CHAPITRE XVIII.
Du poëme héroï-comique ou burlesque en Italie au seizième siècle; l'Orlandino; Notice sur la vie de Teofilo Folengo, son auteur; la Gigantea, la Nanea, la Guerra de' Mostri, de Grazzini, dit le Lasca; Notice sur sa vie; Idée de ces trois poëmes; Fin de la poésie épique.
Cette troisième espèce d'épopée qui semble, par sa futilité, par l'infraction presque continuelle des lois du goût et de la décence, mériter peu qu'on s'en occupe, ou du moins que l'on s'y arrête, ne laisserait pas, si on le voulait, de donner lieu à des recherches assez étendues sur l'antiquité grecque, et pourrait fournir, comme tant d'autres sujets assez légers, matière à une dissertation lourde et savante. Le genre burlesque, en général méprisé en France, malgré la gaîté et la légèreté que l'on reproche aux Français et qu'on leur envie, est au contraire presque généralement goûté des Italiens, quoiqu'il y ait dans leur caractère du penchant à la mélancolie et de la gravité. Mais pour qu'on ne se hâte pas de chercher, à cette différence très-remarquable, quelqu'une de ces explications physiologiques et analytiques auxquelles on renonce si difficilement quand elles sont une fois trouvées, il est bon de savoir que les anciens Grecs, auxquels les Italiens modernes ressemblent par leur goût dans les arts, et les Français par leur caractère, se passionnèrent comme les premiers pour ce genre si peu estimé des seconds.
Quoique cette multitude immense de poëmes de toute espèce dont la Grèce fut comme inondée, ait été dévorée par le temps, et quoique les auteurs grecs qui en parlent n'aient le plus souvent pris d'autre peine que de les nommer, nous ne manquons cependant pas assez de lumières sur cet objet pour ignorer quel fut en Grèce le goût pour les poëmes héroï-comiques[764]. Le plus connu, quoiqu'il n'en soit rien resté, est le Margitès, que Platon et Aristote attribuent trop positivement à Homère, pour que l'on puisse douter qu'il ne fût de lui. Margitès était un homme simple jusqu'au ridicule[765], qui n'avait jamais pu, dit-on, apprendre à compter au-delà du nombre cinq; qui, s'étant marié, n'osait toucher sa femme de peur qu'elle ne s'allât plaindre à sa mère; qui, étant homme fait, ne savait pas encore lequel de son père ou de sa mère était accouché de lui, et dont les traits d'esprit dans ce genre vont si loin, que je suis obligé de m'arrêter à celui-là. Le chantre du divin Achille prit ce lourdaud pour héros d'un de ses poëmes. Dans quelque style qu'il l'eût écrit, ce ne put jamais être qu'un poëme burlesque; et, si l'on veut partager méthodiquement en diverses classes cette sorte d'épopée, on peut dire que, dans le Margitès, et dans les poëmes de la même espèce, le ridicule naît des actions mêmes et du sujet à qui on les prête, plus que la manière d'imiter, ou du style. Tout l'art y consiste à savoir représenter ces sortes d'actions et les charger de circonstances qui, sans s'écarter de la vraisemblance poétique, soient propres à exciter le rire[766].
[Note 764: ][(retour) ] Le Quadrio, t. VI, l. II, dist. 3, c. I. Dans un ouvrage tel que celui-ci, je dois préférablement puiser aux sources italiennes.
[Note 765: ][(retour) ] Raggionamento dello academico Aldeano sopra la poesia giocosa, etc., Venetia, 1634, p. 6.
[Note 766: ][(retour) ] Le Quadrio, ub. supr.
La seconde espèce d'épopée burlesque, que l'on trouve chez les Grecs, est celle dont l'action est une, mais qui a pour acteurs des animaux et non des hommes. Il s'en est conservé un exemple très-célèbre dans le combat des rats et des grenouilles, ou la Batracomyomachie d'Homère. Son grand succès produisit des imitations sans nombre. On vit paraître la guerre des chats et des rats[767], la guerre des grues[768], la guerre des étourneaux[769], la guerre des araignées[770], etc. Le ridicule naît, dans ces sortes de poëmes, de ce qu'on prête à des animaux les actions et les mœurs des hommes. C'est la fable d'Ésope agrandie et développée, ou l'apologue prolongé. Les Animaux parlants, de Casti, sont le plus long poëme de ce genre, et incontestablement le meilleur.
[Note 767: ][(retour) ] Galcomyomachia.
[Note 768: ][(retour) ] Geranomachia.
[Note 769: ][(retour) ] Sparomachia.
[Note 770: ][(retour) ] Arachnomachia.
En mêlant, dans la même fable, des hommes avec des animaux, vous aurez une troisième espèce de poëme burlesque, tel que les vers Arimaspiens d'Aristée de Proconnèse. Cet Aristée, qui florissait, selon les uns[771], avant Homère, selon d'autres[772], soixante ans après, et qui était non-seulement poëte, mais une espèce de magicien[773]773], prit pour sujet d'un poëme épique burlesque la guerre des Arimaspes avec les griffons qui gardaient les mines d'or. On sait que les Grecs ingénieux, mais qui ont trop souvent fait voir quelque différence entre l'esprit et la raison, croyaient qu'il existait par-delà Borée, ou dans les plus lointaines régions du Nord, des peuples qu'ils nommaient Hyperboréens. Ces peuples jouissaient, pendant une vie qui durait plusieurs siècles, d'un bonheur et d'un printemps éternels. Quelques-uns étaient sans tête, singulier moyen de bonheur, et se nommaient Acéphales; d'autres avaient une tête et des oreilles de chien: c'étaient les Cynocéphales; d'autres enfin n'avaient qu'un œil au milieu du front, et il les appelaient Arimaspes. Il y avait dans ce pays des montagnes dont les entrailles étaient remplies de veines d'or, et des griffons qui veillaient sans cesse à empêcher qu'on ne vînt ouvrir les veines de ces montagnes. Aristée imagina donc une guerre entre les griffons qui défendaient l'or et les Arimaspes qui voulaient le prendre. D'un côté des guerriers qui n'ont qu'un œil, de l'autre des monstres ailés et avides d'or, ne pouvaient produire qu'un poëme burlesque; mais celui-ci devait être en même temps satirique, et c'est même un caractère que ces poëmes ont presque tous.
[Note 771: ][(retour) ] Tatien, Orat. ad Græcos. Strabon cite quelques auteurs qui voulaient qu'il eût même été le maître d'Homère.
[Note 772: ][(retour) ] Hérodote, Vie d'Homère.
[Note 773: ][(retour) ] Hérodote, Apollonius, Maxime de Tyr, Origène, Hésichius, etc., vous diront que l'ame de cet Aristée sortait de son corps et y rentrait quand il voulait. Strabon reconnaît en lui un magicien ou auteur de prestiges, tel qu'il n'y en eut jamais dans le monde.
Enfin, les Grecs eurent une quatrième espèce d'épopée burlesque, où ils firent agir, soit les hommes seulement, soit les hommes et les dieux; les uns contre les autres; et tantôt d'une manière comique, tantôt sérieusement. C'est proprement le poëme héroï-comique. Il paraît que la Gigantomachie d'Hégémon était de ce genre. La preuve que le ridicule y dominait est dans une anecdote connue. Hégémon récitait son poëme aux Grecs assemblés, usage commun chez cette nation sensible. Ils riaient aux éclats en l'écoutant, lorsqu'on vint leur annoncer la triste nouvelle que leur armée navale avait été battue et entièrement détruite. Ils continuèrent de rire, et ne voulaient point abandonner cette lecture. Le poëte, plus sage qu'eux, cessa de lire, et les força de s'occuper de leur flotte. Il y eut aussi une Titanomachie, sans doute du même genre, qu'Athénée attribue à Arctinus, et d'autres à Eumèle de Corinthe. C'est sans doute le titre conservé de cette Gigantomachie d'Hégémon, qui donna à notre Scarron, le seul poëte burlesque qui ait réussi en France, l'idée de composer la sienne.
