CHAPITRE PREMIER
COMMENT LA BLANCHE ALINE VIT DANSER UN BALLET, ET CE QUI S'ENSUIVIT.
Une grande princesse aimoit alors une de ses damoiselles... (p. 115.)
Sauval.—Mémoires historiques et secrets.—1739.
L'enquête menée par le Grand-Eunuque valait par ses résultats, mais péchait par ses conclusions.
La blanche Aline en s'échappant, n'avait pas eu besoin des deux complices imaginés par Taxis.
Un seul avait suffi.
Une seule, pour tout dire.
Voici comment elle avait fui:
On sait déjà que l'avant-veille du jour où la Princesse quitta le palais, une troupe de danseuses françaises était venue donner au harem le spectacle de ses jambes roses et de ses perruques fleuries.
Pour la première fois depuis sa naissance, la blanche Aline était admise à suivre une représentation. Pausole entendait commencer l'éducation théâtrale de sa fille par une soirée de ballet, jugeant qu'un sujet de pantomime est moins aisé à découvrir et par conséquent moins dangereux à méditer qu'une action de comédie. Au reste, les danses se déroulent toujours dans un décor invraisemblable; on ne rencontre point dans la vie les personnages qu'elles présentent, et l'on ne saurait imiter sans tomber dans le ridicule les gestes gracieux sur lesquels elles rythment de mauvaises passions.
Tout cela était fort bien conçu; malheureusement la blanche Aline n'avait pas besoin de comprendre pour admirer.
Au milieu des jetés-battus, des battements, des branles et des entretailles, la petite fille ne vit qu'une chose, c'est qu'un très joli jeune homme (qui était peut-être bien une dame habillée en Prince Charmant) recevait à chaque tableau les hommages enflammés de quarante autres dames et que vraiment il les méritait.
Elle le trouva bien pris, élégant, prestigieux. Elle compara ses gestes avec ceux des fonctionnaires qu'elle rencontrait au palais et elle lui donna le prix de la grâce. Il eut aussi le prix de la beauté, celui de l'esprit, celui du cœur. Elle le regardait la bouche ouverte et la tête penchée sur l'épaule avec une expression de tendresse si profonde que les dames d'honneur autour d'elle en eussent été bien inquiètes si elles-mêmes n'avaient suivi les péripéties du ballet avec tant d'absorbante passion.
Après le spectacle, elle demanda le nom de ce personnage éblouissant. On lui dit que le rôle était joué par la danseuse Mirabelle.
Où demeurait cette belle personne? Au fond du parc, lui répondit-on, dans les bâtiments des communs et pour deux nuits encore jusqu'à son départ.
Comment lui exprimer qu'on était content d'elle? Par un présent, suggéra une dame d'honneur mal inspirée.
La blanche Aline réfléchit.
Rentrée dans ses appartements et avant même de commencer sa minutieuse toilette du soir, elle demanda un billet de banque afin de le mettre sous enveloppe.
Un peu plus tard elle s'enferma dans son cabinet tendu de zinzolin, comme pour se livrer à une toilette intime que la dame d'honneur ne pouvait surveiller; puis, assise devant sa table et sûre de n'être point surprise, elle écrivit ces simples mots:
«Mademoiselle,
«Vous êtes bien jolie. Voulez-vous me parler? Cette nuit, à deux heures, je serai dans le parc, sous le grand amandier, près de la source.
«Ne dites à personne que je vous écris. Pour tout le monde, ce message ne contient qu'une estampe bleue. Acceptez-la aussi pour ne pas me trahir.
«Princesse Aline.»
Et puis elle glissa son estampe entre les feuilles de la lettre, écrivit en guise d'adresse:
«À Mademoiselle Mirabelle»
et cacheta l'enveloppe à la cire afin qu'elle ne fût point ouverte.
La même dame d'honneur qui avait donné, dans la naïveté de sa vieillesse, le conseil de ce présent, voulut bien se charger par surcroît de porter le billet à la destinataire. Disons qu'elle était inspirée d'abord par le louable désir de faire un acte charitable; ensuite, par la tentation peut-être non moins vive de pénétrer à l'heure des toilettes nocturnes parmi les filles de ballet. Car, pour une vieille demoiselle, veiller au salut de son âme en s'instruisant des dessous galants, c'est le programme du bonheur parfait.
Restée seule et bordée dans son petit lit frais, la blanche Aline se sentit prise d'une émotion insoutenable. Elle essaya de se calmer d'abord sur le côté droit, puis sur le côté gauche, sur le dos, sur la poitrine, assise, accroupie, étendue, épanouie ou recroquevillée; mais elle avait la fièvre dans toutes les positions et instinctivement elle reculait jusqu'au bord de son matelas comme pour laisser place auprès d'elle à un visiteur mystérieux.
Bien avant l'heure, elle se leva, chaussa des mules, ouvrit les rideaux et regarda la lune entrer jusqu'au fond de la longue chambre.
La nuit brillait, tiède et légère. Par la fenêtre ouverte Aline distinguait dans le lointain, au delà des pelouses brumeuses et des bois immobiles, la terrasse blanche des communs où Mirabelle lisait sa lettre.
—Que va-t-elle penser de moi? se dit la petite en rêverie. Viendra-t-elle? Peut-être que non... Peut-être qu'elle est fatiguée... Peut-être qu'elle a peur la nuit...
Pour occuper son attente, elle dessina sur son buvard une quantité de petites figures sensiblement géométriques, des ronds, des barres et des losanges, des grecques qui s'achevaient en spirales. Elle les ombrait avec une conscience et une distraction parfaites. Et puis elle commença, toujours au clair de lune, le portrait d'un bel inconnu qui avait trois cheveux, quarante cils et l'œil beaucoup plus grand que la bouche.
Mais l'art ne suffisait pas à calmer son impatience.
Elle retourna devant sa psyché, laissa choir sa longue chemise blanche et reprit son examen au point où elle l'avait laissé avant de rouvrir à la dame d'honneur la porte de son cabinet. Toute jeune et ignorante qu'elle fût, elle avait lu des contes de fées et comme il n'est question que d'amour dans les récits du bon Perrault, elle avait compris très vite à quel moment du rendez-vous l'amour devient ce qu'il doit être. Elle savait que la Belle au bois dormant reçut le Prince dans son lit, qu'on «leur tira le rideau» et qu'«ils dormirent peu», sans que l'auteur les plaigne. Aussi, Line ayant l'instinct des caresses en même temps que le désir d'en être l'heureux objet, elle ne doutait pas un instant que les faveurs de son amant ne dussent aborder peu à peu à toutes les parties de son corps où il serait doux de les attendre, et délicieux de les retenir.
C'est pourquoi elle voulut être digne des égards qu'elle espérait bien, sans les connaître exactement. Elle se poudra la peau. Elle se contempla. Sur son étagère à parfums elle choisit de la verveine, du cédrat et du foin coupé, parce que les essences végétales convenaient particulièrement à un rendez-vous sous les arbres, et elle en mouilla peut-être à l'excès le petit corps nu qu'elle aimait tant.
Deux bas à cordons furent vite mis, ainsi qu'une chemise de jour; le corset, plus vite encore flanqué au fond d'une armoire à linge. Là-dessus elle revêtit une robe Empire très légère, en serra la ceinture haute avec une épingle double qui se dissimulait sous un petit nœud, et constata que ce stratagème isolait en les soulignant les deux fruits chaque jour plus précieux de sa poitrine adolescente.
Enfin les trois quarts sonnèrent avant l'heure tant espérée.
La blanche Aline mit un chapeau qui, lui aussi, était Empire, elle enfila de longs gants sombres qui laissaient nu le haut de ses bras.
Elle était prête.
Alors, comme l'avait fort bien deviné le Grand-Eunuque, elle s'assit dans la fenêtre ouverte, leva les deux jambes à la fois, tourna sur elle-même et sauta.
Le saut n'avait rien de périlleux, la fenêtre étant au rez-de-chaussée.
Les pieds joints, elle tomba dans une platebande encore fraîche. Les gardes veillaient le long du parc, mais non pas à l'intérieur. Personne ne la vit passer.
Pour ne faire aucun bruit et pour rester dans l'ombre, elle suivit, le long des allées, la lisière gazonneuse des bois.
Toute pressée qu'elle fût d'atteindre où elle allait, elle marchait avec lenteur, comme si une petite fierté lui conseillait de ne pas arriver la première.
Mais on avait fait sans doute, d'autre part, le même calcul, car sous le grand amandier elle ne trouva personne.
Piquée, elle reprit sa promenade, erra, fit un long détour; et puis, vaguement inquiète et commençant à douter si l'on viendrait à une heure quelconque, elle se cacha tout près de l'arbre et regarda obstinément dans la direction du bâtiment blanc.
Soudain, elle eut une vision.
Mirabelle, comprenant qu'elle perdrait tout prestige si elle se montrait en robe de ville à cette enfant qui adorait en sa personne le Prince Charmant, avait gardé son travesti pour aller à ce rendez-vous qui lui plaisait à plus d'un titre.
Et la blanche Aline, extasiée, vit venir à elle du fond de la pelouse le même jeune homme tant aimé par les quarante dames du ballet, mais beaucoup plus bel encore, remuant son costume à paillettes dans l'aube d'une lune enchantée, et fixant les yeux sur elle.
[CHAPITRE II]
OÙ PAUSOLE, NON CONTENT D'AVOIR PRIS UNE RÉSOLUTION, VA JUSQU'À L'EXÉCUTER.
Vous aurez des envieuses et des ennemies; et votre beauté ne donnera pas plus tôt de l'amour à Soliman qu'elle donnera de la haine à toutes les sultanes.
Scudéry. Ibrahim ou l'illustre Bassa.—1641.
Laissant Taxis et Giglio en présence, le Roi Pausole se rendit dans ses appartements privés où l'attendait la Reine Denyse, la même qui lui avait conseillé d'écrire une lettre à saint Antoine pour retrouver la blanche Aline.
La pauvre reine, malgré tous ses soins, n'avait pu dissimuler que bien mal sous la crème et la poudre de riz quatre estafilades parallèles qui lui déchiraient le sein gauche.
Elle fit le récit de ses infortunes.
Diane à la Houppe, ramenée au harem après son réveil solitaire, avait été prise d'un accès de désespoir et de sanglots sur un divan. Entourée de mauvaises amies, exaspérée par les ricanements, plaisantée à la fois sur son curieux physique et sa passion de mauvais ton, elle s'était redressée toute pleurante encore, la bouche amère, les mains en griffes. Et au lieu de s'en prendre à celles qui dansaient une farandole autour de ses larmoyades, elle avait cherché par toute la grande salle la douce et innocente Denyse pour lui balafrer la poitrine et se venger de lui céder sa place.
Pausole écouta cette histoire d'une oreille souvent distraite. Il avait pris la Reine Denyse dans un lot de douze adolescentes offertes par une cité loyale, et s'il ne l'avait pas renvoyée à sa mère, c'était qu'un sentiment de pitié l'avait retenu de faire affront à une jeune fille devant ses concitoyennes; mais il ne l'aimait point; il la trouvait insignifiante et prude, avec quelque gaucherie. Pour concilier sur sa personne les règlements du harem et les principes de la bienséance, Denyse avait accoutumé de porter devant elle un petit pagne de dentelles qui la faisait ressembler à une sauvagesse élégante et qui, d'ailleurs, instable, voletant et mal fixé, produisait le résultat justement opposé à sa destination réelle. Pausole, qui avait, lui aussi, des principes, favorisait le nu, mais blâmait le transparent. Le costume de la Reine Denyse le choquait jusqu'à l'offusquer.
Il dîna fort tard, s'en alla sur la terrasse méditer l'événement grave auquel il s'était résolu; puis, quand minuit sonna, il fit observer à sa pieuse compagne qu'on était arrivé au samedi de la Pentecôte et qu'il croyait lui être agréable en ne l'égarant point au sein des voluptés un jour de vigile et de jeûne.
Ceci dit, il l'envoya coucher au harem afin que Diane à la Houppe en fût consolée.
Le lendemain se leva l'aurore d'une journée trois fois solennelle. Pausole regarda les murs de sa chambre, ses tapis, ses bibelots, ses cadres familiers; il songea en frissonnant qu'il ne les verrait pas le soir... Sous l'émotion du premier réveil, qui est voisin du cauchemar, il eut le pressentiment de toutes les calamités qui attendent au coin des routes les chercheurs d'aventures.
Sa demeure était celle de la paix, du repos, du bonheur tranquille et de l'égalité des heures. Quelle aberration le poussait à quitter de si douces richesses?—Dans un souvenir pastoral, les vers d'une triste idylle écrite par La Fontaine flottèrent devant sa mémoire rêveuse, et, sous la forme symbolique d'un petit pigeon déplumé, le Roi Pausole se vit périr dans un lamentable destin.
Cette impression ne dura guère.
Un matin radieux emplissait la chambre. La nouvelle camérière, devenue plus hardie, parlait d'une voix fraîche et zélée, donnait des renseignements qu'on ne lui demandait point, osait même poser des questions. Sa Majesté aurait beau temps. Le vent venait du nord. Il avait plu un peu. L'autre camérière était bien souffrante; les médecins parlaient d'une métrite. Il y avait eu dans la soirée une retentissante dispute entre M. le Grand-Eunuque et le jeune page Giglio. Sa Majesté le savait-elle?
Pausole, excédé, faillit la menacer de lui faire subir par toute la compagnie des pages le même traitement qu'à son amie, mais ne sachant s'il la frapperait de terreur ou de convoitise, il la pria tout uniment d'aller chercher M. le Grand-Eunuque, en suivant la voie hiérarchique.
Sur ce, il mit pied à terre et endossa une robe de chambre.
Eh bien, Giguelillot avait eu raison, Pausole n'en doutait plus. La paix touchait à l'ennui, le repos à l'accablement, l'égalité des heures à la mélancolie. Cette chambre, à la bien examiner, était simplement fastidieuse. Cet horizon, dont il croyait suivre avec intérêt les métamorphoses nuancées, avait épuisé pour lui, depuis longtemps, la gamme restreinte de ses lumières. Un petit esprit pouvait seul borner ses curiosités aux quinze figues de la terrasse, aux trente aloès de la haie. Il y avait d'autres figuiers, d'autres hampes jaunes en Tryphême. L'excursion serait féconde en agréments inattendus.
Ainsi Pausole connaissait l'art d'échapper à tous les regrets en changeant la définition du bonheur sous la dictée des circonstances.
L'entrée dramatique de Taxis, interrompit ses réflexions.
