CHAPITRE PREMIER

COMMENT LE HAREM ABANDONNÉ LEVA L'ÉTENDARD DE LA RÉVOLTE.

Pourquoi l'homme rougirait-il d'exposer une partie du corps plutôt qu'une autre?

Westermarck.

Le harem ne poussa qu'un cri, mais un cri charivarique, lorsque Mme Perchuque, première dame d'honneur, vint annoncer, au coup de midi, que le Roi était en voyage.

—En voyage? Il est malade! dit une voix irrévérencieuse.

—La santé de Sa Majesté est heureusement florissante, répondit la vieille dame en inclinant son bonnet noir. Et Dieu fasse qu'elle le soit longtemps.

—Mais pourquoi s'en va-t-il? On nous l'a changé.

—Ah! cria Diane à la Houppe. Il est parti avec une femme!

Mme Perchuque, les coudes au corps, leva les mains et les yeux.

—Un adultère, Seigneur! Y pensez-vous, mesdames? Le Roi est incapable d'agir à l'égard de Vos Majestés avec cette dépravation. Il a quitté ce palais dans le dessein de rechercher Son Altesse la Princesse Aline qui a mystérieusement disparu avant-hier. Quarante gardes le précèdent. Un page le suit. M. Taxis l'accompagne.

À ces mots, le tintamarre devint général.

—Taxis est parti! Taxis! Plus de Taxis! répétaient trois cents voix délirantes.

—Mais alors nous sommes en vacances? dit la Reine Gisèle qui sortait du couvent.

—Aux Jardins! Aux Jardins! criait-on.

—Non! au Théâtre! Nous jouerons des charades.

—À la Salle des Fêtes!

—Au Quartier des Pages!

Épouvantée, Mme Perchuque se précipita vers la porte et la barra de son maigre corps.

—Mesdames! mesdames! quelle pétulance, en vérité, quel égarement!

—Laissez-nous passer, bonne Perchuque...

—Je ne le puis!

—Et pourquoi, s'il vous plaît?

—Parce que le seigneur Taxis a daigné me transmettre les devoirs de sa charge en même temps que sa responsabilité... Je vous adjure, mesdames, de comprendre mon émotion. Si je me montre indigne de la confiance qu'on me témoigne, c'en est fait pour moi de la place que j'occupe à vos pieds. Je serai chassée du palais, dégradée, exilée peut-être...

—Tant mieux! lui répondit-on. Perchuque, nous ne vous connaissons plus. Puisque vous remplacez Taxis, vous êtes la dernière des coquines et vous allez payer pour lui.

Du milieu de la salle on cria:

—Écoutez!

—Je demande la parole, disait une joyeuse petite voix.

Et au-dessus du tapis noir et jaune et roux que formaient les têtes pressées des femmes, on distingua les formes enfantines de la future Reine Fannette, que ses compagnes traitaient comme une petite sœur et que le Roi ne voulait point connaître à l'âge où elle-même l'eût permis.

Juchée à cheval sur la nuque tiède de sa grande amie Alberte et croisant ses deux flûtes sur des seins qu'elle enviait, elle dressait en l'air sa main droite qui claquait d'un doigt contre l'autre.

—La parole! Je demande la parole!

—La parole à Fannette! acquiesça l'assemblée.

On l'entoura.

—Mes amies, cria-t-elle, on nous traite comme des enfants...

—C'est honteux!

—Quand on nous a prises, pauvres innocentes, dans nos internats de jeunes filles, nous avons cru qu'on nous délivrait; mais nous n'avons fait que changer de bagne.

—C'est vrai!

—Prison pour prison, j'aime mieux la première. Là-bas on nous donnait des devoirs, je sais bien; mais comme nous ne les faisions pas... ça n'en était que plus agréable. Là-bas on nous défendait de jouer au mari dans les dortoirs... mais comme nous le faisions quand même...

—Oui! oui! c'était plus gentil.

—Là-bas, surtout, nous avions des jours de sortie, des semaines de congé, des mois de vacances, au lieu qu'ici nous passons toute notre vie à pleurer en retenue sans avoir rien fait!

—C'est injuste! elle a raison.

—Eh bien, ça ne peut pas durer. Quand l'une de nous demande par hasard vingt-quatre heures de liberté, on lui offre toujours le même choix: la répudiation ou la chaîne. Mettons nous en grève, et nous verrons bien si le Roi répudie trois cent soixante-six femmes comme nous!

D'une seule acclamation la grève fut votée; mais Fannette n'avait pas fini. Toujours droite sur la reine Alberte qui prenait sa part des bravos, elle reprit avec un beau geste:

—Perchuque, voulez-vous nous laisser passer?

—Je ne puis pas... je ne puis pas... répéta la vieille dame, hérissée d'appréhensions.

—Alors nous allons passer de force, mais vous aurez d'abord une punition sévère, vieille cigogne que vous êtes! Nous allons vous suspendre par une patte à la statue du bassin, les jupes retournées sur la face pour cacher votre confusion et nous nous emparerons de votre pantalon blanc comme étendard de la révolte!

Mme Perchuque fut héroïque.

—Victime de mon devoir? Soit! dit-elle. Me voici! J'en mourrai de honte, mais M. Taxis n'aura pas en vain reposé sa confiance sur ma vieille tête.

Quelques jeunes femmes eussent voulu qu'on épargnât à la pauvre aïeule un traitement aussi dénué du respect que l'on doit aux personnes âgées; mais les foules et les enfants sont implacables.

Au milieu d'un croissant vacarme on suspendit en effet Mme Perchuque par le pied gauche à la petite statue centrale; sa robe noire eut vite fait de voiler son visage apoplectique; et son vénérable pantalon descendit le grand escalier piqué aux pointes d'une hallebarde tandis qu'à sa suite une foule toute rose frappait du talon des pantoufles les cent marches retentissantes.


Mais quand cette foule, toujours criant, parvint à la porte d'honneur, Taxis était sur le seuil et un brusque silence émana de son regard sur la multitude arrêtée.

—Qu'est-ce à dire? glapit-il.

Et ce fut assez. Aussitôt, dispersée à travers les salles, en fuite dans les corridors, en ribambelle jusqu'en haut de l'escalier, l'armée se laissa balayer par la tempête de la déroute. À peine sept ou huit jeunes femmes, celles qui dans les graves circonstances tenaient tête au Grand-Eunuque, demeurèrent-elles crânement à leur place; et mal leur en prit, comme elles s'y attendaient du reste.

Taxis, tirant un carnet sale:

—J'inscris, dit-il, quelques noms. Vous, madame. Et vous. Et vous. Celles-là seront punies pour les autres. Je me flatte de présenter au Roi un rapport impitoyable et qui sera suivi d'effet.


Pendant ce temps, Diane à la Houppe, au lieu de perdre sa peine à discuter avec cet homme, avait profité du trouble général pour gagner une pièce voisine, interroger une servante, apprendre que Taxis était revenu seul, que le Roi n'avait pas quitté la première maison du hameau, et aussitôt, courant aux écuries qui n'avaient plus de gardes, elle s'en était remise, pour s'enfuir, à la monture de ses promenades.

Taxis commençait à peine son enquête dans le harem, et déjà la jeune Reine parcourait la route, au pas allongé de son mehari.

[CHAPITRE II]

OÙ M. LEBIRBE ENTRE EN SCÈNE ET OÙ PHILIS POUSSE UN PETIT CRI.

L'une avecques ses beaux yeux vers,
Sourit, se hausse et me regarde.

Saint-Amant.

Giguelillot suivait d'un œil fin la charge des quarante gardes vers le petit bois d'oliviers, lorsqu'un vieillard svelte et poli se découvrit à l'ancienne mode devant la toque et le pourpoint bleu.

—Seigneur, demanda-t-il, vous êtes page du Roi?

—Monsieur, j'ai cet insigne honneur.

—Fort bien. Je suis M. Lebirbe, président de la Ligue contre la licence des intérieurs, reconnue d'utilité publique par une ordonnance royale en date du 1er juillet 1899. J'habite une maison voisine qu'on appelle volontiers le château du village, moins à cause de son importance que par comparaison avec l'humilité des édicules environnants. Cette demeure n'est certes pas digne de donner asile à mon souverain; mais j'ai appris que Sa Majesté en route pour la capitale faisait halte non loin d'ici; je vois qu'il se fait tard, je doute que le Roi veuille se remettre en marche à cette heure avancée du soir, et, sans avoir la témérité de lui adresser une invitation, je voudrais néanmoins porter à sa connaissance que tout est prêt sous mon toit pour recevoir lui et sa suite, au cas où il daignerait passer la nuit chez moi. Les appartements que j'oserais lui offrir attendent depuis l'origine, sous le nom de «Chambres du Roi», la visite éventuelle que je me complaisais à prévoir, sachant que le Roi Pausole redoute les longues étapes et que ma demeure est à mi-chemin entre son palais et Tryphême...

—Avez-vous des filles, monsieur? interrompit Giguelillot.

—Oui, seigneur... Puis-je vous demander comment cette question...

—C'est la marque, c'est la garantie d'une maison hautement respectable et décente, monsieur Lebirbe. Je ne l'entends pas autrement.

Puis, avec une familiarité qu'on tint pour de la bienveillance, il prit le bras gauche du vieillard et l'entraîna en avant.

—Conduisez-moi, dit-il. Vous arrivez à l'heure exacte où je suis chargé par le Roi de lui préparer un lieu de repos. Assuré que vous avez tout disposé pour le mieux du monde, je vais cependant vous accompagner afin de présenter personnellement au retour le rapport qu'on attend de ma vigilance.


Ils passèrent la grille de la cour au moment où Giguelillot achevait d'articuler sa phrase qui fit excellente impression sur l'esprit de M. Lebirbe.

Sur l'escalier du perron, Mme Lebirbe et ses deux filles attendaient, anxieuses, les nouvelles.

—Eh bien?

—J'ai bon espoir! Ce jeune seigneur est page du Roi et vient reconnaître nos efforts.

Ayant ainsi présenté son jeune compagnon, le vieillard nomma tour à tour sa femme, puis sa fille aînée Galatée et sa fille cadette Philis, qui détournaient la tête avec modestie, mais regardaient du coin de l'œil avec curiosité.

Galatée était grande et de corps allongé. Elle paraissait avoir un peu plus de vingt ans. Ses cheveux d'un blond Isabelle étaient coiffés serrés mais non sans goût, et elle se tenait toute droite dans une robe de toile grise qui s'ouvrait en large col blanc.

Timidement pressée à son bras, Philis offrait avec sa sœur le contraste d'être nue—à moins qu'on ne voulût regarder comme des éléments de costume son grand chapeau de jardin, sa chevelure flottante sur le dos, et sa ceinture de moire écarlate qui se fermait sur le côté par un énorme nœud à coques. Ses grands yeux ne pouvaient pas avoir plus de quinze ans. Sa poitrine récemment fleurie portait deux jeunes seins divergents, tout roses de trouble et de plaisir. Elle ne quittait pas Giglio du regard.

—Voulez-vous me permettre de vous précéder? dit M. Lebirbe en s'inclinant de nouveau.

—Oui, monsieur! dit Giguelillot.

Au tournant d'un étroit couloir, le page, qui marchait le dernier, passa les deux mains sous les bras de Mlle Philis et l'attirant par la poitrine lui mit un baiser silencieux, mais exquis, derrière l'oreille.

—Ah! cria-t-elle.

—Tu t'es fait mal? demanda son père.

—Je me suis piquée. Ce n'est rien. Ne t'arrête pas.

Giguelillot, en cet instant, conçut l'opinion la plus favorable de tout ce qui avait été préparé pour recevoir le Roi Pausole. Il décida que la chambre était somptueuse, le lit vraiment royal, le cartel du meilleur style et les tableaux dignes du musée.

Pour témoigner sans doute encore une sympathie plus directe à la famille de ses hôtes, il étendit sa petite enquête jusqu'aux appartements privés et parvint à constater que les chambres des deux jeunes filles étaient éloignées l'une de l'autre et pourvues de doubles portes, ce qu'il n'osait pas espérer.

Dès lors son jugement fut inébranlable.

—Je vais dire au Roi, exprima-t-il, qu'il ne saurait trouver nulle part de réception plus digne qu'à votre foyer, monsieur Lebirbe.

Et ce disant, il se retira, poursuivi par un rayonnement de sourires.

[CHAPITRE III]

OÙ L'ON DÉCOUVRE UN CRIME HORRIBLE.

Je restai couchée sur l'herbe, privée de toutes mes facultés et brûlante de mille désirs.

Ctesse de Choiseul-Meuse.—1807.

Le petit sein gauche de Philis était si pétri de poésie que Giglio, seul sur la route, se sentit harmonieux comme un alexandrin.

—J'ai cinq minutes, se dit-il. Juste le temps de faire un sonnet.

Et ne perdant pas un instant à chercher un sujet de poème—soin qu'il n'avait pas l'habitude de prendre—il leva rapidement les yeux vers ses amies les étoiles.