En voilà plus qu'il n'en faudrait pour faire non-seulement une dissertation, mais un volume, si l'on voulait compulser tous les livres où il est parlé de ces quatre différentes classes de poëmes burlesques grecs et de leurs auteurs; je n'ai touché en passant ces origines d'un genre de poésie dont nous ne faisons aucun cas, que pour montrer que les Grecs, nos maîtres dans tous les arts, étaient à cet égard moins dédaigneux que nous, et que les Italiens à qui nous reprochons de trop aimer les bouffonneries et le burlesque, peuvent s'autoriser de leur exemple. Ils se vantent, il est vrai, d'y avoir surpassé les Grecs, et personne ne peut leur disputer cet avantage[774]. Ils l'auraient d'une manière trop décidée et trop au-delà de toute comparaison, si l'on comptait chez eux, parmi les poëmes héroï-comiques ou burlesques, tous ceux où le plaisant se joint au sérieux; il faudrait alors faire entrer dans cette classe, et le Roland du Berni, et celui même de l'Arioste, et plusieurs autres; alors aussi les poëmes romanesques ou romans épiques dont on peut faire quelque cas se trouveraient réduits au Roland amoureux, tel que l'avait fait le Bojardo, et à l'Amadis, presque tous les autres passant très-souvent, et dans les expressions, et dans les choses, du sérieux au comique, et même au burlesque et au bouffon.
[Note 774: ][(retour) ] Le Quadrio, ub. supr., c. III.
On ne doit donc pas entendre par poëmes burlesques, badins, ou plaisants (giocosi, comme les Italiens les appellent), tous ceux où le comique et l'héroïque, le grave et le plaisant sont entremêlés, mais ceux dans lesquels le principal but de l'auteur a été de faire rire, soit par des aventures gaies ou ridicules en elles-mêmes, soit par la manière de les raconter, ou par ces deux moyens à la fois. Si l'on se rappelle ce que j'ai dit du Morgante maggiore du Pulci, et l'analyse que j'ai donnée de ce poëme bizarre[775], on y reconnaîtra la première épopée où l'auteur ait eu presque toujours cette intention, et par conséquent, à l'exception de quelques endroits, surtout dans les derniers chants, le premier modèle du poëme burlesque moderne. La vie presque entière du paladin Roland et ses incroyables exploits y sont contés du ton d'un homme qui n'éprouve point d'illusion et qui n'en veut point faire, mais qui veut amuser et faire rire son lecteur, et commence par s'amuser et par rire lui-même. En un mot, l'auteur se joue, il fait un poëme giocoso (plaisant); il raille, il se moque (burla); il fait un poëme burlesco (burlesque). Le sens propre de ce mot a, dans presque tout ce poëme, son application la plus exacte.
[Note 775: ][(retour) ] Ci-dessus, t. IV, p. 215 et suiv.
Nous avons vu la naissance et les premiers exploits de Roland servir de matière à un poëme romanesque, mais très-sérieux, du Dolce. Ils en ont aussi servi à un poëme burlesque dans tous les sens et dans toute son étendue, connu sous le titre de l'Orlandino, production originale de l'un des esprits les plus fantasques qui se soit jamais avisé d'écrire. Disons quelques mots de lui avant de parler de son ouvrage.
Teofilo Folengo, plus connu sous le nom de Merlino Coccajo, naquit en 1491[776], d'une famille ancienne et même illustre, dans une terre voisine du lac de Mantoue. Ayant donné, dès ses premières années, des preuves d'une singulière vivacité d'esprit et d'une grande aptitude aux lettres, il entra à l'âge de seize ans dans l'ordre de St. Benoît; alors il quitta le nom de Jérôme qu'il avait reçu en naissant, et prit celui de Théophile. Il n'avait pas tout-à-fait dix-huit ans lorsqu'il fit ses vœux; c'est l'âge où il commence à devenir difficile de les remplir. Théophile, après avoir lutté quelques années contre cette difficulté, ou n'y avoir cédé qu'en secret, abjura toute retenue, quitta le cloître et sans doute l'habit monastique, s'enfuit avec une femme nommée Girolama Dieda, et mena pendant plus de dix ans une vie errante. Ce fut pour sortir de la misère où il s'était jeté, qu'il publia, quatre ans après sa fuite, ces poésies composées de latin et d'italien, et qui ne sont ni l'un ni l'autre, auxquelles il donna le nom de Macaroniques. On prétend qu'ayant entrepris un poëme latin où il espérait égaler, ou même surpasser Virgile, et voyant que des personnes à qui il en lisait des morceaux ne partageaient pas son espérance, il jeta son ébauche au feu, et se mit à écrire dans ce style capricieux, où deux langues se confondent et se corrompent mutuellement.
[Note 776: ][(retour) ] 8 novembre.
Ce que dit le Gravina est plus vraisemblable. Selon lui, le Folengo, qui était capable par son génie de faire un poëme noble et sublime, au lieu de se mettre par là au niveau de plusieurs poëtes, voulut s'élever au-dessus de tous dans un autre genre de poésie. En effet, l'abondance des images, la variété des récits, la vivacité des descriptions, et quelques traits de poésie élégante et sérieuse qu'on trouve parmi ses Macaroniques, font voir qu'il était né avec les dispositions poétiques les plus heureuses. Les obscénités grossières et les licences de tout genre qu'il y répandit, et qu'il voulut effacer dans les éditions postérieures, furent l'effet du libertinage auquel il s'était abandonné. On en peut dire autant de son Orlandino, poëme italien en octaves et en huit chants, qu'il écrivit dans l'espace de trois mois. Il le fit paraître en 1526, sous le nom de Limerno Pitocco da Mantova. Limerno est l'anagramme de son autre nom de guerre Merlino, et par le nom de Pitocco, qui signifie un gueux, un pauvre, un mendiant, il voulut désigner l'état misérable où il était tombé. Il rentra dans son ordre cette année même; et, devenu plus sage, sans rien perdre de son originalité, il publia un an après, sous le titre de Chaos del tri per uno, un ouvrage aussi obscur que singulier, dans lequel, partie en vers et partie en prose, tantôt en italien, tantôt en latin, et quelquefois dans son style macaronique, il raconte les événements de sa vie, ses erreurs et sa conversion.
Alors il se retira dans un monastère de son ordre, sur le promontoire de Minerve au royaume de Naples, et pour réparer le mal que pouvait faire la lecture des poésies de sa jeunesse, il composa, in ottava rima, un poëme de la vie de J. C. ou de l'humanité du fils de Dieu, poëme aussi orthodoxe que les autres l'étaient peu, mais qui, de l'aveu de Tiraboschi, n'eut pas un aussi grand nombre de lecteurs. Du royaume de Naples, Folengo passa en Sicile[777]: il y dirigea d'abord un petit monastère, aujourd'hui abandonné[778], et se fixa ensuite à Palerme[779]. Don Ferrante de Gonzague y était alors vice-roi; Théophile composa pour lui une espèce d'action dramatique en tercets, ou terza rima, intitulée la Pinta ou la Palermita, titres qui, selon son tour d'esprit ordinaire, n'annoncent point du tout le sujet, car ce sujet n'était rien moins que la création du monde, la chute d'Adam, la rédemption, etc. Cette pièce s'est conservée manuscrite, mais n'a jamais été imprimée; quelques autres tragédies chrétiennes qu'il fit alors ont entièrement péri, et il ne paraît pas que ce soit une grande perte. L'auteur avait été un poëte bizarre et même tout-à-fait baroque, mais enfin un poëte; et ce n'est plus qu'un moine. Il revint de Sicile en Italie, se retira dans un couvent près de Padoue[780], y passa les dernières années de sa vie, et y mourut à la fin de 1554[781] âgé de cinquante-trois ans.