Le huguenot se plaça devant la porte comme s'il était prêt à sortir au cas où sa requête eût reçu échec, et il réunit par le bout l'index et le pouce de sa main droite, non point avec la signification que donnaient à ce petit geste les courtisanes athéniennes, mais pour marquer qu'il s'exprimait en termes d'ultimatum:
—Sire, déclara-t-il, une question, une seule: Suis-je encore Maréchal du Palais?
—Je ne comprends pas, répondit Pausole.
—Je précise d'un mot. Suis-je le chef, le collègue ou le subordonné du page nommé Giglio?
Pausole haussa les épaules.
—Quelle diantre de mouche vous pique à toute heure, Taxis! La question ne se pose point. Nous allons partir dans quelques instants. Je n'emmène que lui et vous. Je ne vois pas dans quel but j'établirais la suprématie d'un de mes conseillers sur l'autre, alors que tous deux sont à mes côtés et ne relèvent chacun que de mon commandement.
—Sire, nous allons partir, mais nous ne sommes point partis. Quelle que soit l'aversion de Votre Majesté pour la pompe et le cérémonial, son départ exige des préparatifs, et son absence des précautions. Or, le jeune page dont il s'agit, animé d'un zèle inutile, prétend s'inspirer de vos secrètes préférences pour blâmer toutes mes mesures et en proposer d'autres. Je demande s'il est autorisé à prendre cette attitude qui paralyse mes actes et blesse ma dignité.
—Allons! encore un conflit! s'écria Pausole. Je ne m'en mêlerai pas! Ce jeune homme m'a parlé. Il est plein de sens. C'est un esprit juste et sagace. Je ne me priverai point de ses conseils. Vous, Taxis, vous avez aussi vos qualités dont personne ne songe à faire fi. Vous êtes déplaisant, mais indispensable, et je n'entends pas qu'on vous paralyse. Réglez donc à l'amiable votre différend et tâchez de vous mettre d'accord sans que j'aie à prendre parti.
—C'est impossible.
—Et pourquoi donc?
—Entre les principes de ce jouvenceau et les miens propres, que Votre Majesté semble estimer à titre égal, il y a incompatibilité absolue. Il faut que l'un de nous deux cède, ou casse. J'attends de votre bouche, Sire, le nom du sacrifié.
Le Roi frotta d'un geste impatient une allumette qui éclata comme l'expression même de sa mauvaise humeur. Il fuma en silence pendant quelques minutes, puis:
—Alors, c'est fort simple, dit-il. Vous commanderez à tour de rôle.
—Ah! fit sèchement Taxis.
—Vous vous partagerez la journée. De minuit à midi, vous, Taxis, vous aurez la haute main. Ce sont précisément les heures où je ne vous verrai pas, mon ami. Vous veillerez sur mon sommeil et au besoin sur mes plaisirs. Plus tard, de midi à minuit, votre successeur dirigera ma route et inspirera mes volontés. Je crois avoir trouvé ainsi une solution qui éloigne toute chance de froissements.
L'œil amer, Taxis conclut en ces mots:
—Il est écrit: «J'aurai le même sort que l'insensé; pourquoi donc ai-je été plus sage?»
Et, s'inclinant, il sortit.
Trois heures après, le Roi Pausole, entre son page et son huguenot, précédé par quarante lances et suivi de nombreux bagages, chevauchait pour la première fois sur la route de sa capitale.
[CHAPITRE III]
COMMENT LE MIROIR DES NYMPHES DEVINT CELUI DES JEUNES FILLES.
Salvete æternum, miseræ moderamina flammæ
Humida de gelidis basia nata rosis.
Joannes Secundus.
La source et le grand amandier étaient situés dans le canton le plus reculé du parc. Seule, la blanche Aline aimait assez les longues promenades pour aller quelquefois visiter le silence de ce refuge perdu.
L'eau, d'une gueule de satyre aux oreilles foliesques, tombait dans une cuve naturelle de terre rouge et d'herbes vertes où s'enracinaient des lauriers-roses en touffes compactes. Ce n'était point la vasque moisie et lépreuse de nos jardins où la source inutile vient inonder une terre déjà molle de pluie. C'était une naissance de fleurs dans le sol pourpré du Midi, une fontaine de sève, une urne génitrice d'où la vie ruisselait en verdures mouvantes, et le vieux satyre, fils de Pan, regardait la jeunesse des bois descendre éternellement de ses lèvres.
Au-dessus du mascaron cornu, que la blanche Aline prenait pour le diable, deux nymphes de marbre s'enlaçaient, debout et penchées sur le bassin obscur. À la fin de chaque hiver l'amandier les couvrait de ses petites églantines. L'été, elles prenaient sous le soleil toutes les couleurs de la chair. La nuit elles redevenaient déesses.
Près de cette eau fertile et sombre qu'on nommait le Miroir des Nymphes, la petite Princesse en robe Empire vit venir à elle son Prince Charmant qui remuait sa veste à paillettes dans l'aube d'une lune enchantée.
Elle l'aperçut du plus loin qu'il se montra sous les arbres, semblable à une fine étoile blanche. Puis elle le vit grandir et se préciser. Il marchait d'un pas tranquille, cueillait parfois des feuilles aux rameaux et les respirait comme des corolles. Il paraissait et s'éclipsait selon les zones d'ombre et de clarté. Line ne s'était jamais sentie aussi émue. Si jalouse qu'elle fût de l'embrasser tout de suite, elle recula jusqu'à la fontaine et, la main devant la bouche, n'osa pas lui dire un mot.
—Vous m'avez appelée; me voici, fit Mirabelle, tendrement.
Line ouvrait des yeux énormes. Elle regardait son Prince des pieds à la face, mais surtout dans les prunelles.
Il était nu-tête, les cheveux foncés et coupés court et flottants autour des oreilles. Son regard était profond et fixe avec une expression très douce qui n'allait pas jusqu'au sourire. Elle vit le cher visage se pencher vers le sien, et, comme elle fermait les yeux, deux lèvres chaudes s'y posèrent.
L'ombre noire des nymphes enlacées cachait les jeunes filles debout. Line tremblait. Les deux lèvres avec lenteur tramèrent leur caresse autour de sa joue et ne s'arrêtèrent que sur sa bouche.
—Ah!... fit-elle enfin.
Mirabelle se sépara. Cette fois un sourire léger mais toujours tendre effilait ses yeux margés de noir...
Elle leva les sourcils et regarda autour d'elle.
—Non. Nous sommes seules, répondit Line. Restez.
Puis, se reprenant:
—Venez avec moi.
À quelques pas derrière la source, il y avait un petit temple grec, cinq colonnes corinthiennes soutenant une coupole ronde. Les colonnes étaient murées jusqu'à mi-hauteur. Un large banc circulaire au cœur du monument plein d'ombre portait des coussins de varech, et le lieu était si confidentiel qu'à peine assise près de la danseuse, Line s'enhardit jusqu'à lui parler.
—On vous a remis ma lettre?
—Vous le voyez.
—Savez-vous pourquoi je vous ai demandé de venir?
Mirabelle fut très prudente.
—Pour causer avec moi, dit-elle.
—Mais oui.... Et vous êtes là, et je n'ai plus rien à vous dire...
Mirabelle lui prit la main. Line crut sentir qu'elle tremblait à son tour.
—Je voulais aussi vous voir de tout près, continua-t-elle. Vous êtes si jolie!... jolie comme un jeune homme... Pendant tout le ballet je n'ai regardé que vos yeux... Et je vous envie, si vous saviez! Je suis bien triste d'être blonde; j'aurais voulu être brune comme vous; mais vraiment tout à fait comme vous; être votre sœur...
Mirabelle jugea inutile de protester.
Line tendit elle-même ses lèvres.
—Embrassez-moi comme tout à l'heure, voulez-vous?
Et quand leurs bouches se désunirent:
—Comme c'est délicieux! reprit-elle. Qui a pu vous apprendre cela?
—Je l'ai inventé, dit la danseuse.
—Oh! que c'est bien! Quel âge avez-vous?
—Dix-huit ans. Et vous?
—Quatorze... Voulez-vous recommencer?
Le jeu était dangereux pour la jeune Mirabelle. Si maîtresse qu'elle fût de son attitude, si décidée à ne rien brusquer, à préparer ses voies par le ménagement, la lenteur et l'insinuation, il y eut dans sa pensée un moment de trouble où elle ne put se contenir. Elle tâtonna d'abord la robe à l'endroit où les petits seins en gonflaient l'étoffe mince et chaude; puis, profitant des facilités exceptionnelles que l'habillement de la blanche Aline offrait aux gestes sympathiques, elle risqua certaines recherches qui témoignaient, sinon encore de ses complaisances, au moins de ses curiosités.
Line, docile et instinctive, se prêtait volontiers à tout. Mirabelle en perdit l'esprit. Encouragée par les ténèbres, certaine qu'on ne verrait point le sang des voluptés affluer à son visage, elle s'abandonna mystérieuse au frisson qu'elle sentait proche et ne sut en modérer ni l'ondulation, ni le soupir, ni les soubresauts. Déjà elle reprenait conscience quand Line, inquiète, mais rassurante, lui demanda:
—Vous avez froid, mon amie? Vous grelottez...
—Une petite faiblesse... dit Mirabelle. Ce n'est rien... J'y suis habituée...
—Voulez-vous marcher un peu?
—Oui...
—Venez. Le parc est désert. Nous irons où il vous plaira.
Line laissa retomber sa jupe et se leva pour sortir.
Toutes deux reparurent sous le clair de lune.
La robe verte et la veste à paillettes errèrent ainsi quelque temps autour de la source gloussante.—L'une était d'émeraude et l'autre d'argent, mais, quand elles voulurent mirer dans le bassin leurs formes enlacées d'après les nymphes de marbre, elles virent que la nuit assemblait leurs couleurs à la teinte de l'eau et des bois.
Mirabelle ne parlait point. Son trouble et son désir, à peine suspendus, renaissaient. Elle connut qu'elle était éprise.
Dès lors elle ne songea plus qu'aux moyens de l'être avec succès. Assurément quelques heures lui appartenaient encore, mais c'eût été les perdre que de les employer selon ses tentations présentes. Une idée romanesque lui traversa l'esprit; elle l'examina en silence, la trouva réalisable et avant de l'exprimer voulut la suggérer, tant elle avait d'artifice.
—Adieu, dit-elle soudain. Je ne vous reverrai plus.
La blanche Aline devint toute pâle.
—Oh! pas encore... supplia-t-elle.
—Il le faut.
—Mais je ne vous ai pas vue, je ne vous ai rien dit... Vous venez, et puis tout de suite vous voulez partir... Je vous ennuie peut-être; vous ne comprenez pas pourquoi je vous ai appelée? Moi-même je ne le sais qu'à peine, mais je suis bien heureuse quand je vous prends la main.
Mirabelle la serra dans ses bras.
—Restez là, je vous en prie, continua la jeune fille. Restez, ou alors revenez demain à la même heure... Je vous attendrai...
—Demain? Mais nous partons à l'aube.
Line devint encore plus pâle et peu à peu se mit à pleurer.
—C'est vrai?... C'est vrai, vous partez? Et quand reviendrez-vous?
—Jamais...
—Mais je n'ai que vous à aimer; ne le savez-vous pas? Hier au théâtre j'ai bien compris qu'il y avait quelque chose entre vous et moi et qu'il fallait nous réunir et que vous seriez mon amie. Je vous appelle, je vous attends, nous mêlons nos bouches, et puis c'est fini pour toujours? Si vous vous en allez, je m'en vais avec vous.
L'étreinte de Mirabelle se dénoua.
—Eh bien, partons! Je vous emmène.
—Vraiment? Vous voulez bien?
—Venez.
—Avec vous seule?
—Oui. Je quitterai mes camarades. Nous serons l'une à l'autre, et seules toujours.
—Oh!... Et pour où partons-nous?
—Pour mon pays.
—Non! non! Restons à Tryphême.
—Ce n'est pas possible. Demain vous seriez découverte.
—Comment?
—Par les ordres du Roi.
—Papa? Vous ne le connaissez guère! C'est une grave décision que de m'envoyer chercher. Quand il la prendra, nous serons loin!
[CHAPITRE IV]
OÙ PAUSOLE ET SES CONSEILLERS MANIFESTENT LEURS CONTRASTES.
Tu dis que j'ay vescu maintenant escolier
Maintenant courtisan et maintenant guerrier
Et que plusieurs mestiers ont esbatu ma vie?
Tu dis vray, prédicant; mais je n'euz oncq'envie
De me faire ministre, ou comme toi, cafard.
Ronsard.
Pausole, son page et son huguenot chevauchant de compagnie entre l'escorte et les bagages, montaient trois animaux qui symbolisaient assez bien les différences de leurs caractères.
Le Roi, qui avait mis sous sa couronne légère un voile de batiste blanche en guise de couvre-nuque, était assis dans une selle qui ressemblait à un fauteuil, car elle avait dossier, oreillères, coussins frais, bras moelleux et parasol. Deux tiges de métal filiforme, invisibles à distance, soutenaient à hauteur de ses mains le sceptre et le globe du monde; mais le globe enfermait une gourde à porto, et le sceptre un éventail.
La mule Macarie, personne nonchalante, portait ce faible édifice d'un air distrait et résigné, le même air que prenait Pausole sous le poids des charges de l'État. Elle était blanche de robe avec le bout de la queue et le toupet gris souris. Son pas était relevé, mais lent. Jamais elle ne dormait moins de seize heures par jour.
Taxis montait le noir Kosmon, cheval hongre, sans vices, sans vertus et d'ailleurs aussi stupide que seul un cheval peut être. Kosmon n'avait ni race ni forme. Son maître l'estimait toutefois, car il partait toujours du même pied, méprisait la senteur déshonnête que répand la queue des pouliches et connaissait si bien le sentiment de son devoir qu'il serait allé tout droit dans les fossés, si l'on avait oublié de lui tourner la bride à temps.
Giglio avait choisi dans les écuries du Roi un jeune zèbre couleur de feu, avec quatre balzanes, le dos tigré de noir et le chanfrein étoilé. L'animal avait nom Himère; il était pétulant et capricieux. Sa robe allait de pair avec le costume du page et depuis la plume antenne jusqu'aux petits sabots de la troisième paire de pattes ils avaient l'air de composer un centaure coléoptère aux élytres de flamme et au corselet bleu.
