On admire surtout avec raison, dans la seconde Journée, la riche description du firmament, des signes du zodiaque et des constellations, ou groupes d'étoiles qui ont reçu des anciens et ont conservé chez les modernes tant de figures et de noms divers. De là, le poëte est conduit à s'élever contre les folies des astrologues, et ensuite à célébrer les usages réels que la science humaine a su tirer de l'observation des astres. Tout ce morceau qui n'a pas moins de trois cents vers, est de la plus belle et de la plus haute poésie. Il y en a plusieurs autres qui, dans des genres différents, n'ont peut-être pas moins de mérite; et, même dans les derniers livres, où les traces de l'affaiblissement ne se font que trop apercevoir, on sent encore de temps en temps la vie poétique qui semble résister presque seule aux progrès de la destruction.
Mais c'est trop long-temps nous écarter de la poésie épique, à laquelle, quoi qu'en ait dit le Crescimbeni, le poëme des Sept Journées ne saurait appartenir. Quittons enfin ce poëme si attachant, même par ses défauts, et revenons au poëme héroïque, dans lequel il eut des imitateurs, mais où l'on ne saurait dire qu'il ait eu de rivaux. Le Tasse, favorablement prévenu pour tout ce qui portait le nom de Gonzague, loua beaucoup le Fido Amante, poëme dont Curzio Gonzaga était l'auteur; mais il ne put obtenir que d'autres répétassent les éloges qu'il lui avait donnés, et ce fut lui-même qui en fut la cause[756]. Le Fido Amante éprouva le même sort que le Costante du Bolognetti et quelques autres poëmes qui parurent à peu près dans le même temps que le sien; la Jérusalem délivrée les éclipsa tous.
[Note 756: ][(retour) ] Tiraboschi, t. VII, part. III.
On ne sait pas positivement à quelle branche de la famille Gonzague appartenait ce Curzio Gonzaga[757]; tout ce que l'on connaît de lui, c'est qu'il se distingua dans la carrière des armes, qu'il aima et cultiva les lettres avec beaucoup d'ardeur, et qu'il a laissé, outre son poëme, des poésies lyriques et une comédie assez bonne, intitulée: gli Inganni (les Fourberies).
[Note 757: ][(retour) ] Le titre du poëme nous apprend seulement qu'il était fils du prince Louis; voici ce titre: Il Fido Amante, poema eroico, di Curzio Gonzaga figliuolo di Luigi dell'antichissima casa de' principi di Mantova, Mantova, 1582, in-4º. L'auteur le dédie à une dame qu'il nomme Orsa, et qui était sans doute de l'illustre famille Orsini, que nous appelons en France des Ursins. C'était sa muse inspiratrice, et probablement la dame de ses pensées. Au frontispice du poëme est gravée sur un écusson la constellation de la grande Ourse, et au-dessous un aigle qui s'élève en la regardant, comme les aigles regardent, dit-on, le soleil. Le sonnet dédicatoire commence ainsi:
Vattene a' pie' de la grand'Orsa, humile
Parto mio (sua mercè) condotto a fine.
La première octave du poëme est une seconde dédicace; il n'y a point d'autre invocation.
Orsa, che fuor de la commune gente
Alzasti lo mio tardo ingegno humile;
Tu mio Apollo e mia Musa alta e possente;
Dimmi la fè d'un cavalier gentile
In amar donna di virtute ardente, etc.
Ce poëme, qu'il ne fut que six ou sept ans à composer, est en trente-six chants, et contient plus de trente mille vers. Il se proposa d'y célébrer la gloire des Gonzague, alors souverains de Mantoue, et de la relever par une de ces origines fabuleuses, qui flattent toujours l'orgueil, lors même qu'il n'y croit pas et que personne n'y peut croire. Sa fable est prise de fort haut, et, quoiqu'il n'y ait rien de plus romanesque, ce n'est point un roman épique qu'il a voulu faire, mais un poëme héroïque, ou une épopée régulière. Cette fable n'est d'aucun intérêt pour nous; le style de l'auteur est trop faible pour lui en donner; mais elle est tissue avec assez d'art; et, sans se soucier de la connaître tout entière, on peut être curieux de savoir sur quels fondements il l'a établie, quelle machine poétique il a employée, quels principaux ressorts il a fait agir.