[Note 777: ][(retour) ] Vers l'an 1533.
[Note 778: ][(retour) ] Sainte-Marie-de-la-Chambre.
[Note 779: ][(retour) ] Dans l'abbaye de Saint-Martin.
[Note 780: ][(retour) ] Santa Croce di Campese.
[Note 781: ][(retour) ] 9 décembre.
De ces trois principaux ouvrages le premier est le plus célèbre, et le nom de Merlin Coccajo qu'il se donna dans ce qu'il appela ses Macaroniques, est plus connu que celui de Teofilo Folengo. Ce genre de poésie est, comme nous l'avons dit, un mélange de mots latins et de mots italiens qui ont une terminaison latine. On prétend que ce mélange lui a fait donner le nom qu'il porte, parce qu'il ressemble à un plat de macaroni, qui sont un mélange de farine, de beurre et de fromage. Un auteur grave, Tomasini, assure que la Macaronée est une pièce de fort bon goût, remplie d'agréments, qui cache des pensées et des maximes fort sérieuses sous des termes facétieux et sous des railleries apparentes; qu'en un mot elle contient un mélange du plaisant et de l'utile fait avec beaucoup d'art[782]. Nous verrons ailleurs[783] ce qu'il en faut croire. Nous ne devons pas donner ici à cette production hétéroclite le temps et la place que réclame l'Orlandino.
[Note 782: ][(retour) ] Mémoires de Nicéron, t. VIII.
[Note 783: ][(retour) ] Lorsque nous traiterons de la poésie latine.
Le Roland furieux avait paru depuis plus de dix ans pour la première fois; depuis près de cinq, l'Arioste l'avait publié tel qu'il devait rester désormais; le paladin Roland, ses haut faits, son amour et sa folie occupaient l'attention publique. On parlait peu de sa naissance irrégulière, des amours de son père Milon et de sa mère Berthe, de la misère qui assaillit son enfance, et des premières preuves qu'il donna, dans ce honteux état, de sa force et de sa valeur; ce sujet parut à notre moine fugitif digne de caprices et du libertinage de sa muse. Assez d'autres avaient pris pour leur héros Orlando; il prit Orlandino pour le sien. Son plan fut, à ce qu'il paraît, de ne s'en faire aucun, de ne contraindre en rien sa verve, de traduire en burlesque un sujet jusqu'à ce moment héroïque, et surtout de saisir toutes les occasions de lancer des traits satiriques contre les abus de la vie cléricale et monacale, qu'il avait vus de près.
Pour première singularité, tandis que tous les autres poëtes divisaient leurs poëmes en livres ou en chants, il partagea les octaves du sien en chapitres (capitoli), titre réservé jusqu'alors à la poésie en tercets ou terza rima. Il ne fit que huit chapitres; et son poëme a du moins l'avantage d'être le plus court que l'on eût encore fait. Il le dédie à Frédéric de Gonzague, premier duc de Mantoue, frère de don Ferrante qui fut quelques années après son Mécène en Sicile. Il le prie tout simplement de lui donner de quoi manger et de quoi boire, s'il veut qu'il fasse de beaux vers[784]. Après un préambule d'une dizaine d'octaves où il déplore, dans son style grotesque, le peu d'encouragement que l'on donne aux muses, il raconte comment il a tiré le sujet de son livre de la Chronique de Turpin; car c'est aussi dans cette source qu'il prétend avoir puisé. Il a consulté des sorcières pour savoir ce que cette Chronique était devenue; la plus vieille lui a commandé de la suivre; aussitôt il s'est vu enlevé avec elle jusqu'au ciel sur un mouton: elle a tourné vers le nord et est descendue en Gothie sur le bord de la mer. Là, elle a levé de sa main une grosse pierre et a découvert un grand trou où elle est entrée et l'a fait entrer après elle. «Je vis, dit-il, dans ce tombeau (et je ne vous mens pas), plus de cent cinquante mille volumes que les Goths, ces ennemis grossiers et bruyants, tirèrent autrefois, à travers tant de montagnes, de vallées et de fleuves, hors de l'Italie, qui paraît destinée à succomber toujours sous de semblables canailles. J'en dirais bien la cause, mais je crains qu'il ne m'arrive malheur[785]. Là, continue-t-il, sont toutes les Décades de Tite-Live, et celles de Salluste qui sont beaucoup meilleures; là sont aussi, en vieux français, les quarante Décades de Turpin. Je n'en trouve que trois qui aient été traduites dans notre langue par quatre différents traducteurs. J'ai pris le commencement de la première qui ne l'a pas encore été; je n'ai pas voulu laisser plus long-temps dans l'oubli l'enfance de Roland.»
Magnanimo Signor, se in te le stelle
Spiran cotante grazie largamente,
Piovan piuttosto in me calde fritelle
Che seco i' possa ragionar col dente;
Dammi bere e mangiar, se voi più belle
Le rime mie, etc. (Cap. I, st. 1.)
Laqual (Italia) par che succomba
A simile canaglia sempre mai;
La causa ben direi, ma temo guai. (St. 14.)
Ces quatre prétendues traductions de trois Décades de Turpin sont le Morgante, qu'il attribue sans aucun fondement à Politien, et non pas à Louis Pulci, son véritable auteur; le Mambriano de l'Aveugle de Ferrare; l'Orlando innamorato du Bojardo, et l'Orlando furioso de l'Arioste: quant aux autres, telles que Trebisonde, l'Ancroja, l'Espagne et Beuves d'Antone, il les rejette comme apocryphes, et les condamne au feu. Ceux qui se rappelleront ce que nous avons dit de ces misérables romans épiques, souscriront volontiers à cet arrêt. Il commence enfin son récit, mais non encore l'action de son poëme. Il faut d'abord qu'il donne un état de la cour de Charlemagne, et des douze paladins, ou pairs de France qui étaient toujours prêts à combattre pour Charles et pour la foi. Cette manière de la servir vaut mieux, selon le poëte, que de prêcher un peuple déjà croyant[786]. Il voudrait bien voir nos théologiens et tous nos autres braves, se présenter devant le Grand-Turc et imiter les anciens pères, qui, s'ils sont aujourd'hui dans le ciel, ne l'ont pas gagné à prix d'argent, mais les uns par la prédication, les autres par l'épée, comme ont fait Paul et le comte Roland[787].
Che oprasser meglio il brando per la fede
Che 'l predicar a un popol che gia crede. (St. 30.)
Li quali, se oggi in cielo sono tanti
Non l'han già racquistato con denari,
Ma chi col predicare, e chi col brando,
Siccome fece Paolo, e 'l conte Orlando. (St. 31.)