—Voyez, Sire, dit Taxis, en montrant les porteurs de lances, voyez comme cette avant-garde est exacte et bien ordonnée. Les chevaux et les cavaliers sont tous de la même taille; les lances ont passé à la toise et les casques au gabarit. Je connais la vie de ces quarante hommes. Ce ne sont pas là des soudards ni des coureurs de cotillons. Chacun d'eux porte en sa besace la Bible d'Osterwald, édition expurgée. Je les ai stylés de telle manière que si je leur demandais tout à l'heure de me citer un verset qui les réconforte au milieu de leur tâche actuelle et qui s'applique aux circonstances, tous ensemble citeraient le même passage: Fais-moi vaincre mes adversaires, mais garde-moi de l'homme violent, comme il est dit au psaume XVIII.
Giglio se haussa sur la barre de ses étriers:
—Cette escorte carrée avec ses lances en l'air est bête comme une herse renversée sur une route. Elle n'est ni forte ni martiale. Ces gens ne savent pas se tenir en selle; ils sont droits, mais à la façon du valet de pied sur un siège ou de la dame de comptoir dans une salle de restaurant. Ils tiennent leurs lances comme des chandelles et leurs brides comme des serviettes. Il suffit de les voir de dos pour comprendre ce qu'ils sont et qu'au premier coup de carabine ils fileraient avec mon zèbre. Moins légèrement peut-être.
—Les pauvres gens! dit le Roi Pausole. Que leur casque doit être chaud et leur pique pesante à porter! Pourquoi n'ôtent-ils pas leur veste par le temps accablant qu'il fait aujourd'hui? Ont-ils au moins leur gourde à rhum et des pêches dans leur musette? Taxis, vous êtes impardonnable si vous n'y avez pas songé.
Taxis étendit sa main sèche:
—Je leur donne, déclara-t-il, le plaisir de la privation. C'est là une joie supérieure. Ils savent qu'il y a, dans les prés, des ruisseaux où l'on peut boire, et, sur les bords de la route, des cabarets gorgés de tonneaux, tandis qu'ils ont la gorge aride, la langue sèche et le ventre creux. Ils savourent la jouissance amère de la soif. Moi qui viens, hélas! de me désaltérer, j'envie leur bonheur dont je me prive par une mortification double.
À demi retourné sur sa selle, le Roi regarda son ministre. Il l'examina en détail depuis ses souliers plats et ternes jusqu'à son chapeau de feutre crasseux et brossé. Il observa la redingote étroite, le ruban de la boutonnière et l'usure des huit boutons. Il remarqua les ongles carrés, les narines plates, les cheveux longs et gras, les lèvres verticales.
Puis, arrêtant sa mule pour la faire pisser, et reprenant en arrière une attitude confortable, il prononça négligemment:
—Taxis, il fait bon pour vous que vous soyez indispensable, car vous êtes un vilain merle.
La matinée s'achevait dans une éblouissante lumière. L'ombre des vieux platanes qui bordaient la route s'accourcissait de plus en plus. La poudre de la voie blanche gagnait les talus de gazon. Devant le pas des trois montures, quelques lézards traçaient avec prestesse des zigzags de foudre verte.
Au delà des fossés, à droite et à gauche, les jardins des fleurs royales offraient leurs massifs bombés et leurs serres mouillées d'eau fraîche. On cultivait là des milliers d'espèces rares et des variétés inédites que créait au jour le jour l'esprit ingénieux des horticulteurs. Chaque matin on apportait au harem des brassées de corolles humides, des feuillages légers, des palmes. Les jardiniers avaient inscrit sur des registres noirs de ratures les caprices variables de toutes les Reines, et chacune d'elles recevait au réveil dans un petit vase à long col sa fleur de prédilection.
Pausole et ses deux conseillers passaient devant la dernière serre quand l'horloge encastrée à son fronton de mosaïque sonna les quatre quarts et les douze coups de midi.
Aussitôt le page, d'un talon vif, amena son zèbre nez à nez avec le cheval de Taxis:
—Monsieur le Grand-Eunuque, dit-il, vous connaissez le désir de Sa Majesté. Voici l'heure où je vous succède. Veuillez me remettre le commandement.
—Recevez-le du Roi! répondit Taxis revêche.
—Je te le donne, petit, fit Pausole.
Giglio salua, ramena sa bête et cria du côté de l'escorte:
—Demi-tour! Rassemblement!
Les quarante gardes accoururent.
Alors, facilement campé sur la selle, les jambes longues et la plume haute, le page leur parla en ces termes:
—Compagnons, monsieur, que voici, et qui commandait ce matin, vous a mis en main des instruments dont vous n'aurez rien à faire. Les routes sont sûres, Tryphême est en paix, le Roi est aimé de son peuple; vous n'aurez jamais à plonger vos piques, depuis l'omoplate jusqu'à l'épigastre, dans le large dos d'un barbare. C'est clair. Or, en art, il faut que tout ait sa destination. Ce qui ne sert à rien est idiot. Vous allez donc engager le fer par la fente de cette muraille et peser jusqu'à ce que le bois en soit rompu dans la douille. Exécutez le mouvement.
—Sire! Mais Sire... supplia Taxis.
—Laissez, dit Pausole. Cela est fort bien conçu.
Les quarante gardes brisèrent tout ce qu'on voulut.
—Gardez les hampes! dit Giglio. Et maintenant suivez-moi.
Ils entrèrent aux Jardins des Fleurs.
Le page parcourut les allées, inspecta les massifs, pénétra dans les serres. Il se fit présenter par les botanistes les fleurs à longue tige, iris, anthuriums, lis à bandes, lis tigrés, lis de Pomponne, et finit par s'arrêter devant des tulipes gigantesques.
—Voilà ce qu'il nous faut, dit-il. Que chacun de vous attache avec des joncs une de ces tulipes au sommet de la hampe et la porte par les chemins avec le même respect que si c'était le drapeau.
Puis il offrit au Roi une rose, à Taxis une araignée. Il prit pour lui-même un arum.
Toute la troupe reprit sa marche le long de la route éclatante.
—C'est admirable! dit Pausole. Mais ces gens avaient soif et je crois qu'ils n'ont pas bu.
[CHAPITRE V]
OÙ MIRABELLE DÉVOILE SA PETITE ÂME MALICIEUSE ET SENTIMENTALE.
Sur la Sallé, la critique est perplexe:
L'un assure qu'elle a fait maint heureux,
L'autre prétend qu'elle aime mieux son sexe,
Un tiers répond qu'elle éprouve les deux...
Chanson sur Mlle Sallé, danseuse à l'Opéra.—Recueil de Maurepas.—1735.
Décidées à fuir la nuit même, les deux jeunes filles rentrèrent chacune dans leur chambre pour y faire les préparatifs de leur petit voyage à pied.
La robe Empire courut sur les pelouses noires, monta l'escalier du perron, suivit la terrasse à galerie, se releva pour enjamber la fenêtre ouverte d'un salon et disparut dans le palais dormant.
Le costume à paillettes s'éloigna le long du ruisseau, puis à travers la clairière, et les deux nymphes de marbre du haut de leur piédestal le virent s'éteindre sous une maison lointaine, comme une petite étoile qui se couche.
Il se coucha en effet, et fort rudement, sous une chaise longue. On jeta sur lui les petits souliers à boucle, les bas blancs, la chemise elle-même. Puis la jeune Mirabelle, éclairée par une bougie et nue comme une jeune fille seule, plongea des deux mains dans une malle à robes où il y avait d'ailleurs plus de vestons que de corsages.
Elle y prit une chemise à col plat, de celles qu'on laisse encore porter à certains fils de jolies femmes quand ils feraient beaucoup mieux de n'avoir pas seize ans. Elle se mit un caleçon rayé, un pantalon bleu sombre, une large cravate blanche à coques, un gilet blanc, un veston court et un canotier pour dames.
Ainsi vêtue, les mains dans les poches et le regard derrière l'épaule, elle se jeta devant la glace un coup d'œil qui devint un clin d'œil et vite une petite œillade. Mirabelle avait l'œil gai.
Elle murmura même une phrase à la fois métaphorique et familière dans la langue sibylline dénommée «argot», phrase où elle exprimait que son travesti la réconciliait un instant avec un sexe naïf et laid qui n'était pas tout à fait le sien.
Car dissimuler serait vain. Mirabelle ne se sentait pas d'inclination vers les messieurs. La force du mâle, le cou de taureau, les biceps comme des bouteilles et les pectoraux comme des tables... non, évidemment ce n'était pas pour elle que les dieux avaient créé leur chef-d'œuvre. Elle n'aimait ni la moustache, ni la barbe, ni le menton bleu. Oh! cela ne l'empêchait pas d'accepter un ami, et même un ami inconnu, quand on l'en priait poliment. Elle passait pour se livrer en dehors de tout spectacle aux exercices les plus recherchés, et, là comme en scène, sa conscience d'artiste l'obligeait à feindre une exaltation qui ne l'agitait pas à cet instant même. Ces petits ballets particuliers où elle mimait un rôle si tendre ne faisaient point qu'elle ne détestât de jour en jour davantage ceux qui lui en demandaient l'effort. Elle s'y résignait, la pauvre enfant, parce que les visites des spectateurs chez les danseuses sont précédées et suivies de formalités invariables auxquelles on s'accorde à trouver une grande force de persuasion. Mais sa conception de l'amour supposait des façons encore plus délicates, et sa conception de l'art se fondait sur la symétrie. Or, l'homme tel qu'elle l'avait connu jusque-là s'était montré le plus souvent sentimental comme un bilboquet (on ne saurait mieux dire que ne dit Gavarni) et d'autre part il est regrettable mais nécessaire de constater qu'une dame et son cavalier, à l'instant où ils se composent, forment un couple hétéroclite, ou, pour mieux dire, dépareillé.
Ces considérations soutenues par l'entrain d'un penchant naturel avaient amené la petite danseuse à blottir ses voluptés dans un cercle d'amies intimes. Prudente, elle avait commencé par ses jeunes camarades, d'abord de l'école primaire et puis du corps de ballet. On lui répondait toujours oui, de la voix, du geste ou du regard, selon les pudeurs particulières. Certaines acceptaient sans dessein de cultiver là une passion d'âme, mais aucune ne savait résister à l'attrait d'une expérience inoffensive et clandestine.
Six mois après ses débuts de travesti, sa réputation était grande, et aussi celle de son théâtre. Elle invitait. Même elle avait un «jour» où elle réunissait chez elle, dans une intimité très nue, dix ou douze de ses familières qui jugeaient inutile de se dissimuler leurs goûts partagés. Et cela devint assez scandaleux pour tenter les femmes honnêtes.
Celles-ci se déclarèrent elles-mêmes, par émissaire, par lettre ou par abordage. Elles offraient d'estimables, de solides cadeaux, et demandaient seulement deux promesses: la volupté, qu'elles appelaient le vice, et le mensonge, qu'elles appelaient le mystère.
Mirabelle, extrêmement flattée, se jeta dans les aventures. Bientôt lasse de ses anciennes et modestes partenaires qui eussent mérité pourtant un traitement moins cavalier, elle sauta de la scène dans la salle avec des ailes de papillon. D'innombrables révélations l'attendaient encore, et elle les voulait toutes. Elle les eut. Elle connut les joies de l'adultère, l'étroitesse du fiacre, l'odeur du meublé, l'heure trop courte, le faux nom et la poste restante. Il n'y eut pas jusqu'à l'émotion suprême du flagrant délit que le ciel ne lui fît apprendre, peut-être bien pour l'avertir. Un mari pénétra un jour dans un cabinet particulier où, bien qu'il n'y eût pas d'homme—et pas de lit—il se déclara supplanté. Mirabelle ne se tenait pas de joie; si grande est l'inconscience du crime.
Mais voilà déjà trop de généralités sur ce personnage ambigu. Nous n'irons point jusqu'aux détails; aussi bien ne seraient-ils point décents.
Ici nous nous bornons à expliquer pourquoi Mirabelle en scène avait distingué d'un œil infaillible la blanche Aline émue par le charme de sa danse; pourquoi son regard, de perspicace, était devenu attirant; pourquoi elle n'avait pas été surprise de recevoir, deux heures après, un billet de rendez-vous; et enfin comment elle-même se laissant pincer la patte dans le piège d'une tentation plus forte que sa prudence, elle abandonnait sa troupe comme le Prince Charmant du ballet, pour enlever la fille du Roi.
Pendant ce temps, la jeune Aline était rentrée dans sa chambre. Elle avait pris sur sa coiffeuse un étui de rouge, une boîte à poudre, un porte-monnaie qui se trouva plein, et quelques petits objets de toilette; bref, tout ce que la dame d'honneur énuméra devant le Roi Pausole en remplissant le triste devoir de lui remettre le billet trouvé.
Ce billet, Line l'écrivit en deux minutes. Elle n'espérait guère se faire pardonner, mais elle ne voulait pas que personne fût inquiet d'une santé aussi précieuse que la petite sienne.
Ses sentiments intérieurs disparaissaient autour de sa joie comme les étoiles devant la lune. Et sa joie était d'un éclat à peine retenu par le silence.
Si les dames d'honneur ne l'entendirent pas sauter, courir, battre des mains et jeter son Télémaque dans le tub en signe d'émancipation, ce fut peut-être (et j'ose à peine en exprimer l'hypothèse) parce que les coupables gardiennes avaient abandonné leurs chambres voisines pour quémander ailleurs les douces lassitudes qui guérissent de l'insomnie.
Quoi qu'il en soit, la blanche Aline s'enfuit dans une hâte presque bruyante, encouragée par le mystère où son premier départ était demeuré caché.
Elle courut par les bois au Miroir des Nymphes, et d'abord n'y vit personne.
L'eau ruisselait et gloussait toujours. Le mascaron diabolique et les deux nymphes très pâles sur le fond obscur des arbres étaient les seuls habitants de ce coin redevenu désert.
Line remonta vers le petit temple, fit du bruit, appela doucement.
Lente et lasse, Mirabelle sortit de l'ombre entre les colonnes.
Elle avait changé pour un autre son costume à basques d'argent: il y eut une brève déception; mais tout de suite on reconnut qu'elle était encore plus jolie ainsi vêtue à la moderne, et qu'au-dessus du grand col blanc ses cheveux plus sombres semblaient noirs.