Le Fidèle amant dont il fait son héros, était fils d'un puissant roi, descendant des anciens rois de Troie, qui avait entrepris de rebâtir la ville où avaient régné ses aïeux, et en avait fait la capitale d'un nouvel empire[758]. Ce roi, nommé Garamant le Magnanime, avait beaucoup voyagé dans sa jeunesse. Doué d'une valeur brillante et de tous les dons de la nature, il avait, dans différents pays, inspiré de l'amour à un grand nombre de femmes. La plus belle de toutes peut-être était une princesse qu'il avait aimée en Hespérie, dans la ville que le Mincio arrose, c'est-à-dire dans l'antique Mantoue. Il en avait eu un fils, mais il croyait l'avoir perdu; il croyait, et c'était aussi l'opinion commune en Hespérie, que cet enfant avait péri avec sa mère. Garamant, revenu en Asie, avait bâti sa ville, étendu au loin ses états et sa renommée. Un jour, en visitant un port de mer qu'il faisait construire, il vit aborder une barque dont les rames, les voiles et les cordages étaient d'or et de soie, et qui paraissait elle-même toute de perles. Une dame et un chevalier sortent de cette barque. La dame présente au roi le chevalier comme le guerrier le plus brave et le plus fidèle amant du monde, qui aurait pu obtenir des sceptres et des couronnes, mais qui n'est occupé que de son amour pour une beauté ingrate et insensible. Attiré par la renommée d'un si grand roi, il vient lui offrir son bras et ses services, avant d'aller terminer de glorieuses entreprises qui l'appellent dans des climats lointains. Garamant reçoit très-bien ce couple extraordinaire; il conduit ses hôtes dans sa nouvelle Troie et les loge dans son palais.
[Note 758: ][(retour) ] Dans cette analyse rapide, je ne cite point de vers, parce qu'ils sont en général trop médiocres, et je me dispense de marquer les chants, comme je le fais d'ordinaire, le poëme étant trop peu connu, et les exemplaires trop rares pour que le lecteur puisse y suivre la marche de l'action.
Il leur en faisait admirer la structure et les ornements, lorsqu'on lui vient annoncer l'arrivée d'une ambassade solennelle. Il la reçoit avec beaucoup de pompe et de dignité. Ce sont des ambassadeurs du grand Kan de l'Inde et de la Perse, du redoutable Orcan, qui lui propose de s'unir à lui dans une guerre qu'il veut entreprendre. Un roitelet de Sicile a osé attaquer le roi d'Égypte, fils d'Orcan. Ce puissant empereur prend les armes pour châtier, non-seulement le téméraire Sicilien, mais l'Europe entière qui s'est tant de fois armée contre l'Asie. Le roi de Troie a les injures de ses ancêtres à venger; Orcan lui promet de le rendre maître de la Grèce, de la Thrace et de l'Illyrie, s'il veut s'allier avec lui.
Pendant cette audience, un chevalier venait d'arriver sur un vaisseau, et témoignait la plus grande impatience d'être admis. Il l'est aussitôt que les ambassadeurs se sont retirés. C'est un envoyé du roi de Sicile. Ce roi avait une fille charmante, nommée Clitie, qu'il avait donnée en mariage à un fils du roi de Crète. Le roi d'Égypte, qui feignait d'être l'ami de ce jeune prince, invité aux fêtes de son mariage, l'avait surpris et égorgé dans l'espoir d'enlever sa femme. Les rois de Sicile et de Crète se sont unis pour punir ce crime; mais sachant que le terrible Orcan, père du meurtrier, rassemble une armée innombrable pour défendre son fils, ils envoient demander au roi de Troie son alliance et des secours. Garamant écoute ce récit avec attendrissement et avec horreur; il donne à l'envoyé des espérances; mais il diffère prudemment, et ne décide rien. Il assemble son conseil. L'affaire y est librement discutée. Les avis diffèrent d'abord; ils se réunissent enfin en faveur du roi de Sicile; on ne veut pourtant pas se déclarer ouvertement contre un ennemi tel que le Kan de Perse; on renvoie ses ambassadeurs avec de riches présents. Le chevalier sicilien n'obtient qu'une réponse secrète, mais elle lui assure tout ce qu'il était venu demander.