Lorsque l'action commence, on voit Charlemagne, nouvellement déclaré empereur, passer son temps en fêtes, en bals et en tournois[788]. Berthe, sa sœur, est éprise du chevalier Milon d'Anglante, le plus brave et le plus aimable des douze premiers preux; il l'aime aussi secrètement; mais il ose à peine s'avouer sa hardiesse; ils ne peuvent ni se parler, ni même se voir. Berthe, qui a tout pouvoir sur l'empereur son frère, obtient de lui qu'il donne un grand tournoi, où elle espère du moins voir briller la valeur du chevalier qu'elle aime. Avant le véritable tournoi, l'empereur s'amuse à en voir un tout-à-fait ridicule. Une vieille, montée sur un âne éclopé, ouvre la fête en sonnant du cor[789]. Ogier le Danois se présente grotesquement armé, sur un vieux mulet maigre; Morand, autre chevalier, armé de même, monte une pauvre cavale estropiée des quatre jambes: Rampal vient sur un petit ânon tout jeune, et qui n'a travaillé que vingt ans dans un couvent de moines. Aimon et Otton, frères de Milon, sont chacun sur une vache; ils ont la tête armée de hautes cornes, et sont tout barbouillés de noir. Beuves et Regnier montent à crû deux étalons efflanqués et galeux; Huon de Bordeaux est sur une charrette traînée par un seul bœuf malade; le duc Naimes lui sert d'écuyer et conduit le char. Les armes sont à l'avenant des montures. C'est une citrouille pour casque, une corneille vivante pour cimier, des fourches et des broches pour lances, un chaudron ou une casserole pour bouclier. Le combat répond à tout cet appareil. Il est chaudement décrit, et plein de détails vraiment risibles. Il s'y mêle une aventure d'amour, non pas entre des chevaliers et des dames, mais entre les montures de deux combattants. L'ânon de Rampal flaire de trop près la cavale de Morand. Ce qui s'en suit, et dont le poëte ne dissimule aucune circonstance, fait éclater de rire les dames de la cour qui voient tout en feignant de ne rien regarder[790]. Berthe seule ne rit point. Chagrine de n'avoir pas vu Milon, choquée de cette farce avilissante pour la chevalerie, et surtout de cette scène indécente de l'âne, elle quitte la place, se retire dans son appartement et se met au lit.
[Note 788: ][(retour) ] St. 40.
[Note 789: ][(retour) ] Cap. II, st. 10.
Le risa non vi narro delle donne,
Che ciò, fingendo non guarda, vedeano. (St. 42.)
Ce trait malin est digne du Berni; le reste de la stance n'est digne que de l'Arétin.
Pendant qu'elle s'y tourmente au lieu de dormir, le tournoi sérieux s'ouvre[791] et succède au tournoi bouffon, ou plutôt c'est une bouffonnerie d'une autre espèce qui succède à la première, car il est impossible à l'auteur de rien conter sérieusement. Les étrangers, Espagnols et Sarrazins, sont admis à ce tournoi, comme les Français. Ils remportent les premiers avantages[792]. Falsiron et Balugant ont renversé tous les tenants de Charlemagne. Il est fort en colère, et n'ayant point vu Milon dans la lice, il s'en prend à lui, et il envoie deux messages, avec ordre de s'armer et de venir en hâte réparer l'honneur de ses paladins. Milon était resté chez lui, tout occupé de son amour, essayant d'y résister, et ne voulant point paraître à cette fête, de peur que la vue de Berthe n'affaiblît ses résolutions. L'ordre réitéré de l'empereur l'appelle dans la carrière; il y vole; il est vainqueur, et proclamé au son des cors, des fifres et des trompettes.
[Note 791: ][(retour) ] Cap. III, st. 10.
[Note 792: ][(retour) ] St. 37 et suiv.
Le tournoi est suivi d'un festin magnifique. Les dames y sont, dit le poëte, en face de leurs chevaliers, et jouent de l'orgue avec les pédales[793], ce qui signifie dans son style fantasque que leurs pieds se touchent souvent. Berthe et Milon sont vis-à-vis l'un de l'autre: ils n'en sont pas au point d'oser employer ce langage; mais les regards ne sont pas moins éloquents, et ils tiennent sans cesse les yeux fixés l'un sur l'autre. L'auteur se sert ici d'une expression originale, mais bizarre, énergique et de bien mauvais goût: leurs yeux, dit-il, sont une éponge de sang qui suce leurs veines[794]. Après le repas, vient un concert; ensuite un bal, ouvert par l'empereur lui-même. Les deux amants s'entendent de mieux en mieux. La confidente Frosine voit qu'il est temps de venir à leur aide; après avoir dansé avec Milon, elle lui dit de la suivre; le conduit tout droit à la chambre de sa maîtresse et l'y enferme. Berthe s'y retire à la fin du bal. On devine assez le reste; mais sûrement on ne devine pas les tournures originales, quelquefois passionnées, et plus souvent licencieuses dont le poëte a peint cette scène d'amour. Le jour paraît; Milon se retire à son appartement, se couche et s'endort. Il est bon de savoir que nous voilà parvenus à la fin du quatrième chapitre, c'est-à-dire à la moitié du poëme; et nous n'en sommes encore de la vie de Roland qu'à ce premier acte qui précède de neuf mois la naissance.
[Note 793: ][(retour) ] E suonan gli organetti co' pedali. (Cap. IV, st. 15.)
Spugna di sangue, che lor vene sugge,
Son gli occhi loro. (St. 16.)
La maison de Mayence joue ici le même rôle que dans tous les romans épiques dont Charlemagne et Roland sont les héros. C'est toujours une haine cachée, et souvent même une guerre ouverte, entre elle et la maison de Clairmont. Après plusieurs traits particuliers de cette haine, l'auteur fait naître une rixe épouvantable, où Milon seul tient tête à tous les Mayençais[795]. Il en tue un grand nombre. L'empereur s'efforce inutilement de mettre le holà. Milon poursuit les restes de la bande jusque sur la place publique, en les tuant toujours. Charles le condamne à l'exil et veut qu'il parte sur-le-champ. Milon, forcé d'obéir, refuse tous ses amis dont plusieurs veulent le suivre, sort de sa maison pendant la nuit, passe auprès du palais impérial, voit un endroit très-élevé par où il peut pénétrer dans l'intérieur, y monte au péril de sa vie, parcourt ce palais dont il connaît tous les détours, arrive jusqu'à l'appartement de Berthe, la trouve en larmes, la détermine à le suivre, se charge de ce doux fardeau, fait avec des draps déchirés un câble, au moyen duquel sa courageuse amante et lui s'échappent ensemble du palais, puis de la ville; et les voilà, dit notre poëte, qui a cependant rendu avec chaleur et vérité cette fuite nocturne et périlleuse, les voilà devenus oiseaux des bois, et non plus oiseaux en cage[796].
[Note 795: ][(retour) ] Cap. V, st. 23 et suiv.
[Note 796: ][(retour) ] Di bosco uccelli già, non più di gabbia. (St. 52.)