Elle ne souriait pas. Elle soupirait fort. Travestie en amoureux de quinze ans, elle avait pris devant son amie l'air plaintif et désolé qui convient à cet âge viril. Ce n'était point pourtant qu'elle voulût jouer un rôle. Le seul poids de son émotion avait altéré son front sous une lourde mèche de deuil. Un sentiment profond de la gravité des circonstances et du souvenir qu'elle aurait toujours de cette heure très juvénile arrêta son petit cœur battant. Elle se vit plus tard, miséreuse sans doute, vendant des oranges rue Saint-Denis, ou des crayons dans la Canebière, à l'âge où l'un et l'autre sexe après s'être entendus longtemps pour la trouver digne de désir, continueraient à s'accorder pour la laisser mourir de faim. Elle devinait déjà que les femmes résument en quelques instants lumineux un immense passé plein d'ombres, et elle savait qu'au delà de sa jeunesse elle reverrait jusqu'à la fin par-dessus tous les oublis le décor lunaire et ténébreux de cette nuit exaltatrice.
Alors, elle prit par la main la petite Princesse Aline et la fit entrer à sa suite dans le cercle d'obscurité qu'enfermaient les six colonnes grecques.
Elle revécut un peu plus tristement l'heure déjà morte pour toujours où elle avait senti avec tant de frisson qu'elle engageait sa liberté.
En souvenir, elle prit au coussin un petit nœud d'étoffe blanche et verte.
Plus près de la source elle cueillit une feuille odorante et une fleur sans parfum qu'elle unit dans son mouchoir.
Enfin, sous la bénédiction des jeunes nymphes semblables et nues qui étendaient deux mains au-dessus de l'eau et s'unissaient par les deux autres, Mirabelle posa lentement sur les yeux de la blanche Aline un baiser qui lui parut délicieusement fraternel.
—Tu veux bien me suivre?
—Oh! oui!
Les lèvres se pressèrent. Line ferma les yeux.
Mirabelle se raidit et murmura:
—Tu m'aimes?
—Oh! oui! oh! oui!
—Répète... Dis-le toute seule... Dis-moi: «Je t'aime, Mirabelle.»
—Je t'aime, Mirabelle.
—Tu ne regretteras rien?
—Je n'ai rien.
—Tu me suivras partout?
—Pas trop loin, si tu veux... Mais j'irai où tu seras... Tu es mon amie...
Mirabelle eut un grave regard et lui serra les deux bras.
—Sais-tu ce que c'est qu'une «amie»? Non. N'importe... Tu le sauras bientôt. Ne me quitte pas... Jure-moi que tu resteras... huit jours... huit jours tout entiers avec Mirabelle...
—Huit jours? Mais bien plus! Que dis-tu?
—Jure-moi huit jours. Je n'en demande pas davantage. Si tu restes huit jours, je te garderai bien huit ans.
—Pourquoi as-tu l'air si triste?
—Embrasse-moi...
—Tiens...
—Tu as juré?
—Tout ce que tu voudras.
Tendrement, Mirabelle secoua pourtant la tête.
Elle cessa de parler, leva encore une fois les yeux vers les quatre seins blancs et jeunes que penchaient les nymphes de marbre, et enfin:
—Partons vite, dit-elle. Où est le chemin? la porte?
—Oh! la porte, elle est gardée. Viens par ici, je sais par quel passage on doit pouvoir sortir du parc.
Elles s'en allèrent d'un pas rapide. Plus grande de toute la tête, Mirabelle tenait son amie un peu au-dessus de la ceinture. Sa main prit le petit sein gonflé, l'enveloppa des cinq phalanges, le pressa de la paume caressante et le parcourut du bout du doigt jusqu'à ce qu'elle eût trouvé la pointe.—Line sourit en levant les yeux.
Elles sortirent du parc entre deux aloès; mais à travers champs, loin de la route. En cet endroit, le remblai de terre sèche et dure portait des empreintes de pas. Mirabelle n'y voyait plus, car la lune s'était couchée; Line, lentement, la guida de la main et bientôt elles furent dans le fossé.
Où aller? Elles n'en savaient rien.
Elles suivirent un champ de maïs, puis des enclos maraîchers où croissaient des piments rouges, des pastèques et des patates.
Le jour s'élevait peu à peu.
Sous les haies de cactus en raquettes séjournaient des brumes courbes comme des montées de neige.
—J'ai sommeil, dit Line en posant la joue sur l'épaule de son amie. Qu'il est tard! Où nous reposerons-nous? Je n'ai pas dormi depuis tant d'heures!
Elles discutèrent tout en marchant. Il y avait bien, sur la route, un hameau avec une auberge; mais comment demander une chambre avant le lever du soleil? Elles n'avaient ni voiture, ni manteaux, ni bagages. Si la directrice de l'hôtel allait leur poser des questions? Comment expliquer en deux mots qu'à une heure si tardive et si fraîche de la nuit, elles ne fussent pas encore couchées?
—Suivons la route, dit Mirabelle. Là-bas, j'aperçois un bois d'oliviers où nous pourrons dormir à l'ombre en attendant le milieu du jour.
Après une marche qui parut longue à la petite Line presque endormie, et qui cependant ne dura pas beaucoup plus de vingt-cinq minutes, elles arrivèrent à l'entrée du bois. Quelques oliviers élevaient en effet leur masse plate et foncée devant les autres arbres, mais derrière eux se pressaient des pins rouges et des cyprès reliés par des broussailles sauvages et des pentes mollement herbues.
Line jeta ses deux bras autour de Mirabelle, lui mit un baiser de sommeil dans le coin de la narine gauche et s'étendit les bras en rond sans même choisir la meilleure place. Aussitôt le petit homme au sable sema le repos sur ses paupières.
[CHAPITRE VI]
OÙ PAUSOLE ET SES COMPAGNONS CAUSENT À BÂTONS ROMPUS ET S'ARRÊTENT SUR UNE POINTE D'ÉPINGLE.
Βάλλει καὶ μάλοισι τὸν αἰπόλον ἁ Κλεαρίστα
Théocrite, V, 88.
—Il me plaît, dit Pausole, radieux, il me plaît délibérément d'être précédé par quarante tulipes sur la route de ma capitale! Cette escorte de gens armés allait contre tous mes vœux, et vous aviez été, Taxis, mal inspiré en abusant de mes distractions pour me l'imposer aujourd'hui. N'eût-on pas dit, en me découvrant derrière cet appareil guerrier, que je m'en allais livrer bataille à mon voisin M. Loubet? Je ne suis point un chef belliqueux, certes non. L'extermination n'est pas mon fait. Et je n'entends pas que dans mon royaume on verse d'autre sang que celui des vierges, ou celui des petits poulets.
—Pauvres petits poulets, dit Giglio. J'aimerais mieux mettre à mal cinquante jeunes filles, que d'égorger un poussin blanc. Et pourtant, les cris des jeunes filles sont beaucoup plus épouvantables.
—Oui, dit Pausole, mais on s'y habitue.
Comme la chaleur devenait très forte, il ouvrit son sceptre en deux et en tira son éventail, lequel était japonais.
Le peintre oriental y avait tracé d'un roseau exact et sobre, avec un réalisme qui n'oubliait rien, une jeune demoiselle nue, accroupie de face, les cheveux très coiffés et les seins très pointus, tenant à la main un écran dont elle voilait son épaule gauche.
—Le privilège des courtisanes, reprit le Roi, a quelque chose de choquant. Leur type moyen est devenu, dans l'art de presque tous les peuples, le type de la beauté féminine, et il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque toutes les autres femmes s'abstiennent de concourir. Depuis un siècle et davantage, on ne cite pas plus de quatre ou cinq Européennes de qualité qui aient enlevé leur chemise devant un sculpteur ou un peintre en lui permettant de révéler à d'autres les jolies choses qu'elles y cachent, on n'a jamais su pourquoi. Partout, excepté à Tryphême—et au Japon, disent les gazettes,—une femme nue, c'est une prostituée. Or je veux bien que les courtisanes aient parfois plus de génie et plus de talent que leurs peintres, qu'elles atteignent à des raffinements d'une délicatesse admirable, et qu'au moment suprême où l'on en ressent l'effet, on serait parfois aussi tenté de les applaudir que de les embrasser: toujours est-il que ce sont des ouvrières, puisque leur tâche est mécanique, et il n'y a pas de travail manuel qui ne soit bientôt funeste à l'harmonie du corps. Ce sont même des ouvrières servantes puisqu'elles se règlent sur nos caprices; et il n'y a pas d'obéissance qui ne soit désastreuse pour la beauté de l'esprit. Leur monopole esthétique en Europe est donc le fait d'une usurpation, et je me félicite d'avoir élevé le niveau mental de mes sujets en leur permettant de constater en paix la beauté des vierges, quand nos voisins fondent tout leur art sur la bedaine de quelques drôlesses.
—Vous êtes un artiste, sire, fit Giglio.
—Non, répondit Pausole. J'aime la nature telle que les dieux l'ont faite et j'aime tant à la voir que je ne trouve pas le temps de la regarder par les yeux des autres, comme font les collectionneurs de tableaux. Je ne suis pas artiste du tout.
Sur ce, il regarda son page, comme s'il attendait de lui une approbation nouvelle.
—Ami, lui dit-il... mais, au fait, comment t'appellerai-je? Tu m'as dit qu'on pouvait prononcer ton nom à l'italienne ou à la française, Djilio ou Giguelillot. Or, je sens qu'en disant «Djilio», je ne mets point l'accent tonique avec la force qui lui convient. Un Milanais rirait de moi s'il m'entendait à l'instant. D'autre part, «Giguelillot» est une prononciation aussi ridicule que «Chakesspéarre» ou «Lohangrain»; je ne peux pas m'y habituer. Puisque le français est la langue de mon peuple, laisse-moi franciser ton nom et t'appeler «Gilles» tout simplement.
—Sire, je m'appelle Gilles, déclara le page. Puisque vous le voulez ainsi, je me suis toujours appelé Gilles; je n'ai jamais porté d'autre nom. Gilles! Gilles tout court; ou Gilles Gilles; ou Gilles ce qu'il vous plaira.
—Gilles tout court est plus vif, plus fou, plus semblable à ton apparence.
—Mais vous, Sire, quel nom porterez-vous?
—Moi?
—Je veux dire... devant l'histoire?
—Comment?
—Sire, on appelle Histoire une espèce de paysanne en robe rouge mal drapée, assise dans un trône grec et coiffée de lauriers comme une petite fille qui a eu des prix. Elle a des seins de femme en couches, des épaules de portefaix et le nez de Pallas elle-même. On lui connaît aussi la curieuse manie d'écrire le nom des hommes célèbres sur une table d'airain que porte son genou gauche; c'est même à cela qu'elle doit d'être appelée Histoire (demandez plutôt à vos artistes), car la même paysanne en robe mal drapée, avec les mêmes doubles tétons et le même nasal chevalin peut aussi bien être la Science, ou la République Argentine, ou la Compagnie des Omnibus; cela dépend des petits meubles qu'elle installe en équilibre sur l'extrémité de sa cuisse.—Eh bien, quand on est un grand roi, «on comparaît devant l'histoire» suivi de plusieurs fœtus mâles qui portent des écussons et symbolisent les Finances non moins bien que les Arts et les Lettres. Jamais vous ne persuaderez le contraire à un graveur en médailles. Pour cette séance solennelle le nom du roi ne suffit point. On lui accole un surnom fameux qu'on attribue ensuite le plus généralement à l'invention populaire. Quel surnom désirez-vous?
—J'y réfléchirai, dit Pausole.
—Quand j'habitais Paris, j'ai connu là-bas un grand poète et dramaturge qui s'amusait à donner des épithètes historiques aux présidents de son pays. Il avait trouvé Thiers le Bref, Grévy le Gaigneur, Carnot le Juste, Faure le Bel; d'autres encore...
—Saint Pausole me suffirait, dit modestement le Roi. Saint Pausole l'Aréopagite, ou Saint Pausole de Tryphême. Après ma fin, si le Trésor n'est pas en trop mauvais état, je voudrais que mes successeurs fissent les dépenses nécessaires à ma canonisation. Il en coûte gros, dit-on, pour être saint. On est comte à meilleur marché. Mais je pense qu'on fait des remises en faveur des têtes couronnées et qu'on leur épargne bien des lenteurs. J'espère que la Sacrée Congrégation des Rites ne verra pas trop d'empêchements à mon entrée au septième ciel. Sans doute j'ai suivi plusieurs cultes, et je me refuse absolument à traiter comme de vaines idoles les innombrables divinités dont le néant ne m'est pas prouvé. Mais j'ai suivi aussi le culte catholique; j'ai même pratiqué ses vertus; je suis doux et humble de cœur. J'aurai cherché toute ma vie à faire que les gens soient heureux, à pacifier les folles querelles, à réunir les mains hostiles, à répandre la paix et l'amour. Ce sont des titres estimables; et sans avoir l'esprit hanté d'une ambition paradisiaque, il me semble que je ferais un saint du plus pertinent exemple.
Taxis bondit; mais ce ne fut point en signe d'opposition, comme on pourrait le penser. Il n'avait pas écouté les dernières paroles du Roi. Son regard était retenu depuis une minute par un petit objet brillant, allongé au milieu de la route.
—Sire, cria-t-il. Un indice!
Et, ayant mis pied à terre, il ramassa l'objet doublement précieux par sa nature et sa provenance. Il l'examina et dit gravement:
—Voici un petit bijou d'or qui est une épingle double. Cette épingle porte gravé sur le cache-pointe l'A majuscule avec la couronne de bluets, c'est-à-dire le chiffre de la Princesse Aline. J'observe en outre que l'épingle est ouverte: donc elle est tombée directement du vêtement qu'elle attachait, et non pas d'un nécessaire. Je conclus...
—Taxis, vous êtes fastidieux, interrompit le bon Pausole. Nous n'allons à la recherche ni du capitaine Grant, ni de la Longue-Carabine, et vous ne nous ferez pas flairer dans la poussière les traces de cette petite fille, ou compter les cassures des branches comme un chasseur de chevelures. Pour ma part je ne me livrerai certainement pas à des contorsions de chef apache sur la grand'route de mes États.
—Il est néanmoins important...
—De savoir que ma fille a passé par ici? Eh! vous ne vous en doutiez pas? Nous connaissons le point de départ et la première étape de son petit voyage. Entre les deux il n'y a qu'un chemin. Il faut bien qu'elle y soit passée. Quand même elle aurait pris l'itinéraire le plus extravagant pour aller de chez elle à l'auberge, cela ne nous empêcherait pas de la trouver au gîte si elle y est encore et cela ne nous éclairerait pas davantage sur la direction qu'elle suit aujourd'hui si elle continue sa promenade.
Le ton que prit Pausole pour donner cette réponse était plein d'enseignements. Giglio ne s'y méprit point: le Roi n'était pas pressé d'arriver si vite au but. Et, si l'on n'y prenait garde, on allait le désappointer en terminant trop tôt une excursion dont le principe lui avait coûté mille efforts.