Cependant Garamant avait chargé un de ses plus sûrs confidents de prendre des informations sur la dame étrangère et sur le chevalier qui étaient arrivés dans la barque merveilleuse. Le confident revient, et lui dit que la dame est née dans la ville de Manto, et qu'elle est maîtresse de toute l'Etrurie; quant au chevalier, il refuse de se faire connaître, mais il paraît posséder toutes les vertus. Ces noms renouvellent de tendres souvenirs dans l'âme de Garamant. Il soupire, et raconte enfin à son confident ce qui lui est arrivé autrefois dans cette même ville où est née la dame étrangère. Il s'y était uni avec la fille du roi, la belle Sulpicie; il vivait heureux avec elle, quand une magicienne était venue détruire ce bonheur, l'avait enlevé, conduit dans son palais, et retenu dans des délices où son cœur n'avait point de part. Quelque temps après, il avait appris que Sulpicie était morte de désespoir, et que le triste fruit de leurs amours avait péri avec elle. Depuis lors, il n'entend jamais parler de ce pays sans l'émotion la plus douloureuse et la plus vive.
Ses deux hôtes lui sont devenus plus chers. Il ordonne le lendemain un grand sacrifice au soleil, pour que ce dieu leur soit propice. Pendant le repas qui suit cette fête, il prie le chevalier étranger de lui apprendre quelle est donc cette beauté dont il est épris, beauté bien sévère sans doute, puisqu'elle est insensible aux soins et à la persévérance d'un amant aussi accompli. Le guerrier consent à le satisfaire. Cette belle était fille du roi de la grande Hespérie. Dès son enfance elle fut consacrée à Diane. Elle n'eut d'autres plaisirs que la chasse; elle suivit d'abord les animaux fugitifs et timides: bientôt elle attaqua les lions, les tigres, les ours, les bêtes les plus féroces. Son père eut une guerre à soutenir contre des peuples d'Afrique; ses armées furent battues, plusieurs de ses généraux tués. La jeune Hippolyte, instruite de ces désastres, s'échappa pour les réparer, passa la mer, rallia les troupes, se mit à leur tête, remporta des victoires décisives, subjugua sept royaumes de la côte d'Afrique, et en emmena les rois enchaînés pour servir à son triomphe. Son père lui en décerna un, et le plus pompeux qu'on eût jamais vu, et lui fit quitter son nom d'Hippolyte pour celui de Victoire qu'elle avait si bien mérité. Le chevalier qui fut témoin de ce triomphe, et qui le décrit dans tous ses détails, avoue que jamais la beauté d'Hippolyte n'avait fait sur lui l'impression qu'y fit celle de Victoire. Pour lui plaire, il combattit et vainquit un géant africain qu'elle avait fait captif dans une bataille; pour lui plaire, il avait fait, dans des chasses et dans des tournois, des choses qui l'étonnaient lui-même. Mais elle avait effacé dans un autre tournoi tous ses exploits et tous ceux des guerriers les plus célèbres. En finissant ce récit, le chevalier prend congé de Garamant. Il laisse à sa cour la dame qu'il accompagne, et qu'il rejoindra bientôt, quand il aura terminé une expédition entreprise pour la servir et pour lui plaire.
Bérénice, c'est le nom de son aimable compagne, est inquiète dès qu'il est parti. Elle craint les dangers qu'il va courir; elle craint aussi les piéges que peut lui tendre la magicienne Argentine, fille d'Orcan. Elle voudrait enfin être instruite de sa naissance et de son origine, qu'elle ne connaît qu'imparfaitement. Elle sait qu'il avait été dès ses premiers ans nourri par le dieu Protée, dans les eaux de la mer, qu'il y avait eu son berceau, qu'il avait été enlevé à ce dieu, qui connaît seul le reste de sa destinée. L'antre de Protée n'est pas loin; elle sort la nuit du palais de Garamant, monte sur sa barque enchantée, et ne tarde pas à trouver le dieu dans son antre. Protée, moins difficile qu'il n'était du temps d'Homère et de Virgile, lui raconte tout ce qu'il sait. C'est une histoire bizarre et assez longue; la mère du jeune héros s'était précipitée dans le Mincio, croyant être oubliée du guerrier qu'elle aimait; les nymphes de ce fleuve, prévenues par Protée, avaient retiré cet enfant du soin de sa malheureuse mère, et le lui avaient apporté dans une corbeille; il l'avait élevé avec le plus grand soin, et l'avait dressé dès l'enfance aux exercices qui font les héros.