Après quelques rencontres, les unes fâcheuses, les autres agréables, que Théophile raconte avec une originalité soutenue, et qu'il entremêle de digressions et de traits satiriques pleins d'une vivacité piquante, Berthe et Milon arrivent à un port de mer où ils s'embarquent pour l'Italie[797]. Parmi les passagers qui se trouvaient sur le même vaisseau, était un seigneur calabrois, nommé Raimond, qui trouve Berthe fort à son gré, ne la perd pas de vue, et paraît toujours occupé d'elle. Il s'y trouvait aussi un magicien très-savant, par qui Milon se fit dire sa bonne aventure. Ce magicien, sans le connaître, lui prédit la naissance de son fils Roland, et les grands exploits par lesquels ce fils se rendra célèbre, et la guerre que les Sarrazins d'Afrique et d'Espagne déclareront à la France, et le besoin que l'empereur aura de tous ses braves, et le rappel de Milon, et la faveur de son fils, et la naissance, les exploits, la faveur des fils d'Aimon, et les grandes familles italiennes qui naîtront de chacun d'eux...... En ce moment le Calabrois Raimond, l'œil toujours fixé sur sa proie, voit Berthe qui s'est endormie, se lève, la prend dans ses bras, saute avec elle dans un esquif, coupe le câble, et tandis que Milon, laissant là son prophète, s'est armé pour courir au secours, qu'il casse bras et jambes à tout ce qui veut s'opposer à son passage, le vaisseau cingle d'un côté, l'esquif de l'autre, et la malheureuse Berthe reste en pleine mer à la merci du ravisseur[798]. Il veut user de sa victoire, elle le laisse venir, feint même de céder, et au moment où il s'y attend le moins, elle lui plonge un couteau dans le cœur; elle redouble; il tombe mort; elle le jette à la mer. Restée seule dans cette barque, elle adresse à Dieu une prière fervente, mais que tout le monde ne croirait pas propre à obtenir un miracle. «Je sais, dit-elle[799]799, que ma vie coupable et chargée de crimes ne mérite point de pitié, mais je t'implore pour cette innocente créature que je porte dans mon sein. C'est à toi que j'ai recours, et non à Pierre, ni à André[800]; je n'ai pas besoin d'intermédiaire auprès de toi. Je sais bien que la Cananéenne ne supplia ni Jacques ni Pierre; c'est en toi seule, souveraine bonté, qu'elle mit sa confiance. J'espère en toi comme elle, et je n'espère qu'en toi..... Je ne veux point tomber dans la même erreur que cet imbécille vulgaire, rempli de superstition et de folie[801], qui fait des vœux à un Gothard, à un Roch, qui fait plus de cas d'eux que de toi, parce qu'un moine, souvent adorateur de Moloch, a l'adresse de tirer de gros profits des sacrifices offerts à ta mère, reine des cieux. Sous une écorce de piété, ils font d'abondantes moissons d'argent, et ce sont les autels de Marie qui assouvissent l'impie avidité des prélats avares. C'est d'eux encore que vient la loi qui me force de déposer chaque année dans l'oreille d'autrui l'aveu de mes fautes, qui fait que si je suis jeune et belle, le frère qui m'écoute se tourmente, etc., etc.» Je suis forcé de mettre en et cætera ce que le poëte dit très-clairement[802]. «Mon Dieu, dit en finissant la pauvre Berthe, si tu daignes me sauver des flots irrités qui m'environnent, je fais vœu de ne jamais ajouter foi à ceux qui accordent les indulgences pour de l'argent[803].»
[Note 797: ][(retour) ] Cap. VI.
[Note 798: ][(retour) ] St. 35.
[Note 799: ][(retour) ] St. 40.
A te ricorro, non a Piero, o Andrea,
Che l'altrui mezzo non mi fa mestiero;
Ben tengo a mente che la Cananea
Non supplicò nè a Giacoma nè a Piero, etc. (St. 41.)
Nè insieme voglio errar col volgo sciocco
Di superstizia calmo e di mattezza;
Che fa suo' voti ad un Gottardo e Rocco.
E più di te non so qual Bovo apprezza, etc.
(St. 42 et suiv.)
[Note 802: ][(retour) ] La stance finit par ces deux vers:
E qui trovo ben spesso un confessore
Essere più ruffiano che dottore.
Ti faccio voto non prestar mai fede
A chi indulgenze per denar concede. (St. 45.)
Berthe, reprend Folengo, faisait ces prières pleines d'hérésies, parce qu'elle était née en Allemagne, et qu'en ce temps-là la théologie était devenue romaine et flamande[804]. Je crois qu'à la fin elle se trouvera en Turquie, puisqu'elle vit à la musulmane[805]. Dieu ne voulut point prendre garde à ces erreurs d'une femme allemande, et permit que la nacelle arrivât avec elle au rivage. Berthe en sortit à demi-morte, chemina par les montagnes et les vallées, passa de Lombardie en Toscane, et s'arrêta enfin près du Sutri, dans une espèce de caverne. Elle y arrive accablée de douleurs, de lassitude et de faim; un pauvre berger qu'elle y trouve partage avec elle sa nourriture grossière. C'est là que peu de temps après elle met au monde Roland. L'accouchement fut horriblement long et douloureux. Il était juste, selon le poëte, que dans la naissance d'un tel enfant tout fût extraordinaire[806]. Il n'épargne, pour la célébrer, ni les exclamations, ni les prodiges, ni les apostrophes aux futurs ennemis du héros, qui doivent déjà trembler. Chacun a voulu expliquer pourquoi l'on avait donné à l'enfant ce nom célèbre d'Orlando; lui, il prétend que ce fut parce qu'une troupe de loups, sortis de la forêt, courait autour de la caverne en hurlant, Urlando[807].
[Note 804: ][(retour) ] C'est-à-dire moitié l'une et moitié l'autre.
Ma dubito ch' al fin nella Turchia
Si troverà, vivendo alla moresca. (St. 46.)
[Note 806: ][(retour) ] Cap. VII, st. 7.
[Note 807: ][(retour) ] St. 10.
Le bon berger continue de prodiguer les soins les plus attentifs à la mère et à l'enfant. Le petit Roland grandit; il devient le plus déterminé polisson de son âge; il fait à coups de poing, de pierres ou de bâton, l'apprentissage de la gloire. Les scènes grotesques que fournissent ses querelles avec les enfants du lieu, son effronterie courageuse à mendier pour nourrir sa mère, et à prendre de force ce qu'on lui refuse, les réprimandes naïves de Berthe quand elle le voit revenir meurtri de coups, mais triomphant; les réponses du petit héros qui ne veut surtout pas souffrir et ne souffrira jamais qu'on l'appelle, comme ils le font tous, fils de.... et qui ne le pardonnerait pas même à son père; tous ces petits détails, mêlés de burlesque, de naïf, et quelquefois même d'héroïque, remplissent ce chapitre, qui est le septième, le seul où soit réellement traité le sujet annoncé par le titre, et dans lequel l'auteur se montre peut-être plus que dans tous les autres véritablement poëte.
La dernière querelle que se fait Roland est avec un gros moine ou prieur gourmand, ou plutôt goinfre et ivrogne, à qui il avait dérobé un énorme esturgeon, que le prieur venait d'acheter au marché[808]. On les mène devant le gouverneur. Celui-ci, avant de juger la cause, commence par faire au moine un sermon sur sa gourmandise et sur les vices de ses semblables; le prieur, dans sa réponse, veut faire le savant, et parle dans ce latin macaronique où excellait l'auteur[809]. C'est une scène digne de Rabelais ou de Molière. Le gouverneur, pour se moquer du moine, le renvoie, en lui donnant quatre questions à résoudre, et le menace, s'il n'y répond pas, de lui ôter son bénéfice[810]. Le gros prieur est bien embarrassé. Il se retire dans sa bibliothèque, qui était telle que ni Cosme, ni le Florentin Laurent de Médicis n'en firent jamais de pareille[811]. C'était-là que l'esprit divin gardait tous ses livres de théologie. A droite et à gauche sont des vins, des liqueurs, des pâtés, des jambons, des salami de toute espèce. Il va se jeter à genoux devant un autel secret au fond de son oratoire; un Bacchus gras et vermeil en était le saint principal; et il n'avait point sur cet autel d'autre objet de piété, d'autre crucifix, pour y faire ses dévotions[812]. Le cuisinier vient demander à monseigneur s'il veut souper[813]. Il voit son trouble; il lui présente un verre de bon vin, que le prieur avale après avoir fait sa prière à Bacchus. Il s'assied, et conte à son cuisinier Marcolfe ce qui cause son embarras. Marcolfe trouve les questions faciles, et se charge d'y répondre pour lui. Il ressemblait si parfaitement à son maître, qu'aux habits près, on les aurait pris l'un pour l'autre. Il prend un habit du prieur, se rend au palais, et donne la solution des quatre questions proposées. Le sujet de la dernière était de savoir ce que le gouverneur avait dans la pensée. Vous y avez, dit Marcolfe, la persuasion que je suis le prieur, et je ne suis que son cuisinier. Le gouverneur, d'abord confus, finit par donner pour sentence que désormais Marcolfe aurait le prieuré et que le prieur fera la cuisine[814].