Giguelillot (le lecteur ne voit pas d'inconvénient à ce que nous appelions tour à tour ce personnage Giglio, Giguelillot, Djilio ou Gilles?) Giguelillot donc, eut une idée rapide: il fallait éloigner Taxis.
—Pardon, dit-il sérieusement, l'épingle est tombée ouverte, dites-vous? De quel côté se tournait la pointe?
Il n'insista pas davantage. Taxis garda l'orgueil de découvrir tout seul les conséquences d'une telle question. Elles ne lui en parurent que plus graves.
—Un instant! grogna-t-il. J'en arrivais là. C'est un point capital que je vais établir.
Pausole regarda Gilles, qui ne sourcilla point. À genoux sur le macadam, Taxis chercha l'endroit exact où il avait saisi l'épingle.
—Voici! j'ai trouvé, dit-il. L'empreinte est fort nette. La branche que termine le fermoir est perpendiculaire à l'axe de la route; mais la pointe s'ouvre dans la direction du palais, opposée à celle de l'auberge.
Il se releva.
—Ceci, déclara-t-il, l'œil toujours froncé, détermine des conclusions inattendues. L'épingle d'or que je tiens en main est de celles que les femmes (je le crois) ont coutume de fixer en haut du bas (si je puis ainsi dire) de leur dos. Elle a pour mission de fermer le bâillement impudique de la jupe et de suspendre à la ceinture un vêtement qui ne doit point tomber. On la plante toujours (je le suppose, cela est logique) la pointe en dedans. Donc, si une telle épingle se détache lentement et finit par glisser à terre, comme il n'y a pas d'apparence qu'elle exécute des pirouettes en obéissant à la pesanteur, comme, au contraire, il y a présomption pour qu'elle se projette sans se retourner, sa pointe indique vraisemblablement sur le sol la direction suivie par la dame qui a perdu le bijou. Or, dans le cas présent, la pointe se tourne vers le palais; donc la Princesse Aline a dû revenir sur ses pas en quittant l'hôtel du Coq et elle se dirige actuellement dans le sens justement opposé à celui que nous suivons nous-mêmes.
Il leva deux doigts et reprit:
—Mais—cela n'est pas certain.
—Ah! mais si! protesta Gilles. Vous y êtes...
—Je le crois volontiers; toutefois une présomption n'est pas une preuve. Et comme voici l'hôtel du Coq (c'est la sixième maison à droite dans le hameau que vous voyez) le plus simple est de commencer là notre enquête et de décider, immédiatement après, dans quel sens nous devons marcher.
—Pas du tout! fit Giguelillot. Il faut courir au plus pressé. Nous allons nous quitter ici. Le Roi et moi-même nous mènerons l'enquête à l'intérieur du village. Vous, seigneur, veuillez retourner en arrière, sonder les chemins et les bois, humer le vent, scruter l'horizon, gratter le sable; ça ne nous regarde plus. Souvenez-vous seulement que le Roi dîne à huit heures. Huit heures pour le quart, monsieur le Grand-Eunuque.
—Je n'ai d'ordres à recevoir que de mon souverain.
—Qui suis-je, dit le page humblement, sinon sa volonté, sa walküre, seigneur Taxis? C'est lui qui vous parle par mes lèvres.
—Je ne m'en mêle pas, fit Pausole. J'approuve en principe. Allez-vous-en, Taxis, puisque c'est l'avis donné par mon conseiller de jour. Il vous sera loisible d'exprimer votre sentiment dès que minuit aura sonné. D'ici là, point de discussions. Le système n'a pas d'autre but que d'éviter les froissements. Prouvez-moi qu'il est bien conçu.
Taxis jeta un regard furibond sur le zèbre et son cavalier. Puis il empoigna d'une main trépidante les rênes du chaste Kosmon, conduisit la bête jusqu'au talus, grimpa sur la plus haute motte, exécuta non sans effort ce que Mirabelle eût appelé dans son jargon chorégraphique des «battements de quatrième ouverte» et enfin retomba en selle.
Il trottait déjà vers le Jardin des Fleurs quand Pausole, priant la bonne Macarie de bien vouloir se remettre en marche, demanda mélancoliquement:
—Alors, petit, voici l'auberge?
Il allait rentrer de plain-pied dans les événements tragiques, questionner des inconnus; apprendre ce qu'au fond il voulait ignorer; conduire les recherches les plus scandaleuses, et au terme de tout cela demeurer face à face avec une décision nécessaire. Sa voix manifestait un vif déplaisir à l'approche du seuil fatal. Giguelillot détourna d'un mot cette pénible appréhension.
—L'auberge? dit-il. C'est un peu loin. La première maison du village est une ferme, et si vous vouliez, Sire, nous pourrions y boire du lait avant de commencer nos travaux.
—Ah! que voilà une brave idée! fit le Roi. Entrons! Je le veux bien. Nous avons sur cette route un soleil de Sicile; je me sens tout à fait pastoral, et soufflant comme un taureau. Allons voir les brebis laineuses! les beaux yeux des vaches! les agneaux dont la laine est douce comme le sommeil, dit le Sicilien. Allons voir le chevrier qui paît ses chèvres barbues...
—Et Kléarista qui lui jette des pommes!
—Et Kléarista qui lui jette des pommes! répéta Pausole avec ivresse.
[CHAPITRE VII]
COMMENT GIGUELILLOT, APRÈS PLUSIEURS AVENTURES PENDABLES, INVENTA UN STRATAGÈME ET RETROUVA LA BLANCHE ALINE.
Les chutes des honnêtes femmes sont souvent d'une rapidité qui stupéfie.
Octave Feuillet.
La ferme où pénétrèrent Pausole et son page, pendant que les quarante tulipes montaient la garde sous le porche, avait été bâtie par un architecte qui savait peut-être Théocrite par cœur, mais ne s'en laissait point absorber.
Les bâtiments et le sol de la cour, recouverts et dallés de céramique, s'unissaient au pied des murs par des encoignures arrondies où le moindre bacille, le dernier des thallophytes, le microcoque le plus micro, la bactérie humble entre toutes ne pouvaient mener une vie paisible, aimer et faire leurs petits, comme au temps où Kléarista osait glisser le long de ses lèvres une syrinx infectée de germes pathogènes.
L'odeur champêtre du phénol et le parfum du sulfate de cuivre s'échappaient des étables avec la senteur du foin coupé. Au fond de la cour, sous un auvent métallique, une trentaine d'abreuvoirs particuliers recevaient chacun l'eau d'un filtre et attendaient le mufle d'un bœuf qui avait aussi sa baignoire à lui, prophylactique envers et contre tout.
—Ah! Sire! où sommes-nous entrés? fit Djilio avec désespoir.
—Dans une fabrique de lait, de beurre et de poulets gras, répondit Pausole. Je la trouve de fort bon aspect et me voici rassuré dès l'abord sur le repas que nous allons y faire. Cette ferme est exactement celle que les Grecs auraient construite s'ils avaient su ce que nous savons. Elle est propre et géométrique.
Le zèbre se cabra au soleil.
—D'ailleurs, continua Pausole, les Grecs prenaient mille précautions que nous inventons depuis dix-huit mois. J'ai lu dans les traités d'un médecin d'Éphèse qu'ils faisaient bouillir, refroidir et rebouillir l'eau qu'ils buvaient. Ils savaient que l'eau des fleuves est la pire de toutes, que les puits sont dangereux dans le voisinage des thermes, et que les accoucheurs doivent se laver les mains immédiatement avant de puiser. Petit, ce qu'on appelle «progrès» n'est jamais qu'un retour aux Hellènes ou un développement de leurs principes. La métairie où nous entrons est plus près d'eux qu'elle n'en a l'air. Holà! voici le métayer.
Un vieil homme accourait, le chapeau de paille à la main, tremblant, ému, orgueilleux, réjoui... Laissons au lecteur le soin de trouver toutes les épithètes qui décrivent un vieillard rural recevant le Roi et son page.
Himère et Macarie, en bêtes de la couronne, furent conduites à des stalles de choix. Pausole s'appuya familièrement sur l'épaule de son sujet, car il ne savait jamais garder les distances, et Giguelillot, très éveillé, s'intéressa aux filles de ferme.
Il en vint une, deux, sept, dix, douze, les laides portant cotte et fichu, mais les jolies sans vêtement, à la mode de Tryphême.
Giguelillot remarqua l'une d'elles qui, nue entre ses petits sabots et le foulard de son chignon, semblait fort propre à occuper les loisirs d'une journée de repos.
Et, tandis que le Roi Pausole demandait bonnement au fermier ses prévisions sur la récolte et les cours du marché aux grains, le page s'approcha de la laitière qui le considérait d'ailleurs avec le plus gentil sourire.
—Tu sais traire les vaches, lui dit-il.
—Je ne sais même que cela, répondit la jeune fille.
Le timbre de sa voix était vif et chaud.
—Eh bien! fit Gilles, conduis-moi. Nous allons emplir un bol de lait pour Sa Majesté qui a soif et un pour moi qui l'imite par esprit de courtisanerie.
Elle courut en avant, les seins dans les mains.
Il la rejoignit dans une étable reluisante qui semblait une écurie de cirque.
—Comment t'appelles-tu?
—Thierrette, seigneur.
—Thierrette, tu as les seins dorés comme deux mottes de beurre frais. Porte au Roi le lait que tu voudras; mes lèvres ne veulent que du tien.
—Je n'en ai pas, dit la brune en riant, et je ne fais rien pour qu'il m'en vienne.
—Tu n'en as pas? Je saurai si c'est vrai.
—Essayez.
Il en fit l'épreuve, à droite et à gauche, avec une insistance qui ne paraissait pas déplaire. Il tétait en creusant les joues, comme un petit enfant goulu et les seins augmentaient de la pointe entre ses lèvres aspirantes; mais il n'amena que de longs frissons et des rougissements satisfaits.
—Rien encore, fit-il enfin. Tu me fais attendre. Approche-toi; tu m'en donneras dans un an.
—C'est bien tard si vous avez soif. Buvez d'abord celui-là.
Elle s'assit auprès d'une vache blanche, soupesa la peau douce et tremblante du pis, et, tirant l'épaisse tétine molle entre le pouce et les deux doigts, elle darda obliquement le rayon blanc du lait.
Giglio restait à distance, attendant qu'elle revînt à lui; mais elle sortit d'un pas droit et lent, tenant à la main devant sa poitrine la coupe de porcelaine où tremblait la crème lourde.
—Je vais porter cela au Roi, dit-elle. Attendez, votre tour viendra.
On ne l'attendit pas un instant.
À peine était-elle entrée du fond de l'obscure étable dans la grande lumière de la porte où ses cheveux noirs prirent des valeurs bleues, le page était déjà parti par l'autre issue de la grande salle.
Il traversa des couloirs clairs, des vestibules aérés, des magasins qui ressemblaient à des expositions agricoles et qui lui parurent disposés par le plus mauvais esprit.
Giguelillot qui ne ressentait pas d'admiration particulière pour le patient labeur de l'homme, et traitait les choses les plus graves avec une déplorable légèreté, demeurait intransigeant sur la décoration des pièces où l'on travaille, comme de celles où l'on ne travaille point. Là-dessus, ses principes étaient d'autant plus fixes qu'ils étaient plus récents et s'il trouvait à certains désordres une certaine grâce dans l'imprévu, rien ne l'exaspérait davantage que le «rangement», c'est-à-dire la succession régulière.
Avec un zèle très actif, il dérangea tout ce qu'il put remuer.
Il jeta les rouleaux dans les moissonneuses, les lochets et les hourres d'acier dans les machines aratoires; il fit entrer les fourches fines, les pelles minces, les binettes robustes dans la chaudière et la cheminée d'une malheureuse locomobile. Traitant le carrelage comme une simple terre de labour, il l'effondra d'un coup de pioche...
Et le sol rouge apparut.
—Ah! s'écria-t-il. Voilà un joli ton.
Il recula, ferma les yeux à demi, regarda comment la salle s'éclairait, d'où venait le jour, où se massait l'ombre; puis, choisissant, non sans intention, un autre point de l'allée centrale, il y fit, d'un second coup de pioche, un «rappel de vermillon».
Il continua ainsi, très intéressé par son petit travail, et pendant plus d'un quart d'heure s'efforça de modifier la décoration de la salle, sans se préoccuper des règles d'Owen Jones. Certaines faux enlevées de leur manche et disposées à plat sur le sol avec sobriété, justesse, équilibre ornemental, répandirent leurs longues feuilles bleues qui rejetèrent le vermillon dans la gamme des tons orangés. Des lignes arborescentes de bâtons bout à bout donnèrent à la composition une sorte de solidité. Deux faucilles réunies par les pointes et les douilles autour d'une fondrière de couleur, imposèrent à l'ensemble un centre artificiel, un foyer de rousse argile, que balançait à l'autre coin un second foyer plus petit, mais également indispensable.
—Ah! ah! fit-il encore, ça n'est pas vilain. Maintenant, on peut entrer ici. Les objets sont à leur place.
Puis, animé par ce labeur de vingt minutes, il continua sa promenade à travers la métairie.
Un fruitier tout rouge de fraises et de framboises s'ouvrait un peu plus loin.
Il y entra.
—Bonjour, seigneur, dit une petite voix.
Et Giglio aperçut, derrière des claies de pourpre, la ligne blanche d'un corps de femme que relevaient des touches de blond.
Celle-ci peut-être allait se montrer plus tendre ou moins artificieuse que la jeune Thierrette.
Il ne s'attarda pas à lui demander son nom, ni même à faire avec les figues, les bananes et les mandarines des fantaisies décoratives.
S'approchant, il déclara:
—Rose, ou Liliane, ou Marguerite, ou quel que soit le nom floral que vous portiez entre vos sœurs, si j'étais le maître du lieu, je ne voudrais pas d'autres fruits que ceux de votre corps velouté comme une prune. Donnez-moi vos oranges, vos fraises et vos prunelles, et ce cœur de grenade qui est si bien fermé.
À genoux devant l'une de ses lectrices, le jeune poète eût, sans doute, cherché des comparaisons plus rares, si tant est qu'il en soit d'inédites entre les fruits de la femme et ceux de la terre; mais la Tryphémoise à laquelle s'adressaient de telles galanteries n'avait jamais rien entendu qui lui parût de meilleur ton.