Le voyant parvenu à l'adolescence, son art lui avait manqué lorsqu'il avait voulu connaître la destinée future de son élève. Il s'en était plaint à Jupiter qui lui avait permis de consulter les Parques. Ces trois sœurs lui avaient prédit que ce enfant obtiendrait un jour la femme la plus belle et la plus fière qu'il y eût au monde; que de leur sang naîtrait une race immortelle qui se séparerait en deux branches, dont l'une porterait le nom d'Austria (l'Autriche), l'autre celui de Gonzaga; qu'elles se réuniraient et produiraient, sous le double nom d'Austria et de Gonzaga, des milliers de héros. Protée les nomme et les fait connaître à Bérénice, enchantée de les entendre. Ce n'est point encore assez de cette machine poétique: Thétis vient rendre visite à Protée, et, si c'est lui qui prononce tout ce qui est ici en prophétie, c'est elle qui raconte tout ce qui est en récit. On voit se dérouler avec assez d'artifice, mais non pas certes sans efforts, le fil de cette intrigue fabuleuse; on voit que le Fidèle amant, ou le Gonzague, tige lointaine de tous les Gonzagues à venir, est ce fils même de Garamant, roi de la nouvelle Troie, qu'il avait eu de Sulpicie, et qu'il croyait avoir perdu.
Si nous voulons connaître plus particulièrement ce qui avait acquis à ce jeune héros ce grand renom de fidélité en amour, et quelle est cette Bérénice qui l'accompagne, qui n'a pour lui que de l'amitié, mais qui paraît en avoir une si active et si tendre, le poëte profite, pour nous en instruire, de l'éloignement de son héros. Bérénice, après sa course maritime, revient à la nouvelle Troie. Le roi, profondément occupé d'elle et de ce qu'il entrevoit déjà de la singulière destinée du jeune guerrier, l'interroge, lui demande comment le Fidèle amant étant uniquement épris de la belle Victoire, elle paraît cependant si étroitement liée avec lui. Voici l'abrégé de sa très-prolixe réponse. Elle était née dans l'Étrurie; sa famille, issue du devin Tirésias, avait régné sur ce pays, et, après la mort de deux de ses frères, elle-même y avait régné. Elle avait reçu de ses ancêtres l'art magique, dont une partie consiste à prévoir l'avenir. La réputation de sa science s'était répandue jusque chez les nations les plus éloignées. On venait la consulter de toutes parts. Le Fidèle amant, ayant perdu les traces de sa belle guerrière, et ne sachant dans quel pays l'aller chercher, fut un de ceux qui vinrent implorer son art. A son aspect, elle éprouva un sentiment que mille amants s'étaient vainement efforcés de lui inspirer. Elle essaya de lui plaire et de le détourner de son premier amour. Elle avoue même qu'elle ne négligea aucun moyen, et qu'elle lui offrit avec adresse des occasions dont tout autre homme aurait profité.
Voyant enfin que tout était inutile, au lieu de s'en désespérer, elle sentit se changer en admiration et en tendre amitié la passion qu'elle avait d'abord éprouvée. Elle employa, pour servir son ami, l'art qui n'avait pu le rendre infidèle. Cette barque enchantée, sur laquelle ils parcouraient les mers, les avait si bien dirigés, qu'ils avaient enfin trouvé sa belle et insensible Victoire en Italie, auprès du lieu où le Metauro se jette dans la mer Adriatique. Elle se disposait à une expédition périlleuse et lointaine; du reste, toujours aussi belle, aussi aimable, douée autant que jamais de toutes les perfections, mais toujours aussi fière, aussi sévère pour son amant, exigeant toujours qu'il ne reparût devant elle, que lorsqu'il se serait couvert de gloire dans les entreprises les plus difficiles, lorsqu'il aurait vaincu tous les monstres, purgé la mer de tous les pirates, rompu tous les enchantements, délivré toutes les dames injustement et indignement opprimées, soutenu le bon droit au prix de tous les travaux, de tous les dangers, et remporté les dépouilles de tous les guerriers les plus fameux. Ces conditions si dures n'avaient point découragé son jeune ami. Après avoir pris congé de sa dame, il s'était mis à exécuter ses volontés. Depuis ce moment, Bérénice ne l'a pas quitté. Elle raconte les exploits merveilleux qu'elle lui a vu faire, les épreuves incroyables dont il est sorti, les enchantements qu'elle l'a aidé à vaincre, les dangers de toute espèce qu'il a bravés. Elle excite une grande admiration pour lui dans toute cette cour, et l'on n'admire pas moins le sentiment pur et désintéressé qui attache à son sort une si généreuse et si utile amie.