À l'ouest, Vénus, perle marine, brillante comme un fragment de la lune et telle qu'on la contemple dans les pures nuits du Sud, resplendissait. Devant elle, sur un arc de cercle dont elle formait le centre lointain, Sirius, Pollux, Castor, la double Chèvre et le triple Persée semblaient graviter autour de sa flamme. Et Giglio, imaginant des lignes mystérieuses de la planète aux étoiles, décida qu'il ferait d'abord, avec cette girandole céleste, un éventail gemmé de neuf pierres (ceci pour le premier tercet), puis les huit colombes qui entraînent le char d'Aphrodite Ouranie (cela pour le quatorzième vers).

—Maintenant, pensa-t-il, les rimes des quatrains... lux, Pollux, Nux... non; si j'ajoutais dux, cela aurait l'air d'un thème latin. Amenons Capella dans la seconde strophe; c'est un mot tout à fait bien;—par delà... suivi d'un rejet;—un passé défini;—ça y est. Pour les rimes féminines...

Pollux, la double Chèvre et le triple Persée.

Avec cette rime-là, ce sera vite bâti.

Mais tout à coup:

—Ah! quoi? que voulez-vous? fit-il.


Deux petits bras nus se dressaient devant lui.

—C'est moi... Rosine... N'entrez pas... Je crois qu'ils veulent vous tuer à la ferme.

Il reconnut la jeune personne dont il avait chanté les fleurs et les fruits sur un canapé de jardin dans une salle toute rouge de fraises.

—Ils veulent me tuer? Et qui cela? fit Giglio avec une paisible curiosité.

—Tout le monde! répondit Rosine. Il est arrivé des choses épouvantables et on vous met tout sur le dos. Venez là, derrière les palmiers; je vous raconterai. Asseyez-vous près de moi.

Le page prenait soin de son maillot jaune et le talus qu'on lui offrait ne le tenta pas. Il attendit que Rosine s'y fût placée d'abord, puis il s'assit très confortablement sur les bonnes cuisses de la jardinière et lui passa le bras autour du cou sous le prétexte le plus tendre, mais aussi le plus mensonger.

—Eh bien, raconte-moi. Que s'est-il passé?

Elle lui fit tout connaître, mais tout à la fois, et sans se préoccuper outre mesure de la belle clarté française qui tenait sans doute peu de place dans ses théories littéraires.

On avait amené un chameau, saccagé la remise des machines, brisé les moissonneuses, faussé les fourches, crevé le carrelage, c'en était une catastrophe... La laiterie aussi était dans l'état le plus lamentable: le lait répandu, les seaux dérobés. Sur le chameau, il y avait une belle dame, une très belle dame dans une grande corbeille comme une tonnelle avec des tapis...

—Elle a trouvé Nicole sur les genoux du Roi. Nicole jure qu'elle était sage, mais la dame dit qu'elle a vu... Enfin, ça n'est pas clair, voilà! La petite en est bien capable. Elle en sait long, cette gamine-là, elle est toujours dans les livres, et elle vous raconte des histoires d'amour comme si ça lui était arrivé... Sitôt que la dame est entrée, elle s'est mise dans une colère de tous les diables, et le Roi aussi et tout le monde criait, fallait voir! On n'a jamais entendu chose pareille... Et le pire, c'est qu'il y a une victime: la laitière est assassinée!

—Assassinée? répéta Gilles, qui pâlit un peu.

—Assassinée.

Puis, en paysanne de banlieue qui lit son petit journal tous les matins, elle ajouta:

—Le vol a été le mobile du crime.

—Qu'est-ce que c'est que cette histoire?

—Ah! monsieur! Faut-il qu'il y ait des gens mauvais, tout de même! C'est pour lui prendre ses quatre nippes qu'on a égorgé cette pauvre fille-là: juste un foulard, un fichu, une jupe d'hiver et un chapeau. On l'avait bien entendue se plaindre à la fin de l'après-midi, mais personne n'a osé monter. C'est le monsieur du palais qui est entré le premier, le même qui a enfermé la dame...

—Oh! ma tête! gémit Giguelillot. Quelle dame? Quel monsieur du palais?

—Un monsieur tout en noir avec un chapeau plat.

—Quand est-il arrivé?

—Au milieu de la bataille. Il a tout calmé en cinq minutes. C'est un ministre, il paraît, un homme qui a l'air très sérieux. Sans lui, on n'en serait jamais venu à bout.

—À bout de quoi?

—De la dame. Il l'a enfermée dans une chambre à pain, avec une bougie et un gros livre comme un bréviaire, pour la consoler, qu'il a dit. Alors, quand tout a été fini, on est venu lui raconter comme la laiterie était sens dessus dessous. Il a demandé la laitière. On ne la trouvait nulle part et on n'osait pas aller la voir dans sa chambre, à cause des geignements qu'on avait entendus. Mais lui, ça ne lui a pas fait peur. Il y est monté tout droit. Et qu'est-ce qu'il a vu? Paraît qu'on l'a tuée sur son lit. La moitié des draps est par terre et le reste plein de sang. Le crime est flagrant, qu'il a dit. Et on ne peut pas retrouver le corps. Probable que l'assassin l'aura jeté quelque part. Le monsieur du palais va faire curer les puits.

—Et c'est moi qu'on accuse de ce beau crime? interrompit Giglio, qui comprenait enfin.

—Oui, de l'assassinat et de tout le reste. Le Roi vous attend pour vous envoyer en prison. Le monsieur du palais disait même que, pour vous, on devrait rétablir les supplices et vous brûler tout vif sur un bûcher.

—Un petit Servet pour passer le temps...

Giguelillot se leva et prit une attitude dramatique:

—Eh bien, Rosine, tu ne sais pas ce que c'est que le courage? Le héros antique, le preux chevalier, l'indomptable paladin, le belliqueux pandour, le lion! le lion! tu ne sais pas ce que c'est que le lion?

Il secoua ses cheveux, se frappa la poitrine et poussa un rugissement qui lui fit mal à la gorge.

—Qu'est-ce que vous allez faire? dit Rosine affolée.

—Me défendre en personne. Je vais à la métairie!

—Mais ils vous écharperont! Mais je ne vous laisserai pas partir!...

Giguelillot l'étreignit avec des frémissements artificiels, puis, se dégageant d'un seul bond en arrière:

—Souviens-toi, lui dit-il d'une voix palpitante, souviens-toi toujours que tu as serré dans tes bras un homme pour qui le trépas n'est qu'un mot!... Adieu!


Comme elle s'évanouissait dans l'herbe, Giguelillot s'en alla d'un pas léger, alluma une cigarette et se remit à composer un deuxième sonnet sur le secteur céleste qui l'intéressait.

Il ne s'agissait plus ni de char ni d'éventail: l'astre central devint un œil de paon et les huit autres le sommet de l'aigrette; puis l'aigrette se posa sur le front d'une femme; la chevelure s'agrandit, devint le ciel même, et des millions de perles y nageaient.

[CHAPITRE IV]

COMMENT GIGUELILLOT SE PRÉSENTA CHEZ LE ROI, ET QUELLES PAROLES FURENT PRONONCÉES POUR ET CONTRE SA BONNE CAUSE.

Ipsa tulit camisia;
Die Beyn die waren weiss.
Fecerunt mirabilia
Da niemand nicht umb weiss;
Und da das Spiel gespielet war
Ambo surrexerunt:
Da ging ein jeglichs seinen Weg
Et nunquam revenerunt.

Chanson populaire allemande.—XVIe

Giguelillot ne se rendit pas directement chez le Roi.

Il se glissa dans les écuries par une fenêtre, de peur que son entrée ne fût guettée à la grand'porte, et en passant il vint flatter de la main les naseaux du petit zèbre Himère, qui s'en ébroua de satisfaction.

Comme le pauvre animal s'agitait devant une mangeoire vide, Giguelillot retira toute la paille fraîche et bonne dont on venait d'emplir le râtelier de Kosmon et il la fit passer très simplement de gauche à droite.

Ce Kosmon l'exaspérait; il paya cher ce soir-là l'honneur d'appartenir à un cavalier huguenot. Le petit page ne se contenta pas de lui enlever sa nourriture; il prit sous une cheville les grands ciseaux à tondre et coupa tous les poils de la queue, qui dressa un misérable moignon priapique et mal rasé; il tondit presque toute la crinière en laissant pendre çà et là quelques misérables crins, puis, avec les ustensiles dont on se servait à la ferme pour marquer le dos des bestiaux, il composa et imprima sur la robe terne du vieux cheval le chiffre 1572, où il pensait que le parpaillot verrait à la fois nargue, affront et menace.

Satisfait par les stigmates dont il avait orné le piédestal vivant du seigneur Taxis, Giglio suivit le long couloir qui menait à la chambre à pain.

Comme le lui avait dit Rosine, l'infortunée Diane à la Houppe, dans cette prison farineuse, gémissait presque sur la pâte humide. Il ne la connaissait point, car les pages, pour des raisons qu'il est inutile d'exposer, n'étaient pas admis d'ordinaire à prendre le thé chez les Reines. Mais sitôt qu'il l'aperçut à la lueur de la bougie posée sur une petite table, il déplora de ne lui avoir pas été présenté avant qu'elle entrât au harem. Diane, ignorant qu'elle fût épiée par deux yeux fixes derrière les vitres, avait adopté une attitude d'intérieur qui déployait nonchalamment ses beautés si particulières. Elle reposait à l'orientale, les mains mêlées derrière la nuque, le dos couché sur des coussins et, sans doute pour prendre le frais après une journée torride, elle avait disposé ses jambes en losange, les plantes des pieds l'une contre l'autre. C'était son habitude de dormir ainsi. Giglio, bien que toujours comblé par des souvenirs encore récents, éprouva tout à coup que son esprit s'égarait vers des présomptions nouvelles, et il se retira, moins pour les abaisser momentanément que pour en méditer au contraire les chances de réussite immédiate et secrète.


Gracieux et le front aussi calme que si toutes les bombardes de la puissance royale ne l'eussent point visé depuis une heure, il entra sans frapper dans la salle du trône où Pausole encore frémissant achevait un mauvais dîner.

—Comment, te voilà? fit le Roi. Tu oses revenir?

Taxis, qui grignotait au bas bout de la table, se précipita vers la porte pour en barricader l'issue; mais Giguelillot vit l'intention; il ferma lui-même la serrure et remit la clef au ministre en lui disant:

—Voici, monsieur.

Pausole, debout, s'appuyait du poing sur la nappe et levait une main accusatrice:

—Te voilà! répéta-t-il. Vraiment, ton aplomb passe encore tes crimes! Ah! tu me fais entreprendre un voyage insensé, tu m'arraches à mon palais pour me jeter dans cette cour de ferme et tu m'abandonnes six heures durant, sans gardes, sans appuis, sans conseils, au milieu d'une révolution!... Tu postes une folle à mon chevet, tu égorges une paysanne, tu saccages la métairie et tu licencies mes soldats pour me laisser en butte à la fureur de la foule, aux démences de je ne sais quelle femme échappée du harem par ta faute encore!... Et à la fin de cette journée abominable, de pillage, de meurtre et de lèse-majesté, tu te présentes la toque en main avec un sinistre sourire!... Tu ne croyais donc pas me rencontrer vivant?

—Sire, répondit Giguelillot, je ne veux pas d'abord me hâter de prouver mon innocence, car ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de vous et de votre bien-être, plus sacré cent fois à moi-même que ne l'est mon propre salut.

Pausole retomba sur sa chaise.

D'une voix respectueuse et tranquille, le page continua par ces paroles ailées:

—Le désir le plus vif de Votre Majesté est en ce moment le repos du lit. Monsieur que voici ne paraît pas s'être occupé de cette question capitale. J'ai eu, à sa place, l'honneur de faire préparer aujourd'hui, dans le château voisin, de vastes appartements pourvus d'épais rideaux et de lits spacieux qui sont dignes en tous points de recevoir le Roi.

Pausole simplifia d'une ride, puis de deux, le froncement de ses sourcils.

—Secondement, Votre Majesté ne peut oublier qu'Elle a entrepris cette promenade dans le but de retrouver et de ramener au palais S. A. la Princesse Aline. Nous ne possédions sur cette auguste affaire que deux renseignements assez vagues. Son Altesse «venant d'un petit bois d'oliviers» avait été reconnue à l'«hôtel du Coq». J'ai envoyé les quarante gardes au petit bois d'oliviers pour y recueillir, s'il se peut, d'autres preuves. Et j'ai mené moi-même l'enquête, dans un secret absolu, à l'intérieur de l'hôtel. La Princesse l'a déjà quitté, mais je rapporte de là les renseignements les plus précieux: jusqu'à une lettre autographe. La voici.

Ouvrant son escarcelle, il en tira une lettre et la déposa devant le Roi, dont l'attitude se transformait de plus en plus.


—J'avais cru pouvoir éloigner les gardes, poursuivit-il. Votre Majesté n'en demande jamais et elle n'en eut jamais besoin, tant Elle est aimée de son peuple. S'il y a eu scandale et trouble aujourd'hui, c'est que Monsieur le Grand-Eunuque, dont le seul devoir était d'assurer le bon ordre au harem, avait sans doute mal pris ses dispositions puisqu'une des Reines a pu s'enfuir dans l'appareil le moins dissimulé, pour venir soulever ici non seulement la foule, mais les commentaires.

—Monsieur! cria Taxis, je vous somme de prouver...