[Note 808: ][(retour) ] Cap. VIII, st. 13.
[Note 809: ][(retour) ] St. 33 et suiv.
Oltra di cio, se non la indovinate,
Voi non sarete più messer lo abate. (St. 41.)
Ne Cosmo, ne Lorenzo Fiorentino
De' Medici mai fece libreria
Simile a questa, etc. (St. 46.)
Nè altra pietade nè altro crucifisso
Tien sull'altare a far divozione. (St. 49.)
[Note 813: ][(retour) ] St. 52 et suiv.
[Note 814: ][(retour) ] St. 69.
Tout cela, raconté d'une manière originale, forme un conte assez plaisant, qui l'est surtout pour les pays où l'on a encore sous les yeux les originaux, toujours ressemblants, de ces caricatures monacales. Mais la fin du huitième chant approche, et que devient l'action du poëme? L'action! le poëte nous en a-t-il promis une? Quand il l'aurait promise, il ne s'en inquiéterait pas davantage. Qu'a-t-il fait de Milon, depuis qu'un brigand calabrois lui a enlevé Berthe et l'a laissé en pleine mer, se livrant à une fureur inutile et se désespérant sur son vaisseau? Il nous l'a dit dans plusieurs endroits de son poëme, mais brièvement, et pour ainsi dire à la dérobée, comme choses que raconte Turpin et qu'il n'a pas le temps de répéter après lui.
Le vaisseau sur lequel était Milon avait péri dans un naufrage. Milon seul s'était sauvé tout nu. Jeté sur les côtes d'Italie, une fée l'a trouvé dans cet état; il lui a plu; et suivant l'usage de mesdames les fées, elle l'a retenu assez long-temps auprès d'elle. Cependant les Sarrazins sont descendus en Italie; Didier, roi des Lombards, s'est joint à eux pour détruire l'empire de Charlemagne. Ce bruit de guerre arrache Milon aux voluptés et au repos. Il trouve au pied des Apennins un grand nombre de familles italiennes réunies par le dessein de s'opposer à Didier, et d'apprendre aux ultramontains par son exemple à ne se plus mêler de leurs affaires. Il ne leur manquait qu'un chef; Milon se met à leur tête, et les conduit dans les plaines de l'Insubrie, où ils bâtissent une ville qu'ils appellent de son nom Milon, mais qui, par corruption, s'est appelée depuis Milan. C'est avec la même rapidité que notre facétieux Merlin, ayant fini son conte du prieur cuisinier, ou du cuisinier prieur, indique l'arrivée de Milon près de Sutri, la rencontre qu'il y fait de sa femme, le bonheur qu'il éprouve en la retrouvant avec un fils en qui tout annonce au plus haut degré l'héroïsme chevaleresque. Il pourrait bien aussi raconter d'après Turpin le grand voyage de Milon au Pont-Euxin; et comment il y trouva son frère Aimon, avec le petit Renaud son fils; et comment le petit Renaud et le petit Roland firent connaissance en se battant l'un contre l'autre, et les exploits que firent ensemble les deux cousins, et ceux de leurs pères, et toutes les aventures, et toutes les guerres dans lesquelles ils eurent une si grande part. Mais il laisse ce soin à d'autres; il en a dit assez, peut-être trop. Il fait ses adieux aux lecteurs, et finit par ces deux vers dignes du reste:
Donde ne prego Dio che mi sovegna;
Ed a chi mal mi vuol, cancar gli vegna.
Que voulez-vous dire à un poëte qui vous parle toujours sur ce ton-là? Ce n'est pas pour lui que sont les convenances, et les règles encore moins. Il a donné un libre essor à son caprice; il a su exprimer en style vif et pittoresque toutes les folies de son cerveau; il a satisfait son humeur satirique: il a ri et vous a fait rire; ne lui demandez rien de plus.
Un autre poëte dont le génie fut aussi original peut-être, mais le goût moins extravagant et la vie mieux réglée, c'est Grazzini, surnommé le Lasca; entre ses nombreux ouvrages, on trouve un petit poëme burlesque, qui, ayant rapport à des circonstances de sa vie, m'oblige d'en placer ici la notice, quoiqu'elle pût être mieux avec celles des poëtes comiques, ou des satiriques, comme la notice du Berni.
Anton Francesco Grazzini, naquit à Florence en 1503[815], d'une famille noble, originaire du village de Staggia, dans le Val d'Elsa, à vingt-cinq milles de Florence, sur le chemin de Rome. Ses ancêtres y étaient connus depuis le treizième siècle. On ignore sous quel maître Anton Francesco fit ses premières études. On croit qu'il fut, dans sa jeunesse, placé chez un apothicaire, profession, au reste, qui s'allie très-bien avec l'étude de quelques sciences, et même qui l'exige. Le jeune Grazzini joignit des études littéraires et philosophiques à celles de sa profession. Il paraît qu'il ne la suivit pas long-temps, et rien ne prouve qu'il l'exerçât encore lorsque sa réputation dans les lettres commença. Ce fut sans doute de bonne heure, car elle était assez bien établie à l'âge de trente-sept ans pour qu'il pût être un des fondateurs de l'académie de Florence[816]. Cette société prit d'abord le nom d'académie des Humides, et chacun de ses fondateurs s'en donna un, selon l'usage, qui avait rapport à l'humidité ou à l'eau. Grazzini choisit celui de Lasca, ou du petit poisson qu'on nomme en français le dard, et dans quelques provinces la vaudoise. Sa devise fut une Lasca, un dard s'élevant hors de l'eau, et un papillon volant au-dessus. Il voulut désigner par là le caractère capricieux et bizarre de son esprit. Ce poisson, en effet, s'élance souvent hors de l'eau comme pour prendre des papillons, qui sont l'emblème des caprices et des lubies de la fantaisie humaine. Dès la naissance de l'académie, le Lasca en fut nommé chancelier, ce qui prouve la part qu'il avait prise à sa création et la considération dont il y jouissait. Quand cette académie reçut, quelques mois après, du grand-duc, le titre de Florentine[817], il en fut choisi provéditeur, et cette dignité lui fut conférée dans la suite jusqu'à trois fois.
[Note 815: ][(retour) ] Le 22 mars.
[Note 816: ][(retour) ] 1er novembre 1540.
[Note 817: ][(retour) ] Février 1541.
Cependant le nombre des académiciens s'étant accru considérablement, les nouveaux, au lieu de conserver pour les fondateurs les égards qui leur étaient dus, firent, sans les consulter, règlements sur règlements, multiplièrent les formes et les entraves, pour l'ordre des lectures, pour la censure des ouvrages destinés à l'impression, et pour d'autres objets qui devinrent à charge aux anciens. Le Lasca, plus indépendant qu'un autre, eut plus de peine à s'y conformer, ou plutôt il le refusa nettement, et ayant persisté dans son refus comme les académiciens dans leur exigence, il fut exclus[818] enfin de l'académie qu'il avait fondée. Son talent lui restait tout entier; il ne le laissa point oisif à cette époque; des comédies plaisantes, des poésies satiriques où l'académie, comme on peut croire, n'était pas oubliée, et le petit poëme de la Guerra de' Mostri, se succédèrent rapidement. Il recueillit aussi et publia les poésies burlesques du Berni et d'autres poëtes de ce genre. Il en fit autant des sonnets du Burchiello, et des chansons si connues sous le titre de Canti Carnascialeschi, ou chants du carnaval[819]. La publication de ces chants lui attira, de la part des académiciens de Florence, de nouvelles chicanes, dans lesquelles il serait long et tout à fait inutile d'entrer.