Cette exposition longue et compliquée étant finie, et le nœud de l'intrigue ainsi établi, il ne s'agit plus que de la conduire au dénoûment, de faire que le Fidèle amant revienne de son expédition, qu'il soit mis à la tête de celle qu'on va faire contre Orcan pour soutenir le roi de Sicile, qu'il y remporte les plus éclatantes victoires, qu'il y rencontre sa belle inhumaine, venue de son côté pour défendre une bonne cause; qu'il fasse sous ses yeux des choses qui, jointes à la connaissance que donnera l'officieuse Bérénice de ce qu'il a déjà fait, fléchissent enfin ce cœur indomptable, et l'amènent à couronner une passion si noble et si constante; qu'enfin le bon roi de Troie reconnaisse en lui son fils; que ce grand hyménée fasse le bonheur de sa vieillesse; que Victoire et son époux reviennent en Hespérie prendre possession des états qui leur appartenaient par la naissance, et que Bérénice, par les moyens de son art, puisse prévoir et annoncer que de là viendront en directe ligne tous les Gonzagues futurs, et surtout les ducs de Mantoue.
Telle est en effet la série d'événements qui remplit le reste du poëme, et qu'il suffit d'entrevoir pour reconnaître qu'avec un grand appareil de science poétique, d'observation des règles, et d'habileté à conduire une action épique, n'y ayant ni intérêt dans le but de cette action, ni charme dans le style, ce long poëme au fond se réduit à rien. On se demande, après l'avoir lu, quel plaisir un homme d'esprit peut trouver pendant sept ans à échafauder, pour sa propre famille et pour des princes de son nom, une telle généalogie, et à se donner la peine de la mettre en vers; et, toute simple qu'est cette demande, on n'y trouve point de réponse.
La fin de ce siècle vit encore paraître quelques faibles essais de poëmes héroïques, tels que le Nouveau Monde, de Giorgini[759], en vingt-quatre chants; la Maltéide, de Giovanni Fratta[760], dont le Tasse avait porté un jugement aussi favorable que du Fido Amante, et qui vaut encore moins; la Jérusalem détruite, de Francesco Potenzano[761], copie trop inférieure au modèle dont elle rappelle le titre; l'Univers ou le Polemidoro, de Raphaël Gualterotti, espèce d'ébauche, en quinze chants[762], d'un plan beaucoup plus vaste, qui devait en effet embrasser la description de tout l'univers, mais dont ce qui existe ne donne aucun regret sur ce qui manque; quelques autres, plus faibles encore,
Et qui ne valent pas l'honneur d'être nommés[763].
[Note 759: ][(retour) ] Il Mondo nuovo del sig. Giovanni Giorgini da Jesi, etc., canti XXIV, Jesi, 1596, in-4º.
[Note 760: ][(retour) ] Venezia, 1596, in-4º. L'auteur était Véronais.
[Note 761: ][(retour) ] Napoli, 1600, in-4º.
[Note 762: ][(retour) ] Firenze, 1600, in-4º.
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.
(Corneille, Cinna.)
Le poëme héroïque, auquel le Tasse avait donné tant d'éclat, se releva dans le siècle suivant, non jusqu'au point où l'avait porté ce grand poëte, mais bien au-dessus de celui où de tels imitateurs étaient restés. Dans le siècle que nous parcourons, le Tasse est non-seulement le premier poëte héroïque, mais il n'a point de second; l'Arioste, au contraire, est bien le premier des poëtes romanciers, et le premier à une grande distance de tous les autres, mais après son Roland furieux, on peut lire le Roland amoureux, du Berni, l'Amadis et peut-être quelques autres encore.
Il reste un troisième genre d'épopée qui doit nous arrêter peu, mais dont il faut cependant parler: c'est le poëme héroï-comique ou burlesque. Je n'y consacrerai qu'un seul chapitre, et ne serais pas étonné que ce ne fût trop encore aux yeux d'une partie de mes lecteurs.