—Allons! Allons! Laissez parler, dit Pausole. Ce petit page se défend d'une accusation grave. Il ne s'explique pas mal du tout. Je veux l'entendre. Vous répliquerez: c'est le droit du ministère public; mais notre devoir est d'écouter les arguments de la défense, surtout quand elle s'exprime avec modération et avec franchise comme c'est le cas.

—Je n'ai plus rien à dire, reprit Giguelillot, à moins que Votre Majesté ne m'interroge sur le détail de mon enquête.

—Non, dit Pausole; nous verrons cela demain.

—Et le meurtre! insista violemment Taxis. Il se garde bien d'en parler. Une laitière nommée Thierrette a été égorgée dans son lit, au coucher du soleil, et de la main de ce page!

—C'est peu probable, dit Giguelillot, car elle se portait fort bien à neuf heures du soir. Elle est en ce moment dans le bois d'oliviers, et les gardes (vos gardes, Taxis) font calmer par elle leurs concupiscences pendant les intervalles de recherches.

—Mes gardes! Quelle imposture!

—Allez-y: vous serez édifié.

—Cela ne peut être!

—Cela est.

—Mes gardes sont mariés.

—Doublement ce soir.

—Ils surmontent la chair.

—Je n'osais pas le dire.

—Cette plaisanterie est basse.

—Comme leur attitude.

—Mais le sang? le sang répandu? le sang qui souille encore la couche de la victime?

—Le Roi vous a dit ce matin, monsieur, que sur la terre de Tryphême on ne répandait pas d'autre sang que le sang voluptueux des vierges ou celui des petits poulets.

Et comme le Roi se désarmait par un rire brusque et sonore, Giguelillot, les yeux baissés, articula cette conclusion:

—Ne sommes-nous pas à la ferme? Ce doit être un petit poulet.

[CHAPITRE V]

OÙ CHACUN EST TRAITÉ SELON SES VERTUS.

Hélène.—Fata-lité! Fata-lité! Fata...
Pâris.—... li-ité!

Meilhac et Halévy.

—Je retiens de ta plaidoirie, dit Pausole, le premier point. Tu m'as fait préparer un gîte confortable et tu veilles sur mon bien-être: c'est d'un homme de gouvernement. Pendant cette terrible journée, je commence à entrevoir que toi seul as fait effort dans tous les sens où il convenait d'agir et que le mal m'est venu d'un autre... Taisez-vous, Taxis, taisez-vous! vous êtes hideux et impolitique. Algébriste, vous avez l'esprit faux; protestant, vous l'avez étroit; eunuque, vous l'avez envieux. Je vous tiens pour une niquedouille. Allez indemniser le pauvre métayer de tous les dégâts qui se sont faits ici, et dont, somme toute, rien ne me dit que ce petit Gilles soit l'auteur. C'est une question qui sera réglée en temps et lieu, demain ou après, et qui ne m'intéresse en aucune façon, je le déclare. Occupez-vous des frais que je laisse derrière moi; reconduisez au harem la Reine qui s'en est échappée...

—Oh! sire, dit Giguelillot, serez-vous si cruel?

—Eh! que veux-tu que je fasse d'une femme pendant un voyage secret?

—Ne l'humiliez pas. Elle vous aime. Laissez-la vous suivre en silence.

—À l'instant, tu déplorais encore qu'elle m'eût rejoint!

—Je regrette qu'elle ait pu s'enfuir et bouleverser ainsi vos heures de repos: mais la chose est faite. Il faut l'accepter, ne fût-ce que pour imposer le silence aux gorges chaudes.

—Ce n'est pas le jour de la Reine Diane, interrompit Taxis. Je m'oppose à toute faveur qui dérogerait au règlement.

—Que décide Votre Majesté? demanda Giguelillot sans trop d'ironie.

—Je ne sais plus, répondit Pausole. Perds donc l'habitude de me proposer à toute minute des résolutions qui me fatiguent. Qui est mon conseiller à dix heures du soir? C'est toi, Gilles. Fais donc à ta guise et sois sûr que je t'approuverai, mon ami, car il y a peut-être d'aussi bonnes raisons pour pardonner que pour punir. J'aime mieux m'en remettre à ton jugement que de tirer à la courte paille. Va, et parle en mon nom, j'ai confiance en toi.

Le page s'inclina, obtint la clef, sortit et s'en fut délivrer la malheureuse Diane, non sans lui laisser entendre à demi-mot qu'il avait eu l'honneur de plaider pour elle.

Ses projets était fort simples: deux heures plus tard, selon toute apparence, Taxis reprenant le pouvoir sur le coup de minuit casserait la décision de son prédécesseur; mais la Reine aurait eu le temps de s'installer au château. Giglio s'introduirait chez elle et Diane s'imaginerait peut-être donner par reconnaissance tout ce qu'elle offrirait par désir, et par soif de se venger sur l'heure.


En revenant auprès du Roi, elle garda un maintien silencieux et blessé. Comme elle semblait attendre une parole de regret, le Roi lui tendit la main, mais il y mit une affection qui redoutait visiblement d'être accueillie avec transports.

—Houppe, vous ne rentrerez pas au harem ce soir, comme je vous en avais d'abord menacée. Je passe la nuit dans ce village et vous aussi; mais il n'en est pas moins vrai que je reste mécontent de votre équipée, ainsi que de tous les tracas dont elle fut pour moi la cause. Venez; nous sortirons à pied. Taxis s'occupera de nos montures et mon page vous prendra la main. En attendant, petit, donne-moi ma couronne.

Giglio prit à la patère le manteau de pourpre et la couronne légère; Pausole se vêtit, se coiffa et jeta l'ordre du départ.

Quatre jeunes filles portant des torches et marchant devant le Roi, sans autres voiles que ceux de la nuit, firent lentement les vingt-cinq pas qui séparaient la ferme du château voisin.

Derrière, suivait Diane à la Houppe, que le page menait la main haute et à respectueuse distance.

Elle regarda longtemps le Roi; puis, comme il ne se retournait point, elle jeta les yeux sur le page. Après un examen pensif qui dura plusieurs minutes et qui enveloppa le jeune homme de la tête jusqu'aux talons:

—Comment vous appelez-vous? dit-elle.

—Djilio, madame, répondit-il.

Et il crut devoir pousser un soupir mélancolique.

—Djilio? fit la Reine, c'est un joli nom.

[CHAPITRE VI]

OÙ M. LEBIRBE ET LE ROI PAUSOLE S'APERÇOIVENT AVEC SURPRISE QU'ILS NE S'ENTENDENT PAS SUR TOUS LES POINTS.

La conjonction de Vénus
Sera cause, comme il me semble,
Que aux estuves yront tous nudz
Femmes et hommes tous ensemble.

Prognostication de Maistre Albert.—1527.

Pausole fut reçu à la grille par le courtois M. Lebirbe.

Au même instant, à la fenêtre, Philis en colère se retournait:

—Tu vois bien, maman, c'est une gaffe! Tu nous as fait mettre des robes et le Roi vient avec une dame qui n'en a pas! Nous allons être ridicules!

—Je l'avais demandé à ton père, mon enfant, c'est lui qui m'a dit de vous habiller.

—Tu es jeune, Philis, que tu es donc jeune! dit simplement Galatée.

—Qu'est-ce que j'ai encore dit de si enfantin?

—Il vaut mieux d'abord avoir une robe, expliqua la sœur aînée.

Mais Philis ne comprenait point, et, comme le Roi s'introduisait, toutes trois, la jupe entre les doigts, glissèrent leurs révérences devant la porte.

Après les premières paroles, qui furent empreintes de respect, la maîtresse de la maison se laissa entraîner par Diane à la Houppe. Elles avaient des relations communes, et d'un fauteuil à l'autre elles renouèrent des souvenirs.

Giguelillot, dans un autre coin, sur un canapé à l'écart, causait avec les deux jeunes filles. Sa voix, haute d'abord, devint plus discrète, puis baissa jusqu'au chuchotement, et bientôt personne n'entendit plus rien, sinon, par instants, un rire étouffé.

Dans le cadre d'une fenêtre, M. Lebirbe pérorait:

—Sire, la Ligue contre la licence des intérieurs, ligue récente dont j'ai l'honneur d'être président, est une œuvre de moralisation et de salubrité publique. Je sais qu'elle a votre agrément...

—Oui certes, dit Pausole. Oui certes; cependant, rappelez moi son but. Je ne l'ai pas présent à l'esprit.

—Son but, son ambition unique est de mériter sa haute devise, laquelle s'exprime en trois mots: «Exemple.—Franchise.—Solidarité.»

—Ce sont de beaux mots, dit Pausole. Mais comment les entendez-vous?

—Votre Majesté n'ignore point qu'à Tryphême le parti de l'opposition affecte de s'en tenir aux anciens principes spécialement en ce qui touche la vie intime et le costume. Dans cette société, toutes les femmes, même les plus jolies, s'habillent jusqu'au menton pour sortir dans la rue et ne consentent à justifier une admiration masculine que dans le secret d'une chambre close et devant l'amant de leur choix. C'est là le fait d'une âme égoïste, avaricieuse et dépravée.

—D'accord, dit Pausole.

—Les hommes de cette même société luttent avec acharnement contre la propagation de notre influence et pour ce qu'ils appellent la décence des rues; mais comme l'instinct de la chair ne se tait pas plus en eux qu'en leurs adversaires ils s'en vont cacher leur vie dans des demeures infâmes où l'amour se flétrit, se métamorphose et devient une forme de l'ordure.

—Ils ont tort, dit Pausole. Mais qu'est-ce que cela vous fait?

—Sire, nous estimons qu'en agissant de la sorte, ils ne sont pas seulement hypocrites et faux; mais, si je puis dire, accapareurs. En notre siècle on n'admet plus qu'un amateur puisse acquérir une galerie de tableaux et en garder la jouissance pour lui seul; tout homme qui possède trois Rembrandt doit faire entrer la rue chez lui ou subir des attaques dont le bien fondé ne fait de doute pour personne. Eh bien, le même raisonnement d'où cette coutume a pris naissance devrait engendrer chez les hommes de sens droit une conscience supérieure et bienfaisante qui les retienne d'enfermer derrière les murs de leurs maisons tout ce que l'oisiveté ancestrale ajoute à la beauté de la femme et tout ce dont l'art, le luxe, l'espace, ornent l'amour entre ses bras.

—C'est assez mon sentiment.

—Cette société, qui se nomme elle-même la bonne et qui parvient à se faire passer pour telle dans beaucoup d'autres milieux, donne là un néfaste exemple dont je voudrais que Votre Majesté pénétrât le libertinage. Mettre une robe sur le corps d'une jeune fille, c'est proprement éveiller, chez les jeunes gens qui l'approchent, des curiosités malsaines qu'on leur défend par ailleurs de satisfaire: c'est de l'excitation au vice. Je reconnais que ce genre de perversité devient, à Tryphême, de plus en plus rare. Dans presque toutes les familles, les femmes commandent leur première robe au début de leur première grossesse. Mais il est, je le répète, de certaines maisons où l'on habille même les petites filles, ce qui est vraiment le comble de la malice. L'exemple donné porte ses fruits; souvent il est discuté; parfois il est suivi; une hésitation déplorable laisse flotter les mœurs nationales entre deux extrémités; on ne sait plus ce que la mode exige, et moi-même, l'avouerai-je ici? je n'ose pas toujours présenter mes enfants dans la tenue rigoureusement pure que j'ai mission de préconiser. Le but de notre société est de mettre un terme à cette incertitude en unifiant les mœurs en même temps que les consciences.

—Et comment en viendrez-vous là?

—Par deux moyens. D'abord par la propagande. Les ressources de la Ligue sont considérables. Nous avons obtenu pour vingt années la location d'un vaste terrain qui fait partie du Jardin Royal à Tryphême; nous y avons édifié en plein air une scène théâtrale sous les arbres et nous donnons là des ballets ainsi que des pièces inédites qui attirent une foule énorme et sont faites selon nos doctrines.

—C'est-à-dire?

—C'est-à-dire conformes à la vie elle-même, à sa réalité comme à sa beauté. Quand la scène représente une discussion d'intérêt dans le cabinet d'un notaire, les acteurs y sont vêtus de noir selon les modes de l'endroit; mais quand, au milieu d'un duo d'amour, la chanteuse crie: «Ô Voluptés! Extase! Ivresse!» elle est nue, selon la logique des choses, car le contraire serait inepte. Et lorsque le ballet présente aux spectateurs une Vénus, trois Grâces, douze Captives ou soixante Bacchantes, c'est évidemment sans plus de mystère que n'en chercheraient les mêmes personnages dans le cadre d'un tableau, car il est incohérent d'avoir deux esthétiques sur un même sujet: l'une pour la peinture et l'autre pour le théâtre.

—Jusqu'ici nous nous entendons.

—En outre, par le livre à bon marché, par le journal et par l'image, nous répandons sans relâche dans le peuple le goût de la nudité humaine avec le double sentiment qu'elle inspire, à l'esprit, d'une part, à la chair de l'autre, si tant est qu'on puisse séparer en deux éléments libres et distincts l'être unique soulevé par l'amour. Ces livres s'abstiennent d'enseigner ce que décrivent la plupart des romans populaires, c'est-à-dire le meilleur moyen de fracturer une serrure ou d'assommer une blanche aïeule et, s'il faut aller jusqu'aux détails, nous aimons mieux suggérer à l'ouvrière une volupté peu connue que de lui apprendre en six colonnes comment on fait la fausse monnaie.