Elle rougit en baissant la tête avec un sourire d'enfant, et, comme son premier mouvement fut d'aller fermer la porte, Giglio comprit qu'il pouvait continuer sa ballade jusques et y compris l'envoi.
Il prit la jeune fille debout entre son bras gauche et son pourpoint bleu. D'une main qui semblait indiquer à des spectateurs invisibles une collection d'horticulture, il toucha d'abord la bouche qui devint une fleur de pêcher, puis les seins qui, suivant l'image, furent deux pêches portant leurs noyaux; puis il osa des métaphores qui venaient peut-être de Chénier, mais certainement pas de Lamartine.
La gardienne des framboises écoutait avec sensualité cette poésie tout orientale. Incapable d'imposer son humble et faible retenue au désir d'un jeune homme qu'elle trouvait plein de génie, elle se laissa conduire sans aucune résistance vers un canapé de jardin, le débarrassa d'une centaine de fruits, et mit un point d'honneur à donner généreusement ce qu'on voulait bien attendre d'elle.
—Quand reviendrez-vous? soupira-t-elle après beaucoup d'autres soupirs.
Giglio répondit imperturbable:
—Demain. Ce soir. Après-demain. Toujours.
—Mais vous avez des amies?
—Aucune.
—Vous en aurez?
—Jamais!
—Jurez-le-moi.
—Je vous le jure.
Rassurée, elle s'abandonna de nouveau à cœur ouvert, et ensuite plus confiante, le laissa partir.
Le page traversa la cour.
Par les fenêtres de la salle où l'on avait conduit le Roi, il vit Pausole endormi près du métayer dans un large fauteuil de cuir. Comme il se tournait d'un autre côté, il retrouva debout, à l'entrée du vestibule, Thierrette qui, d'un doigt menaçant, lui défendait d'approcher, mais oubliait de ne pas rire.
—Ne me suivez pas! cria-t-elle en fuyant.
Il accourut.
À la course, il monta un escalier, suivit un corridor blanc, pénétra dans une petite pièce éclatante et lisse comme les autres.
Elle se barricada derrière un porte-serviettes:
—Sacripant! vous voilà dans ma chambre, maintenant! Voulez-vous sortir ou j'appelle!
Giglio, comédien, prenant la voix d'une dame qui visite une garçonnière, prononça:
—C'est gentil chez vous! Oh! les jolies fleurs!
Il touchait du doigt le papier peint où d'invraisemblables pensées jaunâtres inclinaient leurs mentons fendus.
Elle fit mine de se vêtir. Il l'arrêta de la main, et tenant sa toque à plume sous l'autre main abaissée, il lui dit avec mille grâces:
—Belle Thierrette, je vous adore.
—Est-ce vrai?
—Trop. J'en suis fou. Ne le voyez-vous pas à mes yeux?
Elle vit tout ce qu'elle voulait voir et cependant elle demanda:
—M'aimerez-vous encore demain?
—Toujours.
—Toujours, c'est bien longtemps. Dites-moi un peu moins pour que je vous croie...
—Quatre-vingts ans.
—Moins encore.
—Soixante-dix-neuf ans et demi... Je vous parle du fond de mon cœur, Thierrette; si je vous offre un amour très long, c'est que j'espère vivre très vieux et que je vous aime pour toute une vie.
Thierrette se laissa persuader. Son indigne et délicieux amant comprit dès le début pourquoi elle avait refusé pendant près d'une heure la grâce de s'étendre et d'ouvrir les bras. C'était parce qu'auparavant elle n'avait pas jugé décent de l'accorder à personne.
Avait-elle raison de laisser Giguelillot prendre ainsi le premier la place vide auprès d'elle? Le lecteur ne peut en douter. Thierrette en fut cependant soucieuse, et, cet après-midi de juin, si elle se sentit tout à coup accessible aux caresses de l'homme, la taille molle et les seins durs, ce fut que dans le secret de sa chambre les sens vainquirent sans combat tout ce qu'elle avait d'énergie.
À défaut de force morale, Thierrette montra successivement du courage; puis de la passion; puis du zèle. L'ensemble de ses qualités dépassait et de beaucoup le niveau modeste où se maintenait la jeune fille de la salle aux fruits.
Elle accepta d'abord sans plainte les épreuves du premier début, allant même au devant d'elles avec une vigueur qui fut auxiliatrice à propos; et, peu à peu, se prenant d'enthousiasme pour la révélation qui venait de pénétrer brusquement en elle, Thierrette manifesta qu'on ne l'en frustrerait plus sous aucun prétexte et qu'elle ne permettrait pas même un simple recueillement passager. Giguelillot, prisonnier courtois, fit preuve de solidarité.
Toutefois, au moment même où elle cherchait dans ses prunelles et se croyait certaine d'y voir la flamme d'un amour aussi violent que le sien, le petit page déjà distrait pensait à bien autre chose.
Il se disait, non sans égards mais aussi non sans franchise, qu'il perdait son temps avec une regrettable désinvolture; qu'il était devenu non seulement le page favori, mais le conseiller du Roi Pausole; qu'en cette posture il devait avant tout balancer l'influence de Taxis le néfaste; que pour cela il ne suffisait pas d'envoyer cet homme grave à six kilomètres en arrière en faisant la nique à son ombre, mais qu'il fallait agir pendant qu'il s'égarait, faire sans lui l'enquête, mener les événements et lui présenter à son retour, d'un geste affligé, l'irréparable.
Ses réflexions eurent tout le temps d'arriver à leur terme et même de porter fruit sous la forme d'une heureuse idée, car les jeunes ardeurs de Thierrette ne mesuraient ni les minutes ni la chute du crépuscule.
L'heureuse idée qui lui vint était une façon de stratagème, lequel lui parut d'abord un peu complexe, un peu fragile et tiré de loin, mais non pas trop pour réussir.
Ce fut ainsi qu'il l'amorça:
—Mon amour, dit-il tout à coup. Je t'ai aimée dès le premier regard, mais maintenant je ne pourrais même plus souffrir de te quitter pour un matin.
—Oh! non! ne me quittez pas!
—Tu sais que je suis page du Roi. Mon costume me fait reconnaître partout. Comment sortir et comment me cacher?... Écoute-moi. Tu t'habilles, l'hiver; où sont tes vêtements?
—Pourquoi?
—Donne-moi une jupe et un fichu, un foulard de chignon pour couvrir mes cheveux courts et le chapeau de paille à larges bords que tu mets pour aller aux champs. Donne-moi encore deux seaux de lait à la main et laisse-moi sortir ainsi. J'attendrai au dehors qu'on ait fait des recherches dans toute la ferme et que le Roi soit parti sans moi; puis je reviendrai où tu voudras et nous ne nous quitterons plus de la nuit.
—C'est vrai, dit Thierrette. Nous ne pouvons pas nous voir ici. Dans la journée l'étage est vide et aujourd'hui je n'ai rien à faire puisque le Roi est à la métairie; ce soir, si l'on vous trouvait là!
Elle se leva.
—Habillez-vous! vite! Le soleil est déjà couché.
Elle l'aida, lui passa la jupe, serra des manches de toile fine sur celles du pourpoint bleu, noua le fichu, le gonfla par devant, enroula le foulard de soie au sommet de la tête, fixa le grand chapeau de moissonneuse et dit:
—Allez, maintenant! les seaux à lait sont dans la première chambre au rez-de-chaussée. Prenez-en deux. Il fait presque nuit. Je suis sûre que personne ne vous reconnaîtra. Ce soir je me sauverai toute seule dans le petit bois d'oliviers, à droite en allant au palais. Et vous?
—J'y serai.
—Tous les soirs?
—Tous les soirs.
—Ah! je vous trouve si beau!
Elle le reprit dans ses bras, et Giglio eut beaucoup de peine à prendre un air assez obtus pour ne pas deviner que ce baiser d'adieu voulait avoir des conséquences.
Il sortit, descendit mollement un escalier qui ne lui parut pas solide et trouva la petite laiterie où la traite du soir attendait, fumante encore et toute mousseuse.
Se baissant, il souleva l'anse du premier seau, tira, fit effort, tendit l'épaule, mais ne put jamais réussir à soulever le seau tout entier avec sa charge de lait et de crème.
Un syllogisme de l'espèce la plus simple et la seule qui fût accessible à son esprit fatigué lui démontra que, «un» étant contenu dans «deux», s'il ne pouvait soulever un seau, il serait encore moins capable de déambuler avec la paire.
Très calme, et toujours résolu aux expédients décisifs, il pencha le bec de fer-blanc du côté de la porte ouverte, et sur le carrelage bleu sombre il répandit une voie lactée.
Il vida de la même manière le seau qui se trouva le plus voisin, puis adapta les couvercles en ayant soin de laisser la mousse blanchir le bord et couler en bave sur les flancs. Ensuite il souleva les cylindres vides avec l'aisance d'un acrobate.
—Pour ce que je veux en faire, dit-il, la couronne de mousse suffit bien.
Impudemment il s'en alla jusqu'à la fenêtre sans rideaux par laquelle il avait surpris le sommeil du Roi Pausole. Le Roi continuait de dormir, le nez un peu plus bas et la barbe en volute.
Il faisait nuit. Dans le Midi, quoi qu'en dise Voltaire, les jours d'été sont moins longs que derrière les arbres d'Auteuil. Il n'était pas encore huit heures quand Giglio en paysanne et portant ses seaux à la main passa entre les quarante gardes qui dressaient toujours sous le porche leurs tulipes un peu flétries.
Au moment où il atteignait la route, Taxis poussiéreux et rogue le croisa.
—Hé! fit Giglio, monsieur! hé! monsieur!
Taxis ne le reconnut point, car la voix était contrefaite ainsi que le vêtement et l'allure.
—Quoi? Que me voulez-vous? cria-t-il.
—C'est-i que vous cherchez le Roi?
—Cela ne vous regarde pas.
—Sûr que non. Je disais ça... c'est parce que si vous le cherchiez... comme il est rentré au palais...
—Lui?
—Même qu'il était coléreux à cause que vous n'étiez pas là. Mais ça ne me regarde pas non plus. Bonne nuit, monsieur. Il fait bon, ce soir. Faut prier qu'il repleuve un peu.
Taxis eut un geste qui signifiait:
«Voilà qui est fâcheux! fâcheux!»
Il fit tourner bride au docile Kosmon et pour la seconde fois repartit sur la route.
Cependant Giglio, d'un pas égal et balancé, suivait la rue du petit village. Ses bras étaient aussi rigides que s'il avait porté vingt litres de lait pesant à chacun de ses poings fermés. Il longeait les maisons obscures, il évitait les passants et, pour ajouter un signe décisif à ceux de son nouveau costume, il se tenait très en arrière comme une fille qui porte sa faute.
L'hôtel du Coq, où il pénétra, n'était qu'une petite auberge, entourée d'un vieux jardin. On y entrait par la cuisine et, comme l'heure du rôti sonnait, ni la patronne ni les servantes n'eurent le temps de l'examiner.
Après ses premiers saluts auxquels on ne répondit qu'à peine, il expliqua d'une voix stupide:
—Je suis nouvelle à la ferme. Je porte du lait pour la petite dame et le monsieur qui dînent dans leur chambre.
—Montez. C'est au premier. La porte à deux battants, dit une servante affairée.
—C'est bien la petite dame en vert? répéta-t-il avec calme.
—Oui, qu'on vous dit. Débarrassez!
Giguelillot poussa un soupir de contement. Ses méditations dans les bras de Thierrette n'avaient pas été mal conduites.
Entre les hypothèses diverses qu'on pouvait indiquer au milieu du doute, il avait mis le doigt sur la vraie: la blanche Aline, confiante dans l'apathie du Roi, n'avait pas quitté l'hôtel de sa première nuit amoureuse. Ceci posé, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner qu'elle se cachait néanmoins dans l'intimité de sa chambre, qu'elle y prenait ses repas en secret et que, dans une auberge de route, cette particularité suffirait à la désigner.
Il s'en allait vers l'escalier quand la cuisinière l'arrêta et, faisant signe du doigt vers les deux seaux:
—Vous n'allez pas monter tout ça? dit-elle. Il y en a pour vingt-cinq personnes.
—Laissez donc. Ce n'est pas pesant. La dame prendra ce qu'elle voudra.
—Et puis vous arrivez tard. Ils ont fini de dîner il y a dix minutes. On a enlevé leur couvert.
—Tant mieux. Ça sera pour eux la nuit.
Sans s'émouvoir en aucune façon, il monta l'escalier du même pas oscillant et lourd, trouva la porte à deux battants, heurta comme par mégarde ses deux seaux vides l'un contre l'autre et cria en frappant du doigt:
—Madame! on vient pour faire la chambre!
[CHAPITRE VIII]
OÙ LA BLANCHE ALINE PREND SON TUB VERS QUATRE HEURES DE L'APRÈS-MIDI.
Les femmes de chambre de feue ma mère, et quelques demoiselles qu'on me permettait de voir, telles furent les maîtresses d'iniquité qui m'apprenoient le mal dans un âge où j'étais incapable de le faire.
Le Triomphe du Célibat, par une demoiselle de condition.—1744.
Dans le bois d'oliviers et de pins rouges où le sommeil l'avait couchée, la blanche Aline dormit environ dix heures, depuis l'aurore jusqu'à vêpres.
En s'éveillant, si elle ne murmura pas: «Où suis-je?» comme une ingénue de féerie, ce fut parce que, le long d'elle, silencieuse et accoudée, Mirabelle la considérait avec une tendresse vigilante et déjà presque conjugale.
—C'est toi? dit-elle. Et nous sommes seules? Personne ne nous a trouvées?... Bonjour, Mirabelle. Tu as bien dormi?
Non, la danseuse n'avait pas fermé les yeux. Habituée aux nuits sans sommeil, elle avait passé celle-là dans l'attente, et les désirs. Pendant la première heure du jour, elle s'était mise à genoux devant le visage de Line pour jeter son ombre sur elle. Mais plus tard, avec le changement de lumière, un long cyprès opaque et noir ayant bien voulu se charger du même soin, elle s'était levée de là pour voler des figues, et lorsque enfin la blanche Aline abandonna son dernier rêve, toutes deux se mirent à goûter.
Le repas était maigre et l'ombre chaude. Par-dessus les buissons de myrte on apercevait des moissonneurs bleus dans les céréales de cuivre et des passantes sur la route.
—Tu vois, dit Mirabelle. Nous ne sommes pas seules du tout. Nous ne pouvons pas rester ici. Veux-tu marcher jusqu'à Tryphême? La ville est à deux lieues de nous, ce n'est pas long. Nous nous cacherons là bien mieux que dans les bois.