[Note 818: ][(retour) ] Vers le commencement de 1547.
[Note 819: ][(retour) ] Voyez ce que nous en avons dit dans cette Histoire littéraire, t. III, p. 504 et 505.
Il aurait dû être dégoûté de fonder des académies. Ce fut cependant lui qui eut la première idée de celle qui prit, quelque temps après sa création, le titre de la Crusca[820]; l'objet du Lasca et des autres fondateurs fut le perfectionnement et la fixation de la langue toscane. Tous les autres membres de cette société nouvelle ayant pris, comme nous l'avons vu ailleurs, des surnoms relatifs à la farine et à la boulangerie, Grazzini seul ne voulut point changer son premier nom académique. Il continua de s'appeler le Lasca dans cette académie comme dans l'autre, prétendant au surplus être en règle, puisque l'on enfarine les dards ou les vaudoises pour les cuire.
[Note 820: ][(retour) ] Vers l'an 1550.
L'un des membres de l'académie de Florence qui entretenait avec le Lasca les liaisons les plus intimes était le chevalier Lionardo Salviati, le même qui fit quelque temps après, sous le nom de l'Infarinato, des critiques si violentes de la Jérusalem du Tasse. Salviati, ayant été nommé consul de l'académie florentine, ménagea entre son ami et cette académie un raccommodement. Le Lasca consentit à se soumettre en apparence aux formalités de la censure. Il livra au censeur quelques-unes de ses églogues, et cet officier les ayant approuvées, le Lasca reprit sa place dans l'académie, près de vingt ans après qu'il en était sorti[821].
[Note 821: ][(retour) ] Le 6 mai 1566.
En avançant en âge, il ne se refroidissait point sur ses travaux, et conservait surtout le même zèle pour tout ce qui pouvait perfectionner la langue. Dans les fréquentes conférences qu'il tenait avec ses amis et ses confrères les Cruscanti ou Crusconi, il réussit à faire admettre parmi eux le chevalier Salviati, et reconnut ainsi le bon office qu'il avait précédemment reçu de lui; ou plutôt il rendit à l'académie naissante de la Crusca, en y faisant entrer un homme de lettres qui pouvait contribuer à ses travaux et à sa gloire, le même service que Salviati avait rendu à l'académie de Florence, en l'y faisant rétablir.
Le Lasca mourut à Florence, en février 1583, âgé de près de quatre-vingts ans[822], et fut enterré à Saint-Pierre-le-Majeur dans la sépulture de ses ancêtres. C'était un homme d'une complexion forte, bien fait de sa personne, d'une figure un peu sévère, ce qui venait peut-être de sa tête chauve et de sa barbe épaisse. Son esprit était d'une vivacité, d'une gaîté, d'une bizarrerie extraordinaires; et le soin qu'il prit de le cultiver sans cesse par l'étude et par la conversation des premiers littérateurs de son temps, lui donna cette perfection et cette élégance qui brille dans ses écrits. Malgré les traits libres qui n'y sont pas rares, il fut homme de bonnes mœurs, et même très-religieux. Il vécut célibataire, et l'on ne nomme point de femme à qui il ait rendu des soins particuliers. C'est plus de régularité qu'on n'en exige ordinairement d'un poëte, et qu'on n'en attend surtout d'un poëte licencieux.
[Note 822: ][(retour) ] Soixante-dix-neuf ans dix mois vingt-sept jours.
Plusieurs de ses ouvrages se sont perdus, entre autres dix-neuf Nouvelles en prose, des églogues en vers et quelques autres poésies. On a de lui vingt-une Nouvelles, six comédies, un grand nombre de capitoli, ou chapitres satiriques[823], de sonnets et de poésies diverses qui ont été recueillies en deux volumes; enfin le petit poëme satirique et burlesque dont voici en peu de mots l'occasion et le sujet.
[Note 823: ][(retour) ] Je parlerai bientôt de tous ces différents ouvrages.
Un Florentin nommé Betto ou Benedetto Arrighi avait imaginé de faire, sous le titre de la Gigantea, un poëme burlesque en cent vingt-huit octaves, sur la guerre des géants contre les dieux. Girolamo Amelunghi, qui était Pisan, et qu'une difformité naturelle faisait nommer il Gobbo da Pisa, le Bossu de Pise, déroba ce poëme à son auteur, le retoucha et le publia, non sous son propre nom, mais sous celui de Forabosco: c'est du moins ce dont il fut publiquement accuseé. Quoi qu'il en soit, ce petit poëme est une pure extravagance. Les géants jadis vaincus et foudroyés par Jupiter, s'avisent enfin de vouloir prendre leur revanche. Ils s'arment, et la description de leur armure fait une partie capitale des plaisanteries de l'auteur. Les uns portent une ancre de vaisseau, les autres un os de baleine; un autre tient sur son épaule l'épouvantable faux de la Mort. Osiris, armé de becs de griffons, porte le Nil et l'Adige glacés, pour éteindre l'élément du feu. Cronagraffe met, au lieu de brassards, deux colonnes de porphyre creusées; celles d'Hercule qu'il a arrachées de leur base lui servent de bottes: il a vidé le mont Gibel ou l'Etna, et s'en est fait un casque. Gérastre a creusé de même la grande pyramide, l'une des sept merveilles du monde; il l'ajuste et l'arrange si bien qu'il en fait une sarbacane, avec laquelle il lance au ciel des montagnes, au lieu de balles; et il porte pour provisions de guerre une carnacière de fer, pleine de montagnes. Galigastre a mis sur un éléphant la tour de Nembrod; il l'a remplie de masses de rochers, et de débris de grottes, qu'il doit jeter à la tête des dieux. Lestringon fait un grand trou dans une montagne d'aimant; il se la passe sur le corps, et se coiffe avec la coupole de Florence.
Je laisse beaucoup d'autres folies aussi gigantesques, et n'en citerai plus qu'une qui l'est plus que toutes les autres. Crispérion s'était endormi dans la forêt des Ardennes; il y resta soixante ans. Il lui était venu sur la tête un bois dans lequel on voyait courir des chevreuils, des cerfs, des sangliers, des ours et des lions. Il se réveilla enfin lorsqu'un roi y chassait avec tous ses barons. Le géant étourdi du bruit et des corps, se leva, secoua la tête, le bois tomba par terre, et tout ce qui était dedans en mourut. Les armes de ce géant ne sont autres que des ongles si forts, et qu'il avait tant laissé croître, qu'ils lui avaient suffi pour déraciner Ossa et Pélion; il compte s'en servir pour égratigner les dieux, etc. Le combat est raconté comme les armes sont décrites. Les géants sont d'abord vaincus, mais ils ont leur tour. Les dieux fuient de toutes parts; Jupiter fuit plus vite et plus loin que les autres. Les déesses sont réservées pour les plaisirs des vainqueurs; il ne reste enfin de tous les dieux que celui qui préside aux jardins, et qui s'était sauvé au milieu d'elles.