—Et si cette volupté est stérile? dit Pausole.

—Si une joie passagère est stérile, qu'importe? Le corps de la femme renferme quatre-vingt mille ovules et ne peut guère concevoir plus de dix-huit fois sans danger. Donc (en prenant ce chiffre de quatre-vingt mille dans sa précision rigoureuse), il appert que l'ordre de la nature elle-même et le dessein du Créateur confèrent à la jeune fille vers le milieu de sa douzième année une réserve de soixante-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-deux plaisirs à la fois stériles et licites dont ils ne seront frustrés en rien, puisqu'ils ne pourraient pas leur faire porter fruit. L'important est de maintenir la femme dans l'inclination naturelle qui la penche vers la volupté. Qu'elle ait le désir simple ou multiple, elle concevra un jour ou l'autre et léguera des existences qui justifieront la sienne. Mais il est clair qu'il en sera tout autrement si l'on propose aux vierges qui ne trouvent point de mari je ne sais quel idéal de vie solitaire et de négation qui, lui, est fatalement stérile, exécrable et contre nature.

—Continuez, dit Pausole, je suis curieux de savoir où vous vous arrêterez!

—Je me hâte d'ajouter que si nous proposons la recherche habituelle mais sagement pondérée de toutes les délectations qui récompensent les amants, celles qui ont la conception pour résultat sinon pour but sont de beaucoup les plus fréquemment décrites dans nos brochures populaires. Ce sont aussi, quoi qu'en disent les médecins, celles qui conservent encore la faveur générale. La preuve en est aisée à fournir: à la fondation de notre Ligue, l'excédent des naissances sur les décès à Triphême-Ville ne dépassait pas 4 pour 100. Il est aujourd'hui de 9 pour 100, à la troisième année de notre apostolat. Afin d'exciter et de subventionner, si l'on peut s'exprimer ainsi, une émulation féconde dans les basses classes de la société, nous avons institué des concours d'où les courtisanes sont exclues comme professionnelles, et où chaque année au printemps nous couronnons les jeunes filles qui, par leurs soins particuliers, ont porté leur beauté physique au plus haut point de perfection et qui par leurs talents intimes ainsi que par la chaleur de leurs embrassements sont désignées à l'acclamation du suffrage universel comme ayant donné chaque nuit dans leur quartier le plus recommandable exemple.

—Tout cela, dit Pausole, c'est de la propagande. Mais vous disposez de deux moyens différents, si j'ai bien compris vos paroles. Quel est le second des deux?

—J'y arrive, répondit M. Lebirbe. Notre propagande par les représentations publiques, par le livre, le journal, l'image et les prix du concours annuel, s'adresse principalement, ai-je besoin de le dire? à la jeune fille. Elle joue gros jeu à nous suivre; les peines de la grossesse et de l'enfantement l'épouvantent et il ne faut pas chercher ailleurs la cause profonde de sa réserve à l'égard de l'autre sexe. À quinze ans, une fille du peuple est apprentie et fait les courses; enceinte, elle perd sa place, elle perd même son amant dans la plupart des cas, et, si elle est attachée à l'un ou à l'autre, il ne lui reste au septième mois que misère, désespoir et douleur physique. Eh bien, nous voulons qu'elle affronte tout cela, s'y expose et en triomphe! Le pays l'exige; il lui faut des fils. Bien entendu, ce n'est pas ainsi que nous parlons à notre élève; elle aurait le droit de nous répondre que le pays n'en sera pas plus riche si elle lui donne un enfant, mais qu'elle en sera beaucoup plus pauvre; et nous ne pourrons jamais lui faire comprendre ce qu'il y a de faux dans son raisonnement. Aussi la flattons-nous d'une espérance tout autre. Ce que nous lui disons et ce qu'elle comprend tout de suite, c'est que le plaisir suprême des riches appartient aux plus misérables: l'amour pour lequel on entasse les fortunes et qui les fait écrouler ne se perfectionne pas en montant. Dès qu'une ouvrière sait être une amante, elle peut se dire qu'elle ignore toutes les joies de la vie, excepté la plus intense—car celle-là, elle l'embrasse, et la tient!

—Certes oui.

—C'est pourquoi notre ambition est satisfaite quand nous savons qu'après avoir lu telle de nos brochures, le soir, en quittant l'atelier, la modiste ou la ravaudeuse passe dans la chambre voisine et entre dans la vie grâce à nous. Car désormais nous savons que ses heures de travail seront pleines d'un souvenir et allégées par un espoir. Nous savons que sa journée ne sera pas tout entière sous le poids d'une tâche sans récompense; que son lit paraîtra moins rude et sa chambre moins froide en hiver si elle referme ses jambes nues sur un être qu'elle chérit. Puisse-t-elle en venir à ce dernier point dès que la nature l'y invite; mais quelle que soit la volupté qui la tente et qu'elle choisisse, nous nous estimons heureux si elle l'apprend à notre école, car il faut que les classes aisées partagent avec les plus pauvres non seulement leur trop grande fortune, mais le secret trop bien gardé de leurs mystérieux plaisirs où la foule réclame sa part.

—Je voudrais bien savoir, répéta Pausole, quel est votre second moyen...

—Je me résume, dit M. Lebirbe. En combattant la licence des intérieurs, en répandant le discrédit sur les pavillons clandestins et sur les vieillards abjects qui ne dénigrent la nudité que pour la retrouver moins fade entre le corset et les bas noirs, nous faisons effort passionnément dans le sens du nu antique et pur, nous favorisons la vie au grand jour, la franchise des mœurs, l'exemple et l'enseignement direct de l'étreinte, en un mot l'expansion de la volupté publique sur le territoire de Tryphême.

—Rien ne saurait m'être plus agréable, dit Pausole, mais vos moyens?

—Nos moyens? Nous en connaissons deux. Le premier, je vous l'ai dit, Sire, c'est la propagande. Le second, ce serait une sanction.

—Une sanction? s'exclama Pausole.

—Une sanction pénale. Notre énergie se heurte contre des opposants irréductibles. Nous avons pour nous la jeunesse et le peuple; mais nous ne pouvons rien, ou presque rien, contre une certaine caste qui exerce une autorité morale incontestable et nous résiste pied à pied. C'est contre elle que je vous demande des armes, Sire, contre elle et pour vous, pour la victoire immédiate de vos plus chères idées. Et d'abord, laissez-moi vous parler d'une loi que nous attendons avec fièvre et que vous pourriez signer ce soir: la loi de la nudité obligatoire pour la jeunesse.

—Ah! mais non! déclara Pausole. Mon cher monsieur, Tryphême n'est pas le monde renversé; c'est un monde meilleur, je l'espère du moins, mais je n'ai pas épargné tant de liens à mon peuple pour le faire souffrir avec d'autres chaînes. Imposer le nu sur la voie publique! Mais voyons, monsieur Lebirbe, ce serait aussi ridicule que de l'interdire!

Puis, scandant ses premiers mots avec des coups de poing abaissés dans le vide, Pausole articula lentement:

—Monsieur, l'homme demande qu'on lui fiche la paix! Chacun est maître de soi-même, de ses opinions, de sa tenue et de ses actes, dans la limite de l'inoffensif. Les citoyens de l'Europe sont las de sentir à toute heure sur leur épaule la main d'une autorité qui se rend insupportable à force d'être toujours présente. Ils tolèrent encore que la loi leur parle au nom de l'intérêt public, mais lorsqu'elle entend prendre la défense de l'individu malgré lui et contre lui, lorsqu'elle régente sa vie intime, son mariage, son divorce, ses volontés dernières, ses lectures, ses spectacles, ses jeux et son costume, l'individu a le droit de demander à la loi pourquoi elle entre chez lui sans que personne l'ait invitée.

—Sire...

—Jamais je ne mettrai mes sujets dans le cas de me faire un tel reproche. Je leur donne des conseils, c'est mon devoir. Certains ne les suivent pas, c'est leur droit. Et tant que l'un d'eux n'avance pas la main pour dérober une bourse ou donner une nasarde, je n'ai pas à intervenir dans la vie d'un citoyen libre. Votre œuvre est bonne, monsieur Lebirbe; faites qu'elle se répande et s'impose, mais n'attendez pas de moi que je vous prête des gendarmes pour jeter dans les fers ceux qui ne pensent pas comme nous.

[CHAPITRE VII]

OÙ L'ON FAIT DES RÉCITS DE VOYAGE SUR UN PAYS BIEN SINGULIER.

«Je vous diray quelques Sonnets et croy que vous ne doutez du sujet.

—Non, respondirent ces Bergeres, ils seront de l'Amour.»

Remy Belleau.

À cet instant, une petite voix joyeuse et presque émue osa crier du fond de la pièce:

—Maman! maman! quel bonheur! monsieur est un poète!

—Un poète, Philis, est-il vrai?

—Un poète! répéta Diane à la Houppe. Oh! dites-nous des vers, voulez-vous?

Giglio s'approcha, s'inclina, et répondit avec déférence:

—Madame, il suffit que vous m'en ayez exprimé le désir pour que je manque à tous mes serments, car je m'étais bien juré de ne jamais dire mes vers moi-même; mais je sais que vous n'ordonnez rien qui ne soit agréable au Roi et je voudrais être sûr de ne pas lui déplaire en troublant son entretien...

—Vous ne troublerez rien du tout, monsieur Djilio; regardez le Roi: il vous écoute.

—Dis-nous tes vers, mon petit, fit Pausole. Cela vient fort à propos rompre ma conférence de politique intérieure, car M. Lebirbe et moi nous commencions à ne plus nous entendre, bien que courtois l'un envers l'autre. Mais choisis un poème court et dont tu te souviennes bien, car les lacunes de la mémoire me font une pénible impression.

—Sire, dit Giglio modestement, j'ai mes œuvres complètes sur moi.

Il porta la main à sa ceinture, y fit sauter le bouton d'une courte poche de cuir qui ressemblait à une cartouchière, et il en tira trois petits volumes du format in-trente-deux jésus.


L'un était édité au Mercure de France, tiré à cent quatre-vingt-trois exemplaires, dont quatre sur satin flamme de punch, huit sur chine gris poussière, neuf sur papier d'emballage tirant vers le caca d'oie, sept sur vieux buvard écrevisse, et le reste sur vergé des Indes. Cela s'appelait le Mannequin d'opale.

L'autre avait été déposé à la librairie Fischbacher. Le portrait de l'auteur, reproduit par le curieux procédé de la photogravure, ornait la page du titre, et le titre était celui-ci: Larmes d'une âme.

Le troisième était publié par un éditeur israélite. Sur la couverture, une jeune veuve très gaie, le voile sur l'oreille, levait sa jupe noire jusqu'à la ceinture, probablement pour montrer qu'elle n'avait pas de pantalon, et le titre était si scabreux que je ferais peut-être bien de le taire.

(Car, après tout, ce roman n'est pas lu que par des dames.)


Giguelillot sembla hésiter, il regarda ses hôtes, le Roi, Philis, Galatée et Diane à la Houppe... Puis il remit à leur place les deux premières plaquettes et ouvrit la troisième à la page 59.

—Quel joli volume! fit Diane à la Houppe. Il s'intitule?...

Oui.

—Charmant.

Oui tout court? demanda Philis.

—Que veux-tu donc de plus? s'écria Galatée.

—Oh! cela dit tout! soupira Diane.

Et, lançant un regard voilé, elle ajouta:

—C'est un mot que vous avez entendu, monsieur?

—Jamais, madame. Il ne s'emploie qu'en poésie.

—Comment dit-on en prose?

—On dit: «Non».

—Cela revient au même?

—Heureusement.

—Alors, c'est une convention?

—Une délicatesse.

—Pourquoi?

—En effet, madame, vous ne pouvez pas savoir... Une très vieille coutume, chez les peuples chrétiens, veut qu'un homme ne puisse rencontrer une dame sans être obligé de lui offrir un appartement meublé, avec des fleurs, de la poudre, des épingles à cheveux et des émotions. La dame répond toujours: «Non.» Si le monsieur se retire, elle comprend qu'il a été très poli. S'il insiste, elle réprime son trouble. Et s'il déclare qu'il en va mourir, elle fait tout ce qu'il faut pour lui sauver la vie. Voilà, madame, ce que veut dire un «non».

—Je ne dirai jamais ce mot-là, sourit malicieusement Philis.

Mais Pausole battait de la main le bras de son fauteuil évasé.

—Lis donc tes vers, mon petit. Il ne faut jamais répondre aux dames. Un homme pose des questions d'élève; il interroge sur ce qu'il ignore. Mais une femme pose des questions de maître et seulement sur les pages qu'elle connaît à fond.

—Alors, monsieur, fit Galatée, qu'est-ce que la pudeur, dites-moi?

—À propos de quoi cette... question d'élève? dit en riant la petite Philis.

—M. Djilio semble croire que les femmes disent: «Non» par discrétion d'abord, puis par miséricorde, si ce n'est par entraînement. Je lui demande ce qu'il sait de notre pudeur et j'espère qu'il me répondra.

—«Pudeur», mademoiselle (nous sommes en classe, n'est-ce pas?), «pudeur» est un mot latin qui signifie «honte». C'est le sentiment particulier qu'éprouve une dame lorsque, ayant reconnu par un impartial examen la valeur exacte de ses formes, il lui faut révéler à d'autres ce qu'elle aimerait mieux déplorer toute seule. Et rien n'est plus naturel.