Line se pendit à son épaule et elles s'en allèrent par les prés. Un peu plus loin, il leur fallait traverser le premier village. La rue était déserte et blanche. Une auberge s'offrit à droite.
Sa façade fraîchement peinte et couleur de paille, ses tonnelles ombreuses, son jardin, ses vieux arbres tentèrent Mirabelle tout à coup.
À cette heure de la journée les paysans travaillaient aux champs. Il n'y avait personne autour de la porte ouverte; si elles s'y glissaient rapidement, aucun témoin ne pourrait les trahir. Telle fut du moins la raison, ou plutôt le faible prétexte qui lui fit obéir si vite à la hâte extrême de ses sens.
—Entrons là, dit-elle.
—Où tu veux.
On leur donna la plus belle chambre. Aussitôt, Line voulut un grand tub, et une éponge neuve, et un panier de cerises, et du chocolat, et un éventail, et du sirop de citron, et de la glace, beaucoup de glace, et de l'eau chaude, beaucoup d'eau chaude.
Elle obtint ces choses très précieuses, puis ferma les deux verrous. Mirabelle la suivait pour l'étreindre; mais Line joignit les deux mains, fit un sourire derrière une moue et prit une voix de petite mendiante en expliquant qu'il faisait chaud, qu'elles étaient seules, que personne ne les gronderait, enfin qu'elles pouvaient bien faire leur toilette ensemble et se mettre «un peu toutes nues».
Mirabelle eut un frisson.
La simplicité de Line la déconcertait. Habituée à tous les expédients de la débauche urbaine, aux résistances qui se font vaincre, aux corsages qui cèdent d'une agrafe, aux jupons multiples et chauds, aux pantalons hospitaliers, la danseuse ne comprenait plus l'état d'esprit de cette petite qui demandait la nudité comme une tenue de jeu sans aucune des transitions en usage sur les divans.
Les personnes qui, successivement, dans les coulisses, les fiacres ou les rez-de-chaussée avaient pris sur elles de former par des conversations intimes sa jeune âme soumise à leurs seules influences s'y étaient prises de telle façon que Mirabelle imaginait ses semblables sous deux aspects toujours contraires: les femmes chastes et les femmes sataniques. De l'extrême décence à la perversité, il n'y avait rien dans ces conceptions du caractère féminin. Et, comme de très bonne heure une tante nécessiteuse lui avait demandé de faire choix entre les vertus et les vices, sans insister autrement pour qu'elle embrassât les vertus, elle avait appris tous les vices afin de se distinguer le plus tôt possible dans l'une des deux voies parallèles qui représentaient à ses yeux l'avenir moral d'une jolie enfant. Qu'il y en eût une troisième et qu'on pût être nue sans avoir dans les yeux la flamme des ancestrales luxures (comme s'expriment nos écrivains), Mirabelle, en bonne Française et lectrice de romans-feuilletons, ne s'en doutait pas encore, à l'aube de ses dix-huit ans. Pour elle, le geste de la femme était uniformément la mimique à double entente de la Statue Pudique ou Indicatrice: qui ne masquait pas, désignait; qui ne se défendait pas, voulait provoquer.
En écoutant la blanche Aline et en voyant ses yeux si purs, Mirabelle se dit simplement:
—Ce sont les mœurs de Tryphême: mais quel singulier pays!
La première, elle retira ses vêtements avec des gestes qui, tour à tour, hésitaient ou se pressaient devant les boutons. Elle n'osa pas une fois sourire, et même, surprise de son trouble, elle ne sut que faire de ses bras lorsqu'elle n'eut plus rien à enlever.
Debout, nerveuse, les deux mains sous la nuque, une jambe frémissante et le corps souple, elle se mordait la lèvre, elle pliait son cou mobile et changeait constamment de regard.
Cependant, assise devant elle et le menton sur les doigts, Line achevait de se renseigner avec un prodigieux intérêt.
Mirabelle, impatiente, lança:
—Je te plais?
—Tu ressembles... veux-tu que je te dise à qui? À une statue de Narcisse qui est au fond du parc. Mais Narcisse est un monsieur... Tu es la première fille que je regarde ainsi; je n'ai jamais eu d'amie, tu sais, et je ne vois que de loin les femmes de papa... Je te trouve beaucoup plus jolie qu'elles.
En effet, et à part un simple détail qu'il n'était pas nécessaire d'examiner à tout moment, on pouvait à la rigueur prendre Mirabelle pour un jeune homme. Ce n'était pas sans de bonnes raisons qu'elle jouait les rôles travestis. Telle était l'ambiguïté de ses formes et de son maintien, que, pour mimer les jeunes premiers avec leur vraisemblance physique, elle n'avait besoin de vêtir ni le pourpoint ni le haut-de-chausses. Le tutu suffisait bien.
Elle était grande, mais légère, les flancs droits et le ventre plat. Ses jambes de danseuse alerte prouvaient leur robustesse par une musculature complexe et fine qui se dessinait à la surface lorsqu'elle tendait les jarrets. Le haut du corps était plus grêle.
Dans la peau délicate et pâle de la poitrine, deux sombres petites chevilles marquaient seules la place des seins. Ses cheveux bruns, bouclés et courts, se fendaient d'une raie à droite et se gonflaient en mèche sur le front.
Ce genre de beauté n'est pas exactement celui qui inspire le lyrisme des poètes hindous; mais Mirabelle, qui lisait peu les stances de Bhartrihari, se trouvait assez volontiers singulière et même «piquante», selon le style des compliments qu'elle recevait passé minuit. Elle ne fut donc pas offusquée d'entendre sa nouvelle amie déclarer après beaucoup d'autres qu'elle ressemblait à un garçon. Ramenée par cette petite phrase dans l'ordre de ses habitudes, elle vint lestement s'asseoir sur les genoux de la blanche Aline.
Celle-ci n'avait pas quitté sa robe verte. Mirabelle voulut la défaire elle-même, et ce lent déshabillage fut entrecoupé de tendresses que Line trouva du dernier galant, sans pourtant oser les rendre.
Très gaie, elle jeta ses deux bas en l'air comme une autre eût jeté son bonnet par-dessus des ailes de moulin, s'accroupit à la tailleur dans l'eau flottante et claire du tub et frissonna de plaisir, les reins en mouvement.
Mais brusquement, reprise d'un doute et s'appuyant d'une main sur son éponge deux fois pressée, elle demanda en levant la tête:
—C'est bien vrai, Mirabelle, tu n'es pas un monsieur?
[CHAPITRE IX]
OÙ PAUSOLE, AYANT SECOUÉ LA MÉLANCOLIE DE LA RÈGLE, ÉPROUVE LES DÉBOIRES DE LA FANTAISIE.
Elle est semblable à ces eaux débordées
Qui, s'éloignant du fil de la raison,
Durant la nuict, et par sourdes ondées,
Lors que tu dors entrent dans ta maison.
Louys Dorléans.—1631.
Voyant que la nuit tombait et que le Roi Pausole prolongeait toujours sa sieste réparatrice, le métayer dit à sa fille de guetter le réveil du Roi, et lui-même monta dans sa chambre afin de passer l'habit noir de sa jeunesse lointaine, en réglant l'ordre du festin qu'il lui fallait improviser.
La petite Nicole, fille cadette du fermier, était une jeune personne dévorée d'espérances. Ses quatre sœurs s'étaient choisi, à vingt années d'intervalle, des maris de classe différente à mesure que la richesse de leur père devenait plus solide et plus vaste. La première avait obtenu, disons même séduit, un jeune montreur de singes savants qui, après avoir eu la bonté de lui accorder un enfant, était allé plus loin encore dans la voie des concessions en se donnant lui-même pour toujours. La seconde avait épousé un huissier. La troisième, plus difficile, un entremetteur de la bonne société. La quatrième était préfète. Après cette montée continue vers les honneurs et les divers salons, Nicole ne voulait pas déchoir.
Lorsqu'elle vit entrer le Roi dans la métairie de ses aïeux, Nicole ne douta pas que son destin en personne ne vînt à elle, pourpre au flanc et couronne en tête.
Pausole à peine endormi, elle intrigua pour rester seule. On ne voulut pas d'abord y consentir; puis, les heures passant et le nez royal penchant de plus en plus vers la barbe, le sommeil de l'insigne visiteur prit un aspect d'éternité qui suspendit les précautions. Le métayer s'esquiva, laissant Nicole en sentinelle.
La petite sentit sa poitrine battre: c'était l'heure de sa destinée.
Ah! que faire, et comment jouer le rôle que lui proposait la fortune?
Elle ne connaissait l'étiquette des cours que par les poèmes et les drames dont sa sœur la préfète lui faisait largesse chaque année à l'occasion des étrennes. C'était déjà quelque chose; et bien qu'on ne parle peut-être pas toujours au prince de Galles la langue de S. A. la princesse Maleine, celle de Blanche Triboulet ou celle d'Hérodiade, on n'est pas complètement ignorant du trône quand on a de la littérature, pensait Nicole.
Et elle le prouva.
Saisissant dans un vase de porcelaine peinte une rose en papier doré, elle approcha du Roi, le baisa au front, étendit la main droite et récita de sa voix la plus sage:
—Ô Roi! sors de tes songes: éveille-toi! regarde!
—Hun! éternua Pausole. Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on?
—Je suis venue, ânonna la petite, je suis venue, moi l'Inconnue, moi l'Ingénue, la Biscornue, menue et nue, je suis venue!
—Mon enfant, dit Pausole, encore mal éveillé, on ne fait jamais rimer deux adjectifs ensemble et encore moins quatre ou cinq. À part cela, c'est fort joli ce que tu me racontes. Mais qui es-tu?
Elle se troubla légèrement, puis reprit un peu plus vite:
—Je suis l'astre qui vient d'abord. Je suis celle qu'on croit dans la tombe et qui sort! Mon sein est inquiet, la volupté l'oppresse, et jamais je ne pleure et jamais je ne ris!
Le Roi, se renversant dans son fauteuil, ouvrit la bouche avec terreur.
Nicole, de plus en plus vite, continua:
—J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline. Oh! je sens que je touche à quelque instant suprême... Ô rêve de mes nuits, cher désir de mes jours, que je n'attendais plus, que j'espérais toujours, j'ai besoin de te voir et de te voir encore, et puis voici mon cœur qui ne bat que...
—Ah çà!...
—... pour vous. Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte l'auguste majesté sur votre front empreinte, car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand. Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine des baisers du zéphyr qui me relèvera, Pausole, prends ton luth, regarde, je suis belle: l'aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes marche à travers les champs, une fleur à la main.
—Comment dis-tu!! hurla le Roi, d'une voix qui la fit enfin taire.
Mais au même instant, et comme la jeune fille terrifiée restait bouche béante, Pausole aperçut derrière la fenêtre des lueurs multipliées qui voletaient çà et là; il vit des torches s'approcher, des gens courir, des bras s'étendre, une sorte de gigantesque mouton baisser du niveau des hautes vitres sa tête branlante jusqu'à terre... Brusquement, la porte s'ouvrit et Diane à la Houppe entra.
—Ah! cria-t-elle. J'en étais sûre!
La pauvre petite Nicole se cacha derrière le Roi.
Pausole, frappant de sa large main une table retentissante, proféra:
—Mais, par le tonnerre des dieux! qu'est-ce que tout cela signifie? Il faut que je dorme encore ou que je sois devenu fou!... Taxis! où est Taxis?... Gilles! Gilles! Djilio! Giguelillot!... Où est mon ministre? Où est mon page? Où suis-je moi-même? et dans quelle caverne de bandits a-t-on fomenté ce guet-apens?
—Ah! Sire, vous êtes dans mes bras! expliqua Diane à la Houppe.
—Tu seras à mon ombre et moi dans ta lumière, rectifia la petite Nicole.
—Le diantre soit des femmes et des courtisans! jura le Roi hors de lui. Taxis! mais pourquoi ne vient-il pas? Taxis! Taxis! Giguelillot! Jamais je ne m'en tirerai tout seul! Où sont mes gardes, mes soldats? Pourquoi ont-ils brisé leurs lances? C'était bien le jour, en vérité! Ce Giguelillot est un chenapan! Taxis avait cent fois raison de le flanquer à la fourrière!... Taxis!... Mais où se cache-t-il donc? Ils m'ont tous abandonné! livré aux folles! livré aux folles!...
En effet, au milieu d'un tapage qui allait toujours grandissant, Diane, tirant Nicole par le bras, lui appliquait une paire de gifles qui sonna comme une belle rime... Des mains voulurent les séparer...
—Taxis! Taxis! répétait Pausole.
Et il luttait à son tour, mal reconnu par les filles de ferme qui s'étaient précipitées au bruit de la dispute. Dans la porte, des gens se massaient, lançaient des conseils, des exclamations. Des cris aigus partaient de la cour, mêlés aux pleurnicheries de la petite Nicole, aux abois de tous les chiens lâchés et au bêlement sépulcral de l'énorme monture amenée par la sultane en fuite, lorsque, au-dessus de toutes les clameurs, on entendit la voix plaintive du métayer qui vagissait:
—Un chameau! Un chameau! Un dromadaire dans ma maison!
[CHAPITRE X]
COMMENT GIGUELILLOT PARVINT JUSQU'AU CHEVET DE LA BLANCHE ALINE ET CE QUI S'ENSUIVIT.
Mulier quænam pudibunda?
—Quæ tegit faciem cum indusio suo.
Nugæ Venales.—1741.
Avant d'exposer par qui se dénoua la scène précédente, il nous faut bien retrouver Gilles au point où nous l'avons laissé, selon les règles fondamentales de la tradition romantique.
Il se présentait alors sous le vêtement d'une paysanne à la porte de la blanche Aline, en invoquant une fallacieuse raison empruntée aux habitudes de la domesticité.
—Entrez! Entrez! dit une voix.
Il entra, fort posément, regarda autour de lui...
Ni dans le lit ni dans la chambre, il n'y avait plus personne.
Cependant, le long du mur, une robe verte, un pantalon d'homme et plusieurs dessous que nous ne détaillerons point, indiquaient au moins deux présences.
Très calme et haussant toutes ses voyelles jusqu'au médium des soprani:
—Monsieur n'est pas là? fit-il.
—Pourquoi? répondit la voix.
—J'ai deux mots à dire à monsieur.
Un fou rire partit du cabinet de toilette; la petite porte s'entre-bâilla.
—Eh bien, dites! qu'y a-t-il?
—Monsieur ne peut pas venir une minute?
Le fou rire redoubla.