Le Lasca fut un de ceux qui accusèrent le plus hautement de plagiat l'auteur de ce beau poëme; c'est ce qui lui en fit attribuer un autre qui parut peu de temps après, sous le titre de la Nanea, ou la Guerre des Nains, parodie ou espèce de contre-partie de celle des Géants. L'auteur se déguisa sous le nom de l'Aminta, comme Amelonghi sous celui de Forabosco, et s'excusa dans sa dédicace de traiter un sujet aussi frivole, par l'exemple de ce Forabosco, qui aurait dû pourtant être plus sage que lui, puisqu'il avait deux fois son âge. L'action de ce poëme commence où celle de l'autre finit. Les Nains venaient de remporter, sous les ordres de leur roi Pigmée, une grande victoire sur les Grues, au moment où les Géants venaient de vaincre les Dieux. Jupiter, abandonné de tous les habitants de l'Olympe, jette les yeux sur la terre, et voit le roi Pigmée qui revient en triomphe avec ses soldats. Il lui envoie une ambassade, pour le conjurer de venir à son secours. Le petit roi assemble son conseil. On y délibère sur cette proposition inattendue. Elle est enfin acceptée, et aussitôt les Nains se mettent en marche. Leurs armes sont aussi ridiculement petites, que celle des Géants sont ridiculement grandes. Le capitaine, couvert d'écailles de poisson collées avec de la cire, fait d'une cosse ou gousse de pois le heaume de son casque: il est à cheval sur une grue, son bouclier est une coquille, et sa lance un jonc marin. L'un des guerriers de sa troupe s'est battu avec une guêpe, il lui a arraché son aiguillon et s'en est fait un poignard; d'autres sont couverts de peaux de grenouilles, portent pour boucliers des œufs de grue, vidés et taillés exprès, et se font des sarbacanes avec des plumes d'oiseaux encore au nid. L'un de ces héros a tué un gros bourdon; et son corps, son aiguillon et ses ailes l'arment de pied en cap; ainsi du reste.
Cette armée bouffonne ose attaquer les Géants. Les Dieux reprennent courage. Il se fait entre les Dieux, les Géants et les Nains une mêlée effroyable. Le roi Pigmée fait des merveilles. C'est un second Jupiter. Enfin le champ de bataille reste aux Nains et aux Dieux. Pigmée et Jupiter sont reconduits en triomphe. Les géants sont précipités dans la mer, où ils restent désormais noyés, sans pouvoir se relever de leur chute. L'intention de se moquer de la Gigantea est bien sensible dans la Nanea; le chanoine Biscioni, dans sa vie du Lasca[824], y voit aussi celle de se venger des ennemis qui l'avaient fait exclure de l'académie florentine; et c'est une de ses raisons pour le lui attribuer, comme il le fait positivement. «Ce poëme, dit-il, contient des allusions aux circonstances du Lasca. Il y fait voir que les jeunes et modernes académiciens, en le chassant de l'académie dont il était un des principaux fondateurs, étaient comme les nains qui avaient vaincu les géants.» Il est possible que plusieurs détails contiennent en effet des allusions faciles à saisir du temps de l'auteur, et qui nous échappent aujourd'hui; mais j'avoue qu'elles n'ont pas été sensibles pour moi, et que d'après plusieurs raisons, qu'il serait trop long de déduire, je doute, malgré l'autorité de Magliabecchi, cité par Biscioni; et celle de Biscioni lui-même[825], que le poëme de la Nanea ait eu le Lasca pour auteur[826].
[Note 824: ][(retour) ] : Imprimée en tête des Rime de ce poëte, Florence, 1741, 2 vol. in-8º., édition donnée par Biscioni lui-même, et accompagnée de ses notes.
[Note 825: ][(retour) ] Ub. supr.
[Note 826: ][(retour) ] Pourquoi lui, qui s'est nommé dans la Guerra de' Mostri, où il attaque ouvertement la Gigantea et l'académie, aurait-il dissimulé son nom dans la Nanea? Le titre de ce dernier poëme porte les quatre lettres initiales: di M. S. A. F. On n'a jamais pu les expliquer, Biscioni l'avoue. Il est probable que les deux dernières lettres signifient Academico Fiorentino. Peut-être, si l'on avait sous les yeux la liste de ces premiers académiciens, devinerait-on facilement le reste de l'énigme. Quoi qu'il en soit, le Lasca n'avait aucun intérêt à déguiser son nom dans ce poëme; il en aurait eu davantage dans celui qu'il fit après, et il ne l'y déguise pas.
Il se donna au contraire franchement pour tel, dans le demi-poëme burlesque intitulé la Guerra de' Mostri, qui fait suite aux deux précédents[827]: il commence par attaquer encore l'auteur de la Gigantea. Les géants qui osèrent déclarer la guerre aux dieux avaient été vaincus et foudroyés; c'est un fait connu de toute la terre; «mais un certain Bossu de Pise est allé chercher une race d'énormes et ridicules géants, par laquelle il a fait enlever le ciel aux dieux. Ils auraient été réduits au désespoir si le peuple nain n'était venu l'autre jour les défendre et les délivrer par sa valeur. Je ne sais si l'auteur a bien ou mal conté la chose; mais ceux qui le croiront, que Dieu le leur pardonne! Ce mauvais exemple a fait naître une autre race, altière, méchante et hargneuse, qui veut aussi que l'on parle d'elle. On n'a jamais chanté ni en vers ni en prose une telle canaille; mais enfin elle le veut, il faut la satisfaire.»
[Note 827: ][(retour) ] Les deux premiers avaient paru, l'un en avril 1547, l'autre en mai 1548; le troisième parut en 1584, in-4º. Tous trois ont été réimprimés: La Gigantea e la Nanea insieme con la Guerra de' Mostri, Firenze, 1612, petit volume in-18 fort rare, ainsi que les trois poëmes imprimés séparément.
S'il y a des bizarreries et des monstruosités dans la description des géants et des nains, on peut croire qu'il y en a encore plus dans celle des Monstres. Ils marchent à leur tour contre les dieux. Quoique les nains victorieux soient là pour les défendre, le vieux Saturne qui est un dieu d'expérience, conseille à Jupiter de ressusciter les géants, de faire la paix avec eux et de marcher tous ensemble contre les Monstres. Ce conseil plaît à tous les dieux. Vous entendrez maintenant, dit le poëte, comment Jupiter rendit les géants à la vie, comment ils unirent leurs bannières avec celle des nains, comment ces maudits Monstres vainquirent les uns et les autres, s'emparèrent du ciel et en chassèrent les dieux, qui furent alors réduits à errer sur la terre sous des figures d'animaux; vous saurez par quelle route les Monstres arrivèrent dans les cieux, comment ils en prirent le gouvernement, et pourquoi depuis ce moment les vents, les eaux, la disette se sont emparés du monde; on ne distingue plus le mois de mai de celui de décembre, tout enfin paraît aller à rebours. «Or, on pourrait là-dessus dire de très-belles choses, mais la prudence me ferme la bouche. Certaines personnes, pleines de malice et de haine, me guettent, et travestissent mes vers et ma prose d'une manière plus étrange que Circé ou Méduse ne transformaient les gens dans l'ancien temps. Je me tais donc et n'en dirai pas davantage.» Ici l'allusion est évidente; et si l'auteur eût fait ce second chant qu'il annonce, elle serait devenue plus claire encore; mais c'est pour cela sans doute qu'il ne le fit pas.
Ces trois petits poëmes et l'Orlandino furent donc les seuls que l'on puisse citer dans le genre burlesque au seizième siècle. Dans le suivant il y en eut un plus grand nombre, et dans ce nombre il y en eut de meilleurs; mais je ne sais si, malgré l'exemple des Grecs, il ne serait pas à désirer qu'il y en eût moins, et si jamais il peut y avoir beaucoup de gloire à exceller dans un genre essentiellement mauvais.