Philis et Galatée se consultèrent du regard; mais tandis que l'aînée restait immobile, la cadette sortit en silence, piquée d'honneur, et sensible au défi.

Pausole tendait la main du côté de son page.

—Gilles, montre-moi ton livre, dit-il. Qu'est-ce que je vois donc sur la couverture?

Et comme le page lui remettait le volume:

—Oh! que c'est vilain! fit le Roi. Peux-tu publier des vers sous une pareille estampille? M. Lebirbe me disait à l'instant que ces sortes d'excitations s'adressaient à quelques vieillards dont nous haïssons tous deux l'hypocrisie et la sottise.

—À Tryphême, répondit Giglio, il en est peut-être ainsi. Mais en France, où les vieillards dirigent les mœurs et font les lois, elles s'adressent au peuple entier. Le retroussé est le costume national des Françaises. On le produit partout, dans les bals publics, au café-concert, au théâtre, à l'Élysée et même dans le monde. Au milieu des caricatures étrangères, le retroussé désigne la France entre le lion anglais et l'aigle d'Allemagne. Si j'ai fait graver sur mon livre une dame entièrement vêtue de noir excepté vers le haut des jambes, c'était pour qu'on vît tout de suite que je parlais des Parisiennes.

—Quelle singulière mode! fit Diane rêveuse. Pourquoi plaire aux vieillards et non aux jeunes gens?

—Les Parisiennes veulent plaire à tout le monde, et elles ont un respect très particulier pour les vieux messieurs... Il s'exprime différemment selon la femme et selon l'heure du jour...

—Oh! dites-nous! C'est si curieux, ces mœurs des pays sauvages...

—Dans les classes inférieures, la femme exprime sa déférence envers l'homme âgé en levant le pied à la hauteur de son œil. Ce geste est généralement accompagné d'une exclamation ironique ou injurieuse; mais le septuagénaire est enchanté. Si la scène se passe dans un bal public, la police et la tradition veulent que la femme montre en même temps des dessous multiples, beaucoup de fausses dentelles et de madapolams sales. L'habitué du Moulin-Rouge ou du Casino de Paris n'aime que l'élégance de la cuisse, et il distingue assez mal le linon de la cotonnade: plus il y a de linge, plus il est content. Si, au contraire, nous sommes au cabaret, ou dans la rue le soir, ou dans les familles simples, il ne faut porter de linge nulle part pour ravir le septuagénaire par ce salut de bas en haut. Les ethnologues constatent, sans les expliquer, ces contradictions du goût français.

—Vous avez vécu dans ce pays-là?

—J'y suis né, madame.

—Oh! pardon. Je vous croyais Italien. Vous disiez?... continuez donc... cela me passionne.

—Dans les milieux bourgeois, le geste est différent. Sur un trottoir, par exemple, une dame se sent suivie par un membre de la Chambre Haute pour qui elle ne peut avoir qu'une vénération toute filiale; elle la lui témoigne par une manœuvre assez difficile à réussir et qui consiste à tirer la jupe et à la relever de façon à mouler les formes en arrière, tout en dévoilant le mollet gauche. Ce n'est pas intéressant du tout, mais le septuagénaire est enchanté.

—Je ne comprends pas...

—Moi non plus... Dans les classes dites supérieures, le retroussé est plus en faveur du côté du décolletage. Voici comment on l'obtient: le vieillard étant debout et la jeune femme assise, celle-ci se penche en serrant les bras et en bombant les épaules; la posture est disgracieuse, mais le corsage flotte, s'élargit; l'œil du vieux monsieur s'y darde, et quand le sein de la dame est assez complaisant pour laisser voir la forme, la nuance et les curiosités de sa pointe, le septuagénaire ne se sent pas de joie.

—Mais que pensent les jeunes gens de tout cela?

—Les jeunes gens? la plupart pensent comme leurs grands-pères... Ils obtiennent des retroussés plus complets, voilà tout... Les autres n'osent pas protester...

—Et les dames?

—Oh!...les dames en ont tellement l'habitude! Et puis c'est la mode: on ne peut rien contre elle... Tout à l'heure, j'entendais M. Lebirbe dire au Roi que, sur son théâtre, les amoureuses se mettaient nues avant de chanter: «Extase! Ivresse!» Mais à Paris, monsieur Lebirbe, personne n'y comprendrait rien. L'uniforme des courtisanes, c'est le corset noir et les bas noirs avec ou sans pantalon; autrefois, cela se gardait même au lit, disent les bons auteurs; maintenant cela ne se porte plus qu'à la chambre, et voilà un point de gagné, mais le public des petits théâtres le sait-il? Pour lui, toutes les femmes nues représentent la même personne, la seule qu'il ait jamais vue dans les journaux illustrés: c'est la Vérité sur M. Dreyfus. Si on le faisait venir en scène, il y aurait des manifestations.

—Ha! ha! dit Pausole, tu exagères un peu.

—Je crois même qu'il invente, fit Diane inquiète. Des mœurs pareilles ne peuvent exister nulle part.

—Plût à Dieu! soupira M. Lebirbe. Mais elles ont pénétré jusqu'ici, madame, et cachent leur insanité dans le secret de nos intérieurs.

—À Tryphême?

—À Tryphême!

—Pas chez vous, du moins, fit Diane avec un sourire.

Philis rentrait sans autres voiles que ceux dont la nature elle-même commençait à la fournir. Derrière elle un domestique en livrée noisette apportait des citronnades avec des sorbets à la mandarine.

Elle s'assit auprès de sa sœur dans une causeuse à deux places, et Giglio eut des distractions.

Galatée vérifiait de la main l'ordonnance de sa coiffure.

Philis du bout du doigt estompait sur sa hanche un peu de poudre superflue.

—Eh bien! s'écria Pausole, voyons, finissons-en, mon petit! Lis-nous tes vers; tout le monde t'écoute. Mais choisis-les plus convenables que la couverture de tes œuvres. Tu parles devant deux jeunes filles.

—Oh! Sire, nous pouvons tout entendre, maman le permet, dit Philis.

Et Mme Lebirbe sortit de son silence pour émettre cet aphorisme qu'elle avait lu certainement quelque part:

—Quand les jeunes filles comprennent... on ne leur apprend pas grand'chose... Et quand elles ne comprennent pas... on ne leur apprend rien du tout.

Mais, comme Giglio rouvrait son livre, le dernier coup de minuit sonna...

Taxis, toujours ponctuel, se fit annoncer.

[CHAPITRE VIII]

COMMENT TAXIS PRÉTENDIT SUIVRE L'EXEMPLE DE LA BELLE THIERRETTE.

Tout ce qui met les hommes dans une dépendance les uns des autres par rapport à leurs plaisirs contribue infiniment à donner à leurs mœurs une impression de tendresse et d'humanité, si nécessaire au bonheur de la société en général; aussi a-t-on remarqué que les hommes disgraciés de la nature sont de tous les mortels les plus insociables.

Freron.—1776.

Le huguenot, d'un air à la fois obséquieux et vain, les yeux fermés et la bouche ouverte, salua.

Aussitôt, Diane à la Houppe s'assit de côté sur sa chaise en affectant de lui tourner le dos. Le bras droit sur le dossier elle éleva mollement sa main gauche vers le page et lui dit:

—Pourquoi ne lisez-vous pas?

—Madame, répondit Giglio, tous mes vers peuvent être mis entre les mains des jeunes filles, car ils parlent précisément de ce qui les intéresse le plus. Mais ils ne sont pas écrits pour M. Taxis, et, tant que M. Taxis sera là, je vous demande la permission de ne pas lui donner prétexte à scandale.

—Malheur à celui par qui le scandale arrive! dit Taxis lugubrement. Mais il faut que le scandale arrive! Mais il faut que le scandale arrive!

—Qui est ce monsieur? murmura Philis.

—Il est mal tenu, dit Galatée.

—Tu as vu ses mains?

—Ah! et son cou!

—Ses dents!

—Sa barbe!

—Et sa cravate! Oh! sa cravate!

—Comme il serait vilain tout nu! Il fait très bien de s'habiller.

En même temps, Taxis s'approchait du Roi:

—Sire, dit-il à voix haute, j'ai l'honneur de vous demander un entretien particulier. Il y va des intérêts les plus graves. J'ose vous rappeler qu'à partir de minuit Votre Majesté daigne m'honorer de sa confiance et j'insiste pour être entendu.

—Nous nous retirons, fit M. Lebirbe.

—Non, fit Pausole. Restez...

—Dès lors, je dois me taire, dit Taxis.

—Ah! quel ennui! répéta le Roi, quel ennui! Ne pouvez-vous prendre vos résolutions tout seul sans venir me troubler à pareille heure?

—Votre Majesté me donne carte blanche?

—Bien entendu.

—Il suffit.

Et, se dirigeant vers le page:

—Je vous arrête, monsieur!

—Ciel! s'écria Mme Lebirbe.

—Un instant! dit Pausole. Vous êtes fou, mon ami; je serai obligé de vous destituer si vous vous comportez de cette façon grossière vis-à-vis de mon meilleur page, chez le plus digne de mes sujets. Madame, je vous prie d'oublier une scène déplorable et dont j'ai l'esprit soulevé! Taxis est un fonctionnaire laborieux, parfois utile, mais d'un zèle excessif et d'un jugement troublé par je ne sais quel moralisme extravagant et chinois. Il s'excuse auprès de vous des paroles qu'il vient de prononcer ici.

Toutefois M. et Mme Lebirbe, affolés par cet esclandre, insistèrent pour que le Roi terminât le conflit hors de leurs présences et ils se retirèrent en emmenant leurs filles.

Dès qu'ils eurent fermé la porte:

—Mes amis, dit Pausole, je suis las de vous séparer et de donner raison à l'un ou à l'autre. Arrangez votre querelle entre vous et faites surtout qu'elle soit brève.

Puis il traversa le salon et vint affectueusement s'asseoir auprès de Diane à la Houppe.

Giglio, les bras croisés derrière le dos, se réservait.

Taxis, demeurant à distance, décocha cette vibrante apostrophe:

—Ah ça! monsieur, c'est donc un principe? Vous vous êtes donné pour tache de désigner chaque jour une malheureuse fille, servante ou paysanne, et de la faire outrager par une cohue, ivre de stupre et de luxure?

—Outrager? dit doucement Giguelillot.

—Hier, vous ligottiez sur sa couche une camérière du Roi pour la livrer aux atteintes de douze polissons coup sur coup! Et ce soir c'est une fille de ferme que vous jetez dans les bois avec quarante satyres?

—Quarante hommes choisis par vous, monsieur Taxis! Quarante anachorètes triés sur le volet! Et voilà ce qu'ils deviennent dès qu'on leur confie une femme? Ah! que la chair est faible! que la chair est donc faible!

—Le spectacle qu'il m'a fallu contempler ne sortira pas de ma mémoire. Jamais, peut-être, pareille orgie ne s'était déroulée à la face du ciel depuis les tristes âges du paganisme, et, si je n'avais été prévenu, je me serais cru transporté par un songe diabolique dans les sentines de Suburre, dans les lupanars de Capoue! La misérable fille était écarquillée des quatre membres dans la position la plus critique au milieu de cinq ou six reîtres qui la souillaient je ne sais comment, mais tous à la fois, et le reste de la bande chantait une chanson de l'enfer en dansant une ronde autour de la victime.

—Et la victime faisait des difficultés?

—Non, elle était stoïque! Ulcérée, je n'en doute pas, ulcérée intérieurement des violences qu'elle subissait, et plus encore du scandale dont ses regards étaient témoins, elle n'en laissait rien paraître. Sa vaillance était bien d'une martyre. Sous l'outrage, elle tendait l'autre joue, elle demandait sans cesse de nouvelles tortures. Avait-elle des péchés à expier? Je l'ignore; mais dans les convulsions de l'agonie, la sublime enfant se réjouissait. Elle-même me l'a fièrement crié!

—Vous le voyez, dit Giguelillot, les dames ne trouvent jamais qu'elles sont trop entourées.

Ici Diane à la Houppe soupira longuement.

Mais Taxis trépignait de colère et agitait des doigts frénétiques.

—Riez! dit-il. Divertissez-vous! Votre rire est sinistre, jeune homme! Vous êtes malfaisant et lascif. Vous avez l'âme d'un Borgia! d'un Richelieu! d'un Héliogabale!...

Giguelillot fit un pas et interrompit:

—Monsieur, j'ai pour Héliogabale une admiration sans bornes et je suis ravi de lui ressembler à vos yeux...

—Ah!...

—... Mais vous faites vos comparaisons historiques sur un ton qui ne me plaît en aucune façon...

—Monsieur...

—Et puisque le Roi nous autorise à régler notre querelle entre nous...

—Toutefois...

—... J'exige que vous m'articuliez des excuses...

—Jamais!

—... Ou que vous fixiez avec moi, sans intermédiaire ni délai, les conditions d'une...

—Jamais non plus!

Taxis, d'un naturel bouillonnant mais craintif, reculait d'un pas à chaque mot. Il se buta contre la porte, l'ouvrit, voulut disparaître...

Giguelillot le suivait et le retint par le bras.