Puis, il y eut un silence, une sorte d'inquiétude, et, après quelques chuchotements:
—Vous êtes seule? reprit la voix.
—Oui, madame.
—Fermez la porte à clef. Je viens.
Giguelillot ferma la serrure et, pour plus de précautions, mit la clef dans sa poche.
Alors, tranquillement, ne se cachant pas d'une femme de chambre, la blanche Aline s'avança. Elle tenait une grappe de muscat entre la main et les dents, et c'était là tout son costume.
—Monsieur ne peut pas venir, sourit-elle. Parlez-moi.
Bien qu'il se fût dit comblé par les faveurs de Thierrette, le page sentit renaître en lui, devant cette apparition, tous les feux dont Pyrrhus se voyait allumé; mais, faisant preuve ce soir-là d'une réserve exceptionnelle, il jugea dangereux de prolonger un examen qui eût nui à d'autres projets.
Il reprit sa voix masculine:
—Madame, je regrette profondément d'avoir aperçu Votre Altesse...
—Un homme! Un homme! cria Mirabelle en se jetant dans la pièce, de l'air le plus agressif.
—Ah! nous sommes découvertes! pleura la petite Line.
Et elle perdit le sentiment dans les bras de sa grande amie.
Gilles, très étonné sans doute, mais préparé néanmoins par son expérience de la vie intime à ces sortes de surprises, ouvrit la porte du cabinet de toilette, constata que dans la chambre et dans la petite pièce il ne voyait pas d'autre amant que cette jeune fille aux cheveux coupés: tout s'expliquait aussitôt.
Il fit deux gestes à part lui.
L'un disait:
—Voilà qui est clair.
Et le second:
—C'est assez gentil.
Puis, tandis que Mirabelle, à force de soins et de caresses, ranimait sa petite complice dont la pâleur était navrante, Giglio, dans le cabinet fermé, quitta la jupe et le fichu, ainsi que le foulard et le chapeau de paille. Il se coiffa, campa sa toque, brossa longuement son pourpoint bleu, tira les jambes du maillot jaune, mit en ordre son petit pont et se lava les mains à l'eau tiède.
Désormais présentable, il sortit et salua.
Line poussa un nouveau cri d'angoisse:
—Ah! mon Dieu! un page de papa!
Mirabelle s'était levée, un éclair dans l'œil. Visiblement elle se retenait de lancer à l'intrus tout le carquois d'injures (elle aurait même dit «pelletée») que la langue somptueuse des coulisses fournit sans peine aux danseuses pendant les instants de bataille.
Mais elle se retenait très bien, car au lieu d'éclater elle saisit d'une main tressaillante Giguelillot par le poignet, et, l'attirant de force dans le cabinet de toilette, elle l'étreignit avec une passion dont il vit aussitôt le dessein étranger.
Elle le serra dans ses bras, elle moula son corps nu et chaud sur le maillot de mince étoffe et mit sur les lèvres du page un baiser de genre pénétrant. Puis elle lui représenta en termes concis qu'il pourrait disposer d'elle bien au delà des bornes honnêtes et toutes les fois qu'il le souhaiterait, s'il voulait, en revanche, se montrer charitable envers deux malheureuses amies, ne pas dénoncer leur asile, ne pas assister à leurs jeux et goûter l'exercice de l'une assez pour en oublier l'autre.
—Eh bien, fit Giguelillot, vous avez une jolie opinion de moi! Il ne vous manque plus que de m'offrir vos bagues avec un objet d'art en bronze peinturluré. Allons, calmez-vous. Et maintenant, demandez-moi pardon. Mieux que cela. Les mains jointes. Les yeux baissés. Dites: «Pardon, monsieur, je ne le ferai plus.»
Mirabelle l'embrassa encore, mais cette fois sur les deux joues.
—Vous ne parlerez pas?
—Je n'y ai jamais songé.
—Mais vous êtes page du Roi? Vous venez de sa part?
—On ne costume pas les pages en filles de ferme pour leur confier des missions officielles. Je vous assure que ce n'est pas dans le protocole. Non, vraiment.
—Alors, pourquoi venez-vous ici?
—Parce que dans une demi-heure, si vous n'êtes pas en fuite, vous serez en prison.
—Ah! je le disais bien! on n'a pas voulu me croire... Mais pour qui faites-vous cela? Qui de nous deux sauvez-vous? Ce n'est pas moi, vous ne me connaissez pas... C'est elle?...
—C'est évidemment vous deux. Sans cela, je me serais arrangé de façon à vous séparer. Ayez confiance en moi. Faites ce que je vais vous dire, et dépêchez-vous. Le temps presse pour nous tous: je vous préviens à la dernière minute et je risque à tout moment d'être surpris dans cette chambre. Ça nuirait à ma carrière.
Trois petits coups derrière la porte suspendirent la conversation.
—Qu'est-ce que vous pouvez faire là dedans? demandait Line avec inquiétude.
Mirabelle ouvrit et rentra.
—Il vient nous avertir, ma chérie, nous sauver. Penses-tu? On nous poursuit déjà.
—Qui donc?
—Le Roi, dit Giguelillot. Il est parti ce matin avec le maréchal du palais et moi-même. J'ai expédié le seigneur Taxis dans une direction fantastique et j'ai laissé le Roi dormant chez un métayer du village. Mais Taxis va revenir, le Roi va s'éveiller, et vous serez prise comme dans une cage, Altesse, dans moins d'un quart d'heure.
—Vite! Mirabelle, habillons-nous! Ma robe! Mes bas! Où sont mes bas?
Le page l'arrêta du geste.
—Ah! mais non! vous êtes signalées: on connaît vos deux costumes; il faut en changer, c'est élémentaire.
—C'est que nous n'en avons pas d'autre!
—Pardon! j'en ai apporté un. Dans le pays où nous vivons, une robe suffit pour deux personnes.
Il pénétra vivement dans le cabinet de toilette, en sortit avec les vêtements de la laitière, et sans plus de façons, passa la longue jupe autour de Line ahurie.
—Nous sommes pressés, dit-il. C'est moi qui vous habille.
La jupe traînait sur le plancher; il releva la ceinture jusqu'au-dessus des seins et croisa les cordons à la taille. Tout ceci fut bientôt caché par le petit châle rose espagnol qu'il serra d'un nœud brusque au milieu du dos.
Le chapeau de paille à larges bords compléta le déguisement.
—À votre tour, maintenant, mademoiselle...
—Mirabelle.
—Ah! vraiment!...
—Pourquoi souriez-vous?
Mais Giglio n'avait pas le temps d'expliquer ses impertinences.
Il fit asseoir Mirabelle, releva les cheveux coupés, y mit quatre épingles, fixa au sommet de la tête une petite boîte ronde et vide qui portait une marque de parfumeur et traînait sur une table en désordre; puis il enroula tout autour le foulard de soie orangée.
—Voilà! dit-il. Je vous ai fait un chignon: vous êtes prête.
—C'est tout?
Giguelillot prit une voix d'essayeuse batignollaise:
—Vous n'allez pas vous habiller pour sortir, madame, vous vous feriez remarquer.
—Ah! pardon, protesta Mirabelle, je ne suis pas Tryphémoise, moi! Je suis née à Montpellier, rue du Petit-Saint-Jean... Je mettrai mon veston ou une robe, si vous en avez à me donner, mais je ne sortirai pas comme ça, mon petit ami.
—Cela n'a pourtant pas l'air de vous gêner depuis un quart d'heure!
—Tiens! un homme dans une chambre, c'est tout naturel... Quand vous seriez quinze, je n'irais pas me cacher... Mais dehors, sur la route, devant n'importe qui...
Elle s'adossa au mur et se cacha le visage dans les mains:
—Oh! que j'ai honte!
Line s'approcha:
—Veux-tu mon costume? Je sortirai bien toute nue, moi, qu'est-ce que cela me fait?
—Non! non! dit Giglio. On peut reconnaître la Princesse. C'est elle qu'il faut cacher, et le chapeau de paysanne avec cette jupe courte ne sont pas de trop: qu'elle les garde. Vous, au contraire, personne ne sait qui vous êtes. Les gens de la police vous prennent pour un jeune homme. Déroutez-les encore s'ils recommencent leur chasse. Ils l'ont abandonnée par ordre, mais tout peut changer demain matin: je ne réponds de rien entre minuit et midi. Sauvez-vous, il n'est que temps! Vous allez prendre à la main chacune un des deux seaux que je viens d'apporter. Vous sortirez sans faire de bruit, mais franchement et avec calme. Ceux qui vous rencontreront peuvent redire aux policiers qu'ils ont vu passer, à neuf heures, deux laitières portant leur lait: l'une dont ils n'ont pas distingué le visage; l'autre qui était brune, grande et nue. Je défie qui que ce soit de deviner là-dessous la blonde petite Princesse Aline avec l'inconnu qu'on poursuit.
—Que c'est bien imaginé! fit Line en battant des mains. Et comme vous êtes bon, monsieur! Je vais vous embrasser, si mon amie le permet.
—Non! dit vivement Mirabelle. Nous n'avons pas le temps. Partons vite, puisqu'il le faut.
—Un instant! dit Giglio. Où irez-vous, à Tryphême? Où coucherez-vous ce soir?
—À l'hôtel.
—C'est cela! Pour que vous soyez signalées dans les six heures par le service des garnis.
—Nous ne pouvons pourtant pas entrer dans les maisons particulières ni coucher sur un banc du Jardin-Royal.
—Il n'en est pas question. Vous allez prendre dans l'avenue du Palais la deuxième rue à droite, puis la première à gauche, traverser une petite place... Vous retiendrez cela?
—Oui, oui.
—... Et suivre toujours tout droit jusqu'à la rue des Amandines. Sonnez au numéro 22. C'est l'immeuble de l'Union tryphémoise pour le Sauvetage de l'Enfance, excellente institution qui recueille les mineurs des deux sexes lorsqu'ils déclarent être élevés avec trop de sévérité.
—Et nous serons tranquilles, là-bas?
—Évidemment. C'est le but de la Société.
—Est-ce qu'il y a des garçons? demanda Mirabelle.
—Trois sections: une pour les filles, une pour les garçons et une section mixte. Vous choisirez... On vous demandera encore si vous voulez le dortoir ou une chambre particulière. Ils sont très gentils dans cette maison-là.
—Mais s'ils veulent savoir nos noms, notre adresse?
—Vous les refuserez. Ils sont habitués à ce que les enfants n'osent pas dire d'où ils viennent de peur d'être rendus à leur famille. Je connais ces bons vieillards: ils feront tout ce qu'ils pourront pour vous protéger, même s'ils découvrent qui vous êtes. Retenez bien le numéro: 22, rue des Amandines. Et maintenant, vite! vite! partez!
Elles sortirent en hâte, Mirabelle serrant la main du page, et Line lui jetant par derrière un long regard d'adieu, où il n'y avait pas que de la reconnaissance.
Giguelillot resta seul. La pendule de marbre carré sonnait huit heures et demie.
—Je suis en retard, se dit-il. Donc ce n'est plus la peine de me presser.
Et il examina la chambre.
Elle était en grand désordre.
Un large divan qui avait sans doute paru suspect était encore recouvert d'un drap propre mais chiffonné portant deux oreillers en pile vers le milieu. Bien qu'on eût desservi la table, une banane gisait à portée dans un compotier de faïence. En travers sur la glace de l'armoire, une petite phrase tracée à la pointe d'une bague témoignait d'un bonheur extrême et répété. Dans un coin, Giguelillot retrouva le sujet de la pendule, un groupe de «Paul et Virginie» éloigné probablement par Mirabelle comme étant de mauvais exemple.
En soulevant cet objet d'art, il vit l'enveloppe blanche d'une lettre. «À Sa Majesté le Roi Pausole», disait l'adresse.
—Comment, murmura-t-il, elle lui écrivait!
L'enveloppe n'était pas fermée. Giglio, devenu confident et complice des fugitives, déplia la lettre sans hésitation, lut, cacheta et serra le papier dans son escarcelle.
An moment où il cherchait le meilleur moyen de s'enfuir lui-même, ses yeux tombèrent sur les vêtements suspendus à trois patères.
On ne pouvait les abandonner.
En cas d'enquête, c'était indiquer trop clairement que la blanche Aline et l'inconnu avaient changé de costume.
D'autre part, les détruire?
Comment?
Les dissimuler?
Où?
Les faire porter par d'autres, voilà qui valait mieux. On était au samedi de la Pentecôte. Le lendemain, jour de grande fête, deux petits paysans seraient sans doute ravis de promener aux environs ce veston bleu et cette robe verte. De là une fausse piste, une précieuse fausse piste.
Giglio enleva le drap qui recouvrait le divan large, il y empaqueta les vêtements, sortit sur le balcon, et d'un poing vigoureux envoya tout le ballot par-dessus le mur de la cour voisine.
Puis il se laissa descendre le long d'un pilier dans le jardin, se glissa dans l'ombre jusqu'à la haie du fond, chercha une issue, n'en trouva pas, en fit une et fut dehors.
Assurément, Thierrette l'attendait déjà dans le petit bois d'oliviers, le même bois où Mirabelle avait conduit la blanche Aline quelques jours auparavant.
Giguelillot, assez distrait par le souvenir récent de ses deux protégées, ne se sentait aucun désir de retrouver la pauvre Thierrette, mais il se serait repenti de l'obliger à une attente vaine pendant les longues heures de la nuit, comme aussi de la priver des satisfactions dont elle manifestait si chaudement l'appétence.
Il méditait sur cette question, lorsqu'il se trouva revenu à la porte de la métairie. Et là, découvrant sous le porche les quarante gardes toujours debout:
—Ah! ah! se dit-il. Taxis s'en fait garant! «Ce ne sont pas là des soudards ni des coureurs de cotillons!» Eh bien, c'est facile à prouver! Holà!
Les gardes se massèrent devant lui.
—Holà! répéta Giguelillot. Qui de vous veut passer la nuit avec la plus jolie fille du village?
—Moi! Moi! Moi! crièrent-ils en foule.
—Tout le monde accepte?
—Oui! Oui!
—Bon. Allez au bois d'oliviers qui est à droite de la route. Vous y trouverez une laitière qui a nom Thierrette, si je me rappelle bien. Dites-lui que mon service me réclame ce soir, mais que je lui envoie quarante lanciers avec un bouquet de tulipes. Allez! et si elle résiste, faites-lui honneur malgré elle.
Comme ils galopaient déjà, Giguelillot cria dans la nuit:
—Mais respectueusement, et l'un après l'autre.
FIN DU LIVRE DEUXIÈME