Dans la pièce où ils pénétrèrent ensemble, Philis et Galatée, près de leurs dignes parents, attendaient l'issue d'une conférence dont les éclats singuliers les frappaient douloureusement.

—Madame, dit le page avec calme et respect, je ne devrais certainement pas terminer en votre présence une discussion particulière, mais vous l'avez vue naître bien malgré moi et, si vous daigniez y consentir, je vous présenterais mon accusateur, M. le Grand-Eunuque, à qui je demande réparation.

Puis, se tournant vers Taxis qui était devenu livide:

—Monsieur, poursuivit-il, je vous méprise bien sincèrement; vous êtes sot, ambitieux, servile, vous n'avez ni tact ni courage...

—M'insulteriez-vous?

—Je ne crois pas.

—Je prends acte de cette déclaration.

—Nous disions donc, reprit Giglio en souriant, que vous manquiez à la fois de courage et de dignité. Néanmoins, je suis prêt à vous accorder l'honneur d'une rencontre...

—Mais je ne le demande pas!

—Je vous l'offre.

—Je le décline.

—Vous refusez de vous battre?

—Monsieur, l'Éternel a écrit en lettres de flamme sur le sommet du Sinaï, ce commandement: «Tu ne tueras point.» Christ l'a répété. Paul l'a enseigné aux Gentils. Et vous attendez de moi que je touche une arme de meurtre! Non, monsieur! c'est mal me connaître. Je veux suivre le noble exemple qui m'a été donné ce soir dans le petit bois d'oliviers. Moi aussi, sous l'outrage, je tends l'autre joue! Moi aussi je veux boire l'opprobre jusqu'à la lie! Moi aussi je m'écarquille sur la claie des afflictions! Je vous fais des excuses, monsieur! Je vous fais des excuses publiques! Je sortirai victorieux de la lutte avec mon orgueil. Voyez: je courbe la tête, et je sens mon cœur réconforté.

[CHAPITRE IX]

COMMENT GIGUELILLOT COMPRENAIT LES DEVOIRS DE L'HOSPITALITÉ ANTIQUE.

Il est d'usage que les jeunes filles permettent les attouchements jusqu'à un certain point; mais la décence des mœurs actuelles ne me permet pas de vous dire lequel.

Fischer. Ueber die Probenächte... etc.—1780.

Diane à la Houppe et le Roi, guidés par leurs hôtes, gagnèrent les appartements qui attendaient depuis tant d'années l'honneur d'une visite souveraine.

Taxis avait peut-être l'intention de séparer les deux époux; mais le trouble qu'il ressentit à la suite de sa dispute fit qu'il en oublia jusqu'aux règles fondamentales de sa politique courante.

Le sort déjouait ainsi les calculs du petit page qui en resta tout surpris. Ce fut pis encore lorsque en entrant avec Pausole dans la chambre où elle allait vivre sa troisième nuit conjugale, Diane jeta vers son mari des regards de pardon et de renaissant amour.

Alors Giguelillot se sentit mordu par le petit serpent d'une petite jalousie. Cette femme qu'on lui enlevait (car on la lui enlevait) acquit à ses yeux aussitôt des séductions fascinatrices. Inquiet de lui-même, soucieux d'enterrer son souvenir sous une bonne réalité, il se résolut à faire diversion.

En jeune homme pratique et déterminé, il avait ses armes sur lui.

L'étui où il enfermait ses plaquettes était un nécessaire complet pour aventures et habitudes, une triple trousse indispensable divisée en trois poches d'inégale importance.

La première contenait:

Un tire-bouton;

Six lacets de corset;

Des sels;

Un poison inoffensif;

De la poudre blanche, de la poudre Rachel, de la poudre rose (en petites boîtes de poche);

Trois bâtons de rouge tout neufs;

Des épingles noires, blanches et à tête ronde.

Des épingles à cheveux de différentes formes;

Des épingles doubles;

Un petit peigne à fermoir;

Une glace à main;

Plusieurs produits pharmaceutiques;

Enfin divers objets curieux, sinon véritablement usuels.


La deuxième renfermait les trois volumes de vers où Giguelillot avait fait entrer sous forme de dédicaces, de titres ou d'acrostiches quatre cents prénoms féminins ou noms d'animaux diminutifs rangés par ordre alphabétique afin que la recherche en fût plus facile au milieu des émotions.

—Lisez! lisez!... cette élégie... à Miquette***... c'était vous, Miquette! Je vous aimais comme un fou! Et vous ne le saviez pas!

Le dernier compartiment était le plus précieux des trois.

Giguelillot y conservait une collection de trente billets, déclarations simples ou déclarations demandant rendez vous. Ces billets répondaient par leur variété à tous les caractères, et par leur provision à toutes les urgences: on n'a jamais ce qu'il faut pour écrire dans ces cas-là. Il y en avait de tendres, de respectueux, d'enflammés, de littéraires, de timides, de fort inconvenants, de désespérés et de pratiques. Certains disaient: «Ne m'abandonnez pas!» D'autres: «Eh bien! oui je vous aime!» D'autres encore: «Faites trois courses avant de venir pour avoir un emploi du temps.» Certains étaient presque illisibles tant l'encre y nageait dans les gouttes de larmes.

Sitôt que l'un d'eux avait passé de sa case dans une main, toujours curieuse et tremblante même en cas de refus arrêté, Giguelillot le recopiait de mémoire pour une occasion future et la collection n'y perdait rien. Des enveloppes de couleurs diverses, rangées dans un ordre connu, rappelaient aisément le sujet de la lettre sans qu'il fût besoin de l'ouvrir pour en vérifier le choix ni les termes soigneusement vagues.

Dans ce précieux nécessaire, Giguelillot prit à l'écart le troisième et le quatrième billet bleu, qui, avec des nuances développaient ce thème: «Je vous adore. J'aurai la folie de venir cette nuit jusqu'à votre chambre. Ouvrez-moi, ne fût-ce que pour me renvoyer!»

Et, avant de quitter ses hôtes, il put glisser aux mains de leurs filles, secrètement, l'un et l'autre pli, afin d'avoir deux chances contre une d'oublier Diane à la Houppe.

Il monta dans sa chambre, défit ses bagages, en tira des objets de toilette et s'occupa longuement de son joli physique par un sentiment de politesse bien plutôt que de suffisance, car il n'était à vrai dire ni vaniteux ni modeste lorsqu'il parlait avec lui-même et prenait aussi peu de plaisir à s'adresser des compliments qu'à se dire des choses désagréables.

Si les dames avaient eu quelques bontés pour lui, ce n'était point, pensait-il, par l'effet d'un charme, mais parce qu'il les avait beaucoup entreprises, et, pour peu que l'on ait su rendre les circonstances favorables, deux sexes faits pour s'unir oublient vite les mauvaises raisons qu'ils croyaient avoir trouvées de ne pas se rendre leurs devoirs.

En une heure, les derniers bruits s'éteignirent aux derniers étages; Giguelillot, ouvrant avec précaution la serrure de sa porte épaisse, se glissa dans le long corridor, monta silencieusement un escalier de marbre...


Philis vraiment n'avait pas assez d'expérience pour jouer les rôles d'amoureuse: elle l'attendait sur la dernière marche.

—Chut! dit-elle. Oh! que je suis contente! Venez vite!

Ils entrèrent. Elle se retourna vers lui:

—Vous êtes amoureux de moi? Comment cela se fait-il?

Giglio n'eut pas le courage de jouer son rôle ordinaire, d'ailleurs parfaitement inutile cette fois. Il prit sous les bras la petite Philis, rouge et riante de plaisir, il lui mit un baiser dans l'œil et un autre au coin de la bouche, mais vivement et en camarade.

—Vous êtes très gentille, lui dit-il.

—C'est vrai?

—Mais oui.

—Qu'est-ce que j'ai de gentil?

—Vous ne le savez pas?

—On ne m'a jamais dit...

—Eh bien, ceci, et ceci encore; et cela, ceci, tout vous!

Elle se remit à rire, puis pensivement:

—Mais les autres jeunes filles sont mieux que moi.

—Vous vous trompez bien.

—Malheureusement non. J'ai une cousine qui vient déjeuner ici tous les dimanches et, quand elle ôte sa robe dans ma chambre pour aller à table, j'ai envie de la battre tant elle est plus belle que moi. C'est vilain, ce sentiment-là, n'est-ce pas?

—Oui, vous êtes d'une modestie ridicule, fit Giglio avec tendresse. Comment vous croyez-vous donc faite?

—Moi? comme une allumette-bougie...

—Parce que vous avez la tête rose et le corps blanc?

—Surtout parce que je suis maigre. Vous ne direz pas non.

—Je dirai non tout de suite! Vous, une maigre? Vous êtes mince comme il faut être. Les jeunes filles de quinze ans qui ressemblent à des poussahs trouvent quelquefois des maris parce que leur double surface donne l'illusion de la bigamie; mais des amants, c'est une autre affaire: elles sont trop difficiles à enlever.

Philis, qui avait le rire facile, fit une vocalise, puis demanda très sérieusement:

—Vous avez enlevé des jeunes filles, déjà?

—Tout un pensionnat.

La petite le regardait avec admiration:

—Racontez-moi, dites?

—Impossible, c'est un grand secret.

—Alors, sans les noms?... Où cela se passait-il?

—En France. Je ne peux pas en dire plus...

—C'étaient des grandes ou des petites, dans cette pension-là?

—Des deux.

—Combien en tout?

Giguelillot chercha un chiffre extraordinaire et admissible:

—Trente et une, répondit-il.

—Aucune ne vous a boudé?... Oh! je comprends ça, par exemple! Vous êtes si joli garçon... Je vous ai dit oui comme elles, vous voyez... Et encore, elles savaient peut-être ce qu'elles faisaient en vous suivant, tandis que moi je ne sais pas du tout. Ou presque pas.

—Vraiment?

—Ma sœur ne veut jamais me répondre quand je lui demande des renseignements. Tout ce que j'ai appris, c'est par ma cousine. Mais elle ne m'a pas dit ce qu'il y a de plus important, j'en suis sûre.

—Qu'est-ce qu'elle vous a dit?

Philis hésita en souriant.

—Vous allez vous moquer de moi si je vous le répète.

—Certainement non.

—J'ai retenu tout de travers, je m'en doute. Et puis je ne sais pas tous les mots... Enfin, tant pis, vous me reprendrez; voilà.

Et, comptant sur ses doigts pour ne rien oublier, Philis énuméra ses petites connaissances, d'une voix basse, lente et circonspecte, levant parfois un œil alarmé, comme une élève incertaine qui redoute le fatal zéro.

Giguelillot l'écoutait avec une estime croissante. Dès qu'elle eut achevé de parler, il lui dit en joignant les mains:

—Mais pardon, mademoiselle Philis, qu'est-ce que vous croyez ignorer?

—Ce qui est mal, dit-elle simplement.

Elle s'expliqua:

—Il paraît que c'est très honteux de recevoir un jeune homme dans sa chambre... On fait donc le mal avec lui?

—Mais non, mais non, fit Giguelillot.

—Si. Papa nous le défend. Il ne reçoit jamais de jeunes gens, et quand on lui demande pourquoi, il répond qu'il a des filles. Tout ce que je viens de vous dire, évidemment, ce sont des façons de jouer qui ne font de mal à personne; alors ce n'est pas cela qu'on défend.

—Bien entendu... Et je suis sûr que M. Lebirbe vous protège contre «certains» jeunes gens; ceux qui ne savent pas jouer, vous me comprenez bien. Mais s'il apprenait que vous jouez avec moi...

—Vous? Mais vous surtout, grand Dieu! Ce soir je ne sais pas ce que vous lui avez dit, il vous craignait comme le diable, et il avait fait coucher une bonne sur un matelas dans le corridor, entre la porte de ma sœur et la mienne. Vous savez que ma sœur dort là-bas tout au fond? Elle a horreur des domestiques, Galatée, et elle n'aime pas être surveillée. Elle a donné de l'argent à la bonne en la priant d'aller coucher dans les communs comme d'habitude. Quelle chance, dites? sans cela je n'aurais pas pu vous voir.

Cette confidence intéressa vivement Giglio. On avait dit oui des deux côtés. Il regarda la petite Philis et sentit un scrupule devant elle. Il pensa qu'attendu par l'aînée, résolu à la connaître, il n'avait guère le droit de conduire la plus jeune à d'irréparables imprudences, et qu'il valait mieux aborder la plus responsable des deux.

Discret, il se borna donc à donner les éclaircissements que lui demanda la petite Philis sur un certain sujet dont elle était curieuse. Il lui donna aussi des conseils, des méthodes de rêverie et des leçons faciles, mais il ne lui suggéra rien dont elle ne sût les éléments.

Il fut même si réservé qu'au moment où elle le pria de tenter avec elle une fatale expérience, il répondit qu'au sein d'une maladie grave il avait formé le vœu de ne jamais accomplir quoi que ce fût d'approchant, et que d'ailleurs, selon l'avis général, ces violences n'amenaient que déception.

Deux heures après il se retira, feignit de descendre l'escalier, mais revint bientôt à pas sourds et frappa deux légers coups sur la porte de Galatée.

La jeune fille ouvrit elle-même en robe de chambre très boutonnée. Elle referma soigneusement la porte, s'y appuya des épaules et dit du ton le plus froid:

—Monsieur, je sais tout ce que vous avez fait ce soir dans une chambre de l'hôtel du Coq...

—Comment? s'écria Giguelillot stupéfait.

—Et je suis décidée à ne pas le taire si vous m'approchez sans ma permission. Maintenant écoutez bien. J'ai à vous parler.

[CHAPITRE X]

OÙ GIGUELILLOT REÇOIT DE Mlle LEBIRBE UNE PROPOSITION QUI LUI SOURIT TOUT DE SUITE.

Ἐγὼ δὲ μόνα καθεύδω.

ΣΑΠΦ.

—Vous me menacez? dit Giguelillot.

—Je vous avertis.

—Et que s'est-il passé, selon vos renseignements, dans cette pièce de l'hôtel du Coq où l'on prétend que je suis entré?

Galatée prit dans un tiroir une jumelle d'officier à long tube.

—Je m'ennuie, dit-elle. Je passe toutes mes journées dans ma chambre et ne sachant à quoi penser, je rêve. En payant ma maîtresse d'anglais, j'ai réussi à me procurer quelques romans défendus; je les aime beaucoup; mais je les sais par cœur, je les ai vécus vingt fois toute seule. Je sais tout ce qu'André Sperelli dit sur la bouche d'Hélène, tout ce qu'Henri de Marsay répond à Madame de Maufrigneuse, et M. de Maupassant m'a tant de fois étreinte que j'ai envie de le renvoyer. Alors, je me mets à ma fenêtre et par la fente des jalousies je regarde avec cette jumelle ce qu'on fait à l'hôtel du Coq.

—Ah! Ah!

—Oui. On y fait beaucoup de choses et personne ne croit être vu, mais cela aussi est monotone. J'avais quinze ans quand j'ai commencé à regarder chaque soir ce spectacle changeant. Aujourd'hui, j'en ai vingt-trois. Pendant les deux premières nuits, je me suis rapidement instruite. Pendant les huit années suivantes, je n'ai rien découvert que je n'eusse déjà vu, ou facilement imaginé. Pourtant, ces gens paraissent heureux; plus heureux que je ne suis, croyez-moi.

—Ah? dit Giguelillot sur un autre ton.

—Depuis des mois je n'avais rien vu d'aussi intéressant que ce qui s'est passé dans les trois derniers jours derrière les fenêtres de la grande chambre. Ces petites étaient délicieuses. J'ai prétexté une migraine et je suis restée sans cesse accoudée ici, à suivre leurs moindres mouvements. Je me relevais la nuit pour voir si elles n'avaient pas rallumé leurs flambeaux, et une fois ainsi, de trois à quatre heures du matin, j'ai surpris un de leurs réveils. Quand je me suis recouchée moi-même, je ne me suis pas rendormie...

Elle se passa la main sur le front.

—Je vous en ai beaucoup voulu de troubler leurs secrets et de les faire partir. Mais votre déguisement, le leur, et le soin que vous avez pris de jeter leurs vêtements par la fenêtre prouvent qu'elles étaient en faute et que vous êtes leur complice.

—C'est exact.

—Vous l'avouez?

—Tout de suite; je n'hésite pas.

—Vous ne me craignez donc guère?

—En effet.

—Et pourquoi?

—D'abord, parce que vous avez l'âme beaucoup moins vilaine que vous ne le croyez. Ensuite, parce que, moi aussi, je suis armé. Ah! Ah! Brrr!... J'ai la foudre à la main!

—Voulez-vous me la montrer?

—Voici: M. Lebirbe, votre vénérable père, mademoiselle, avait étendu en travers de votre seuil une jeune esclave sans défense, afin, sans doute, que s'il se présentait un féroce séducteur, la pauvre fille lui servît de proie et s'offrît en sacrifice pour vous conserver l'Honneur.

—Ce n'était pas précisément son but, mais comment le savez-vous?

—Mystère et roman-feuilleton.

—Continuez.

—Vous avez mis de l'or dans la main de cette enfant...

—Cela, c'est raide! Elle vous l'a dit?

—... Et vous l'avez priée d'aller retrouver dans les communs le valet de chambre ou l'aide-cuisinier qu'elle préfère, au lieu de passer une triste nuit sans autre raison que d'obéir à son maître.

—Et après?

—Après? Mais comme une jeune fille ne renvoie d'ordinaire son gardien qu'au moment où elle aurait le plus de motifs d'être sévèrement observée, comme ma présence chez vous, à la suite de cette manœuvre, prouve immédiatement notre entente, vous pouvez vous débattre, crier, m'accuser de tous les crimes, personne ne croira que je ne sois pas ici d'accord avec vous, mademoiselle, si ce n'est sur votre invitation.

—Et vous comptez en abuser?

—De point en point.

—Vous n'êtes point galant.

—Quelle funeste erreur!

—Ah!... Expliquez-moi, je vous en prie. Vous m'avez donné, ce soir déjà, une définition de la pudeur qui n'est pas dans les dictionnaires. Continuez mon éducation. Dites-moi, maintenant, ce que c'est que la galanterie. Je vous écoute.

—Dans le sens où vous prenez le mot, mademoiselle, la galanterie est un jeu de scène très connu, mais assez fin, qui permet d'insulter impunément les dames en leur témoignant un respect qu'elles ont l'étourderie de demander elles-mêmes. C'est encore un excellent moyen de déguiser sous les dehors les plus aimables le repentir qui saisit la plupart des hommes au moment où ils se trouvent seuls avec l'objet de leurs longs désirs. Comme je suis fort loin d'éprouver ces sentiments indignes de vous, et comme votre beauté ne me laisse pas le loisir de modérer ceux qui m'agitent, je serai très «galant» tout à l'heure, mais dans le sens justement opposé à celui que vous regardez comme bon; car ce mot-là, lui aussi, peut signifier le contraire de ce qu'il semble dire.

—Et si je vous criais que je vous déteste?

—Alors, raison de plus.

—Vraiment!

—Oui. Vous obéir, ce serait m'en aller, c'est-à-dire renoncer à vous, et je perdrais ainsi tout espoir de vous faire changer d'avis. Si je vous force, peut-être me reste-t-il une chance...

—En attendant, vous n'en faites rien!

—Non. Non. Ce que je vous dis là, c'est de la littérature. Je n'ai pas le moindre désir de vous être désagréable.

Il s'assit, prit la jumelle noire et en fit jouer la vis avec une certaine application.


Galatée inquiète et un peu haletante le regardait de loin, cherchait à le pénétrer.

Ne pouvant y réussir, elle prit le volant de sa robe de chambre, l'examina, le tendit, le retourna, regarda la lumière à travers la dentelle...

Le froid aurait duré très longtemps encore si Giguelillot n'avait eu au milieu du silence un accès de gaieté affectueuse et très communicative:

—Nous jouons bien, dit-il.

—Nous?

—Beaucoup de talent!

—Quel enfant vous êtes!

—Passons a la scène suivante, dites, elle est si jolie!

—Qu'en savez-vous?

—Je soupçonne le dénouement.

—Ce n'est pas une comédie.

—C'est une charade! J'ai trouvé! Je vous ai remis un «poulet». Il s'en est suivi un «froid». Et mon tout est la strophe célèbre de Paul Robert:

Si tu veux, faisons un rêve:
Montons sur un poulet froid!
Tu m'emmènes, je t'enlève...

Voulez-vous jouer le troisième vers? Je suis précisément en costume.

Et il fit pirouetter sa toque à l'extrémité de son doigt.

Puis, se levant tout à coup:

—Au fait, pourquoi m'avez-vous laissé entrer?

—Je n'ose plus vous le dire...

—C'était donc bien criminel?

—Non.

—Alors... bien inconvenant?

—Oui.

—Dites-moi cela tout bas?

—Je n'ose.

—Faites-moi les gestes.

—C'est trop compliqué.

—Je vous aiderai.

—Jusqu'au bout?

—Oui.

—Vous le promettez?

—Je vous le promets.

—C'est bien. J'ai confiance en vous.

—Maintenant, laissez-moi deviner.

—Oh! vous ne pourrez jamais. N'essayez même pas!

—C'est au-dessus de mon imagination? vous en êtes sûre?

—Oui.

—Miséricorde! qu'est-ce que cela peut être?


Galatée ne répondit pas.

Pour adopter une contenance sous le regard curieux et souriant de Giguelillot, elle saisit la jumelle à son tour et en caressa les tubes familiers.

Puis, debout dans la fenêtre ouverte, elle mit au point l'instrument sur un petit pavillon qui dépendait de l'hôtel.

—Fi! que c'est laid! dit Giguelillot. Voulez-vous bien ne pas regarder ces choses-là, mademoiselle?

—Serait-ce que... vous voulez ma place? Je vous l'offre.

—Merci, non.

—Vous avez tort. Je m'amuse comme une folle. Pourquoi refusez-vous?

—Ce n'est pas encore de mon âge.

—C'est cependant déjà du mien!

—Je ne dis pas non. Ce genre de distractions a été mis au monde pour la calvitie et la virginité qui ont chacune la même raison de le trouver intéressant. Quant à moi, je vous jure qu'il m'est profondément désagréable.

Galatée reprit son poste d'observation. Puis, avec des impatiences dans la main:

—Mais j'aurais besoin de vous! Venez vite! C'est de la fantasmagorie, ce qui se passe là-bas. Tout à l'heure il y avait un monsieur et deux dames; maintenant je trouve une dame et deux messieurs... Personne n'est entré ni sorti... Expliquez-moi, je vous en conjure.

Au bout d'une demi-minute, Giglio donna cette consultation:

—Un monsieur... avec une dame très bien... qui est laide... suivie d'une seconde dame moins bien... qui est jolie...

—Ah! par exemple!... mais enfin...

Elle allait discuter, quand une rougeur subite lui monta aux joues et elle dit simplement en secouant la tête:

—Oui. Je vois bien que je ne sais pas tout.

Et comme si cette constatation lui donnait l'ardeur nécessaire pour exprimer ce qu'elle voulait dire:

—Eh bien, cela ne peut pas durer! fit-elle. Il faut que je vous parle, et vous allez apprendre pourquoi j'ai besoin de vous. C'est fort inconvenant: ne me regardez donc pas. Et ce sera long peut-être: ne soyez pas distrait.

—Je suis vivement intéressé, au contraire.

—J'ai vingt-trois ans, monsieur. Je ne suis pas mariée. Je mène une vie stupide, comme toutes les jeunes filles.

—Oui... Oui...

—Vous me comprenez. Je vois cela. Mon père a les idées les plus larges sur la vie intime et sur l'éducation...

—Mais naturellement, il ne les applique pas à ses filles?

—Naturellement?

—C'est on ne peut plus humain.

—Vous trouvez, vous? Pour moi, c'est de l'incohérence...

—C'est humain et incohérent; deux fois humain. Nous sommes d'accord,

—Ne m'interrompez plus: sans cela j'oublierai tout ce que j'ai à vous dire avant de...

—Avant de parler franchement?

—Vous êtes insupportable! Je suis sûre que vous allez me condamner et vous ne saurez pas pourquoi j'ai raison.

—Je sais déjà très bien pourquoi vous avez tort...

—Quand je le disais! Vous ne m'entendez pas!

—Je vous entends d'avance, et je veux vous épargner la peine d'achever une conversation qui vous embarrasse beaucoup... Un monsieur que je connais et qui passe pour un esprit fin ne dit jamais que la moitié des phrases parce qu'un interlocuteur avisé en devine le dessein dès les premiers mots et que pendant la conclusion, l'adversaire, n'ayant pas besoin d'écouter, préparerait trop à loisir ses arguments à brûle-pourpoint.

—Alors terminez mon rôle vous-même. Il faut que je sache au moins si vous m'avez comprise.

—Si je vous ai... Mais à votre place je ne penserais pas autrement que vous. Et j'aurais tort. Et c'est ce que je voudrais vous dire en deux mots, qui, bien entendu, ne serviront à rien. Je m'y attends.

—Dites.

—Voici. Vous avez vingt-trois ans, vous êtes belle, vous êtes jeune fille depuis une dizaine d'années, vous avez beaucoup pleuré quand vous avez eu quinze ans, seize, dix-sept et ainsi de suite; vous lisiez des romans très chauds où des personnes de votre âge, parfois même un peu plus jeunes, passaient des nuits échevelées avec des amants plus que parfaits; votre jumelle vous a prouvé que ces romans-là n'étaient pas des fables, et quand vous vous êtes comparée aux personnes qui vous font envie, vous avez reconnu à des signes certains que vous pourriez faire comme elles le bonheur de plusieurs messieurs qui pourraient aussi faire le vôtre.

—Ouf! dit Galatée. J'aime mieux ne pas avoir dit tout cela. Ne me regardez pas ainsi. Vous me gênez beaucoup.

—En lisant ma lettre, continua Giglio, vous n'avez pas cru un instant que je vous aimais, ou plutôt vous avez espéré que je ne vous aimais pas...

—«Espéré» est très bien. C'est tout à fait cela.

—... Et comme vous m'aviez vu à l'œuvre dans mon rôle de costumier, vous avez compté sur moi pour vous aider à sortir en travesti, avec toutes les ressources de mon beau talent. Car si aucun gendarme ne vous retient prisonnière vous ne voudriez pas cependant vous en aller avec éclat. Vous aimez mieux disparaître, faire en sorte que personne ne puisse vous suivre à la piste...

—Et sans savoir ce que je vous demanderais vous m'avez promis tout à l'heure que vous m'aideriez jusqu'au bout. Ne l'oubliez pas, mon ami!


Giglio lui prit la main et lui dit très affectueusement:

—Vous avez tort.

—Non, non.

—Vous ne connaissez pas la vie où vous courez. Là tout se passe comme ailleurs et comme dans les familles: c'est-à-dire que le bonheur est divisé en deux parties: presque tout pour les hommes, presque rien pour les femmes. Cela tient, dit-on, à des événements qui se sont passés autrefois entre une pomme et un serpent. Les femmes sont sur la terre pour être très malheureuses; souvent sans raison aucune; mais quand une cocotte se met à pleurer, je vous réponds qu'elle sait pourquoi.

—Voulez-vous me le dire?

—Parce qu'elle joue avec un amour qui ne cesse de lui échapper. Parce qu'entre vingt hommes qu'elle déteste elle en choisit un qu'elle chérit et que celui-là n'a qu'un désir, c'est de la quitter le plus vite possible. Parce qu'il n'y a pas de comédie plus triste ni plus laborieuse à jouer que celle des sentiments tendres. Parce que...

—Mais au moins elle connaît la vie, cette femme! elle n'est pas une chose inutile, une solitaire malgré elle, une existence sans but, sans joies, sans liberté!

—Pouvez-vous obtenir de monsieur votre père qu'il vous serve une pension et vous permette de vivre sans contrainte aucune comme il le ferait tout de suite si le ciel avait voulu que vous fussiez un fils?

—Il ne voudra jamais.

—La loi de l'homme! toujours la loi de l'homme!

—Ce serait pourtant juste, en effet.

—Devenez un garçon, comme la dame que vous regardiez tout à l'heure, et M. Lebirbe trouvera tout simple que vous rentriez en habit vers dix ou onze heures du matin avec des yeux couleur d'orage et des jambes de convalescent. Même si vous étiez un peu grise, je crois qu'il aurait des indulgences.

—Ah! vous n'êtes pas sérieux.

Et la jeune fille sourit tristement.

Giglio reprit:

—Rien de ce que je vous ai dit sur la vie de plaisir ne vous a convaincue, n'est ce pas?

—Rien.

—Je le pensais bien. À quel âge avez-vous désiré partir pour la première fois?

—Je ne sais pas... Toujours...

—Alors ce n'est pas une boutade? Vous avez réfléchi, vous savez ce que vous voulez et vous êtes sûre de le vouloir?

—Ah! Dieu, oui!

—Ces femmes que vous observiez dans le joli voisinage que votre père vous donne, vous les enviez? Regardez-les encore.

Et pendant qu'elle prenait sa jumelle et la dirigeait vers le lointain, Giguelillot considérait combien il était heureux qu'il n'aimât point cette jeune fille, pour avoir la liberté de lui parler comme il allait le faire.

—Je les envie, dit Galatée.

—Toutes les deux?

—Toutes les deux également. Je voudrais être la bonne de l'hôtel. Je voudrais être la petite mendiante qui dort en ce moment dans les fossés de la route et qu'on étranglera tout à l'heure, mais pas avant de l'avoir saisie.

Giglio s'inclina.

—Je n'ai plus rien à dire, mademoiselle. Et si vous voulez que je vous aide à partir d'ici, je suis tout prêt.

—Comment? Vous voulez bien?

—C'est peut-être absurde; je n'en sais rien. En tout cas, cela ne me regarde pas. Vous avez bien le droit d'exprimer une volonté après dix ans de réflexion. J'ai dit ce que j'avais à vous dire. Maintenant, si vous êtes déterminée, je n'insiste plus. D'ailleurs, je suis dans mon rôle de jeune homme en jetant le désordre au milieu des familles et en bouleversant les projets d'un père. Et puis je crois même que je vous avais promis de vous obéir? Cela tombe admirablement bien.

Galatée lui serra les deux mains:

—Oh! vous êtes bon; et moi qui vous ai mal accueilli! Pardonnez-moi si vous le pouvez. Je vous aime de tout mon cœur. Écoutez... Quelle heure est-il?... Quatre heures dix... Les domestiques ne sont jamais levés avant six heures et demie. Nous avons plus de deux heures à nous... Je vous permets de ne pas m'habiller tout de suite.

[CHAPITRE XI]

COMMENT LES PROJETS DE PAUSOLE ET LES RÊVES DE DIANE À LA HOUPPE S'ACCORDAIENT EXACTEMENT.

On dit qu'il vaut mieux, sur des feuilles de bananier
Coucher avec deux hommes à la fois
Que de dormir seule.

Chanson populaire annamite. (Trad. Dumoutier.—1890.)

Pausole débout dans sa chambre, se croisa les bras et secoua la tête.

—Que suis-je venu faire si loin? dit-il tout haut. Dans quelle escapade me suis-je lancé? Me voilà sur les grandes routes, moi aussi, à plus de trois kilomètres de mon palais, prêt à dormir dans un lit de hasard, sans aucune de mes aises ni de mes habitudes familières. Quelle folie que cette aventure!

Mais Diane, qui avait bien des raisons de souhaiter que l'aventure parût bonne et durât le plus longtemps possible, conduisit le Roi vers un vaste fauteuil et s'accroupit à ses pieds.

Elle opposait un esprit simple aux complexités de la vie, et c'eût été la méconnaître que voir en elle une cérébrale; mais elle était, par intuition, experte à régler sa politique sur la psychologie de l'amour, seule partie de la sagesse où elle eût acquis des lumières. Nul autre conseil que le sien n'avait amené le Roi à retarder son départ au moment où elle désirait qu'il ne quittât point le palais. Il lui fallait maintenant prolonger l'excursion, mais surtout y prendre part, c'est-à-dire se faire pardonner sa poursuite importune et contraire aux règlements.

Sur ce dernier point, elle pensa que le silence lui serait d'un meilleur secours que la contrition, car les excuses rappellent la faute plus certainement qu'elles ne l'atténuent, et elles provoquent le ressentiment même lorsqu'elles obtiennent les mots du pardon.

Diane ne s'excusa donc en aucune manière. Elle compta sur la seule influence de son bonheur personnel pour apaiser l'esprit du Roi, et elle leva vers lui un visage dont le calme n'était troublé que par l'éclat d'un noir regard.

—Que je me sens bien ici, dit-elle, et quel souvenir adorable je rappellerai en moi plus tard en songeant à cette chambre étrangère! Voyez: notre hôte a disposé toutes choses selon vos goûts particuliers. Il fait confortable et frais entre ces murs. Voici un divan bas; un autre plus haut et moins ferme; et celui-ci qui est si large, et celui-là qui est si bien placé dans l'air libre de la grande fenêtre. Voici des citrons et du sucre. Et voici de votre porto sec. J'en avais pris avec moi de peur qu'on ne l'eût oublié.

—Est-il vrai? fit Pausole.

—En voulez-vous maintenant?

—Non. Il suffit que je le sache à ma portée. Mais cela m'aurait fort contrarié de ne pas le voir avant de m'endormir.

—Demain matin vous aurez votre chocolat espagnol, que j'ai recommandé que l'on fît noir et d'une épaisseur très égale, car l'Ecuyer des cuisines ne l'avait pas dit avec autorité.

—Cela est bien.

—J'ai demandé surtout que le château gardât un silence de cathédrale tant que vous n'auriez pas daigné annoncer votre réveil.

—C'est, en effet, très important.

—Votre camérière est ici. Demain, à l'heure où je sonnerai pour vous, c'est elle qui se présentera, et je lui ai fait dire de se taire; elle vous a ennuyé ce matin, m'a-t-on dit. Enfin, j'ai demandé pour vous à Mme Lebirbe deux oreillers de crin, parce que je sais que la plume vous est désagréable.

—Ah! ceci est parfait. Je veux t'embrasser, ma Houppe. Viens sur ce divan bas. Les sièges sont, en effet, très confortables ici, et cela me réconcilie avec ma nouvelle chambre. Dis-moi: tu as donc beaucoup parlé avec Mme Lebirbe?

—Beaucoup. Nous sommes un peu parentes. Sa sœur, qui a épousé un médecin, a été la maîtresse de papa pendant trois ans. Mme Lebirbe m'a rappelé cela tout de suite.

—Elle est veuve, cette sœur?

—Non. Elle a eu d'abord un enfant de son mari et puis deux fils de mon père.

—Je n'aime pas cela, dit Pausole. Pourquoi n'a-t-elle pas franchement divorcé?

—Parce que mon père était marié aussi; et maman avait le caractère très difficile. La polygamie, avec elle, il ne pouvait pas en être question. Je me souviens que quand papa ramenait des maîtresses chez lui, c'étaient des scènes interminables. Il n'a jamais pu en garder une plus de huit jours.

—Tu tiens de ta mère, dit Pausole, car tu avais bien cruellement griffé cette pauvre Denyse que j'ai vue ce matin...

—Et que vous avez renvoyée, Sire! Oh! que j'ai été contente quand je l'ai vue revenir au harem! Je me souviendrai aussi de cette joie-là... mais celle que j'ai ce soir est plus douce.

Pausole lui mit la main sur l'épaule.

—Tu mènes donc au harem une vie bien triste, ma Houppe? Je vois cela derrière toutes tes paroles.

—Oh! oui, bien triste l'an dernier. Bien heureuse depuis deux jours.

—C'est désolant... Que faire? Je ne veux pas te contraindre, petite, ni toi ni aucune de mes femmes... Si je fais garder le harem avec tant de rigueur, c'est parce qu'il me serait personnellement très désagréable d'être trompé. Mais je ne retiens personne par la force...

—Pouvez-vous me parler ainsi? Vous m'aimez donc bien peu? fit Diane très pâle.

—Houppe, je t'aime bien, et c'est pour cela que je te donnerai la liberté le jour où tu me la demanderas.

—Je ne vous la demanderai jamais.

—Et tu prévois que tu resteras malheureuse?

—Oui. Mais moins malheureuse d'un jour chaque année.

—C'est désolant, reprit Pausole. C'est désolant.

Diane, mécontente du point où elle avait conduit la conversation, se demandait déjà comment elle allait persuader au Roi de consentir à voir en elle seule trois cent soixante-cinq femmes diverses; mais le bon Pausole remuait dans son esprit des scrupules de tout autre sorte:

—Je devrais peut-être, fit-il, aller plus loin... J'y ai déjà songé... Eh! qu'il est parfois délicat d'accorder son propre bonheur et sa propre liberté avec la liberté et le bonheur des autres! C'est un idéal impossible: il faut toujours aller jusqu'au sacrifice. Et alors la question se pose de savoir qui doit se sacrifier... Je veux bien la résoudre contre moi, cette question, si elle se rapproche ainsi de l'équité...

—Contre vous?

—Eh! oui! Je me rends compte qu'en obligeant ces jeunes femmes à une continence absolue pendant presque toute leur adolescence, je leur fais acheter trop cher les satisfactions que le titre de reine peut donner à leur tendresse ou plus souvent à leur vanité. Elles s'en accommodent. Je le sais bien. Cela est pourtant contre la nature, et je me suis demandé parfois si je ne devrais pas lâcher le corps des pages nuit et jour dans le harem en fermant les yeux sur ce qui se passerait très probablement... Je ne m'y suis pas résolu; mais je n'en repousse pas non plus l'idée... Ce sont des enfants sans barbe dont on ne saurait être sainement jaloux... Et si je prévois que leurs jeux m'apporteraient quelques soucis, du moins m'y résignerais-je comme à la solution la moins choquante de toutes, et avec le contentement d'avoir donné un peu de joie aux petites captives volontaires qui battent de l'aile autour de moi... Houppe, il se fait très tard. J'ai beaucoup marché à dos de mule, et je suis las. Prenons du repos.


Vers six heures du matin, un rayon de soleil déjà chaud réveilla Diane à la Houppe.

Pausole dormait sur les épaules, le nez haut et la bouche en volcan.

Elle se retourna, ouvrit les jambes, s'étira en serrant les poings et en tendant la poitrine, puis retomba, les sourcils froncés.

Rêvait-elle encore? c'est presque certain, car l'esprit hanté sans doute par les dernières paroles du Roi, elle eut la vision suivante:

La porte, restée entre-bâillée pour maintenir un courant d'air au milieu de cette nuit trop chaude, tournait lentement sur elle-même... Un page entrait, d'abord timide, puis rassuré, puis entreprenant... Deux mains légères passaient délicieusement sur toute sa peau chaude et moite... Une douce joue câline lui frôlait le sein gauche... Puis un sourire licencieux vint effleurer le sien et se mêler à lui... Elle murmura (de la voix des songes): «Prenez garde...» Et elle crut qu'on lui répondait: «Rien n'éveille le Roi, madame...» Alors, comme elle se retournait sur le côté gauche, pour mieux surveiller le sommeil qu'elle appréhendait d'interrompre, il lui sembla que le page se comportait envers elle beaucoup plus en mari qu'en fidèle servant... Elle tressaillit trois fois, perdit toute conscience et tomba du haut de son rêve dans l'anéantissement noir.

FIN DU LIVRE TROISIÈME

[LIVRE QUATRIÈME]